II
H4 LA MAHQLISE
que nous habitons , ne m'appartient plus ; il faudra le livrer, dans quelques jours, à ses nouveaux maîtres ; je n'ai plus rieii , rien , absolument rien !... je devrai môme encore des sommes très fortes.
— Mais le père de Médine a laissé un gros héritage. ^
— Cet héritage sera englouti, comme tout ce que je possédais... Je sens que ma mort est prochaine , je ne pourrai jamais supporter le spectacle déchirant de ma famille réduite à mendier... Hélâs ! que deviendront ces pauvres enfants ? vous-même , Aïcha , qu'allezvous devenir?
— Je m'inquiète peu de moi-même , madame, répondit la jeune fille vivement émue, le sort de Médine m'épouvante , que puis-je faire pour elle , ordonnez?
— Hélas rien ! Serez-vous assez courageuse pour lui apprendre cette affreuse nouvelle? ma bouche s'y refuse.
— Oui , mais ne faudra-t-il pas prendre de grands ménagements?
— Vous ne parlerez que quand je vous le dirai.
— Mais cet aveu n'est pas , ce me semble , ce qu'il y a de plus pressé. Ne pourrait-on pas sauver ma pauvre sœur de sa ruine.
— C'est impossible , à moins qu'un ange ne nous ouvre ses ailes... Il faudrait un miracle.
Un bruit de chevaux et de voiture se fît entendre ; les joues d'Aïcha se colorèrent subitement; la douairière attacha son regard pénétrant sur la jeune fille , et lui dit:
— Regardez , je vous prie , qui nous arrive ?
Aïcha s'élança vers la fenêtre qui donnait sur l'allée de marronniers, et répondit d'une voix un peu troublée.
— C'est un riche équipage à quatre chevaux, précédé d'un piqueur et suivi de deux laquais... Je crois reconnaître le jeune Anglais qui nous a été si utile hier.
— Il faut aller le recevoir... Voilà un millionnaire , mon enfant ; voilà un homme qui dispose de toutes les joies de ce monde;
44 6 LA MAIlQLISK
sa fortune égale dix fois ma perte. .. Le dixième de ce qu'il possède replacerait Médine au rang d'où elle est déchue.
Ces derniers mots , prononcés lentement et avec mesure firent battre le cœur d'Aïcha ; une pensée vague avait tout à coup traversé ses esprits; son regard brilla; ses traits magnifiques s'épanouirent sous un rayon d'espérance , comme le calice d'une fleur s'ouvre aux premiers rayons du soleil.
Médine entra , en courant, dans le cabinet de la douairière et s'écria :
— Bonne maman , voilà une visite : loid Brecknock demande à vous éti'e pi'ésenté.
— Attendez-moi toutes les deux au pelit salon, mes enfants; je vous rejoins à l'instant: quoique vieille , ou plutôt parce que je suis vieille , il me faut un peu de toilette,
— Hâtez-vous... Viens, Aïcha,..Toi, tu es charmante comme te v(Àlà... Ah ! vilaine , vous n'avez pas été sage , comme je vous l'avais recommandé ; vous avez pleuré... A mon tour de quereller.
Aïcha écoutai! son amie sans lui répondi-c ;
DE CANDELIL. ^^7
elle essayait de se remettre de la double émotion que lui avait causée les eonfîdences de la douairière et l'arrivée du baronnet , et elle y parvint assez mal. Madame de Candeuil ne se fît pas trop attendre , et les trois dames entrèrent dans le grand salon où sir Francis et le capitaine se trouvaient déjà.
Le baronnet se leva et le capitaine de Candeuil , faisant un pas vers sa mère , lui dit:
— J'ai le plaisir et l'honneur de vous présenter lord Brecknock que la Providence h mis hier sur notre chemin.
— J'ai mille grâces à vous rendre, mylord, dit la douairière, pour l'hospitalité et Tescorte royale que vous avez faites à mes enfants. Sans vous ils eussent été fort embarrassés, après l'accident étrange qui leur est arrivé!
— Il n'y a qu'un moyen de me prouver que vous faites cas du léger service que je vous ai rendu, madame la marquise...
— Lequel mylord ?
— • C'est de l'oublier , ou tout au moins de n'en plus parler.
i^S ^ LA MARQUISE
-— Yous n'êtes pas généreux... toutefois nous nous soumettons.
