LA MAIîQUlSE
— Ah! mon Dieu, my lord!.., ces femmes nous causeront quelque grand dommage.
— Allez vous reposer, Jack , et ne parlez des dames qu'en faisant la révérence.
— J'obéirai à Votre Grâce; mais voyez combien d'événements fâcheux depuis que nous avons rencontré ces dames.,. Un coup de fusil, un cheval tué, le château sens dessus dessous, et un gros rhume de poitrine que vous avez
sûrement ramassé à travers champs Ah!
mylord , reprenons la poste et le chemin des Grandes-Indes, si vous le voulez, on ne saurait courir trop vite et surtout aller trop loin, quand on a l'amour à ses trousses.
— Assez, Jack, j'ai besoin de dormir...; votre philosophie est fort sage , mais elle me fatigue.
— Bonne nuit, mylord. . . Quels sont vos derniers ordres pour demain?
— Vous ferez hisser, dès le point du jour, un drapeau blanc sur l'un des paratonneires du château.
— Y pensez-vous, mylord, un drapeau
DE CAÎNDEIIL. 7 >
blanc ! on nous mettrait à sac la Charte en main.
— ^Un drapeau noir, alors, peu m'importe.
— -On nous prendra pour des pirates, et on fera les plus odieux cancans sur notre compte.
— Un drapeau jaune.
— Triste couleur pour un candidat aux épousailles, dit Jack d'un ton chagrin.
— Faites hisser tout ce que vous voudrez, pourvu que ce soit une toile qu'on distingue de loin, et courez vous coucher, pour l'amour de Dieu, Jack, mon ami.
— Voilà qu'ils lui ont fait prendre une fièvre maligne, pensa le vieux valet de chambre, en se retirant à pas de loup. Un drapeaul un drapeau! Quelle plaisante manie de malade!
Va»
Premiers frais.
Le point du jour surprit sir Francis Bi ecknock dans les méditations suivantes :
— Après le nom du souverain Être par qui tous les autres sont et subsistent, le nioiamour est, sans contredit, le plus vieux des mois. Le succès qu'a obtenu cette expression dans tous les âges et toutes les langues est effrayant ! Je ne connais qu'unecoutume qui puisse rivaliser d'importance avec le besoin d'aimer, c'est la coutume qu'ont les hommes de manger pour
78 LA MAKQUISE *
vivre depuis qu'ils ont été créés... Et encore voit-on ramoLir vaincre les appétits les plus gloutons, et faire péiir d'inanition les estomacs les plus solides... Quoi î me voilà pris de la tête aux pieds, subjugué, enchaîné par une passion frénétique, moi, homme calme, philosophe, voyageur! moi qui, par sarcasme, défiais tous les pays de m'offrir une femme que je pusse aimer !... Dalila a tranché la chevelure de Samson !... Je suis au camp des Philistins, prêt à tourner la meule! Je vois fuir mon énergie, ma volonté, sans pouvoir les ressaisir... Mon âme est énervée ; la fièvre me dévore, mes lèvres tremblent, et mon imagination s'égare dans des rêves tout nouveaux. »
La tête du baronnet s'inclina ; il ferma les yeux sans sommeiller. Le silence le plus absolu régnait dans le château ; les valets, appris à bonne école, respectaient le repos de leur maître, et Ton n'entendait que le monotone mugissement du Biéda qui se précipite, nous l'avons dit, sous les croisées et dans le parc du castel d'Allevard.
La chambre à coucher de sir Francis était remplie d'objets deiuxe et d'élégance; pressé, comme nous le sommes, par la rapidité du récit, nous prions le lecteur de se figurer les choses selon son goût, et de meubler cette pièce des somptueux appartements du baronnet à sa guise, nous nous en rapportons a sa prodigalité. Arrivons vite à nos personnages, et à leurs préoccupations, sans nous accrocher à ces minutieux détails auxquels certains écrivains doivent leur fortune, mais qui, participant de rinventaire, nous semblent appartenir beaucoup plus a la bazoche qu'aux lettres.
Sur une table de travail placée à son chevet, sir Brecknock avait posé son portefeuille, et les pistolets de lord Thomas son frère. Une lampe à trois becs, suspendue au plafon'd, brûlait dans des coupes d'albâtre, et répandait une douce clarté dans la chambre. (C'était encore une manie du iaronnet d'avoir toute la nuit de la lumière). Prenant son journal, sir Francis lut, à demi-voix, les notes qu'il venait d'écrire.
