II
oA ^ LA MARQUISf,
s'agit pas de cela, Jack. L'histoire deMédine, c'est une histoire, quoique tousses épisodess frisent le roman... Sachez do ne, enfin, que le paradis oii nous allons arriver est le pays qu'habite la belle Aïcha...
— Et que la femme dont Votre Grâce raffolle, est cette honorable et magnifique demoiselle...
— Vous avez autant de malice que mon singe Congo, Jack, mon ami, dit en souriant le baronnet. Avouez , dès-lors , que je me trouve en bien fâcheuse position dans cette guimbarde, déguisé en montreur d'ours ou en marchand de perroquets.
— Quoi! Mylord, vous croyez qu'on oserait vous confondre ?.. .
— Eh ! parbleu I monsieur Jack, les batteleurs et les lords n'ont-ils pas également face humaine, et l'habit n'a-t-il pas fait le moine dans tous les temps?
— Mais votre air de grand seigneur, vos façons de prince, Mylord, votre charmante distinction.
— N'entamons pas le chapitre de vos fa-
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daises, Jack... on voit bien que vous avez appris à faire l'amour dans la Vie des Philosophes... Apprenez, en passant, que les premières impressions sont décisives, et que le cœur d'une jeune fille ne revient jamais de ses premières sensations Or, je dois avoir produit une étrange sensation sur mademoiselle Aïchaet ses amis.
— Pourquoi ne partons-nous pas au triple galop?
- — Je ne sais pas m'arracher à la société de celle que j'aime éperduement.
— Je vais descendre de voiture et j'irai saluer M. le marquis de Candeuil de la part de lord Brecknock?
— Restez en placé, s'il vous plaît... Allons, voilà que la cavalcade vient à nous... Je ne sais vraiment où me cacher... Si on nous interroge, vous répondrez, Jack ; je vais feindre de dormir.
Pendant ce dialogue entre le baronnet et son valet de chambre, Médine, Aïcha et le marquis de Candeuil s'étaient mis au pas , marchant de front, et comme leurs chevaux
ou . LA MA! QUI SE
avaient une allure supérieure à celle des coursiers de la poste, ils les avaient considérablement dépassés.
— Nous nous sommes atlardés, dit le ca« pitaine, il fera îjès sombre dans une heure, prenons le trot, mes enfants.
— Pourquoi se presser? les nuits sont belles, et la lune éclaiie les glaciers a rendre jaloux le soleil, répondit Médine.
— Je n'aime pas à vous voir dans la traverse après le soleil couché... Prenons le trot.
— Qu'avons-nous à craindre? demanda Aïcha
— Rien, assurément, mais enfin...
— Ce chei* Horace ne peut pas s'habituer h la France. 11 se croil toujours en Afrique, et quand nous prenons l'air, même sur une terrasse , il a l'œil au guet comme une vedette.
— Je suis un grand poltron, mon amie, je le sais, répliqua le capitaine, en souriant avec une gracieuse modestie; mais le bonheur rend timide et peureux comme l'or rend avare.
Médine répondit nu sourire de son mari
par un regard plein d'amour; puis, lui tendant la main, elle ajouta :
— Au trot, donc.
— Horace, dit Aïcha, faites-moi le plaisir de demander à ce marchand d'animaux s'il s'arrêîe à Allevard, et combien il veut vendi'e son perroquet blanc huppé.
— Volontiers, mon amie ; tournons bride. . . J'ai cru remarquer, en effet, que ce perroquet est de la même famille que le cacatoès du fameux capitaine de VEnfer, M. Mathias, de vaillante mémoire.
La cavalcade aborda la guimbarde de sir Francis, et le marquis de Candeuil s'adressa à Jack qui, obéissant aux ordres de son maître, avança son long cou hors d'une fenêtre qui lui faisait face.
— Vous allez à Allevard, mon ami?
— Oui, Monsieur, à Allevard même.
— Vous y coucherez sans doute?
— Mais si cela nous est agréable, je ne vois pas pourquoi nous ne le ferions pas, chacun a le droit de coucher où . . . •
Le baronnet qui, la tête renversée, les yeux
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formes, simulait un profond sommeil, nppiiya rudement le talon de sa botte sur le soulier de son valet. Jaek eoinprit qu'il avait laehé quelque sottise, et il n'aeheva pas sa phrase.
— Je suis de votre avis, rej)rit le eapitaine, égayé par le ton bourru do eelui qu'il interrogeait; la route et l'auberge appartiennent à tout le monde.
