‹ La marquise de CandeuilChapitre 5 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

pour son oncle que l'horreur inspirée par ses odieuses préméditations et ses cruelles vengeances?

— Aïcha est une fille arabe ; elle a dans le cœur une haine invétérée contre le peuple français, qui a ruiné et détruit sa famille. Elle aime à l'adoration madame de Candeuil en souvenir de l'Arbi et de sa terre natale ; depuis quelle sait que Mahïah est son oncle, elle en parle avec respect et tendresse...

— C'est d'une âme noble, fîère et aimante !... Eh bien! monsieur le marquis ,- ajouta sir Francis après une pause... je n'hésite pas à répéter que je débrouillerai tout ce drame à la façon d'un vaudeville.

— Les vaudevilles finissent tous par un mariage , mylord , et vous avez la réputation de vouloir être jusqu'à la mort un obstiné célibataire.

— Nul n'est brave comme un poltron qui se révolte, capitaine... L'histoire du cœur est écrite en proverbes.

On vint annoncer que les chevaux étant

sellés depuis longtemps, les dames désiraient partir.

— Surtout ne soufflez pas un mot de tout cela, avant que je ne vous donne le signal, dit le baronnet en reconduisant le capitaine ; il ne faut pas inutilement effrayer madame la marquise, et il faut bien se garder d'épouvan. ter mademoiselle Mcha sur le compte de son charmant oncle.

— Soyez sûr de moi.

— Nous vous avons dérangés, Messieurs dit Médine, mais nous sommes impatientes de rassurer ma mère déjà très inquiète sur notre sort, j'en suis persuadée.

— J'irai demain recevoir mon châtiment, répondit sir Francis en offrant la main à Aïcha pour la mettre en selle , et en lui glissant un suave regard plein d'amour, de respect et de noblesse, je suis coupable de sa trop longue attente...

— Coupable comme un bon génie, dit Aïcha le front baissé...

— Dont le palais enchanté s'est ouvert pour

nous secourir... acheva Médine... c'est une nuit des contes arabes, que celle-ci.

— Dieu veuille que le beau ciel d'Afrique vous couvre toujours, ajouta sir Francis, en portant une tresse des crins du cheval d'Aïcha à ses lèvres, et en y déposant un baiser brûlant. Puis il s'élança sur le cheval qu'on tenait en main pour lui.

— Nous ne souffrirons pas que vous nous accompagniez, mylord , dit le capitaine. Vous n'êtes pas encore entièrement rétabli de votre chute... restez, restez.

— Si j'ai été assez heureux pour vous être de quelque utilité, ne punissez pas mes services par une tyrannie, répondit le baronnet en adressant un regard suppliant aux deux dames... à moins que je ne sois de trop dans votre escorte.

— Vous êtesle maître sur vos terres, Mylord, dit Médine, et nous sommes vos très humbles vassales.

La calvacade se mit en route, précédée de deux laquais, et suivie d'un troisième domestique. Tous portaient au bout de petits bâtons,

des fallots eu taffetas gommé, qui répandaient une vive lumière sur un grand rayon, et effarouchaient les oiseaux endormis dans les haies et sur les arbres.

Aïcha marchait à côté du capitaine, et Médine était près de sir Francis ; la route assez étroite, quoique fort belle, ne permettait pas de cheminer autrement que par deux ou par un. Les chevaux de sir Brecknock et ceux de M. de Candeuil, étant de première race avançaient rapidement, quoique au pas, et la petite troupe se trouva bientôt dans la vallée.

— Voilà qui est on ne peut plus féerique, dit Médine ; cette marche au flambeau fait mon bonheur.

— Elle me rappelle des nuits bien chères, dit Aïcha.

— Elle me laissera de bien doux souvenirs, ajouta lord Brecknock... Il y a par-ci par-là, dans la vie, des minutes qui valent mieux que beaucoup d'années.