■ — Etes-vous pour long-temps dans le Dauphiné ? demanda Médine , engageant la conversation par une question banale qui gêna le baronnet , et fît baisser les yeux d'Aïcha.
— Selon toute probabilité , je me fixerai dans cette contrée magnifique , à moins qu'une volonté à laquelle les miennes sont et seront toujours soumises n'en ordonne autrement.
Àïcha sentit courir un frisson dans ses veines ; la voix de sir Francis remuait tout son être ; elle eût voulu parler que ses lèvres n'eussent pu murmurer un seul mot. La douairière qui ne perdait ni un geste, ni une parole, ni un regard, accepta le trouble de la jeune Africaine comme une déclaration el s'en réjouit intérieurement.
Médine répondit au baronnet:
— On peut craindre , sans indiscrétion , que cette volonté qui dirige les vôtres ne nous maltraite.
— Je me révolterais dans ce cas , Madame
la marqnise ; mais pourquoi snpposez-vous que...
— Je suppose que vous avez fait allusion à votre amour pour les voyages.
— Ma réputation serait-elle arrivée jusqu'à vous ?
— Elle est européenne, elie est universelle, dit le capitaine.
— Je ne m'en serais pas douté... L'univers sera donc bien étonné d'apprendre que l'infatigable voyageur s'est arrêté au pied des Alpes pour y mourir...
— Pour y mourir I interrompit Médine , pendant qu'Aïcha levait vivement la tête.
— Pour y attendre la mort , reprit sir Francis avec mélancolie , n'est-ce pas ce que nous faisons tous ?
— Vous nous avez fait peur , mylord , ajouta le capitaine.
— C'est probablement parce que vous connaissez le monde entier que vous vous condamnez au repos, demanda la douairière.
— Non , Madame,. .. c'est sans doute parce que je deviens vieux.
^20 . LA MVRQIIISE
— Il est vrai que cette raison saute aux yeux, repartit la douairière en souriant... Puis elle ajouta: Nous n'en aurons que plus de plaisir à vous voir , Mylord. Car moi qui suis au gros hiver de ma vie , j'aime beaucoup les gens qui vieillissent, ils me consolent du temps passé.
— Aussi , Madame , je désire me présenter chez vous sous les dehors les plus graves et les plus respectables , afin que vous me receviez dorénavant comme un patriarche.
Et , pour me mettre, dès le premier jour, bien avant dans vos bonnes grâces, je vais vous exposer le motif sérieux de ma visite et vous demander la permission d'agir , en cette circonstance , au rebours de tous les usages adoptés par la société.
Aïchaseleva.
— Mademoiselle me fera , je l'espère , l'honueur de m'entendre , sa présence est indispensable , son avis sera décisif , sa volonté souveraine.
Alcha reprit sa place ; le capitaine , la douairière et Médino se regardèrent avec éton-
DE CANDEUIL. 4 2i
iiemcnt ; toutes trois s'attendaient à une brusque demande en mariage , suffisamment expliquée parToriginalité renommée du baronnet ; et, dans le trouble qui Tagifait , Aïcha s'efforçait d'étouffer elle-même quelques subites espérances.
Sir Francis profita du silence général pour reprendre la parole , et dit avec un calme profond :
— Votre salon est bien fermé , Madame la marquise ; ne peut-on rien entendre du dehors?
— Vous pouvez parler en toute assurance, Mylord.
— Je vous prie de vouloir bien me pardonner si je foule aux pieds les coutumes , mais j'ai mené une vie si active , que le temps est pour moi ce qu'il y a de plus précieux ; or si j'avais attendu , pour vous parler à cœur ouvert, d'être dans votre intimité , j'aurais commencé par vous traiter en ennemis...
Vous allez en juger... Je connais votre histoire , Madame la marquise , un imprudent l'a écrite, je l'ai lue. Il est inutile, ici, de vous
affirmer que j'ai retiré de cette lecture une admiration sans bornes pour la plupart des personnages qui figurent dans ces épisodes dramatiques. Je veux épargner la modestie de ceux qui m'écoutent, je veux respecter la mémoire des morts , je ne vous parlerai que de celui qui est absent.
Madame, avez-vous reçu, il y a quatre jours , ajouta le baronnet , en s'adressant à la douairière , un billet par lequel je vous demandais la faveur de me présenter au château de La Rochette?
— Oui, mylord , et j'y ai répondu... J'avais même oublié d'en faire part à mes enfants.
