II
570 LA MÂUQUISE
Mais tu me fais bavarder, et ma belle-mère m'attend ; adieu... Tiens le salon , Mademoiselle, c'est ton tour; cela te formera... Dans cinq minutes je suis à toi.
— Va vite , je m'ennuie horriblement sans toi.
— Madame , dit une femme de chambre , encore essoufflée de la précipitation qu'elle avait mise à s'acquitter de sa commission , savez- vous oii est madame votre mère ?
— Oui... pourquoi ?
— Il y a dans le vestibule un homme qui demande à lui parler sur-le-champ , pour une affaire très pressée.
— Quel est cet homme ?
— Je ne le connais pas : c'est un petit blond à cheveux gris ; il dit que la vie de madame la douairière çt la vôtre sont menacées et qu'il vient vous sauver... Il a l'accent provençal très prononcé.
— Ah ! mon Dieu! je cours appeler ma bellemère... elle est au tombeau du général. . — Reste ici pour recevoir M. Mathias , car
DE CANDIilJlL. 57^
je devine que c'est lui , dit 4icha; moi, je vais chercher fa mère.
— Eh ! bien, vas vite, ma chérie, dis-lui que je suis retenue , et que je ne peux l'aller joindre ; ramènes-là , sans perdre une minute... Faites entrer cet homme.
Aïcha se précipita hors du salon , et croisa le capitaine Mathias , sans s'arrêter et sans le voir.
Avant d'écouter les révélations du digne Marseillais, le lecteur voudra bien revenir avec nous au tombeau du général où nous avons laissé Mahïah en embuscade.
Le Caffre, abandonné à lui-même , s'appuya à la colonne tronquée du mausolée et regarda d'un œil sinistre , les sévères ornements de ce lieu funèbre. Quatre saules échevelés couvraient la tombe du marquis de Candeuil. La grille de fer qui protégeait le marbre sacré enfermait un spacieux terrain couvert de fleurs rares et de couronnes d'immortelles. La colonne qui servait d'appui au nègre était eu dehors de la grille , et devant la porte , en tout
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temps ouverte , d'une petite chapelle où brûlait un cierge jour et nuit, depuis l'arrivée de la douairière.
Mahïah avait éteint cette lumière comme s'il eût redouté devoir la face des victimes qu'il devait égorger , puis il avait posé son fusil contre le mur de la chapelle , avait pris son couteau dans la main droite , et avait croisé ses bras sur sa poitrine nue et haletante.
Le visage du nègre devait être effrayant , s'il est vrai que ce miroir de Tâme est Timage vivante de nos passions, de nos pensées. Environné des emblèmes et des attributs de la mort, le Caffre levait souvent ses yeux chargés de pleurs vers le ciel noir et brumeux , et les reportait sur son funèbre entourage. Peu à peu son imagination s'anima , prit des ailes, et franchissant d'un seul vol les montagnes et la mer, vint se poser au frais oasis des Beni- Risa, sur une branche fleurie du dattier qui ombrageait la tombe abandonnée de la malheureuse Zaka. Là , sa rêverie triste et langoureuse se mit à chanter 9 comme le rossignol
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qui a perdu sa compagne ; et tous les vieux airs du pays, tous les refrains de Tenfanee, de la veillée , de la gourbi , se mêlèrent dans ses chansons. L'hymne des morts et l'hymne des combals furent célébrés par des notes , dont toute l'harmonie , la puissance et la douleur élaient dans Tame du chanteur. Le passé s'empara, avec ses terribles souvenirs, de l'esprit facile et superstitieux du Caffre... Les malheurs de sa race , heurtant tout à coup sa mémoire, précipitèrent son sang du cœur au cerveau ; sa vue se troubla ; une sueur froide courut sur ses membres ; la voix de sa mère , celle de sa tante lui jetèrent des mots pleins de haine et de vengeance; ses doigts se crispèreut en serrant n le briser le manche de son couteau. Ce fut dans ce moment d'agitation fiévreuse et d'étourdisseuienl que les planches du pont suspendu craquèrent sous le poids d'un corps léger... Des pas glissèrent sur le sable , des vêtements de femme frôlèrent Iherbe du gazon... Mahïah tressaillit, ses grands bras se détachèrent et tombèrent sur ses hanches ; son cœur battit violemment ; iî
se ramassa sur lui-même , se cacha derrièie la colonne , et darda ses regards de tigre sur Je sentier par où venait sa première victime. Aïcha était à peine sortie du salon , que le capitaine Mathias y fut introduit. Les vêtements de l'honnête Marseillais étaient dans le plus grand désordre, et attestaient qu il venait de fournir une longue course. Comme nous croyons l'avoir dit, il avait laissé, dans le petit ravin , son chapeau gris à larges bords, une partie notable de son épiderme, un pan de redingote , la semelle de ses souliers et autres pièces de son accoutrement. Lorsque la cravate retournée, la chemise débraillée, le front trempé de sueur, il se jeta, tout effaré, au devant de Médine. sa langue , épaissie tout à coup, ne put que balbutier les premiers mots d'une phrase composée, à grands frais, depuis un gros moment.
