LA MAUQLrSt
vigueur d'esprit. Le surlendemain doiic, elle résolut de ne rien dire ni au capitaine, ni à Médine, ni au baronnet. Cependant les choses ne pouvaient en rester là, et il fallait engager la bataille par une manœuvre quelconque.
Le caractère d'Aïcha était bien connu de madame de Candeuil ; dès longtemps elle avait étudié cette belle et douce créature; dès longtemps elle avait jugé que son âme vierge aux vanités de la terre se détachait de toutes ses passions mauvaises pour adorer le beau, le noble, le grand, le bon dans leur idéale et divine perfection. Cet ange de la vie nomade, ravi à la fîimille du patriarche, n'adoptait rien d'étroit, de mesquin, d'égoïste; ses ailes blanches abritaient la vertu telle qu'elle est venue du ciel aux peuplades du premier âge... Aïcha devait être pour la marquise éplorée, la colombe de miséricorde, messagère du ciel, portant la paix et l'olivier sacré.
Aussitôt que la douairière eut arrêté sa [censée sur Tamie de Médine, ses desseins germèrent dans son cerveau, et elle se dit rapidement :
r>E CANDEUÎL. 97
« Aïcha n'a conservé de FArbi, son fiancé, « qu'un souvenir mélancolique et doulou- « reux ; dès le jour où elle a connu sa propre « histoire, elle a vu dans le frère de Médine le « farouche ennemi de sa famille, et elle a plus « détesté qu'aimé la mémoire du fanatique « marabout qu'elle adorait autrefois... Ces « brusques passions sont dans le sang arabe!... • ce que les haines de famille n'ont pu vain- « cre, c'est la touchante et mutuelle amitié « d'Aïcha pour Médine... C'est dans la loi di- « vine I si Aïcha ne connaît pas la ruine de « mes enfants, elle combattra probablement a ses premiers penchants pour lord Breck- « nock ; si elle sait que Médine touche à la « misère la plus affreuse, elle n'écoutera que « ses généreuses inspirations... son génie, ou « plutôt son bon ange, la guidera, elle sera « heureuse ..nous serons sauvés! »
Quant au Caffre, le château était sévèrement gardé, et les limiers en campagne ; le capitaine et sa femme allaient être prévenus pour qu'ils se tinssentsur leurs gardes... quoiqu'il y eut danger, ce n'était pas là l'affaiie importante. II. 5^
98 LA MAUQUISE DE CAiNHEUIL.
Ces réflexions faites, la douairière qui était dans son cabinet, poussa un panneau mobile sur le portrait du colonel d'Ulm, son premier* mari, sonna son valet de chambre, et ordonna qu'on allât prier mademoiselle Aïcha de vouloir bien la venii' trouver.
Cda se passait une heure environ avant l'arrivée de lord Brecknock au château de la Rochette.
I^a TlsUe.
La marquise douairière avait apprécié le cœur d'Aïcha avec une rare justesse. La jeune Africaine, chassée de sa patrie par les armées chrétiennes, témoin de l'anéantissement complet de sa famille, portant pour surcroit de désespoir le deuil de son fiancé et celui de son père, avait tout à coup senti pénétrer en elle le venin d'une haine invétérée dans sa famille. L'homme auquel elle avait consacré ses plus douces rêveries, ses virginales pensées, son
400 LA MÂUQUISE
premier amour, avait été maudit par sa graiid'mère mourante. Le sang pour lequel elle aurait versé tout le sien était l'ciiiiemi de sa race, elle l'avait pris en horreur. Le nom de l'Arbi n'était donc plus pour elle qu'un symbole odieux; elle ne pouvait songer au marabout guerrier que pour bénir et vénérer Mahïah, le fidèle enfant de Zaka, Thonneur de sa caste et la gloire de sa famille. Cependant Médine était sœur de TArbi, et Médine devait être enveloppée dans la pioscription sanglante de la mère de Mahïah, elle devait périr comme TArbi et le juif Samuel ; elle devait expier le crime de son père, comme tous ceux de sa lignée 1
Mais la Providence qui avait protégé Médine dans le désert, sous la tente, dans la bataille, veillait avec amour sur cette créature chérie du Seigneur. Un sentiment plus puissant que la haine superstitieuse et que le fanatisme, rapprochait la fille d'Ibrahim et celle de Ben- Allal. Les deux jeunes filles que nous avons connues en Afrique, abritées sous une même tente, unies dans la même prière, dans une égale tendresse, dans une même abnégation,
n'avaient pu, en changeant de climat, changer d'âme; et comme leurs âmes étaient belles, généreuses, dévouées, elle ne rompirent pas un seul anneau de la chaîne qui les liait l'une à Taulre depuis les jours d'adversité.