— Et vous avez agi très prudemment. Je ne vous disais pas , dans ce billet , par quelle circonstance heureuse j'ai rencontré le messager que vous avez probablement admis en votre présence.
— Non, mylord.
— Cet. homme, que j'aime à plusieurs ti^ trçs , se nomme Mahïah,
— Mahïah ! s'écrièrent Médine et Aïcha...
DE CANDi L'IL. 125
Mahiah est ici et je neTai pas vu, dit la petite fille de Zaka.
— Oui , Mademoiselle , il est ici ; il est arrivé jusqu'à Gi'enoble dans ma voiture , et dans le long voyage que nous avons fait , je n'ai pas , un instant , troUvé un côté faible à son grand cœur et à son noble caractère- Puis, se tour?]ant vers Médine , sir Francis ajouta; la présence du vengeur de la négresse Caffre , vous explique mieuy. , que tout discours , le coup de fusil qui a renversé hier votre cheval , sur îa^route de Goncelin.
— C'est impossible , murmura Aïcha, vous calomniez mon oncle.
— Prenez garde, Mademoiselle, c'est vous qui le calomniez en voulant le disculper d'un acte qui l'honore , au point de vue du fanatisme et des préjugés de son pays. Daignez m'écouter jusqu'au bout ; vous verrez que je sais soutenir et défendre , la réputation et la liberté de mes amis.
Lord Brecknock raconta ce qui s'était passé entre lui et Mahïah , en glissant , toutefois , sur ce qui se rapportait à sa passion pour
4 24 • LA MAUQIJISE
Aïcha , et il conduisit son récit jusqu'à la séparation de Grenoble.
— Oùpourrai-je voir mon oncle? dit Aïcha, qui attendait impatiemment le dernier mot du baronnet.
— La gendarmerie se sera mis à la poursuite du meurtrier , répondit la douairière , et si elle ne l'atteint pas , elle l'éloignera.
— J'ai dépisté les gendarmes et Mahïah est libre.... il court les Alpes comme il courait TAtlas.
Aïcha leva les yeux sur lord Brecknock , les regards des deux jeunes gens se rencontrèrent, et cette fois ils échangèrent d'une part , un mot d'amour , de l'autre un lemercîment. Médine était pensive et le capitaine attentif aux révélations de sir Francis.
— Mais , mylord , tout cela peut finir par du sang , y avez-vous songé ? demanda la douairière.
— Voilà plus d'un mois que cette pensée m'occupe, Madame , et m'occupe jour et nuit. J'ai enfin trouvé un moyen de tout concilier,
DE CAN DEUIL. i 25
ce moyen est infaillible , mademoiselle Âïeha en disposera senle.
— Parlez, Monsienr.... parlez... quel que soit le péril , j'obéirai.
— Je ne propose jamais rien de périlleux , Mademoiselle; vous n'aurez qu'à consentira une entrevue avec Mahïah.
— Quand ?
— Demain,., dans la nuit.
— Que n'est-ce aujourd'hui !... Où nous rencontrerons-nous?
— J'aurai l'honneur de venir vous le dire demain , au moment de partir , et je vous demanderai la grâce de vous escorter avec M. le capitaine de Candeuil.
— Volontiers, Monsieur.
— Vous seule pourrez arracher à votre oncle le serment d'abjurer ses haines , ses vengeances ; je me permettrai , tout en marchant au rendez-vous , d'aiiêter les points principaux sur lesquels vous aurez à livrer bataille ; l'attachement que vous avez pour votre amie vous donnera celte éloquence
du cœur si persuasive. Je supplie maintenant M. le capitaine de Candeuil de ne pas laisser sortir madame la marquise de ce château , et même de l'appartement qu'elle occupe , avant que nous n'ayons traité avec Mabïah.
— Je ne peux pas croire à ce crime , répondit Médine.
— Cela doit être , Madame ; mais ne nous refusez pas de vous laisser emprisonner pendant deux jours.
— Pour charmer les ennuis de la captivité ; mylord , dit la douairière , venez , en voisin , nous demander à dîner demain , vous serez tou^^rendu pour votre expédition nocturne.
— J'accepte avec empressement, Madame, répondit sir Francis en s'inclinant ; puis il se leva , salua les dames en baissant les yeux devant Aïcha , et gagna la cour d'honneur , accompagné du capitaine qui lui serra affectueusement la main.
