II
nation ; c'étaient des penseurs fertiles, précoces et toujours verts, malgré leurs cheveux biaucs; c'est là ce qu'a voulu nous dire l'Écriture, et pas autre chose !
« Abandonnant les généralités, je reviens à vous, mes chers parents, et d'abord à moi. J'ai vingt-quatre ans à peu près, par le fait ; mais grâce à l'ignorance dans laquelle vous avez cultivé mon enfance, je n'ai commencé que très tard à exercer mes facultés intellectuelles. J'avais alors dix ans environ ; d'après mes judicieux calculs, il faut retrancher ces dix années de ma vie, ce qui me donne quelque chose comme quatorze ans- C'est mourir à la fleur de l'âge, me direz-vous, que d'expirer à quatorze ans !... J'en conviens, hélas! mais qu'y faire? les destinées sont inexorables. Ma situation n'en est pas moins très originale. Semblable à ces écuyers voltigeurs qui montent deux chevaux à la fois, j'ai un pied chez les morts et l'autre chez les vivants ; je vis et je ne vis pas !... ou plutôt, pour être logique, je ne tiens à la vie que par un fil, ou, mieux, par une pensée... la pensée de me faire sauter
DE CANDHIHL. ^^05
le crâne!... Je sens que je suis mort, et sans cette unique pensée qui prolonge mon agonie, j'aurais la satisfaction de vous écrire que : je viens de rendre le dernier soupir ! Le mot serait neuf, j'en fais à regret l'abandon.
<ï Pourquoi, me demanderez-vous, avoir si brusquement changé d'humeur ? Les chapitres de votre journal qui précèdent ce dénoûment tragique, étaient joyeux et charmants; vous nous annonciez que Texistence était pour vous toute printanièi'e, et vous nous aviez fait espérer que les pistolets de lord Thomas, votre frère, ne serviraient plus qu'à tirer des hirondelles; pourquoi cela? Je vous répondrai :
« La mort nous prévient-elle toujours lorsqu'elle nous visite? se fait-elle précéder immanquablement de médecine et d'apothicaires ? non , elle nous frappe souvent à Timproviste, sans que nous puissions nous reconnaître, et je n'ai qu'à me féliciter, quant à moi, du temps qu'elle me donne pour mettre ordre à mes affaires. Hélas! tous ne sont pas aussi heureux, et ce château vient d'être le théâtre d'une affreuse catastrophe... Vous
êtes curieux de savoir pourquoi j'ai changé d'humeur, et pourquoi, me sentant mort, ou moral, je me dispose à assommer la matière... Eh bien lisez :
« Vous connaissez mes deux idées fixes? Après les avoir longtemps poursuivies à travers le monde entier, j'étais parvenu à en chasser une, le suicide, et à satisfaire l'autre,^ Tamour ! Telle est Tinstabilité des choses humaines, qu'à l'heure où nous sommes , c'est l'amour qui est chassé de mon cœur, et c'est le suicide qui m'est revenu en tête. Je raconte.
« Aïcha, ange de mes rêves ! noble fille que j'avais tant cherchée, que j'avais demandée «à Dieu dans mes prières de tous les jours, et que Dieu m'avait envoyée pour me faire entrevoir les délices de son paradis ! Aïcha, la mort a glacé tes lèvres; ton noble cœur, d'où partaient tant d'élans généreux, ton cœur, trésor de bonté, de tendresse, d'amour et de dévoûment, a cessé de battre... Aïcha, ma fiancée, tes beaux yeux sont à jamais fermés, le fer d'un fanatique s'est plongé dans ton sang ! Ma-
DE CANDEUIL. ^l05
hïah, ce Kabyle ignorant , superstitieux et grossier, a enfoncé son couteau entre tes blanches épaules, et ton âme est remontée au Seigneur, qui Ta replacée dans son divin cortège !
' « Dieu, par cet acte sévère de sa volonté, a ordonné que le meurtrier fût puni dans sou propre sang; Mahïah, poursuivant ses vengeances impies, a tué le seul être qui lui fût cher, en voulant assassiner Médine, sa bienfaitrice, la protectrice de son esclavage. Tout ce qui vient d'en haut est justice. L'homme qui ne reconnaît pas en toute chose Téquité du Créateur, est un fou que Ton doit prendre en pitié.
