LA MA HQ DISE
armés de pistolets et de cannes à falots. D'où vient cette lettre, Jack ?
— C'est un paysan qui Ta portée, il n'y a qu'un instant, Mylord.
Le baronnet rompit le cachet, et lut ces mots d'une écriture évidemment contrefaite :
« Mahïah est libre, il ne doit compte de ses pas et de ses actions qu'à Dieu ; il te remercie de ton amitié et t'assure de sa reconnaissance, le fils de Zaka venge les outrages des siens, mais il n'est pas ingrat. Quand tu auras besoin de Mahïah, tu mettras un drapeau sur ta maison pendant tout un jour, et, au milieu de la nuit, Mahïah t'attendra au pied de la colline de ton village. »
Oh! oh! pensa sir Francis, mon Caffre a déjà trouvé un secrétaire... Ceci me paraît louche. Voilà un cas de complicité. Se tournant vers Jack, lord Brecknock lui dit :
— Allez prévenir en toute hâte le sous-officier de gendarmerie qui commande ici, que j'ai des révélations pressantes à lui faire... Partez.
De retour au salon, sir Brecknock s'approcha du capitaine et lui dit :
— J'ai quelques mots à vous confier à Técart, monsieur le marquis.
— A vos ordres.
Et lorsque les deux jeunes gens furent arrivés dans un cabinet retiré du château, le baronnet prit la parole :
— Nous sommesd 'ancien nés connaissances, capitaine, sans nous être jamais donné la main. Vous avez entendu citer mon nom et mes extravagances, sans doute ; j'ai lu votre histoire et vos exploits... Vous voyez que j'ai de vous des souvenirs d'admiration et que vous n'avez de moi que des souvenirs...
— D'une magnificence généreuse, d'un esprit supérieur.
— Vous êtes on ne peut plus poli... passons ! Ce que j'admire en vous, c'est un froid dédain pour le danger et un téméraire aveuglement dans toutes les circonstances périlleuses.
— Je suis soldat, Mylord.
— A merveille; mais si vous avez, jusqu'à
ce jour, méprisé la mort et mérité l'éloge de tous les braves, maintenant que Dieu vous a fait le gardien d'un trésor, il faut devenir sentinelle vigilante.
— Je ne vous comprends pas.
— L'instinct de la conservation est toujours en campagne quand on en a besoin. IN'êtes-vous pas l'heureux époux de mademoiselle Médine d'Ulm?
— Oui.
— Mademoiselle Médine, aujourd'hui marquise de Candeuil, n'est-elle pas fille de l'ancien colonel d'Ulm, mort en x\frique sous le pseudonyme d'Ibrahim?
— Oui, Mylord.
— Ne trouvez aucune indiscrétion à mes paroles, je vous prie, elles sont nées d'un intérêt profondément dévoué. Le colonel d'Ulm n'avait-il pas épousé, sous l'Empire, madame votre mère ? •
— Oui, Monsieur; c'est une déplorable histoire dont on ne s'est que trop occupé, et dont un étourdi a fait dernièrement un mauvais livre, dit le capitaine eu rougissant.
DE CANDELUL. 59
' — Les écrivains sont pillards, monsieur le marquis, ils ont tous {)Our pairie la Forêt- Noire. Mais enfin, tout mauvais livre renferme quelque chose de bon, a-t-on dit. Or, le roman de Médine a lancé, comme vous saurez plus tard pourquoi et comment, un fidèle ami sur vos traces. Cet ami est devant vous.
Le marquis s'inclina et répondit:
— Ma mère, actuellement au château de la Rochette, avait été mariée contre son gré, et avait à peine connu son mari, lorsqu'il fut fait prisonnier en Russie. Revenu de son exil, horriblement défiguré et vieilli, ma mère remariée au marquis de Candeuil, qu'elle adorait, ne l'a jamais reconnu, dans toute la loyauté de ses souvenirs. Des papiers trouvés dans les bagages du Mameluck Ibrahim n'ont que trop prouvé son identité, et la marquise de Candeuil porte aujourd'hui le deuil de ses deux époux avec désespoir.
— Je n'en ai jamais douté, capitaine ; là mère d'un homme tel que vous ne peut être soupçonnée. Je reviens à mon sujet. Le colonel d'Ulm, ou plutôt sa race, a laissé en Afri-
60 ^ LA MAhQUlSE
que un homme chargé d'accomplir sur elle des vengeances odieuses et terribles.
— Ces vengeances ont été fatalement satisfaites...
— La mort de TArbi et du juif Samuel al-elle suffi à tarir la soif de sang du fils de Zaka ?
— AviHil de quitter l'Afrique, j'ai recules confidences du nègre Mnhïah ; il m'a confié son degré de parenté avec Aïcha , et m'a avoué en résistant à mes instances qui le sollicitaient de me suivre en France , qu'il n'osait franchir la mer par prudence et par crainle de céder aux ordres barbares de sa mère mourante.
— Et qui menacent ces ordres , capitaine? Candeuil tressaillit et murmura faiblement:
— Ma femme.
— Je connais le nom du chasseui* qui a tué maladroitemeiit le cheval de madame la marquise , aujourd'hui , dit brusquement le baronnet.
— Ah ! fît le capitaine.