Allevard, le 6 mai 1845.
« Je viens de la quitter?... J'ai fermé les « yeux sur son adorable sourire ; la mélan- « colle de ce cœur d'ange s'est infiltrée dans « tout mon être. Son image s'est gravée dans « ma pensée;... je vous vois partout Aïcha ; « partout je vous retrouve I vous êtes dans « l'air que je respire, dans les parfums de ces « vases de fleurs, dans le silence démon ina somnie ; dans l'éclat de ce torrent ! vous êtes a la compagne inséparable de tous les mouve- « menls de mon âme ; pour moi, vous rem- « plissez le monde entier... je ne connais que c< vous dans l'univers ! »
« C'est donc là ce qu'on appelle le premier amour ! c'est donc là ce sentiment dont j'ai ri si souvent ! ! je riais de tous les amoureux ; je riais malgré moi de Werther et du roman ; j'accusais les rêveurs et les élégiaques de folie; j'avais beau sonder le fond de mon cœur, je n'y trouvais que dédain pour cette passion qui me domine aujourd'hui ; je secouais les fîbies de mon être, et ces fibres ne vibraient pas; il fallait qu'un rayon de tes beaux yeux vint ani-
mer mon ame, Aïcha, pour que mon âme s'emplit tout à coup de lumière, pour que la voix de ma jeunesse en fleurs, fit entendre à son tour les doux accords de sa divine harmonie ! Oui, je le reconnais î l'amour chaste et pur que Dieu, dans sa magnificence, verse dans nos cœurs, est son plus grand bienfait. L'homme noblement épris, s'élève au-dessus de sa propre nature, et semble se rapprocher du Créateur. Ses mauvais penchants sont vaincus, sa foi se ravive, sa vie se remplit ; dans l'union fraternelle et sainte de leurs pensées, dans leur culte mutuel et désintéressé, les amants font l'aumône à toutes les pauvretés et à toutes les douleurs. Chez ce couple bienheureux, les vertus de l'un passent au cœur de l'autre pour chasser ses défauts; et, tant que les mains unies dans une même étreinte, les fronts penchés dans une même prière, ces deux êtres s'appartiennent, ils appartiennent à Dieu, essence suprême de justice et de bonté !
« Ces retours sur moi-même me fonl envisager tout mon passé. Que de temps perdu, gaspillé ! que d^occasions manquées de semer
autour de moi, une multitude de bienfaits ! j'ai jeté Tor à pleines mains dans toutes les contrées, et ma jeunesse s'est écoulée, jusqu'à présent, dans une oisiveté déplorable. J'a; poursuivi deux idées à travers le globe terrestre... voilà tout ce que j'ai fait! L'une de ces idées me venait d'en haut, du Ciel, l'amour d'une femme ; l'autre me venait d'en bas, de l'Enfer, le suicide! I... Je renonce au suicide: arrière Satan, arrière! je laisse la mort pâle et honteuse, aux pervers, aux réprouvés!... Vienne Aïcha, ma noble Africaine, ma céleste houri, ma beauté sans tache, et je lui offrirai cette jeunesse vierge et couronnée, cette vie que son souffle ranimera, cette fortune qui ferait envie aux rois ; vienne ma promise au visage enchanteur, et je brise la coupe empoisonnée que Satan m'offrait chaque jour ! »
Heureusement pour nos lecteurs, Tune des portières en velours qui fermaient la chambre de sir Francis, glissa sur sa tringle, et au bruit léger de ses anneaux, le baronnet leva la tête, posa son portefeuille et dit :
DE C\NI)Il)IL. 85
— Que me voulez-vous , Jack, de si bonne heure?
Sans cet incident le lecteur, malgré nos soins, eût été obligé de parcourir tout ce que le journal de sir Breeknock avait reçu de confidences, dans l'un de ces styles romantiques tellement échevelé, que l'homme d'esprit assez amoureux pour s'y laisser entraîner, a le bon goût, son feu éteint, de ne se jamais relire.
— Mylord, je n'ai fermé ni l'œil, ni l'oreille de toute la nuit, tant j'étais inquiet de votre santé, et j'ai cru pouvoir me permettre de venir ce matin m'assurer, par moi-même, de l'état où vous êtes.
— Vous avez, Jack, une prédilection déplorable pour les phrases entortillées ; les vôtres sont aussi longues que larges, et aussi larges que diffuses.
— L'art de parler n'est pas un art vulgaire, monsieur le baron.