Médine courant au devant du danger qui semblait la menacer, avait franchement demandé à son amie si elle déversait sur elle les vœux de vengeance imposés à Mahïah ; et Aïcha, fondant en larmes, s'était jetée dans ses bras, en faisant le nouveau serment d'une inaliénable affection.
Élevée à l'ombre de la jeune marquise de Candeuil, Aïcha avait rapidement profité des libéralités de son amie; son intelligence, supérieure en tout, avait dérouté les maîtres fameux qui avaient, en moins d'un an, fait de la jeune fille arabe une Française élégante et charmante. Aïcha travaillait avec une ardeur infatigable; les arts d'agrément, les études sérieuses la captivaient et l'absorbaient. Eminemment douée, elle étonnait la société d'élite qui accourait chez la marquise ; disposée à une douce mélancolie, elle cherchait, darjs la re-
^02 • LA MAUQUISE
traite et dans les livres, une nourriture à ses souvenirs. C'est à peine si elle donnait au monde le temps d'admirer sa beauté... Malgré les conseils de la spirituelle et sémillante Médine, elie n'avait appris ni un mot ni un geste de coquetterie; aussi la vertueuse épouse du capitaine de Candeuil disait-elle à tous ses amis qu'Aïcha n'arriverait jamais au bout de son éducation.
L'Arbi n'avait laissé dans la pensée d'Aïcha que des traces funestes à son souvenir ; la nièce de Mahïah, en abandonnant ses rêves d'amour, n'en avait pas moins fait vœu de ne plus livrer son cœur. La vierge fiancée se considérait comme en veuvage, et de tous les élégants qui avaient papillonné autour d'elle, nul n'avait mérité son intérêt, jusqu'au jour où lord Brecknock l'avait rencontrée sur la route de Grenoble àAUevard.
n existe entre lescœurs une sympathie qu'on ne peut nier. Si cette sympathie se manifeste à première vue, c'est que le hasard a mis en face, tout d'abord, les êtres qui doivent se plaire et doivent s'aimer. N'a-t-on pas vu les
amitiés les plus aveugles, et les passions les plus brûl'Jiites, naître dans la brusque rencontre de deux êtres réservés sans doute l'un à l'autre. Toute âme a une sœur qu elle cherche ici-bas ; voilà une pensée rebatuepar les amoureux dans tousles siècles, pensée vraie, pieuse et consolante, d'où il résulte que la vie est un temps donné pour la recherche de cette sœur, qui nous évite et nous fuit à nous désespérer quelquefois, mais qui vient à notre rencontre et nous arrête, le plus souvent, dès nos premiers pas dans le monde. Dans le premier cas, un pressentiment impérieux finit par nous pousser soit à une amitié fraternelle, soit à un amour généreux et décisif, qui font justice des camaraderies mensongères , ou des imprudences de la folle jeunesse !
En contemplant le délicieux visage de sir Francis, Mcha avait senti son cœur frissonner; une voix intérieure lui avait conseillé de ne pas échapper aux regards respectueux, mais passionnés de ce jeune homme dont les traits étaient si nobles, dont la parole étaitsi douce, dont la personne était si distinguée. Lorsque
^104 # LA MAIIQUISE
lord Brecknock avait quitté sa lourde patache pour monter dans son élégante calèche, lorsqu'il avait salué la cavalcade avec aisance et grâce, et qu'il avait disparu dans un nuage de poussière argentée, iVïcha avait éprouvé une frayeur subite... Ce beaujeune homme lui était apparu comme dans un rêve ; et, le rêve évanoui, elle avait craint que sir Francis ne revînt plus. Cette seule frayeur explique suffisamment ce qui dût se passer dans le cœur de la jeune fille, tant sur la grande route qu'au château d'Allevard, que dans la marche de nuit. Le luxe du baronnet, dont elle n'avait encore vu qu'un échantillon, le respect des gens qui entouraient ce noble seigneur, la magnificence et l'élégance natives du jeune lord, en frappant Timagination d'Aïcha l'avaient ramenée aux beaux jours de la puissance de son père; alors que le vieux kalifat commandait aux tribus guerrières de l'Angaëd. Quand sir Brecknock avait baisé les crins du cheval d'Aïcha, la belle Africaine avait senti le feu monter à son front ; lorsque la main ensanglantée du galant chevalier avait détourné les épines
qui menaçaient la peau délicate de Tamazone, l'amazone n'avait pu cacher un sourire qui, venu du cœur, avait mollement effleuré ses lèvres. Enfin, lorsque retirée dans sa chambre, au château de la llochette, Aïcha, tournée vers rOiient, avait fait ses prostrations, elle avait mêlé à ses prières quelques pensées profanes, pensées pures où flottaient, comme des chimères, quelques vagues souvenirs des événements delà journée.