— Ah! madame la marquise... j'arrive à temps, et...
— De grâce, expliquez-vous?
— Madame votrebelle mère... 0Ù...0Ù estdle?
— Elle est ici, vous allez la voir à l'instant...
— Dieu soit loué!... et M. le marquis de Candeuil? »
— Il est dans la salle de billard , avec lord Brecknock : désirez-vous lui parler?
— Oui, oui, faites-le appeler, aiusi que madame la douairière... vive Mathias ! cria le patron du brick VEnfer, vive Mathias! il va aussi vite sur terre comme sur mer!... Ah! Madame, tout est sauvé! permettez que je me repose un brin.
Cedisant, le Marseillais se laissa tomber sur un sopha, et s'y étendit, sans gêne , tout de son long.
Médine sonua et fît demander son maii.
— Et madame votre mère, s'il vous plaît? ajouta M. Mathias.
— Elle est avec mademoiselle Aïcha, et ne peut tarder à venir; on l'a déjà prévenue.
— Si elle est avec mademoiselle Aïcha, je suis tranquille... Ouf! c'est maintenant que je la sens la fatigue!
Lord BrtM'knock et le capitaine de Can-
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deuil entrèrent dans le salon au même instant.
— Eh bien ! dit le marquis, sommes-nous prête, mon amie?
— Vous le voyez, Horace; mais voilà une grave affaire qui nous tombe sur les bras, et qui nous empêeliera peut-être de partir, dit Médine en montrant M. Mathias, toujours étendu sur le sopha.
— Ah! bien le bonjour, mon cher commandant, qu'avez-vous donc à nous apprendre de si sérieux?
— Rien ne doit vous empêcher de partir, Madame, dit lord Brecknock, rien au monde. Les chevaux sont attelés, nos gens sont à leurs postes, les postillons ont le fouet en main, et si vous daignez regarder celte pendule, vous verrez que nous n'avons plus que quelques minutes de trêve... Où est madame votre mère?...
— Je déclare que, loin de relarder votre départ, je voudrais m'atteler à votre voiture. Madame, et vous savoir à tous les diables... Pardonnez-moi cette expression... Je suis abîmé, rossé !!...
— Messi(3urs, inleiTOin})it Mcdinc , voulezvous prier M. Malhias de nous expliquer la cause de son trouble et de ses fatigues?
■ — Que se passe-t-il donc d'extraordinaire? demanda le marquis avec inquiétude.
— J'attends madame votre mère pour commencer mon récit, afin de ne pas le réj)éter... J'ai une fièvre de cheval... Si vous saviez ce qui m'est arrivé... Ah! bagasse!... pardon, madame.... je suis un loup de mer mieux fait pour l'abordage que pour lesbeaux discours...
— Parlez comme il vous plaira , dit sir Francis, mais parlez; madame la douairière est en affaires avec son notaire et va descendre.