L'équipage partit en décrivant une courbe élégante sur le sable ; Aïcha prêta l'oreille
DE CANDEUIL. >l 27
au dernier piétinement des chevaux , et la vieille marquise deCandeuil, se dit tout bas :
— Il paraît que Tamour se conduit en Afrique comme en France... C'est à merveille.
I^eii «leannotles«
De retour au château d'Allevard , sir Brecknoek avait ordonné qu'on n)ît en réquisition tous les Iravailkurs disponibles de la commune , et qu'on les employât à élargir et à aplanir les passages difficiles de la i ouïe vicinale de La Rochette. Ceux de nos lecteurs qui ont des terres (nous en souhaitons à ceux qui n'en ont pas) , comprendront sans peine que les propriétaires communaux trouvèrent
i50 * LA MARQUISE
beaucoup d'esprit à ce riche étranger qui employait si noblement ses capitaux au service public. On alla jusqu'à regretter qu'il ne fût pas Français pour le porter d'emblée à la députation. Cette affaire terminée , le baronnet inspecta en homme de goût , et en grand seigneur , Tétalde sa maison ; et nous devons dire qu'il redressa bon nombre de vices de la caveau grenier, des écuries aux remises. Plusieurs meubles furent mis au rebut , plusieurs chevaux réformés , quelques valets congédiés , quelques arbres transplantés... l'œil du maître passa partout. Maester Jack , encore tout ébloui du luxe asiatique dont les intendants \le lord Brecknock l'avaient entouré, tombait de son haut , à chaque critique , et ne cessait de répéter qu'il n'avait rien vu de si splendide chez les têtes couronnées de tous les empires , ni rien lu de plus merveilleux dans les Contes arabes et les feuilletons français.
Le jour même de sa visite à La Rochette, sir Francis était étendu sur un divan , dans un charmant pavillon de l'aile droite du château,
DE CANDKUIL. , 454
pavillon qui eût fait les délices d'un numismate et d'un poète, autant par le charme de son exposition que par les richesses dont il était comblé. Sur des tables de porphyre du plus grand prix , on voyait des étalages de médailles et de pierres précieuses d'oià s'exhalait un rare parfum d'antiquité : cette collection eût certainement poussé quelque fanatique de la science à commettre un crime pour s'en emparer. Les murs étaient tapissés de rayons chargés de livies et de manuscrits ; l'histoire naturelle avait aussi de magnifiques échantillons dans ce sanctuaire du travail, et le rêveur , penché au balcon mauresque qui dominait les eaux bouillonnantes du Bréda , laissait errer sa pensée du riche château d'Allevard , aux gorges rocheuses et aux fronts blanchis des Alpes , en la reposant dans les bosquets du parc et sur les fleurs d'un immense parterre.
Dix heures venaient de sonner à la ville , le baronnet écoutait une lecture que lui faisait son fidèle Jack ; et s'il écoutait avec soin , le lecteur s'arrêtait fréquemment , soit pour
•152 • LA MAnOlilSE
priser à grosses pincées dans une énorme tabatière ronde , soit pour bâiller h décrocher sa mâchoire.
— Allez donc , Jack , mon ami , vous lisez ce soir comme on lit à TAcadémie.
— Mille pardons , monseigneur, vraiment Votre Grâce est infatigable en tout et pour tout.
— Comment cela ?
— Vous avez remué le château de fond en comble aujourd'hui , vous avez fait deux fois le voyage de La Rochette , et voilà que vous écoutez pour la vingtième fois , au moins , depuis que nous avons quitté Alger , ce roman de Médine y que Dieu pardonne à son auteur!...
— Nommez les choses par leurs noms , s'il vous plaît , je vous ai déjà dit que ce livre ( st une histoire , non pas un roman.
— Votre Grâce a raison , et j'ai tort sur ce point ; mais ne voudriez- vous pas varier un peu vos lectures; vous avez là des livres richement habillés , et, pour peu que le ramage réponde au plumage, nous ne perdrons
rien à tàter d'une autre prose... Tenez, j'ai lu hier , à la dérobée , un feuilleton du Siècle qui me semble écrit d'une belle encre , j'y ai remarqué des passages qui m'ont mis en jubilaiion. Voulez-vous , Mylord , que...
— Fermez votre livre , Jack.
— Mylord est bon comme le pain du Seigneur.
— Quel temps fait-il ? Je crois qu'il pleut?