« iVïcha, tu es heureuse maintenant , tu as retrouvé ton glorieux père, le vaillant kalifat; tu as retrouvé tes quatre frères, tombés sous les balles chrétiennes, tu baises la barbe blanche de Ben-Allal, et les fronts des quatre guerriers.... Tu es heureuse! Mais moi, qui ne dois plus voir ta noire chevelure, tes yeux de gazelle, ton pied d'enfant, ta grâce angélique; moi qui ne dois plus entendre ta voix harmo-
AOG LA MARQUISE
iiieuse, moi qui avais imaginé de vivre à tes genoux, et de cacher mon âme dans la tienne, je n'ai plus rien à espérer sur la terre , je n'aime plus rien au monde, tout me devient à charge, j'ai fini d'exister ; il faut que je meure, je vais mourir.
« Pardonnez-moi, mes chers parents , si je me suis laissé entraîner à quelques mouvements élégiaques; s'ils vous paraissent absurdes, vous les mettrez sur le compte de mon agonie ; les moribonds ne sont pas tous amusants, c'est chose à peu près connue.
« Toutefois cette cascade poétique vous aura fait entrevoir pourquoi m'étant cramponné à la vie depuis que j'avais rencontré Aïcha, l'une de mes idées fixes, je me cramponne maintenant à la mort.
<i A tout prendre, j'aurais tort de me plaindre, car j'ai été plus heureux que Werther. Je doute que Charlotte fut comparable à Aïcha, et cela pour plusieurs raisons. D'abord elle n'avait pas inspiré une passion légitime, et l'avait en quelque sorte encouragée, ce qui n'est pas d'une morale transcendante ; puis,
DE CANDEUIL. '^i07
tonte ravissante que pouvait la trouver Werther, il m'est acquis que cette chère dame avait, comme ses compatriotes, sauf une exception qui serait un miracle, les mains un peu rouges et les pieds un peu gros, deux vices de premier ordre que j'ai toujours reprochés aux femmes d'oulre-Rhin. Puis, enfin, Werther avait obtenu un baiser de son amante , et moi je n'avais rien obtenu d'Aïcha dans ce genre qui est, on l'avouera, un peu cavalier. J'aimais à l'adoration, j'étais aimé avec noblesse , avec pureté , avec dévoûment. Ma fiancée est morte avec sa couronne d'*oranger sur le front, et sa belle âme, pour monter à Dieu, s'est parée de cette couronne ! J'ai eu en amour, à bien compter, toute la somme de bonheur qu'on peut ambitionner; il était juste et naturel de m'arrêter, le Seigneur n'ouvrant son paradis qu'aux trépassés !
« Je quitte ce monde avec satisfaction et empressement , je ne regrette rien ; le dernier soupir d'Aicha s'est exhalé aussi bien de ma poitrine que de la sienne ; nos deux âmes arriveront au ciel étroitement unies l'une à
408 LA aiAllQUISE
l'autr(3: il fallait rélernilé à ces deux filles des
anaes !
« Vous m'objecterez que le suicide me ïevmo '1 jamais le jardia céleste. Je n'en crois rien, car j'ai longuement réfléchi sur cette matière ; ce n'est pas moi qui me tue , c'est Dieu qui me reprend. Quelle différence faitesvous d'un homme qui meurt d'une fièvre quai'te , et l'homme qui meurt d'un coup de pistolet?
« La fièvre est accidentelle , et le suicide est intentiomiel , répondrez-vous ?
« Mauvaise raison! Tel meurt de la fièvre pour avoir été courir à la pluie quand il aurait ^ pu rester chez lui, n'est-ce pas un suicide? tel soldat est brave à la guerre et se fait tuer plulôt qu'uu autre plus prudent, n'est-ce pas un suicide? On raisonnerait à perte de vue sur ce thème , et je suis vraiment fâché d'êlre si pressé , je parviendrais sans doute à vous convaincre... et à vous mener d'arguments en arguments aux fins-fonds de la Tamise... Restons-en là,
« Aussi bien , faut-il que je termine , et je
bL CAN DEUIL. çjOO
terminerai en vous répétant une phrase dont voire mémoire doit être chargée, à moins qu'elle ne soit de la dernière ingratitude.