Le son de voix du baronnet arriva si mélancolique et si tendre à Toreille d' Aïcha, que la jeune fille en tressaillit ; elle leva sa crava-

che, et frappa l'épaule de son cheval qui fit une courbette , et rasa des lianes épineuses suspendues aux branches basses d'un amandier. L'une de ces lianes accrocha le chapeau de l'amazone, qui s'efforçait de s'en débarl'asser, lorsque sir Francis se porta en avant, saisit les épines d'une main ferme et les brisa violemment pour délivrer la captive. Aïcha répondit par un gracieux sourire à ce petit dévoûment, et son sourire , tout à coup contracté, prit une expression de reproche lorsqu'elle vit de larges gouttes de sang couvrir le gant du cavalier.

— Yous vous êtes blessé, Monsieur?

— Dites que je suis égratigné , Mademoiselle... On n'a rien pour rien ici-bas.

Le capitaine et Médine échangèrent un eoup-d'œil rapide. La cavalcade observa, pendant quelque temps, un profond silence ; puis la conversation s'engagea de nouveau et fut gaie, vive, spirituelle; Aïcha n'y prit qu'une faible part , mais le baronne! Técouta avec bonheur, recueillement et enthousiasme; son âme nageait dans la joie. Interrogé par Mé-

dine, il raconta de nouveau sa mésaventure de Goncelin, et sa fausse et fâcheuse position dans la guimbarde de macster Jack. Médine riait de tout cœur au récit animé et original de sir Francis, dont la verve était toujours du meilleur ton. Le marquis se sentait entraîné, malgré lui> vers ce spirituel et charmant jeune homme, dont le caractère aventureux et la vie romanesque l'avait souvent intéressé ; et nous croyons pouvoir affirmer, sans nous compromettre, que les laquais d'avantgarde débouchèrent sur l'allée (fe marronniers du château de La Rochette, quand nos promeneurs de nuit pensant, Médine à l'originalité de l'aventure, Candeuil à l'amabilité de son voisin, sir Francisa son amour, et Aïcha aux belles nuits africaines et à la voix de fauvette qui gazouillait à son oreille, regrettaient, tous les quatre, de n'avoir pas encore quelques bons petits kilomètres à parcourir.

Arrivé devant la grille de la cour d'honneur, lord Brecknock salua jusqu'à terre sa compagnie, et, sans s'arrêter aux appels et aux prié-

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resdu capitaine, il partit suivi de ses laquais , et reprit le chemin d'Allevard.

Fouiller au cœur du baronnet pour chercher les émotions délicieuses qui s'y glissèrent pendant son retour au château d'Allevard, serait imprudent de notre part. Nous tenons trop à caresser nos lecteurs, nous avons trop bonne envie de leur plaire et de les tenirs éveillés, pour nous jeter dans le pathos désordonné des amoureux ivres de joie, ivres d'espérances, ivres morts de ce poison embaumé qui a pour étiquette ces mots : Preimer amour. Descendre dans l'âme d'un jeune homme surpris en flagrant délit de bonheur, comme sirBrecknock, et vouloir écrire ce qui se passe dans cette âme , c'est rabâcher ce qui a été dit , pensé , écrit par tous les hommes, par toutes les femmes depuis la seconde génération du genre humain ; c'est nager en plein Océan ; c'est faire la morale à son curé, attendu que, de nos lecteurs et de nos lectrices, il n'est personne qui ne sache aussi bien, mieux que nous, peutêtre, ce qui devait se passer chez le baronnet.

Son cœur était une espèce de chaos : voilà

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tout ce que nous en savons dire de plus neuf le pour le quart d'heure, nous essaierons au prochain chapitre de débrouiller quelque chose dans ce chaos en travail.

Après avoir semé de mélancoliques regards sur tous les buissons qu'avait frôlés la robe longue d'A-ïcha, après avoir baisé sans relâche son gant ensanglanté, sir Brecknock arriva chez lui , saisi d'une fièvre brûlante, de l'une de ces fièvres qui ne font jamais de mal, et qu'on ne saurait trop avoir dans ce monde, où loute jeunesse, totite candeur, tout amour et tout bonheur passent, hélas, si vite !

Lorsque Jack mit son maître au lit, il s'aperçut à ses paroles décousues, et au tremblement de son corps, qu'il y avait quelque chose de dérangé dans cette organisation si bien trempée.

— Vous souffrez, mon cher maître ?

— Un peu... je me ressens de ma chute, ce ne sera rien... Allez vous reposer?

— Vous aurez pris froid, cette nuit?

— Cela peut bien être.

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