— A verse , monsieur le baron , à verse , je plains les pauvres gens qui battent la campagne cette nuit... Mylord veut-il passer dans sa chambre à coucher?
-— Donnez-moi mon chapeau.
— Voilà , Mylord.
— Jack , prenez votre canne.
— Ma canne!
— Nous ferons bien de mettre nos manteaux.
— Nos manteaux , Monseigneur , nos manteaux !
— 11 est près de onze heures , et nous avons une belle demi-heure de marche. Allons , en route , suivez-moi.
4 34 LA MAUQUISE \
Disant cela, sir Francis se leva , ouvrit la porte du cabinet sans s'arrêter h la mine bouleversée de son valet de chambre , traversa le parc , prit la petite porte qui s'ouvre sur le torrent , et s'enfouça dans le sentier qui conduit au Bout'du -Monde,
Après avoir dépassé les fourneaux d'AUevard , Jack, qui n'avait soufflé mot depuis sa sortie du château , et qui marchait en gémissant sur les traces de son maître, s'écria tout à coup:
— Voilà un genre de vie qui me dispenserait , au besoin , de décharger les pistolets de mylord.
— Ne m'avez-vous pas prédit que j'arriverais à l'âge de Mathusalem ?
— Ce patriarche ne courait pas la prétentaine pendant la nuit , par un vent à écorner les bœufs , et par une pluie dont les rivières peuvent se féliciter ajuste titre.
— Ne sommes-nous pas bien couverts?
— J'ai des culottes courtes, des bas de soie et des escarpins , le tout est neuf, il est vrai , mais n'en est pas plus chaud.
DE CANDEUIL. >l 55
— Que n'avez- VOUS pris vos précautions, mon pauvre Jàck?
— Votre Honneur fait tout à la vapeur , je n'ai eu que le temps de ramasser mon collet.
— Patience , nous arriverons. ..
— Et où allons-nous , pardonnez-moi cette indiscrétion... Passons-nous en Italie comme feu Bonaparte, en franchissant les Apennins?
— Nous n'allons qu'au Bout du Monde.
— Peste!... tout chemin conduit à Rome , j'ai lu cette sentence quelque part.
— - Ne parlons qu'à voix basse , s'il vous plaît, ou plutôt ne parlons plus, car nous arrivons.
— Trouverons-nous quelque auberge pour nous sécher, mylord?
— Nous ne trouverons rien du tout , Jack.
— Pas un abri ?
Pas un abri...
— Le fait est que le bon Dieu ne doit pas souvent passer par ici. '
— Chut!...
— Ouf! quelle paire de rhumes nous allons gagner!
436 • LA MAIIQUISE
Nos deux piétons étaient arrivé sin* une petite esplanade ombragée d'abrcs vigoureux qui, plantés sans symétrie, masquent les flancs de la montagne, La base pierreuse de cette esplanade est cependant couverte d'une couche de bonne terre sur laquelle croît, en pelouse, un riant gazon. Dans le roc qui enveloppe ce tapis de verdure, sillonné par quelques étroits sentiers, la nature a taillé, de sa main laborieuse et habile, des grottes dont les légendes et les fabliaux ont fait des lieux enchantés.
On raconte qu*au huitième siècle (les beaux mensonges viennent toujours de loin), une jeune fille d'Allevard que les garçons dédaignaient à cause de sa laideur, et que ses compagnes raillaient avec mépris, usa sa patience un beau jour, et s'échappa du toit paternel pour se soustraire aux taquineries et aux méchancetés dont elle était l'objet.
Longtemps on chercha la fugitive sans pouvoir découvrir sa cachette, et chacun l'oublia, excepté sa vieille mère qui, du matin au soir, ne cessa de battre la vallée.
Un soir que la pauvre femme rentrait de
1>E CANDEUIL. àù7
l'une de ses courses, exténuée de fatigue et désespérée, un violent orage vint l'assaillir, et elle se réfugia dans l'une des grottes dont nous avons parlé. Quelle fut la surprise de cette mère éploiée en voyant sa fille couchée sui* une natte au fond de la grotte, et suspendue à la tétine d'une belle chèvre blanche qui avait disparu en même temps qu'elle.
Embrassée, grondée, ramenée au hameau, la filletîe s'attendait à soulever une foule de quolibets parmi les commères et les Lubins. Tout au contraire, on fît cercle autour d'elle, on la choya, la caressa, et quand le tambourin résonna sur le pré, les beaux danseurs se disputèrent le plaisir de faire sauter Jeannotte, tel était le nom de l'héroïne.