— Donc, je vous apprendrai, Messieurs, qu'ayant parié avec le jeune marié. Cornette, de courir la montagne avec des jambes de quinze ans, et de lui rendre des points, nous nous sommes mis en route vers deux heures de l'après-midi.
— Nous savons cela. •
— Très bien ; mais en attendant madame la marquise , je vous racconte l'affaire eu
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grands détails, répliqua M. Mathias qui tenait essentiellement à faire une narration académique. C'est un fichu pays que ce pays de montagnes, à dire vrai! et j'y ai pris une courbature un peu soignée !... A propos, je suis une vr^ie bestiasse , pendant que j'y pense!... envoyez donc quelques domestiques dans le petit ravin, à droite du Bréda, pour faire ramasser ce pauvre Cornette qui s'est démis une jambe.
— Que ne parliez vous plus tôt, répondit le marquis avec humeur ; et il se hâta de donner des ordres.
— Ah ! basth 1 j'ai la cervelle hors de la tête, que voulez-vous?... Pour en revenir à mes moutons, vous sauiez que nous sommes arrivés sur un plateau qui est dans les nuages; que sur ce plateau nous avons trouvé un rocher énorme, et que sous ce rocher il y a une caverne, et que dans cette caverne...
Il n'en finira pas, murmura le baronnet.
— Il y avait deux hommes, et que ces deux hommes méditaient le crime le plus abominable qui se puisse imaginer.
— Au fait, dit le capitaine, au fait?
— 11 ne s'agissait de rien moins que de vous poignarder, monsieur le marquis, vous et madame votre mère... Et vous aussi, Madame, ajouta le Marseillais en se levant à demi sur les coussins qui le soutenaient.
— Et vous venez sans doute nous dénoncer le nègre Mahïah, le grand criminel, répondit Médine.
— Qui vous a nommé l'assassin? s'écria M. Mathias stupéfait, personne n'a pu me devancer dans ma course.
— Mais c'est de l'histoire ancienne, répartit lord Brecknock... Quel est le complice ?
— Patience, vous le connaîtrez bientôt ; je garde cette surprise pour le bouquet. Bref, Cornette et moi nous avons entendu de nos quatre oreilles tous les projets de ces deux misérables. Ils ont combiné leurs faits et gestes, et sont descendus de la montagne pour aller s'embusquer.
— S'embusquer... où? demanda le capitaine, à bout de patience.
— Mais où est donc madame votre mère,
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monsieur le marquis, son absence m'inquiète.
— Que vous importe? achevez...
— Ils sont partis tous les deux pour aller s'embusquer... Non, je me trompe, l'un des deux s'est charité de conduire l'assassin dans le parc de ce château ...
— Dans le parc ! interrompit Médine avec effroi .
— Eh oui, il avait la clé d'une petite porte par laquelle tous les deux ont dû pénétrer dans le jardin, et arriver , avec la faveur delà nuit, jusqu'à un certain bosquet où reposent les cendres du général de Candeuil.
— Ah ! s'écria la jeune marquise éperdue, au secours! au secours !
— Là, continua M. Mathias, le nègre doit attendre ses victimes et les frapper : d'abord, madame hi douairière, puis Madiune , puis vous, Monsieur de Candeuil!... comprenezvous maintenant?
Médine courut vers la porte , et tomba bientôt à la renverse, comme frappée d'un coup de foudre, mais avant do perdre toute sa
connaissance, elle put murmurer d'une voix éteinte :
— Ma mère et Aïcha sont au tombeau du général!... Courez!... courez!... Messieurs, mes amis ! courez !... horreur ! horreur !
Lord Brecknock, le marquis et le Marseillais s'élancèrent, suivis de quelques valets portant des flambeaux, ^aus le vestibule et sur la terrasse. Les femmes de la jeune marquise l'entourèrent et s'efforcèrent de la ranimer. Tout le château fut en rumeur; M. Mathieu, qui, l'œil au guet, l'oreille aux écoutes, se plaignait aux gens d'affaires réunis chez la douairière du retard qu'elle mettait à signer les actes de vente, se précipita hors du cabinet en entendant les premiers cris d'alarmes, et courut à l'ilôt des Saules, sur les traces de ceux qui s'y portaient.