« Ces derniers mots, écrits tout entiers de ma main , renouvellent ma volonté formelle de dédier ce journal, dont ce carnet fait le trente-sixième numéro , à mes héritiers directs, paternels et maternels , que je déshérite de tous autres biens (meubles ou immeubles à moi appartenant).
« En outre, persistant dans mes intentions, déclarées autre part , de laisser ma fortune au [)lus pauvre et nécessiteux de la ville , village ou hameau qui recevra ma dépouille mortelle, je déclare instituer madame la marquise Médine de Candeuil ma légataire universelle.
«Pour justifier cette donation, et ne pas paraître en contradiction avec moi-même, je dois affirmer ici , devant Dieu et sur l'honneur, que par suite des revers que madame la marquise douairière de Candeuil a éprouvés dans ses opérations financières, elle n'a laissé que des dettes à ses enfants , dettes dont le chiffre dépasse un milKon de francs. M. le
capitailfe Horace de Candeuil et madame la marquise Médine de Candeuil ayant mis à l'acquit des dettes de leur mère leur piopre fortune, il n'existe pas dans tout le pays de la Rochetle une famille plus misérable et plus digne d'intérêt que la leur.
« Mon patrimoine se compose de la terre dé Biecknock , dans le comté de ce nom , évaluée, sur dernier inventaire, deux cent mille livres sterling, soit cinq millions de francs. Ma terre de Marsac dans la Gironde, deux millions. Mon hôtel , rue de Rivoli , deux millions cinq cent mille francs ; ma maison de campagne, près de Smyrne , cinq cent mille francs. Dix millions sur le grand-livre de France; cinq millions sur la compagnie des Indes. Livres, objets d'art et bijoux , un million ; mon palais , à Venise , cinq cent mille francs; mes jardins, à Séville , deux cent mille francs ; mon musée , à Florence , deux millions 5 mes mines de cuivre du comté ëe Gornouailles , huit millions ; et environ quatre cent mille francs en or ou en papier, qu'on trouvera dans la poche de ma chaise de
poste. En tout , trente-sept millions i)t quelques cent mille francs que je donne par ce testament^ en toute propriété ^ à madame la marquise Médine de Candeiiil , en lui laissant les charges suivantes :
« r Elle achètera le château d'Allevard avec ses dépendances , et forcera mon vieux serviteur Jack, né à Brecknock en ^788 , de l'accepter, avec une rente de vingt-cinq mille francs , en souvenir de mon estime et du dé-
voûment éclairé qu'il m'a toujours témoi-
gné;
« 2" Elle ne me fera pas enterrer en fosse commune, comme j'en avais formé le projet, mais elle fera placer mon corps près de celui de ma fiancée chérie, sans luxe f|t sans pompe. Le terrain qui recevra nos cendres sera acheté à perpétuité ;
S*"' Madame la marquise de Candeuil fondera douze messes perpétuelles pour le repos de sa nièce et amie Aïcha , et jemerecommaîide à ses bonnes prières;
« 4"* Le corps du malheureux Mahïah .sera inhumé près de nous, et on dira également
412 LA MAUQUISE
une messe , par mois , pour que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné 5
« 5** Madame la marquise de Can deuil fera remettre quatre mille livres sterling à Texécuteur des hautes œuvres qui pendra le Savoyard Mathieu ;
« Enfin, et pour dernière volonté, j'entends qu'on fasse une rente perpétuelle de vingtcinq mille francs aux pauvres honteux du comté de Brecknock , ma patrie.
« Je meurs sans haine pour les hommes , et sans me connaître un seul ennemi.
« Fait et signé en pleine et saine raison , les mêmes jour, mois et an que dessus;
« Au château de La Rochette, le 10 mai J84o. Loid Francis Bkecrinock , baronnet. j>
Après avoir relu les pages qu'il venait d'écrire avec une grande rapidité, sir Francis tira (le sa poche les deux pistolets de son frère, les regarda avec attendrissement, en arma un , et sourit avec douceur, en voyant que la cheminée était garnie de sa capsule.