Qu'arriva-t-il de ce brusque engouement pour la petite laideron ; Ce qui arrive aux jolies filles en tous pays. Les épouseurs se présentèrent par deux, par quatre, par demi-douzaine , et le bout-de-l'an n'était pas venu que Jeannotte était mariée.
Dès lors, il ne fut bruit que de la vertu des
grottes qui faisaient tomber du ciel les plus jolis maris du monde.
Séduite par cette aventure, une charmante bergère (en cetemps'là, les bergères n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui), courtisée par tous les jeunes gars du pays, et plus difficiles qu'une châtelaine, s'en alla, de guerre lasse, faire un pèlerinage aux grottes pour demander a la fée du lieu un fiancé digne de son caprice. La fée fit la sourde oreille, si bieit que Jeannette (c'est encore ainsi que se nommait la bei'gère), gagna le mois de décembre sans trouver l'ombre d'un galant; ni beaux ni laids ne se présentèrent, et quelques heures avant la fin de l'année , la pauvre fille trépassa.
La légende fut complète, et racontée à tout venant avec cette conclusion :
« Toute personne qui met les pieds aux Jeannottes^ est certaine de se marier ou de mourir dans ta même année. »
Telle est l'origine du nom et des superstitions attachées aux grottes d'Allevard, et il n'y a pas bien longtemps que les fillettes de la
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commune avaient encore ce lieu terrible en grand respect et belle peur! Nous pouvons même affirmer que les plus braves visiteuses ont un fameux tic-tac dans le cœur lorsqu'elles se courbent sous le rocher et se glissent péniblement dans les grottes qui , tout calculé, rendent aux garçons de l'endroit un signalé service, car, la frayeur de mourir l'emportant sur la crainte qu'ils inspirent, on se dépêche d'accepter, année courante, et leurs bras à la danse et leurs cœurs à l'autel.
Sir Francis, après avoir marché droit à la montagne, prit un sentier qui contournait un gigantesque rocher suspendu sur l'esplanade, et après avoir fait quelques pas dans ce sentier, il se trouva devant l'une des Jeannettes, s'arrêta et frappa deux fois dans ses mains.
Un sifflement aigu comme celui du serpent partit des entrailles du rocher. Maester Jack fit un bond de côté, comme s'il eut mis le pied sur un boa, et murmura :
— Mylord ! nous courons à une perte certaine !
^140 LA MARQUISK
— Restez ici, mon brave Jack, et attendezmoi sans bouger, à la belle étoile.
— Vous appelez cela une belle étoile, Monseigneur, il pleut des œufs de pigeon.
Sans répondre , le baronnet se glissa sous la voûte écliancrée de la grotte, et Jnck levant le nez , regarda ûèrenient les noirs nuages, comme pour* les braver.
— Bien le bonjour, mon cher ami, dit lord Brecknock, en se redressant de son mieux et en tendant la main au nègre.
— Mahïah est fidèle à ses promesses, tu le vois!...
— A qui le dites-vous !... Cependant, vous m'aviez fait espérer que vos mains ne s'armeraient plus contre iMédine, et...
— Ne prononce pas ce nom devant moi, dit le Caffre d'une voix sourde, en caressant la crosse de son fusil.
— Je vous demande pardon ; mais comme je suis venu ici, pour vous entietenir delà sœur de l'Arbi, vous permettrez que je ne cbange pas de sujet aussi vite que vous le désirez.
— Alors dépêche-toi, mais lu iroblirnclrns de moi ni pardon ni pitié.
— Pas même pour Aïcha ?
— Aïcha, répéta le nègre, en tournant vers la voûte delà grotte ses regards troublés... Aïcha est née de mon sang, elle doit approuver mes vengeances !
— Je ne sais pas ce qu'elle pense à cet égard, mais si cette noble fille est née de votre sang, elle est parente de Médine au même degré qu'avec vous ; la petite fille de Zaka est la nièce de la fille d'Ibrahim,
— Je le sais...
— Indépendamment de ce lien de famille, ces deux anges ont l'une pourTautre une adoration qui date de Tenfance, le meurtrier de Médine sera l'assassin d' Aïcha.
— Ne recommence pas tes discours perfides, tu n'as que trop réussi déjà à amollir mon cœur.