— Vous le prouveriez presque, mon brave Jack..., apprenez donc, si cela peut vous être agréable, que j'ai passé une nuit délicieuse.
— Hélas ! mon bon maître, votre visage fa-
tigué et ce portefeuille ouvert, et Tencre qui couvre le tapis disent, on ne peut mieux, que vous avez passé une nuit blanche.
— Où avez-vous pris que les nuits blanches valent moins que les nuits noires ?
— C'est une vieille convention, mylord, entre les gens qui dorment et les gens qui ne dorment pas.
■ — Les gens qui dorment sont des brutes, ceux qui veillent sont intelligents.
— En ce cas, mylord, je suis, depuis hier une espèce de phénix.
— Vous en avez toujours eu l'air et la figure, mon ami.
— Tout n'est pas figure, hélas !... quels sont vos ordres pour la journée, Monseigneur?
— Quelle heure est-il?
— Environ huit heures...
— Vous avez, je pense, fait hisser un drapeau, comme je vous l'ai commandé ?
— Oui, mylord, et un fameux ! ... un drapeau tricolore.
— Quoi ! vous faites de la politique.
— Mille excuses ! ce drapeau est blanc, noir et jaune.
— Pourquoi cette bigarrure?
— Ce sont les trois couleurs qui vous faisaient envie. Ne pouvant, sans danger ou sans ridicule, les arborer isolément, je les ai rassemblées, et elles flottent que cela fait plaisir à voir!
— Je ne saurais trop répéter que vous êtes un petit neveu de Salomon, Jack le sage ! vous enverrez mon perroquet au château de la Rochette, par un valet de pied en grande livrée.
— Nous pourrons profiter du domestique qui a ramené le cheval de mylord, ce matin.
— Où est-il, que fait-il?
— Il s'est embusqué, à l'office, derrière un pâté de foies de canard et une bouteille de Bourgogne.
— Remettez-lui donc mon cacatoès, et qu'il le porte, sain et sauf, de ma part à mademoiselle Aïcha. Mes équipages sont-ils arrivés de Grenoble?
— Oui, mylord, cette nuit.
— • Vous commanderez mon carrick à
pompe pour deux heures de Taprès-midi... On attelera quatre chevaux gris, avec les harnais de gala... je conduirai à grandes guides, et ne prendrai qu'un groom.
— Votre Grâce va se tuer dans les mauvais chemins de ce pays, en courant à quatre chevaux avec des voitures aussi légères.
— Ne suis-je pas assuré par une vingtaine de compagnies ?
— Raison de plus, mylord.
— Jack, mon vieux compagnon de route, vons m'êtes hien dévoué, n'est-ce pas?
— Ah! mon excellent maître, comme le meilleur des pères au meilleur des fils.
— Eh bien ! dispensez-vous à l'avenir de débourrer mes pistolets.
— Jamais, mylord, jamais ! ce serait au dessus de mes forces... j'en ai une si vieille habitude.
— Si vieille qu'elle soit, mettez-là de côté, car je ne songe plus qu'à vivre et à bien vivre.
— ' Que me dites-vous là, monsieur le baron, que me dites-vous là.
— . J'ai horreur du suicide, et je ne porterai
DE CAiNDEUlL. 87
plus ces pistolets sur moi qu'en souvenir de mon frère.
— Hélas ! s'écria le vieux serviteur ivre de joie ! a qui, à quoi devons-nous cette miraculeuse métamorphose?
— A l'amour... à mademoiselle Aïcha à la fée de mes rêves... oui, pour elle, je veux aller jusqu'à cent ans.
— Vous succomberez comme Abraham, sous le poids de la vieillesse, monsieur le baron, je vous le prédis... et moi aussi je veux rajeunir, je veux danser, je veux chanter, je veux trinquer ; foin des philosophes, des feuilletons, de la poésie et de la prose; menons joyeusement l'existence... quoi! l'amour a enfanté cette merveille! il faut que, de ce pas, j'aille m'embarquer dans une amourette.
— Et votre foyer domestique, monsieur Jack ?. . .
— Ah! mylord, la joie met ma langue en humeur de gaudriole... vos pistolets peuvent bien rester chargés, du diable si j'y touche... Que je voudrais baiser la pantoufle de mademoiselle Aicha ! !
88 LA MAUQUISE
— Vous n'êtes pas dégoûté !... Allez donner mes ordres.