Aïcha avait assez mal dormi, soyons franc ; cotte confession ne nuira nullement à notre protégée défendue, contre toute calomnie, par les trésors de son cœur et de sa candide virginiîé. Très agitée, pendant la nuit, elle n'avait pu, toutefois, s'expliquer fidèlement les causes de son trouble. Au petit jour, notre belle rêveuse avait fermé lee yeux et goûté quelque repos. Son sommeil, léger comme celui d'une vive alouette, avait encore été rempli de rêves insaisissables ; et quand la grosse cloche du château avait annoncé l'heure du déjeuner, Aïcha attardée, avait fait dire qu'elle ne descendrait pas au salon.
^06 LA MAl'QUISE
La douairière et Médine n'en avaient pas demandé davantage pour arrêter, dans rechange d*un regard, que : sir Breeknock était cause de cette désertion.
— Qui dort dîne, s'étaft écrié gaîment la vieille marquise, et se penchant vers sa bellefille, elle avait ajouté tout bas î — Ces maladies ont de tout temps, exigé une diète absolue? n'est-il pas vrai?
Pendant le déjeuner, la conversation avait roulé sur le baronnet ; la douairière avait raconté plusieurs anecdotes charmantes touchant la vie singulière de ce riche seigneur. Le capitaine et sa femme avaient trouvé d'autant plus d'esprit à leur jeune voisin, que ces historiettes furent dites avec une exquise finesse et beaucoup de piquant. On avait parlé de la possibilité d'un mariage entre Aïcha et sir Francis. Le capitaine ayant objecté que la jeune exilée était pauvre, et qu'en Europe on ne mariait plus les filles sans dot. Médine avait déclaré qu'elle était la tante de l'exilée, qu'elle lui devait tout son bonheur, et que la moitié de sa fortune lui appartenait.
A ces mots, le capitaine de Candeuil avait tendrement baisé la main de la jeune marquise dont le cœur noble et reconnaissant ne faisait jamais défaut. Quant à la douairière, elle avait entendu cette généreuse déclaration en souriant avec une sorte d'amertume que ses enfants prirent pour une muette protestation.
Après le déjeûner, chacun s'était levé de^ table pour se préparer à recevoir lord Brecknock. Médine et son amie étaient occupées aux derniers ajustements de leur toilette, lorsqu'une femme de chambre vint prier mademoiselle Aïcha de vouloir bien passer dans le cabinet de madatne la marquise douairière.
Médine crut devinerle sujet de cet entretien secret ; et elle baisa l'Africaine sur le front, en lui disant :
— Sois sage...
Aïcha répondit par un doux sourire à celte recommandation, et suivit la domestique sans même essayer de deviner ce qu'on pouvait avoir à lui dire. Une joie indicible, une émotion indéterminée, un battement de cœur inexplicable animaient la jeune fille ; une pensée
à peu près fixe, quoiqu'on fît pour la chasser, assiégeait ses esprits... legalaut cavalier de la veille allait arriver !...
— Viendrait-il?...
— Peut-être!...
— Serait-il de parole?...
— Oui!
— Non !
Tel était le fond d'un dialogue dont l'imagination chargée d'Aïcha faisait, à elle seule , tous les frais... Conversation monotone qu'on ne se lasse pas de tenir avec soi-même , quand on a la jeunesse au front et l'amour au cœur !
— Approchez ma toute belle , asseyez vous là , dit la marquise , j'étais inquiète de ne vous avoir pas vue... Vous ne souffrez pas, je l'espère ?
— Oh! non , Madame , il ne faut pas me plaindre , il faut me gronder , je suis d'une paresse exemplaire.
— A la bonne heure ! mais je ne suis pas en humeur de gronder aujourd'hui... Douueznioi cette petiie main.
DE CÀ>'DEIIL. 109
Aïcha leva ses srauds veux uoirs sur une fenêtre et regarda les cimes des Alpes.
— Voilà une réponse éloquente , dit la marquise ; la vue de nos montagnes vous réjouit en vous rappelant l'Atlas... Pauvre entant , vous n'êtes donc pas heureuse?...
— Autant que peut l'être une orpheline , Madame.
— Mais cette orpheline n'est pas sans famille , Médine est sa sœur.
— Oh I oui... aussi ne se plaint-elle pas! La marquise soupira et reprit :
— Médine est <ionc indispensable au seul bonheur, au seul repos qui vous restent?
— >'e l'avez-vous pas deviné , Madame?
— Je le crains.