— L'auberge î grommela sourdement le suscept ible dom est i que .
Médine et Aïeba regardaient le doux visage de sir Fianeis, sans se détendre de Tadmiratiou qu'il leur causait, aussi n'interrompirentolles point le colloque du eapitaine et do maoster Jack.
— Vous venez sans doute de la foire de Saint-Pierre?
— Oui, Monsieur, répondit Jack, sur Tavertissement silencieux du baronnet.
— VuriezM'OUS fait de mauvaises affaires, par malheur?...
— O^i vous dit que je tasse des aflaires, s'il vous plaît? répondit vivement le valet de
chambre, courroucé du peu de révérence qu'on témoignait à son maître.
— N'oubliez pas que nous sommes des marchands d'animaux, £>'lissa sir Francis à l'oreille de Jack, et soyez poli pour m'obliger.
— Je n'ai nulle envie de vous offenser, Monsieur, reprit le marquis, j'ai au contraire Tintention de vous faire bien finir votre journée. J'ai cru que vous aviez peu vendu à Saint- Pierre, eu voyant votre voiture attelée de quatre chevaux marchant au pas, ce qui ferait supposer que vous êtes lourdement chargé... bref, vous avez un perroquet magnifique dont ces dames ont cfrande fantaisie.
— Je le crois ! c'est le plus riche échantillon des Moluques... Mylord ne le donnerait pas pour cinquante guinées.
Ici, lord Brecknock allongea un coup de coude à Jack, et se frotta les veux.
— N'est-il donc plus à vendre? demanda le capitaine.
— Pardon, Monsieur, repartit le baronnet d'une voix caressante; le mylord dont vous
parle mon camarade, cherche à se défaire de cet oiseau.
— A la bonne heure ! Et à quel prix?
— Au prix que fixeront ces dames.
— Voilà qui est fort galant, dit A.ïcha. Puis, elle ajoula :
— Serez-vous encore à Allevard demain ?
— Oui, Mademoiselle; vous pourrez envoyer prendre mon perroquet dans l'aprèsmidi. Je laisse h votre générosité d'en fixer le prix.
— Je vous remercie, Monsieur.
En prononçant ces mots, Aïcha rencontra le regard caressant de sir Francis, et elle baissa les yeux en rougissant. Le visage de lord Brecknock était pâle et empreint d'une émouvante mélancolie. Un gros nuage de poussière s'éleva sur la route, et on entendit le roulement lointain d'une voiture et le trot cadencé de plusieurs chevaux,
— Fouette I cria le baronnet à son postillon, La guimbarde partit au galop de son attelage. La cavalcade suivit d'assez près.
Le capitaine et Médine riaient de tout cœur,
Ï)L CAINDELIL. 41
Aïcha s'efforçait de faiie comme eux; mais c'était toujours du bout des lèvres que souriait la jeune fille.
— Voilà une rencontre qui me sera sans doute fiUale, disait sir Francis à Jack ; mademoiselle Aïcha me reconnaîtra sans nul doute, et notre connaissance s'est faite d'une ridicule façon.
— Que ne sommes-nous dans cette brillante voilure qui va bientôt nous croiser, dit le vieux serviteur avec un déplorable soupir.
— Mes enfants, regardez donc ce riche équipage qui vient là-bas; comme ces quatre chevaux sont d'accord, comme cette calèche roule mollement... A qui cela peut-il appartenir ?
Une calèche du style le plus élégant arrivait, en effet, du côté d'AUevard, et n'était plus qu'à quelques secondes de sir Francis; ses chevaux, conduits à la Daumon, nageaient dans leurs traits en effleurant le sol, et secouaient avec grâce leurs crins flottants. Le jokey qui était en selle avait une livrée légère en velours vert galonné d'argent ; les deux la-
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quais, assis sur l'arrière-siége, étaient en habit à la française de velours amarante galonné d'or ; ils avaient la poudre, le tricorne et le bas de soie. La voiture était vide et filait sans secousse en rendant un bruit sourd, étouffé par la trempe des ressorts et la rapidité de la course. En arrivant près delà guimbarde de sir Francis, le jokey mit ses chevaux au pas, et l'un des laquais cria aux voyageuis :
— Venez, vous de Goncelin ?
— Ils ont donc tous la rage de nous questionner, murmura Jack, hors de patience.