— Mon pauvre Jack est en défaut cette fois,
DK CANDEUir . 4^5
dit-il de sa voix mignonne et pure. Puis , il leva la tête , regarda le ciel d'où s'échappaient des torrents de pluie que le vent poussait jusque dans la chambre , par les fenêtres entr'ouvertes; et , se cambrant sur le dossier de son fauteuil , il renversa la tête en arrière , et porta le bout du canon damasquiné de son pistolet entre ses dents.
Replaçant en toute hâte son arme sur le secrétaire , il tomba à genoux , fît le signe de la croix et pria ! Sa prière achevée , le baronnet reprit sa première pose , et pressa la détente du pistolet... le coup partit.
L'arme fatale, échappée de la main défaillante de lord Brecknock , tomba sur le parquet, pendant que la tête mutilée du fiancé d'Aïcha s'inclinait sur son épaule , comme pour un sommeil.
Bientôt des coups redoublés ébranlèrent la porte de la chambre et l'enfoncèrent. Le capitaine de Candeuil et M. Mathias coururent au baronnet et poussèrent un gémissement en voyant le sang qui s'échappait de sa bouche , de ses yeux et de ses narines. Son vi-
4M LA MAUQLISE
sage élait noir et décomposé ; ics Jjoucies blondes de ses cheveux flottaient sur ses joues et sur son front, au souffle du vent d*'orage. Un homme parut tout à coup sur le seuil et jeta un cri déchirant. C'était Jack , qui avait monté l'escalier avec la légèreté d'un enfant. Avant de s'occuper du baronnet, le Adèle serviteur ramassa le pistolet qui fumait encore sur le plancher, et il l'examina avec soin. Puis, sautant sur celui qui n'avait pas fait feu, il tira la baguette et la mit dans le canon. Aussitôt , les traits contractés du vieux compagnon de lord Brecknock se déridèrent , ses yeux larmoyants ne retinrent pas leurs pleurs; se" bouche exprima, par un bienheureux sourire , toute la joie de son âme ; et , se tournant vers le médecin qui venait d'entrer , il lui dit:
— Monsieur le docteur, ce pistolet n'était chargé qu'à poudre.
— Qui vous le fait croire? s'écria le marquis.
— Mon soin de chaque jour est de décharger les pistolets de mylord, à son insu, ré-
pondit Jack; sachant que monseigneur était amoureux , je m'étais dispensé , pendant quelque temps, de ce devoir important; je me fiais aux beaux yeux de mademoiselle Aïcha pour attacher mon maître à la vie. Cependant, comme nous devions nous mettre en voyage , et que les changements de climat influent sur les amoureux, ainsi que les changements de lune sur les fous , j'ai jugé prudent d'en revenir à mes habitudes anciennes, et j'ai fait jouer le tire-balle ce matin. Mylord faillit me surprendre dans mon opération , et je n'ai malheureusement pu faire la besogne qu'à moitié. Disant cela , le vieux serviteur prit dans son gousset , et montra avec orgueil, les deux balles qu'il avait si providentiellement extraites.
Le médecin , tout en écoutant maesler Jack, s'occupait des soins à donner au blessé , qui ne tarda pas à s'agiter et à murmurer quelques mots inintelligibles. Pendant le pansement, le capitaine se rapprocha de Jack et lui dit en souriant:
— Ah î Monsieur, c'est à vos. connaissances
410 * LA MARQUISi:
approfondies du cœur et de la tête des amon* reux que nous devons de conserver notre ami.... Où avez-vous pris ces utiles théories?
— Au Vaudeville de Paris, Monsieur le marquis, et au bas de tous les journaux français.
— Je ne croyais pas que les feuilletons pussent avoir un bon côté; on aj)prend chaque jour quelque chose.
— Peste ! Monsieur, l'homme qui aurait le temps de lire tous les feuilletons des grands journaux, n'aurait plus, après quelques années de cet intéressant exercice , rien à apprendre, assurément.
— Vous voulez dire rien de mauvais?