— Vous le craignez?... et pourquoi ? vous m'effrayez !
— Ecoutez-moi , ma fille , j'ai hâte de me décharger d'un fardeau qui m'accable; mon cœur est brisé par un secret qui ne peut s'en échapper... Je vous ai fait venir près de moi , pour vous faire un aveu terrible ; j'ai compté sur votre courage , sur votre dévoûment
m) LA MAKQUISE
pour me tendre la main... il s'agit de Médine , hésiterez-vous ?
— Pouvez-vous en douter? Parlez , parlez, je suis prête à tout faire ; je suis à vos ordres comme le plus fidèle esclave.
— • Votre père , le glorieux kalifat , fut l'un des chefs les plus renommés par sa valeur , sa justice et ses richesses.
• — Hélas ! la ruine et la mort ont tout abattu.
-— Votre père vous a-t-il quelquefois confié les chagrins que lui apportaient , chaque jour, ses revers , ses malheurs.
— Oui 1 pauvre père ! les dangers n'étaient rien pour son grand cœur ; sa vie errante , la mort de ses fds étaient autant de sacrifices qu'il offrait au Seigneur avec orgueil ; mais il m'appelait souvent sous sa tente , comme vous m'avez appelée aujourd'hui ; il prenait mes mains , les serrait tendrement dans les siennes, et baisait mon front en soupirant. Alors il m'est arrivé de voir deux grosses larmes s'échapper de ses yeux , rouler sur ses joues et se perdre dans" sa barbe blan-
DE CANDEUIL. ii\
che... Ces larmes, c^était moi qui les faisais couler !...
— Vous?
— Oui , il me Ta avoué , et souvent répété ; le malheur qui le faisait gémir pardessus tout , c'était sa ruine , la perte de tous ses biens. Non pour lui j vieux guerrier, mais pour moi , faible femme , exposée aux affronts de la misère , misère que j'aurais subie sans la généreuse hospitalité de Médine... mais vous pleurez, Madame.., oh I de grâce , calmez-vous... vos larmes refoulent dans mon cœur trop de souvenirs douloureux, et cependant... regrettables !..
La marquise frappée par le récit simple et touchant d'Aïcha , pleurait en effet ; son visage s'était assombri ; la ruine du kalifat de l'Angaëd lui exposait la sienne dans toute son horreur ; le désespoir du chef arabe était le sien.
— En Afrique , mon enfant, réprit madame de Candeuil , après uue pause qu'elle employa à maîtriser ses émotions , au sein de vos tribus nomades et belliqueuses , la richesse
H 2 LA mâkqi^isë
n'est pas la première condition du bonheur ; votre peuple , pieux et sage , entoure d'honneurs et de respect le derviche et Thomme opulent , si tous deux se recommandent à l'amour de leurs frères. En France , en Europe , la fortune est une cause presque absolue de félicité. C'est un vice de la civilisation ; les pauvres sont tous malheureux , et tellement à plaindre que la mort est pour eux un bienfait : le ciel , touché de leurs misères la leur envoie comme une réparation.
— Ne fait-on pas l'aumône en France comme dans nos tribus?
— Oui. Le nier, serait calomnier la morale chrétienne. Mais les pauvres sont si nombreux et le luxe si exigeant , que les dons ne peuvent suffire môme à les soulager. Là n'est pas encore tout le mal! La plaie sociale est bien plus saignante. Dans notre état de civilisation industrielle, alors même que toutes les carrières semblent ouvertes aux capacités, et que l'indigent, s'il est heureusement doué , croit pouvoir parvenir , la misère dresse devant lui d'infranchissables barrières ; fils de
DE CANDELIL. Mù
pauvre , il ne peut recevoir l'instruction qui conduit aux emplois ; homme du monde ruiné , la société le dédaigne , le repousse et le perd ! II résulte de ces tristes vérités , qu'en France , on a basé les jouissances terrestres sur ces trois séries : la misère , Vaisance et l'opulence. L'indigent est Tex pression vivante du malheur , Ihomme aisé est heureux , le millionnaire est un ange.
— Vous n'avez donc plus rien à désirei' en ce monde ?
La marquise leva les yeux au ciel et répondit:
— Je suis la plus malheureuse des femmes ! Ma famille vient de descendre au dernier échelon de la société î
— Quoi !... cette fortune enviée de tous?..
— S'est écoulée !... voilà ce que je voulais vous apprendre , Aïcha ; voilà le secret que je voulais vous confier, et que je n'ose dévoiler à mes enfants. Ce qu il y a d'horrible dans cette histoire , c'est que je me suis ruinée par ma faute , et que j'ai entrante Horace et Médine dans ma ruine. Ce ciiàteau