— J'y cours, mylord, j'y cours !... plus de voyages ! récapitula maester Jack, chemin faisant, plus de suicide ! plus de spleen ! Au lieu de ces laides choses, une noce, une belle épousée, un sage repos, des enfants, de la famille, des rires et des chansons... Basth ! la vie est un fleuve ; c'est vieux, mais c'est vrai ! Le premier âge est un filet d'eau limpide : la jeunesse une cascade encadrée de rochers inhospitaliers; l'âge mûr, un large et placide courant; la vieillesse, une culbute dans l'immensité des mers, c'est-à-dire dans l'éternité, où l'on n'est sans doute pas plus mal qu'ailleurs
A deux heures précises, le baronnet sortait de ses petits appartements, dans un élégant costume de ville qui faisait briller la distinction de ses formes, de sa démarche et de son maintien ; sa mise n'avait rien de recherché, loin de là, elle était d'une grande simplicité, mais fraîche, mais de bon goût, et en harmo-
DE CA^DEl]lL. 89
nie parfaite avec l'homme comme il faut que nous avons dépeint plutôt au moral qu'au physique. Un habit bleu foncé, à boutons d'or, uni, d'une coupe large et un peu négligée, dessinait sa taille souple etsvelte;sur son gilet blanc, on ne voyait pas ces festons de broderie dont la mode fait aujourd'hui un si lourd étalage; une breloque formée de trois pierres précieuses, dépassait de quelques lignes ce gWei, C était un camée péridès, tête de satyre qui ne valait pas moins de cent mille francs ; un énorme rubis où étaient gravées les armes compliquées des comtes de Brecknock ; admirable et riche travail; un diamant de la plus belle eau, que la comtesse, mère du baronnet, avait mis au cou de son fils en mourant. Sans détailler davantage la toilette de sir Francis, nous dirons que, des bottes vernies qui emprisonnaient son joli pied, jusqu'à sa cravate, jusqu'aux boucles blondes et soyeuses de ses longs cheveux, jusqu'au boulon de camélia blanc qui ornait la plus haute boutonnière de son habit, tout était en harmonie, et qu'il s'en exhalait un parfum de gentilhommerie fait
pour séduire ou tout au moins pour plaire. La voiture légère de sir Francis était rangée au bas du grand perron; les huissiers et les valets, maester Jack à leur tête, se tenaient immobiles sur le passage du châtelain ; la grille était ouverte à grands battants, et deux suisses ventrus, armés de longues hallebardes, carrés daus leurs habits amarantes galonnés d'or, l'épée flottante qntre leurs hauts talons et leurs immenses baudriers, poudrés à marteau et fiers de leurs mollets, montaient une rigoureuse faction de chaque côté du portail. Un écuyer faisait face aux deux chevaux de volée, et contenait, à grand'peine, l'ardeur frémissante d'un attelage gris-pommelé hors de prix. Un coureur se tenait droit en selle vsur un normand de onze pouces, le couteau de chasse au côté, botté à l'écuyère, le claque en main, les yeux ouverts sur son maître, et prêt à piquer des deux. Un petit groom âgé de dix ans, enfoui dans ses bottes plissées à revers blancs sans éperons, charmant sous sa culotte de dairn collante, sa veste ronde en velours grenat, soii ruban de page à l'épaule et sa miuc
effrontée, tenait d'une main la portière de la voiture, et de l'autre un fouet dont le manche, en baleine marbrée, se terminait par une longue poignée en or massif. Un chien danois de haute taille et tacheté comme un léopard ; une levrette blanche, fine , efflanquée , au long museau pointu, tous deux couchés en sphinx aux pieds du groom, semblaient dormir. La délicieuse voiture de sir Brecknock était bleuazur ; une simple couronne de comte brillait, en relief, sur les panneaux et les harnais qui étaient d'un goût sévère. Deux laquais à cheval, à trente pas en arrière, étaient destinés à l'escorte.