— Vous êtes presque aussi méchant que Mylord , Monsieur le marquis.
Deux heures après le pansement , le blessé regarda son entourage avec surprise; il avait repris connaissance, et sa parole, quoique très faible etembariassée, se faisait'assez bien comprendre. Après avoir fait un touchant signe d'adieu au marquis, il lui dit, en désignant du regarxi son secrétaire :
— Là, mon testarnenr... cherchez.
he marquis de Candeuil , obéissant h son ami, prit le journal, et, le fermant avec soin , il le remit à Jack , sans en avoir lu un mot. Le niouvement que fit le vieux domestique pour empocher le portefeuille de son maître , attira l'attention de lord Brecknock qui , s'efforçant de sourire , lui dit :
— Vous avez été en défaut une fois dans votre vie , pauvre Jack !
— Hélas ! oui , Mylord, et vous en avez joliment profilé , à ce que je vois.
— Maladroitement , car je souffre comme un damné sans pouvoir mourir !
— Patience , Mylord , cela viendra , je Fespère. Dans tous les cas vous êtes affreusement défiguré î
— Écoutez , ajouta lord Brecknock eu faisant un clin-d'œil à son vieux compagnon ,. écoutez :
Jack pencha son oreille à la bouche du malade.
— Faites-moi l'amitié de me rendre un dernier service?
418 LA MAUQriSt:
— Certes, Mylord, commandez?
— Prenez , sans qu'on vous voie , mon second pistolet sur le bureau , et achevez-moi.
— Je n'ai jamais fait deux fois la même sottise en un jour, monseigneur... mille pardons !
— Vous êtes niais à force d'être honnête homme, Jack, mon ami... Laissez-moi mourir en paix.
— Eh bien , Mylord , dit le médecin , vous sentez-vous capable d'apprendre une grande et heureuse nouvelle ?
— Il n'y a rien de grand et rien d'heureux en ce monde , docteur !
— Hé ! que diriez-vous de la résurrection de mademoiselle Aïcha ?
— Je dirais ce que j'ai toujours pensé.... mademoiselle Aïcha n'était pas une femme, c'est un ange.
~ Soit ! mais elle dort en ce moment , et sa blessure , quoique fort grave , ne sera pas mortelle , je le garantis; ainsi , l'ange restera encore longtemps parmi nous.
— Vous me trompez , dit le baronnet , et il
DE CAN DEUIL. ^< < i>
regarda le marquis d'un air suppliant et interrogateur.
— Mon ami , c'est Texacte vérité , 4ïcha a été préservée par le ciel , le fer n'a atteint aucun des organes vitaux 5 elle vivra!...
— Alors, étranglez-moi, Messieurs, car je souffre trop ; ma tête est brisée , je ne la sens plus , ou plutôt elle pèse cent kilos sur mes épaules ; je me débats contre la mort , et pourtant je ne meurs pas vite... Allons, docteur, un coup de lancette ? vous , marquis , un coup de pistolet ? vous , Jack , un coup de bâton...
— Et si vous ne mouriez pas de votre blessure , reprit le médecin ?
— Avec une balle dans la tête, une balle qui m'est entrée par le gosier , et que je sens arrêtée dans le cervelet? Vous êtes fou ou bien ignorant , docteur.
— Tenez , Mylord , répondit l'Esculape en montrant au baronnet les deux balles déposées par Jack entre ses mains, comprenez-vous ?
— Qu'est-ce?
— L'un de ces deux joujous que vous croyez
dans votre cervelet , a passé toute la journée dans la poche de...
— De Jack?...
— Pardonnez-moi , Mylord , dit le brave serviteur, je suis incorrigible... cela ne m'arrivera cependant plus, car vous vivrez pour épouser votre fiancée.
Lord Brecknock laissa rouler sa tête sur le dossier de son fauteuil et s'évanouit.
— Tout est pour le mieux , dit le médecin; qu'on mette Mylord dans son lit, et qu'on fasse autour de lui le plus grand silence.... Monsieur Jack , c'est vous que je charge de la consigne.