Nous avons laissé Mahïah attendant, l'œil en feu, le couteau à la main, le cœur exalté, l'apparition de l'ennemie née de sa race, vouée parles ordres de Zaka mourante, à une vengeance tardive mais terrible; condamnée par
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le Djelep et par les ressentiments fanatiques et barbares du Caffre, à une niorl inévitable.
Lorsque la douairière deCandeiiil déboucha du sentier fleuri qui tombait droit sur la porte delà chapelle, elle s'arrêta; étonnée de ne pas voir biûler le cierge qu'elle entretenait avec soin sur l'autel, elle eut comme un pressentiment suprême qui la fit tressaillir; cependant, pressée par le peu de temps dont elle pouvait disposer, elle s'avança résolument jusqu'au pied de l'un des grands saules, et s'agenouilla.
Le Caffre fit un pas, mesura la distance qui le séparait de la marquise; et, bondissant tout à coup avec l'agilité de la panthère, il posa Tune de ses mains sur la tête de sa victime et enfonça la lame entière de son couteau dans son sein. La marquise étendit les bras, et se renversa en disant :
— Merci, mon Dieu ! je l'ai mérité I
Le Caffre, ébloui parle sang qui agitait son cerveau et faisait battre ses tempes, arracha le fer de la blessure, et joignant ses mains nerveuses autour du cou de la douairière, il
DE CANDKUIL. 585
les serra violemment, précaution inutile, car le coup avait été porté avec tant de force et d'adresse, qu'il avait donné la mort instantanément.
Prenant le cadavre par les pieds, le nègre le rangea contre un buisson ; puis, retournant derrière la colonne, il poussa un soupir étouffé, s'agenouilla, baisa le sol en murmurant le nom de sa mère, se releva et regarda alternativement le ciel qui devenait de plus en plus sombre, et le corps de la marquise.
Les vapeurs qui étaient descendues de la montagne dans la plaine, avaient amené un changement dans l'atmosphère. De temps en temps on entendait gronder au loin la foudre, et ses éclats en devenant plus fréquents semblaient se rapprocher. Bientôt les nues s'ouvrirent pour livrer passage à des éclairs qui jetaient des gerbes de lumière dans la masse de ténèbres dont le parc était enveloppé.
Le Caffre, à la lueur des feux du ciel, contemplait, chaque fois, le cadavre de la douairière dont le visage était empieint d'une douce et pieuse sérénité. Frappée au moment
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où elle élevait son âme à Dieu, la veuve repentante d'Ibrahim avait reçu le coup mortel avec ce courage résigné que la religion donne à ses enfants.
Ce qui se passait dans le cœur de Mahïah était horrible ! Le fils de Zaka enviait le sort de ses victimes; sa nature, (généreuse jusque dans la férocité du crime, subissait l'influence des passions dans tout leur fougueux dérèglement ; si la morale chrétienne eût éclairé celte intelligence étouffée parla superstition et les monstruosités du paganisme ; si les bons instincts de cejeune homme brave, désintéressé, charitable eussent été cultivés, l'honneur l'eût toujours guidé, et le vil criminel eût été honnête homme, selon les lois humaines, vertueux et juste selon la loi divine.
Hommage à ces zélés missionnaires qui, inspirés de la gloire du Christ , vont porter à des peuplades sauvages les lumières de TEvangile ; honneur à ces apôtres que les pompes du tentateur n'ont pu séduire dans leur pays, et qui vont étonner le monde païen, autant parleur parole bienfaisante que par le
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courage qu'ils déploient dans les supplices !
Dans ce temps d'incrédulité et de matérialisme, quand Ihumanité presque entière se détourne du droit chemin, Dieu choisit dans la foule quel queshommes qu'il sanctifie; il les pénètre de sa grandeur, il les détache des choses mondaines, il arme leurs mains d'une croix et d'un bâton de pèlerin ; il les pousse sur le globe, donnant à tous Tunivers pour patrie, la foi pour guide, la charité pour devoir, et le martyre aux plus heureux.