— IN'avez-vous pas une langue pour reprendre, répondit le baronnet; puis il apostropha les gens de la calèche.
— Messieurs, je vous achète votre voiture, attelée comme elle l'est, et je vous prends tous à mes gages. Gela vous convient-il ?
— Touche, cria l'autre laquais au jokey, ne perdons pas notre temps avec ces manants.
— Qu'appelez-vous manants, Monsieur, s'écria Jack saisi de colère.
— Venez-vous de Goncelin?
— Oui, après?
DE CAi^DEUiL. 45
— Pouvez-vous nous parler de raccident arrivé à lord Brecknock dans ce village ?
— Oui, certes, repartit le baronnet.
— Sa chute laisse-t-elle quelque espoir de le sauver?
— Il est absolument rétabli.
— Dieu soit loué ! . . . Touche petit, et touche ferme.
Les chevaux s'élancèrent, la calèche s'ébranla. En ce moment la cavalcade qui venait' derrière la guimbarde arriva à sa hauteur; Médine, Aïcha et le capitaine se rangèrent sur un bord de la route, pour comtempler le bel équipage arrêté sous leurs yeux.
— Hé I cria le baronnet... un instant ; nous avons autre chose à vous dire?
— Parlez vite?
— Au service de qui êtes-vous, s'il vous plaît ?
— Nous sommes les gens de lord Brecknock ; on nous a appris il y a une heure que sa seigneurie avait fait une chute terrible, et nous Talions chercher.
44 LA MAUQUISE
— Venez donc m'ouvrir... Je suis lord Brecknock.
— Vous?
— Ah ! ça! drôles , cria Jack, à son tour, je crois que vous donnez des démentis à mylord.
Les deux laquais se jetèrent en bas do leur siège, vinrent ouvrir i.s portière de la guimbarde et s'inclinèrent devanl Jack.
— Ce n'est pas de moi dont il s'agit, faquins; parlez a Sa Grâce.
Le baronnet sauta léiîèrement à terre, et dit au postillon : filez devant, vous arrêterez à la grille du château... partez! Puis, examinant son équipage avec tout le soin d'un amateur consommé, il dit : C'est bien ; depuis quand êtes-vous arrivé ?
— Depuis hier matin, mylord ; votre intendant de Genève nous a arrêtés à votre service, et dirigés par Chambéry sur Ailevard. Nous mettrons tout notre zèle à satisfaire Votre Grâce.
— Je n'en doute pas... Jack, montez sur le devant. Pendant que le vieux serviteur obéissait à cet ordre, le baronnet lit un pas vers la
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cavalcîide, et saluant gracieusement Âïcha, Médine et le capilaine, qui s'inclinèrent à leur tour, sur leuis chevaux; il s'installa dans sa calèche qui fit volte face et partit bon train.
— L'honneur est sauf marmotta Jack.
— Vous avez la vanité de Satan, répondit sir Francis, et Dieu vous devrait changer en femme.
— Jack fit la grimace, en contemplant l'exiguité de ses mollets.
— Voilà une singulière rencontre, disait le capitaine à ses deux compagnes; A.ïcha, votre passion pour les perroquets sera cause qu'un lord aura perdu la tête... car il la perdra en songeant à vous.
— Ce jeune homme est fort distingué, dit Médine, en regardant son amie en dessous.
— Ce n'est donc plus nn pauvre diable, répondit Aïcha avec quelque méchanceté.
— Peut-être.
— Et la raison ?
— Je ne connais pas de plus pauvre diable qu'un amoureux repoussé, ma toute belle.
Aïcha ne répondit pas ; elle piit le galop de
chasse et ses deux compagnons l'imitèrent. Comme la calèche venait de quitter un bouquet de bois attenant à un ravin profond, et que les promeneurs y étaient engagés, un bruit de feuilles froissées effraya le cheval de Médine, et, au même instant, une forte détonnation fît gronder les échos de la montagne.
Le marquis et Aïcha poussèrent un cri déchirant; le cheval de Médine fit une pointe et s'abattit ; lord Brecknock au bruit de la détonnation, et à rappel qui frappa son cœur d'effroi, se retourna vivement, et ordonna à son jokey de revenir au galop sur ses pas.
Ii*lio<spitalité de sir Breckuock.