— Je suis plus inléressé que vous ne le pensez, à détourner le coup qui menace Médine et Aïcha.
— En quoi?
4 42 * LA MAKQUISE
— Ne savez- vous pas que j'aime votre nièce! N'avez vous pas vu, durant notre voyage, dans quels désordres ma passion oaissanté jetait mes esprits, aujourd'hui que j'ai admiré Aïcha, que j'ai entendu le son de sa voix, que j'ai respiré le parfum qui régime sur ses traces, cette passion ne veut plus rencontrer d'obstacles; réfléchissez à ce que j'ai l'honneur de vous dire, il faut que votre nièce soit ma femme, il le faut !...
— Mahïah t'aime, il te confiera le bonheur d'Aïcha, il désire que tu sois le soutien, l'ami, le prolecteur, l'époux de la fdle de Zaka.
— Je reconnais 15 votre noble caractère, et puisque vous m'offrez votre consentement à une union qui fait seule l'espoir de ma vie, il est de toute nécessité que vous m'aidiez à toucher le cœur de votre nièce.
— Je ferai tout ce que je pourrai pour te satisfaire.
— Vous, le devez, car si j'avais voulu vous livrer aussitôt après la tentative de meurtre que vous avez faite sur Médine, hier au soir,
sur la route de Grenoble, je n'aurais eu qu'un mot à dire.
— Le démon a écarté la balle de mon fusil... Le démon la dirigera mieux une autre fois.
— C'est donc votre résolution fixe-
— C'est mon serment... je tuerai Médine î Si je l'épargnais, je commettrais une lâcheté.
— Maisvous assassinerez votre bienfaitrice.
— Oui... J'expierai mon ingratitude en me frappant moi-même... Mahïah est généreux I
— Et si j'étais venu à ce rendez- vous avec des soldats, si je vous avais fait saisir et pendre à la voûte de cette grotte...
— Mahïah connaît les hommes..., tu es incapable de trahir tes amis...
— C'est juste, interrompit le baronnet; parlons donc d'autre chose, voulez-vous voir Aïcha ?
— Voir Aïcha ! Oui, oh ! oui ! fais cette aumône à un pauvre malheureux, laisse-toi toucher par mes malheurs ; conduis-moi près de l'ange de ma famille ; fais que je puisse me prosterner à ses pieds, que je puisse baiser les
^^4 LA MA noms E
pans de sa robe, puis, après, si tu veux que les Candeuil vivent, ^brise-moi le crâne sans remords, je te donnerai mon fusil, et je recevrai la mort sans te maudire.
— Quoi ! la famille entière des Candeuil serait-elle marquée par le génie de vos vengeances.
— Oui, murmura le Caffre, oui ! lanière du capitaine a été l'épouse sacrilège d'Ibrahim ; c'est à elle que la j)auvre Zaka a dû son abandon et sa honte ! I^e capitaine est né du mariage de cette femme avec le rival d'Ibrahim ; ils portent une tache de sang au front , Mahïah doit les frapper tous, tous, sansexcejjtion, il les frappera ! '
— Mais qui a pu si bien vous instruire?
— Mahïah observa un court silence, puis il dit lenlement : ' — Le Djelcp !
— Je devine que vous êtes poussé au crime par quelque noire Irahison? Qui a écrit le billet que vous m'avez envoyé ?
— Ma langue ne dira que ce que je voudrai, ne m'interroge pus... Quand veriai-je Aïcha ?
— Quand vous le voudrez.
— Demain.
— Soit, à quelle heure?
— > Dans la nuit, h l'heure qu'il est mainienant.
— Où?
— Ici-même... Voudra-t-eile te suivre?
— Saus doute.
— Merci, je l'aîtendrai... Si Aïcha iic peut entrepreudre ce voyage, tu viendras .^eui, ttme diras ce que je devrai faii e.
— Mais poui'quoi vous cachoz-vous''^
— Parce que je ne peux me montrer sans dancfer.
— N'etes-vous pas libre?
— Non..."*Si on me voyiiiî, on m'ai rele? ait comme un malfaiteur, et j.e ne pouriais agir selon mes serments.. . je suis savant dans les coutumes des chrétiens; leur liberté est une dérision.
— Voilà une maxime qui, en effet , peut vous mener tout dioit en prison... Où habitezvous le jour?
— Dans la montagne, j'y suis heureux.
— Où pourrait-on vous trouver, au besoin !