A Texception des chevaux qui piaffaient, et faisaient voler le sable du parc sous leurs pieds impatients, et du fracas du torrent, tout fit silence, tout demeura iinmobile à l'apparition de lord Brecknock. Le baronnet s'arrêta sur le premier degré du perron, jeta un regard d'ensemble sur ses gens, sur son équipage, sur son jardin et fit une grimace dédaigneuse dont Jack frissonna de la tête aux pieds. Ce luxe, cette richesse, cette synaétrie artistique,
92 ^ LA MAUQUISE
cet or répandus autour du difficile gentleman lui parurent assez mesquinement appliqués. Toutefois, il posa sa botte sur le marche-pied, s'élança lestement sur son haut coussin, prit son fouet, et, les jarrets tendus, la tête droite, le corps d'aplomb, les épaules effacées, il éleva les guides pendant que le groom grimpait derrière lui; puis il Jeta un petit sifflement auquel les quatre chevaux répondirent en se rassemblant, en se cabrant, et en partant avec des bonds savamment maîtrisés par le noble et charmant fds d'Albion, celte patrie des carrosses, des jockeys et des cochers.
Toute la population d'Allevard assista à ce départ. . . elle n'avait jamais été à pareille fête !
Pendant que sir Francis descend dans la vallée, émerveillant ceux qu'il rencontre, effrayant les hôtes des buissons et des champs, nous prierons le lecteurde vouloir bien le pré céder au château delà Rochetle, oij l'attendent quelques anciennes connaissances.
C'est un principe de saine morale : qu'il ne faut pas sacrifier entièrement aux amis du jour, les affections de la veille... n
DE CANDtUlL. 95
La marquise douairière de Caiidcuil avait employé la majeure partie de la nuit, et tout le jour qui avait précédé l'arrivée de son fils, à écrire pour assurer les paiements les plus pressés de ses dettes énormes; elle avait pris des termes rapprochés pour acquitter les autres, et son immense crédit lui assurait, dans tous les cas, la jouissance d'un magnifique revenu pendant au moins quelques mois. Ce temps écoulé, madame de Gandeuil savait fort bien qu'il lui faudrait descendre aux derniers échelons de la misère, puisque non-seulement sa fortune, mais encore celle de ses enfants était absorbée par son passif, le capitaine et la jeune marquise ayant engagé tous leurs biens pour cautionner leur mère, sans se douter toutefois de la folle exagération de ses entreprises.
Nous avons avoué les projets de la douairière, projets basés sur l'alliance de lord Brecknock avec Aïcha. Ce mariage devait tout remettre en place, et devenait par conséquent l'idée fixe, la branche de salut de la veuve ruinée. A cette pensée venaient bien se mêler la terreur inspirée par l'arrivée de Mahïah et
les inquiétudes apportées parla lettre du capitaine Mathias ; mais la gendarmerie devait s'assurer du Caffre, et les soupçons du Marseillais n'étaient sans doute qu'absurdes... Toutefois, la prudente marquise ne jugea pas opportun de parler à son fils de toutes ces affaires, qu'elle remit au lendemain, puis au surlendemain. La parenté de Mahïah et d'Aïcha exigeait, d'ailleurs, de grands ménagements. Arrivés dans la matinée, le capitaine, Médine e^ Aïcha étaient montés à cheval pour fouiller les environs; emportés au-delà d'Allevard dans leur promenade, ils avaient rencontré le baronnet, comme on sait, et si leur absence prolongée excita au château de La Rochette les plus vives inquiétudes, si le récit de l'accident survenu à Médine, effraya la douairière, en lui rappelant que la gendarmerie n'avait pu saisir encore le nègre Mahïah, elle n'en bénit pas moins le ciel de l'heureuse intervention de lord Brecknock, et de sa courtoisie éloquemment significative: Elle acheva donc sa nuit dans une agitation extrême, roulant dans sa tête mille moyens de hâter la besogne, de se
débarrasser du Gaffre et do reconquérir sa fortune.
Madame de Caiideuil avait appris de sa belle fille, avec une joie extrême, qu'Aïcha, d'un abord si glacial jusqu'alors, avait maintes fois souri au baronnet; Texpérience de la douairière et sa rare perspicacité, avaient deviné que les jeunes gens s'aimaient. Ainsi, on se figurera sais peine, combien la visite de sir Brecknock était impatiemment attendue de ce côté.
Femme de tact, s'il en fut jamais, la vieille marquise savait bien que si elle mettait son fils et sa fille dans la confidence de la ruine de sa maison , ces nobles enfants reculeraient devant la générosité d'Aïcha et de lord Brecknock ; elle savait également que lord Brecknock, fantasque et extrême en tout, pourrait peut-être prendre pour un guet-apens dressé contre sa fortune, cette même confidence qui, partant, étouflérait sa pasdon naissante. D'ailleurs, le chagrin de ses enfants, le froid courage de son fils l'eussent anéantie, et il lui fallait, dans cette passe erîtique, toute sa tête et toute sa