Le coup de feu était parti d'un fourré qui touchait au ravin ; le saUt-de côté qu'avait fait le cheval de Médine, surpris par le froissement des feuilles, avait sauvé la vie à sa maîtresse; mais le noble animal, atteint sous Toreille droite par le plomb de l'assassin, expirait sur la route dans d'affreuses convulsions. Le capitaine et /Vïcha s'étaient précipités au secours de la jeune marquise dont le calme les rassura. Au même instant sir Breck.
^S LA MAÎIQLISE
DOck arriva et supplia M. de Caiideiiil de vouloir bien profiter de sa voiture. Cette offre, faite avec l'exquisse politesse d'un grand seigneur, et l'empressement naturel d'un ami, fut acceptée. L'équipement du cheval de Médine fut mis dans la voiture, le groom du capitaine conduisit eu main les deux chevaux de selle ; Jack trouva place, grâce à ses frêles dimensions, entre les deux laquais, sur le siège; les deux dames s'assirent faisant face aux deux cavalieis et aux chevaux, et la cilèche repartit au galop, Le crépuscule s'était insensiblement éj)aissi: la nuit s'étendait dans les vallons; les cimes des monts étaient seules faiblement éclairées par les reflets du couchant. La lune apparaissait pâle et limpide au-dessus des masses sombres des forets de sapins; les neiges scintillaient sous le feu de quelques étoiles, et le silence du soir n'était troublé que par le lointain tapage du Bréda, et le roulement uniforme de la voiture du baronnet.
Sir Francis respecla les émotions de ses hôtes, et ne les fatigua point par d'indiscrète^
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et fastidieuses questions. Après quelques minutes de marche, le marquis de Candeuil prit la parole, et le son de sa voix ariacha le jeune Andais au chaime d'une méditation délicieuse.
— Nous avons accepté sans cérémonie votre offre courtoise , Monsieur, pour ne pas vous ravir l'occasion de nous rendre service.
— Je suis voyageur. Monsieur, et vous savez qu'en voyage on a quelquefois une bonne fortune.
— Monsieur, je suis le marquis de Candeuil, capitaine de cavalerie au service de France ; j'habite le château de la Rochette où madame de Candeuil, que vous avez personnellement obligée aujourd'hui, espère avoir l'honneur de vous recevoir, ainsi que ma mèie et mademoiselle Aïcha, notre amie.
Le baronnet s'inclina et répondit :
— Je suis lord Brecknock; ma voiture de voyage s'étant brisée au dernier relai, j'ai dû me mettre en route dans la patache où vous m'avez rencontré, et où j'ai rougi de tout l'intérêt que madame la mai'quise portait au mar-
chaud d'animaux. J'ai loué le château d'Allevard pour la belle saison, et mes gens ayant eu connaissance de l'accident qui m'est arrivé, sont venus au-devant de moi. Voilà , monsieur le capitaine, le secret de notre rencontre ; je fais des vœux pour que le hasard qui nous a rapprochés vieillisse notre connaissance et mes respectueuses relations.
— Votre nom m'est très connu, Mylord, et ce m'est un grand honneur comme un grand plaisir d'être en compagnie d'un homme aussi distingué,que vous .
Le baronnet s'inclina de nouveau, et son regard s'arrêta sur les grands yeux d*Aïcha, qui se tourna vers Médine et lui demanda :
— Es-tu tout-à-ftiit remise de ta chute ? n'éprouves-tu aucune douleur?
— Je me sens parfaitement bien, j'ai la tête moins lourde, et je pourrai remonter à cheval quand vous le désirerez, répondit la marquise avec un sourire affectueux, puis elle ajouta: on tire donc des coups de fusil en Dauphiné comme dans l'Atlas... Messieurs, avez- vous des nouvelles du maladroit qui nous a fait une si grosse peur?
— Je n'ai pas pensé à le poursuivre, répondit le capitaine, c'eût été perdre du temps, il s'est jeté dans le ravin et a gagné la montagne... La gendarmerie sera, dès ce soir, à sa recherche... Vous n'avez rien vu dans le bouquet de bois, Mylord , lorsque vous l'avez franchi avant nous?
— Non, Monsieur, absolument rien; les feuilles étaient immobiles, le fourré m'a semblé désert.
— Voilà qui est étrange dit Aïcha... A qui de nous trois le coup était-il destiné ?
~ Oii est l'intérêt de ce crime?... Mylord, trouvez-vous un sens à cela ?
— Aucun !
En prononçant ce mot, le baronnet leva les yeux au ciel, et sa pensée se reporta sur le Caffre farouche. .. Il étouffa un soupir et garda le silence.