Honneur à ces fervents apôtres I ils soulagent plus les grandes misères que ces amants d^une liberté exagérée, impossible et filiale pour tous ; que ces rêveurs dont les rêves sont des utopies ; que ces philosophes dont les discours sont des mensonges, dont les disciples sont des badauds, dont In pensée n'est qu'égoïsme, envie et vanité. Ces hommes de Dieu enseignent une égalité dont la source est pure; ils prêchent au nom du divin moraliste qui, rt)i des rois, voulut naître dans une étable , et qui, dispensateur de toute richesse, de toute puissance, se fit un cortège, dès ses premiers
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pas sur la terre , des plus pauvres et des plus bumbies !
Ils ne s'adressent pas aux passious ; ils cou soient les affligés en leur parlant d'une vie meilleure. Leurs mains , toujours levées pour un geste sublime, montrent le ciel aux regards impatients de Fenfance, le ciel aux regards inquiets de l'homme ; le ciel encore aux yeux découragés du vieillard ; c'est vers le ciel que monte toute espérance ; le chemin que suivent les élus, pour y arriver, est semé de leurs bienfaits; ils passent dans la foule des hommes^ en étant utiles et secourables à rimmanité ; l'ange qui leur ouvre le séjour éternel, les appelle par leurs vertus !
Les hommes, dans leur fol orgueil, dans leur turbulenteetjalouse inquiétude ont voulu corriger l'œuvre divin ; ils ont inventé de grands mots pour désigner de petites choses ; ils ont créé la liberté pour cacher de mesquines constitutions sociales ; ils ont dépouillé les uns pour enrichir les autres ; ils ont fait couler des flots de sang ; ils ont mis à nu , par leurs exlravagances, des plaies dont ils ne
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souffriûeiil pas, et qui lesbrûlenl aujourd'hui; ils ont fait l'égalité devant la loi, ces fameux progressistes !... Dieu ne nous a-t-il pas tous fait frères !
Si Mahïah eût été assez heureux pour rencontrer dans son enfance Tun de ces missionnaires qui visitent les pays les plus bar-: bares, il eût échangé ses préjugés contre les principes d'une morale sans tache, et les serments farouches qui le précipitaient dans le crime eussent abouti à de généreux pardons.
Pendant dix minutes, le Caffre attendit Médine, sans bouger, sans faire un geste, entre la tombe refroidie* du général de Candeuil et le chaud cadavre de la marquise. Quoique la pluie ne fût pas encore arrivée, le ciel se chargeait dé plus en plus; le vent chassait les nuages qui fuyaient avec rapidité, et montraient, à la lueur des éclairs, leurs flancs noirs prêts à crever.
Mahïah perdu dans cette nuit majestueuse, courbant la tête sous l'orage, et le cœur bourrelé d'avance, par la pensée du nouveau crime qu'il allait commettre , eut peur!... Les ar-
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bres prirent, a ses yeux égarés, des formes humaines ; la colonne qui lui servait (î*appui vacilla sur sa base, le tombeau du générai s'ouvrit pour recevoir la marquise qui se leva et marcha d'un pas chancelant ! Le nègre mit ses mains sur ses yeux, et se frappa le visage en blasphémant ; il eut horreur de lui-même ! Dans un accès nerveux, il enfonça la pointe de son couteau dans son cou, et y fit une entaille assez profonde pour que le sang jaillit ! Peu à peu les fantômes qui épouvantaient le malheureux Caffre s'évanouirent... Le cerveau, soulagé par la saignée du cou, repr it librement ses fonctions ; Mahïah passa des visions d'un rêve affreux à la réalité, et il lui sembla qu'il s'éveillait d'un long et lourd sommeil.