— N'ayez peur , Monsieur ; et, ce disant, maester Jack se plongea dans un moelleux fauteuil , tirade Tune de ses vastes poches la guerre de Juguilha ; et , braquant ses besicles sur son nez , il lut tout le volume , puis le recommença vaillamment plusieurs fois de suite.
Le maïquis et le docteur, retournant près d'Aïcha, entendirent du bruit dans la cour, et , comme ils s'avançaient vers la porte pour
DE CANDEUIL. 42i
en connaître la cause , M. 3fathias vint au ciocteuret lui dit :
— Voilà encore de la besogne qui vous arrive ; je vous prie de soigner l'entorse du soldat Cornelte , qu'on rapporte de la montagne.
— C'est donc un hôpital que ce château , répondit le médecin , en s'acheminant vers le zéphir; deux morts et trois blessés!... Auraiton tiré le canon avec les Autrichiens , par hasard ?
— Que n'est-ce vrai ! docteur , répliqua héroïquement le Marseillais.
Encore un mot.
Que vous dira ce dernier mot que vous ne deviniez, patient lecteur? En vérité, ne pourrais-jepas me dispenser d'une conclusion, et ne devrais-je pas écrire en majuscules, au bas du précédent chapitre , ces trois lettres : Fi.^ !
Sir Biecknock , que nous avons iritimement connu, grâce à DieU , nous a dit bien souvent qu'il comparait les auteurs à des chevaux de steaple-chase . Le but , ajouta-t-il , c'est le mot Fin, auquel les plus rudes coursiers n'arrivent qu'à grand renfort de cravache , et par-
524 LA MAUQniSE
faitement essoufflés. Les lecteurs sont tout bonnement les jockeys. Sir Bîecknock, comme vous le voyez, n'est pas tous les jours poli, mais il est plein de sens dans toute consultation. Que (le vigueur il faut à Técrivain pour arriver au terme de son entreprise , que d'entraînements pi*é[)aral()ires , que de stimulants, que de frictions et que d'avoine !! Que de courage au lecteur pour dévorer les deux volumes qui, toujours selon le baronnet, sont les deux tours d'hippodrome ! Que de coups d'éperons il lance à sa monture! combien il lui faut d'assiette pour ne ^)as faire séparation de corps avec son dextrier, au beau milieu du ^wr/".' Hélas! les uns partent avec audace, font voler la poussière, distancent leurs adversaires, puis ralentissent, puis font fiasco! Et les curieux de rire à l'oreille basse du cheval , au pied-de-nez du cavalier. D'autres partent mal et arrivent bien ; d'autres partent bien et arrivent mieux. Quelle gloire! on en voit qui, parés d'une robe luisante et dorée, ne partent pas du tout ; ceux-là sont sages : on les croirait rétifs, c'est à tort ; ils sont prudents ! leurs noms font
DE CANDElilL. 425
bien sur les aiïicbes, sur les programmes, et seraient compiomis par la lutle. Ces ehevaux, à délaul de race, ont le sens commun et ressemblent à un bon nombre de personnages qui, à défaut d'esprit, ont la bouche close.
Quant à nous , lord Brecknock nous a vingt fois prédit que nous serions avant peu réformé, attendu qu'à chacune de nos courses, notre cavalier nous met sur la litière. Il est certain qu'aujourd'hui, nous voilà sur les dents, nos flancs saignants ; nos barres sont brisées , nos membres sont moulus ; l'éperon nous a déchiré ! mais qu'importe , le but est là , nous le voyons, nous le touchons presque; encore quelques bonds , et dussions-nous expirer pour payer notre gloire , nous tomberons sur le champ de bataille... Merci, lecteur!
Livrée aux tendres soins de Médine , qui ne l'abandonna pas d'une minute, tant que sou état donna quelques inquiétudes, Aïcha ne 'tarda pas à entrer en convalescence; les médecins les plus renommés des villes environnantes , furent apjielés pour hâter une guérison que tant de prières demandaient au ciel ;
et au bout d'un mois , la fille de Ben-Allal se promenait en calèche découverte à côté de la jeune marquise de Candeuil , vis-à-vis de lord Brecknock et du capitaine. Le baronnet s'était prêté , comme on le pense bien , de très bonne grâce , à toutes les ordonnances de la Faculté ; il avait appelé son rétablissement de tous ses vœux, depuis que sa fiancée était elle-même en voie de guérison; bien mieux que la science, les bulletins de la santé d'Aïcha , en devenant chaque jour plus consolants, avaient lestement mis sur pied sir Francis ; et des pistolets de lord Thomas , son frère , il n'a gardé qu'un délicieux souvenir auquel son visage n'a perdu ni fraîcheur ni beauté.