— Messieurs , je vous conjure d'oublier cette vilaine histoire, mon pauvre cheval en a fait tous les frais... Ne comprenez-vous pas qu'un chasseur a déchargé son arme sur un daim ou sur un loup, et que nous nous sommes trouvés sur le chemin de sa balle... Voici
52 LA MAIIQUISÉ
les feux d'Allovard, si mylord a un cheval de selle à me prêter, nous serons à la Rochette dans trois quarts d'heure, el nous ferons de notre aventure une belle scène de brigands pour les marmots du village.
— Toujours rieuse, dit le capitaine assez gaîment... Au fait, vous avez raison, Médine, nous n'avons d'ennemis nulle part, et vous avez expliqué l'énigme... N'êtes-vous pas de notre avis, Aïcha?
— Certes... qui pourrait être assez lâche pour frapper ma sœur, le meilleur ange de Dieu?
— Et vous, Mylord?
— Vous me semblez dans le vrai, monsieur le marquis, il faut une raison aux malfaiteurs; j'aurais compris une fusillade complète, je ne comprends pas un coup de fusil...
Puis le baronnet pensa : « Les daims et les loups ne courent pas les grandes routes^ et r homme a toujours près de lui quelque ennemi mortel. »
La calèche entra au galop dans les allées sablées du château d'Allevard ; toute la livrée de sir Francis vint se ranger sur le perron et
le long des haies vives, armée de flambeaux qui projetaient une lumière dorée sur les verts massifs des bouquets d'arbres.
Un huissier, en tenue de châîeau royal, la chaîne en sautoir, la culotte et les souliers bouclés, la tête poudrée, l'épce à pommeau d'acier battant sur les mollets, et l'habit noir coupé à la française, vint ouvrir la portière de la voiture et présenta l'épaule au baronnet, pendant que les deux laquais, sautant h bas de leur siège, se rangeaient des deux côtés de la portière, une longue verge d'ébène à la main, pour garantir de l'atteinte des l'oues les vetemenis de leur maUre.
Sir Francis descendit lestement de voiture, et offrit la main aux deux dames qui s'y appuyèrent, touchèrent d'un pied léger la première marche du perron, et se dirigèrent, conduites pai' leur hôte, vers un salon d'été rempli de fleurs et tapissé de glaces, où, comme par enchantement, des valets servirent une collation aussi délicieuse que charmante à l'œil.
— Étes-voi!s résolument décidées à partir
54 • LA MAUQUISE
pour la Rochette, Mesdames? demanda lord Brecknoek. Ne ferez-vouspas largesse entière au château d'Allevard en y passant la nuit ?
— Cette nuit serait trop cruelle pour ma mère qui nous attend, répondit Médine.
— J'enverrai un exprès, bride abattue.
— Merci, Mylord, merci... Yeuillez faire demander le chef de la brigade de gendarmerie de cette ville, et nous prêter l'un de vos chevaux de selle. Ces deux services rendus, nous n'aurons plus qu'à vous exprimer notre reconnaissance.
— Je vais vous obéir, quoique à regret, monsieur le marquis.
Le baronnet sortit du salon, et aborda l'huissier qui s'était présenté à son arrivée.
— Depuis quand êtes-vous ici?
"— Depuis deux jours, Mylord ; je suis parti de Genève vingt- quatre heures avant vos équipages.
— Vous êtes-vous absenté du château depuis votre arrivée ?
— Non, Mylord.
DE CANDELIL. 55
— N'avez-vous pas vu un jeune nègre, habillé d'un long kaban, appelé Mahïah.
— Non, Mylord.
— Comment ! ce nègre arrivant de Grenoble et du château de la Rochette, ne s'esl-il pas présenté au château pour me rejoindre ou pour m' attendre?
— Non, Mylord, je n'en ai eu aucune nouvelle.
— Il est venu hier, dans Faprès-midi, un brigadier de gendarmerie qui m'a fait les mêmes questions, Monseigneur, dit un valet de chambre qui avait entendu la demande de sir Francis et la réponse de l'huissier.
— Eh bien?
— Personne n'a vu ici le nègre dont parle mylord.
— C'en est fait ! murmura le baronnet. Puis, s'adressant à Jack qui entrait, portant
une lettre sur un plat d'argent, il lui dit :
— Faites seller cinq. chevaux dont un avec l'équipage d'amazone que nous avons rapporté, et que trois des plus jeunes et vigoureux domestiques s'apprêtent à me suivre,