Alors des pas pressés effleurèrent le sable d'une allée voisine de l'îlot; et, bientôt, le pont suspendu envoya aux oreilles exercées du nègre, un bruit léger qui le fit trembler de tout son corps. Malgré son courage, malgré ses fermes résolutions , Mahïah ferma les yeux, la vue de Médine eût arrêté son bras...
DE CAKDELIL. 580
Il se rapetissa derrière la colonne, serrant convulsivement son couteau entre ses doigts, retenant son souffle, mordant le marbre pour étouffer ses soupirs ; faisant enfin un effort terrible sur lui-même, il ouvrit tout à coup ses paupières, et vit, à deux pas de lui, une jeune femme vêtue d'une longue robe argentée, qui lui tournait le dos et semblait chercher quelqu'un avec inquiétude.
Le Caffre glissa sur le gazon , comme la couleuvre rampe dans les herbes ; et, levant le bras avec précaution, il appliqua la pointe de son couteau entre les épaules de sa nouvelle victime, et appuya sur le manche de toute la pesanteur de ses poignets.
Le fer entra daiîs les chairs, et un jet de sang vint frapper l'assassin au visage. Aucune plainte, aucun cri ne s'étaient échappés de la bouche de la victime qui tomba sur le côté. Cette chute fut accompagnée d'un coup de foudre qui déchira la nue et illumina le parc. Mahïah, en se baissant pour frapper la terre de son front, jeta un regard suppliant mv les traits pâles d'Aïcha, au moment où les
flammes célestes les éclairaient î Un cri déchirant, plein de rage et de larmes, fit retentir les échos de La Rochette, et chassa de leurs branches les oiseaux endormis.
Mahïah se roula par terre, mit la tête d'Aicha sur sa poitrine, ferma sa blessure avec ses lèvres, lui prodigua toutes les caresses que peut imaginer la plus tendre mère, et n'en put tirer ni un mouvement , ni un mot , ni un soupir!
Le désespoir du Caffre, de furieux qu'il était, devint alors calme et morne ; sa douleur s'épancha intérieurement. Au lieu de se déchirer avec ses ongles, il brûla son cœur avec ses larmes, et l'étouffa sous ses sanglots. Abandonnant le corps de sa nièce , il vint prendre son fusil, l'arma gravement et appliqua le bout du canon contre ses dents. Puis, cédant à une inspiration soudaine, le fils de Zaka revint s'agenouiller près d'Aicha, croisa les mains de la pauvre jeune fille sur sa poitrine , voila son beau visage avec ses longs cheveux noirs, étendit ses vêtements blancs sur son corps , avec une délicate pudeur, la
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baisa pieusement sur le front, et s'assit à son côté, dans un affreux silence, pour attendre la justice de Dieu.
Bientôt le parc s'emplit de bruit et de lumière; les torches fumantes dorèrent les feuilles des saules, et des pas lourds firent craquer les ais du petit pont. .
Le marquis de Candeuil, lord Brecknocli, le capitaine Mathias et quelques autres valets arrivèrent encourant, et poussèrent un même cri d'horreur en contemplant le hideux spectacle qui leur était offert.
Mahïah leva les yeux sur ceux qui l'entouraient, avec une pitié dédaigneuse, avec une résignation stoïque, avec un sang-froid glacial Le marquis se précipita sur le cadavre de sa mère, en le couvrant de baisers ; mais les lèvres déjà froides de la douairière ne répondirent pas à sa douleur !
Sir Francis fit deux pas chancelants vers Aïcha, les larmes aux .yeux. Mais Mahïah, étendant son bras gauche sur le corps de la petite-fille de Zaka, comme pour défendre d'y toucher, offrit au baronnet, de la main droite,'
592 La mauquisk
la crosse de son fusil tout armé, lui disant par ce geste plein de dignité et d'intrépide repentir :
— Venge- toi !
Lord Brecknock avait le vertige; sa vue troublée ne pouvait rien distinguer ; il s'arrêta devant le caUne de l'assassin, et un silence suprême régna dans ce lieu funèbre.