— Ce chasseur est un jerme nègre nommé
DE CANORIIIL. Cl
Mahïah , arrivé d'Afrique tout expiés pour tirer suv les loups et sur les daims des Alpes , et pour abattre, par maladiesse, la femme adorable que Dieu vous a donnée.
— jMahïah ! Mahïah ici? cria le marquis stupéfait et épouvanté... Et comment?... qui vous Fa dit?
— J'aurai Thonneur de vous voir demain en allant faire ma cour aux dames de Candeuil et à mademoiselle Aïcha , et je vous raconterai cette histoire (ont au long. Sachez seulement, dès maintenant, que j'ai rencontré ce Caffreà bord du navire qui m'a mené d'Alger à Marseille, qu'il m'a fait la confidence de ses desseins et que je l'ai mis sur vos traces.. ; car je l'ai conduit à Grenoble , et de Grenoble , je l'ai envoyé à La Rochette.
— Vous? vous, Monsieur!
— Moi-même... Veuillez trouver ma conduite toute naturelle...
— Mais...
— Soyez persuadé que j'ai accompli les plus rigoureux devoirs ds la prudence et de l'humanité.
62 LA MAhQlIlSE
Un valet vint annoncer que le sous-officier de gendarmerie était arrivé.
— Faites entrer, dit le baronnet; puis s'adressantau capitaine il ajouta: laissez-inoi conduire cette affaire.
— Vous m'avez fait appeler pour un cas grave , dit le vieux soldat.
— Oui , Monsieur , à cinq kiloniètres d'Allevard , sur la route de Grenoble , vers six heures vingt minutes de l'après-midi , un coup de feu , parti d'une touffe de bois , et dirigé contre madame la marquise de Candeuil qui se promemiit à cheval avec Monsieur, que voici , son mari , et une de ses amies , a tué raide le cheval de cette dame. Il nous a été impossible de voir et de poursuivre l'assassin qui a gagné la montagne par les ravins.
Le gendarme écrivit ce rapport , le fit signer par le capitaine et par le baronnet et dit: — Voici deux affaires que nous avons sur les bras , ou plutôt voici deux affaires qui n'en font qu'une.
— Le pays est donc bien mal habité ?
— Non , Monsieur , on y commet un cri-
me tous les vingt ans; mais, hier, nous avons reçu du château de LaRochette , le signalement d'un nègre à votre service , dit-on , qu'on accuse de projets d'homicides , et que nous ne savons où trouver.
Sir Francis se hâta de prendre la parole pour empêcher M. le marquis de Candeuil de manifester son élonnement , et il dit :
— C'est sans doute madame la marquise douairière de Candeuil qui vous a fait prévenir?
— Oui , Monsieur.
— Eh bien ! vous pouvez laisser dormir celte affaire. Mon nègre est un excellent sujet qui n'a fait que toucher à Allevard, car je l'ai renvoyé à Grenoble , de Goncelin où il m'a rejoint hier soir. C'est un être très pacifique et complètement inoffensif ; madame la marquise aura écouté quelque terreur panique ou des avis calomnieux ; je vous engage à lui laisser , quand il reviendra , pleine et entière liberté.
— Puisque vous lui servez de caution , je prends note de voire déposition , et nous en
64 LA MARQUISF:
écrirons au parquet. Quand le gendarme fut parti , le capitaine dit à son hôte :
— Vous ne serez pas surpris d'apprendre que je ne comprends rien à votre façon de protéger les gens contre l'assassinat.
— Pourquoi cela ? monsieur le marquis.
— Yous m'apprenez que Mahïah est près de nous, ce gendarme nous dit que ma mère Ta signalé à la police (je ne sais trop comment) , et vous l'affranchissez d'un mot de toute poursuite , de toute surveillance.
— C'est dans notre intérêt commun.
— Je suis au bout de mon latin.
— Vous connaissez les Kabyles , capitaine ; vous savez que les limiers les plus fins et les plus hardis ne sauraient les surprendre lorsqu'ils sont embusqués ou enterrés dans leurs montagnes. Eh bien ! iMahïah est un Kabyle. Sobre comme un nègre, brave autant que vous , il échappera à toute recherche ; et l'ardeur de la poursuite envenimant sa colère , vous serez exposé à d'inévitables dangers. Règle générale : pour toucher le but qu'on veut atteindre, il faut lui tourner le dos...
— C'est à dire que pour aller au Nord , il faut marcher vers le Sud , interrompit le capitaine.
— Mon Dieu! monsieur le marquis , la terre n'est-elle pas ronde ?
— C'est juste.
— Comprenez qu'en faisant traquer notre Caffre par des gendarmes et des recors , nous lui disons très éloquemment : Dépêche-loi de faire Ion coup.
— Il me semble qu'il paraît passablement pressé.
— Certes ; mais il n'a sans doute profité que d'une belle occasion. Je connais le fond du cœur de Mahïah : il y a plus de bon que de mauvais dans cet abîme. Décidé à la vengeance , cette vengeance peut être paresseuse... Je crois avoir , dans tous les cas , un moyen infaillible démuseler cette bête sauvage... Pardonnez-moi, si je parle si légèrement de l'oncle de mademoiselle Aïcha.
— Ne vous gênez pas avec moi , dit le capitaine en souriant de nouveau.
— Mademoiselle Aïcha n'éprouverait-elle