Lorsque la petite fille de Zaka apprit ce qu'avait fait son fiancé , elle le fit demander et lui tendit la maiii , en lui cachant ses yeux en pleurs. Le baronnet baisa tendrement cette main chérie, et voulut prendre congé de la convalescente.
-^ Pourquoi me quittez- vous , demanda Aïcha y
— Ma voiture de voyage est attelée , Made-
DE CANDi:UIL. 427
moiselle , et Jack m'attend dans le vestibule.
— Où allez-vous, grand Dieu?
— En Afrique, venger le kalifat, votre père, venger la mort de vos quatre frères... Avez-vous oublié nos conventions?
— Lorsque je vous ai témoigné ces désirs de noble vengeance, j'étais musulmane , mon ami , répondit la belle jeune fille avec douceur et joie , depuis que je suis cbrétienne , je n'ai plus d'ennemis. « Fais le bien pour le mal , telle est la morale du seul Dieu de miséricorde.
— Chrétienne ! vous , Aïcha !
— Et certainement, dit la marquise de Candeuil, en entrant, cela vous déplaît-il?
— Me déplaire ! J'en perds la tête ! comment se fait-il?
— Les hommes sont d'une insipide curiosité , il faut tout leur dire ; apprenez, Mylord , qu' Aïcha , voulant vous surprendre , a fait ce coup d état en cachette , il y a huit jours.
— Et c'est à toi chère marraine , à tes doux conseils que je dois mon bonheur.
— Docteur , quand pourrons-nous mariel* ces deux enfants? dit la jeune marquise d'un
ton de grand'mère , au médecin de visite , qui eiitrait appuyé an bras du capitaine. Aïcha et sir Francis baissèrent les yeux en même temps et rougirent a la fois.
— D'aujourd'hui en hnil , Madame, pas avant.
— Vous êtes d'une sévérité impitoyable, répliqua le marquis.
Médine mil la main d'Aïcha dans celle du baronnet el lui dit :
— Huit jours sont vite passés, quand on tient le bonheur.
Et la huitaine écoulée, le chapelain du château de la Roquette, qui avait baptisé, sans pompe, la belle Africaine, célébra, sans luxe, son mariage avec lord Brecknock.
La population d' A.llevard , d' Aiguës-Belles , la foule, enfin, venue de Grenoble , de Chambéry et de tous les recoins de la frontière sarde, admira ce jeune couple que tous les malheureux bénirent. Aïcha, un peu pâle, mais radieuse, fut conduite à rhôtel par son parrain, le marquis de Candeuil ; lord Brecknock donna le bras à la marquise. Vous dire quelle était
DE CAiNDEUtL. 420
la plus jolie, la plus gracieuse, la plus heureuse, la plus enviée, la ï)1us élégante des deux amies, Tune sous le deuil, Taulre sous la blanche parui*e, nous paraît presque impos* sible. Depuis que nous connaissons Médine et Aïcha , nous ne savons laquelle préférer.
Pendant la cérémonie et le sermon du bon pasteur, Jack pleura à chaudes larmes; Cornette, guéri de son entorse, dansa h la porte de la chapelle, comme le roi David devant r Arche; le capitaine Malhias jura qu'il allait prendre femme, el troquer le pont de son brick , contre le plancher des vaches.
Au retour de la messe, lord Brecknock pria sa jeune épousée de vouloir bien passer dans son cabinet. Là, il lui mit dans les mains un paquet cacheté, en lui disant :
Voici tous les titres des créanciers de madame la douairière de CanJeuil. Ses héritiers ne doivent plus une obole, il sera prudent d'anéantir ces chiffons, qui rappelleraient à nos amis un service que nous avons été trop heuieux de leur rendre.