M. Mathias, moins intéressé que le marquis et que le baronnet à ce drame sanglant, prit le fusil que Mnhïah tendait à lord Brecknock, le dirigea ?ur le meurtrier , et posa le doigt sur la détente.
Dans ce moment, l'intendant Mathieu écartait les valets en poussant d'affreux gémissements, et se présentait devant le nègre dont les froids regards lancèrent tout-à-coup des flammes. Mahïah ouvrit la bouche pour parler, mais il ne put pousser qu'un cri étouffé par le râle de la mort. îl venait de recevoir toute la charge de son fusil en pleine poitrine ; et le bras qu'il avait levé pour accuser le régisseur demeura tendu vers son lâche complice, pendant que son corps flottait dans
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un nuage de fumée avant de s'abaltre pour toujours.
Malgré son front d'airain, Mathieu baissa la tôte ; le regard fixe du Caffre le terrassait.
— Arrêtez cet homme ! cria le Marseillais en faisant un bond en arrière à la vue du régisseur; arrêlez-le! c'est lui qui est le vrai coupable, c'est lui qui a poussé ce pauvre nègre au crime !
Les valets s'emparèrent de M. Mathieu, qui, sûr de lui, ne tenta aucune résistance.
Sir Francis prit le capitaine de Candeuil par le bras, et l'entraîna hors de ce théâtre sinistre.
Les deux jeunes gens marchèrent, d'un pas tremblant, jusqu'au château. Les domestiques suivaient, portant surdesbrancards organisés par M. Mathias les corps de la douairière et d'Aïcha.
L'intendant, maintenu et gardé par trois laquais vigoureux, fut attaché et enfermé dans une cave, jusqu'à l'arrivée de la gendarmerie.
Médinô, retenue dans sa chambre par sou
indisposition, ne fut pasinstiuite an premier moment de tout ce qui s'était passé. Le médecin de La Rochette, appelé sur-le-champ, avait déclaré que madame de Candeuil avait été tuée sur le coup. Quant à Aïcha, la mort était tellement peinte sur ses traits, qu'on ne songeait même pas à la constater.
Les deux corps étaient exposés sur un même lit, au pied duquel sir Francis et le capitaine priaient et pleuraient.
M. Mathias racontait à voix basse, à tous les curieux accourus de La Rochette , comment il avait eu le courage de se précipiter sur l'assassin et de faire arrêter le régisseur. Et les villageois le félicitaient, à qui mieux mieux, de son audacieuse présence d'esprit. Les serviteurs du château avaient tous les larmes aux yeux.
Le baronnet, après avoir tendrement embrassé le capitaine de Candeuil, sortit de la chambre mortuaire et monta dans la sienne.
Pendant une heure environ qu'il demeura enfermé chez lui, Aicha donna quelques si-
DE CANDliUlL. 505
gnes de vie, mais î>i f{nl)Ies que le marquis défendit d'en répandie la nouvelle.
Au bout d'une heure, une forte détonation ébranla les appartements du premier étage, et à ce bruit Aïcha ouvrit les yeux.
— Ah! bon Dieu! qu'est-ce encore? dit le Marseillais peu rassuré.
* Le capitaine jeta un cri et se précipita dans le vestibule.
Au même instant maester Jack mettait lourdement pied à terre dans la cour.
lie dernier cliapitrc dn Journal de sir Brceknock*
Arrivé dans sa chambre, le baronnet ferma sa porte à clé, poussa les verroux et se promena silencieusement et les bras croisés pendant quelques minutes. Son visage était calme ; un sourire amer effleurait ses lèvres ; ses grands yeux bleus répandaient une douce lumière ; à le voir on eût pu deviner qu'il était en proie à une agitation violente.
Telle était la force d'âme et de caractère de cet élégant jeune bomme , qu'il se maîtrisait
598 LA MAUQtllSE
en toute occasion , opposant une invincible résignalion à tous les coups du sort, et défiant la fatalité sans orgueil, sans dédain, sans jactance.
Après avoir parcouru plusieurs fois son appartement, en long et en large, lord Brecknock s'assit devant un secrétaire, tira un portefeuille de l'une de ses poches, l'ouvrit et écrivit ces liunes :
« Château de la ttochette, 10 mai 184».