Aïcha , enveloppant de ses bras le cou de
450 LA MAUQllFSE
son mari, lui répondit, sans chercher a se défendre de quelques larmes :
— Mahiah vous avait deviné , mon ami , main ouverte, cœur d'or ; vous êtes le plus généreux des hommes. Mais, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez fait voire testament en faveur de Médine?
— Certainement , ce testament , le voilà... vous pouvez le lire aujourd'hui , nous le brûlerons demain.
— Ce sera mon souvenir le plus cher, ce sera mon talisman... ne me dira-t-il pas toujours combien vous m'avez aimée?
— Et combien je vous aime.
— Mais si Horace connaît les motifs qui vous ont déterminé à choisir Médine pour héritière , il doit connaître sa ruine.
— Mon journal n'a été lu par personne; Jack m'en a donné sa parole.
— Alors , c'est a merveille ; ne descendez pas avec moi au salon , on croirait que nous venons de complotler.
Sans plus attendre Aïcha courut au salon .dont Médine faisait les honneurs; et, prenant
DE CANDEtlL. 451
son amie à part, elle lui glissa ces mots à Toreille :
— J'ai fait ta volonté en me mariant, fais la mienne à ton tour, si tu es femme de parole.
— De tout cœur. Qu'ordonnes -tu?
— Je t'ordonne , répondit Aïcha d'un ton moitié sérieux, moitié badin , d'aller jeter ces paperasses au feu sans les lire.
— Que contiennent-elles?
— Un secret charmant.
— Tu me le confieras ?
— Jamais.
— J'obéis , mais ce n'est pas sans envie de me réyolter.
Une cassolette qui brûlait des parfums dans un boudoir près du salon , reçut le paquet mystérieux, dont il ne resta bientôt plus qu'un peu de cendres embeaumées.
Nous pouvons affirmer qu'aujourd'hui encore , la curieuse marquise de Candeuil ne sait pjis qu'elle a jeté au feu , le jour des noces de sa nièce, pour cinq millions de valeurs en mandats tirés sur sa belle-mère.
452 LA MAnQtlSE
Maester Jack, pour ne pas irriler son maître, se mil à table avec quelques voisins invités h la noce. Le pauvre brave homme, tout interloqué de tant d'honneur , ne déplia sa serviette qu'en tremblant, et trouva sous elle un billet ainsi conçu :
« Je remercie mon ami Jack de ses conseils, « de ses dévoués services, et je le prie d*ac- € cepter un souvenir de ma reconnaissance « et de mon atlachement.
« LoHD Bp.kcknock. »
Suivait la donation à peipétuité d'une renie de vingt-cinq mille francs , sur les fonds anglais.
Le vieux valet de chambre pleura dans son assiette; et perdit, a cette générosité, l'occasion de faire un excellent dîner.
Le curé de la Rochette reçut , ainsi que celui d'Allevard, des mains blanches d'Aïcha, vingt mille francs pour les pauvres de la frontière.
Le capitaine Malhias mit à son jabot un gros diamant d'un prix fou, dont sir Francis se dépouilla pour lui.
DE C/VINDEUIL. -^55
Cornet to eut la ferme ci'Allevard en propriété , et donna des bals champêtres à tout le voisinage, ce qui lui fît une réputation de grand seigneur.
En totalisant ses libéralités, sir Francis s'étonna de n'avoir pu dépenser qu'environ cinq millions huit cent mille francs, y compris les quatre mille livres sterling réservés au bourreau de Chambéry. Soustraction faite de ce chiffre respectable , Topulent seigneur estima qu'il allait passer sa vie entre une femme charmante et une fortune de trentedeux millions ; comme il était fort amouieux, il s'avoua qn'il était riche.
Quand la nuit fut venue, Médine et Aïcha, le marquis et lord Brecknock descendirent dans le parc, et vinrent s'agenouiller dans rilot des Saules, où trois lombes attiraient leur pitié ; celles du général et de la douairière de Candeuil , et à quelques pas celle du Caffre 5 réunion providentielle qui atteste à tous les passants combien , pour être tardive, est à craindre la justice de Dieu !
Dès le lendemain des épousailles, les deux