« Mes chers parents et chers amis, si mes mémoires vous ont intéressé jusqu'à ce jour, voici quelques pages qui vous causeront un plaisir extrême , car elles renferment mes adieux et l'expression de mes suprêmes volontés ; si je prétends que ce paragraphe vous sera agréable, ce n'^st pas que j'aie un seul instant de doute sur l'excellence de vos cœurs et les regrets que vous donnerez à mon souvenir... non, loin de là; l'ironie est déplacée dans la bouche d'un mourant, je ne serai pas ironique. Je n'envisage ici qu'une question d'art, et puisque le journal que je vous lègue
DE CAINDEIIIL. 599
est une espèce d'oeuvre littéraire, un mélange de voyages, de roman, de philosophie, de sornettes et de poésie, il m'importe de ne le pas terminer en queue de poissou, comme l'a dit Horace quelque part [Desinil in piscem),
« Par conséquent, il est probable que si je ne vous ai pas encore ennuyé par mes descriptions, mes confidences et mes récits, ce dernier chapitre vous plaira fort; j'y veux mettre tous mes soins, et le rendre digne du corps de l'ouvrage. Sur ce, j'entre en matière.
« Je vais avoir le plaisir de me casser la tête d'un beau coup de pistolet; oui, mes amis, je touche à ce moment tant désiré depuis longues années, ainsi que mes Mémoires vous l'ont suflisamment appris.
(L Pourquoi vais-je me tuer ? C'est sans doute ce que vous voulez savoir, et c'est ce que vous allez apprendre.
« Permettez-moi une courte digression philosophique en forme de préface.
« L'homme vit-il depuis le jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort ? ,
400 LA MAUOUISE
« Question grave et profondément obscure!
< Quant à moi, j'affirme que non, et je discute.
< Qu'est-ce que la vie? La vie est un temps donné, non pas seulement à la foncîion des organes de la brute machine animale, mais aux facultés intellectuelles de l'homme et h ses sens délicats. Si nous appellions vivre, manger> boire et dormir, ce serait nous ranger trop modestement dans la classe animale, parmi les stupides ruminants... Vous êtes de mon opinion. Donc, la vie, c'est le temps que le Créateur donne à l'homme pour penser et pour jouir des découvertes de son imagination.
« Qu'est-ce que la mort? Ce n'est pas l'anéantissement de notre individu parla simple détérioration des principaux organes matériels... Non, nous rentrerions dans la catégorie des engins, des machines à vapeur, des tourniquets et des pendules! Mourir, c'est ne plus penser, c'est ne plus jouir des caprices de l'imagination, c'est ne plus être ambitieux, ou amoureux, ou poète, ou fripon, seuls mé-
DE CANDELIL. -^(01
tiers qui offrent, à mon sens, quelque charme ici-bas, attendu qu'ils résument toutes les passions humaines, et qu'ils sont les mobiles de tout ce qui s'est fait de grand depuis tantôt six mille ans que le monde est sorti du chaos.
« Ainsi la vie esl le temps compris entre l'enfance et la mort. Mais où finit l'enfance et où commence la mort ? C'est ce que chacun peut dire quant à ce qui le concerne. Il y a des gens qui sont ambitieux, tant que fonctionne leur machine... Alexandre et César, par exemple ; il y en a d'autres qui sont amoureux jusqu'au tombeau, tels que François Pétrarque ; on voit chaque jour, à l'Académie française, des poètes dont la verve et le corps tomberont en ruine à la fois, et qui seront enterrés par leurs muses! On rencontre des fripons qui volent le bourreau, comme Cartouche... voilà les heureux de la terre : ceux-là ont vécu, ceux-là vivent longuement, la matière a péri et périra chez eux à la même heure que la pensée.
« L'histoire des patriarches n'est qu'une fiction ; Mathusalem, Abraham, Enos et autres, étaient des hommes doués d'une vaste imagi-