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LA BROSSE SAINT-OUEN

Sur les confins de la Brie, à deux lieues environ au delà de La Ferté-sous-Jouarre , au fond d'une de ces riantes vallées qu'arrose le Morin et dont les vertes prairies, parsemées çà et là d'arbres, de moulins et de hameaux, s'épanouissent si bien sous l'ombre toujours épaisse des grands bois qui forment leur cein-

lure, on découvre un bâiiment de forme oblongiie, élevé seulement d'un étage au dessus du sol et flanqué à chaque extrémité d'une petite tourelle. Chacune de ces tourelles est surmontée d'une sorte de dôme ou campanile dont la toiture, en ardoises découpées en forme d'écaillcs, rappelle un peu celle des pagodes. A part le caraclèrc d'étrangeté que présentent ces doux appendices, il n'y a rien de remar- (juabledans la construction de ce bâtiment qui est à peu près contemporain de Louis XV. En arrière de ce premier bâtiment, il en existe un second d'une étendue beaucoup plus considérable encore , mais dépourvu de toute ornementation, et dont l'architecture froide et sévère tient à la fois de la caserne et du couvent. Entre ces doux bâtiments s'élève comme un

satellite immobile et veillant sans cesse à leur défense, un gigantesque colombier surmonté de sa girouette féodale. Au devant du premier de tous ces édifices, de celui qui se distingue par ses deux tourelles, entre un rideau de saules et de peupliers , coulent de larges canaux obtenus au moyen d'une saignée faite dans la petite rivière du Morin. Si vous suivez les bords de ces canaux découpés à angles droits comme les plates-bandes de. Lenôlre, vous arriverez bientôt devant une large enceinte (juadrangulaire également entourée d'eau et où apparaissent, sous une belle plantation de peupliers, les fondations d'un vaste château complètement rasé, mais dont un cordon de pierre de taille, circulant à fleur de terre et tantôt fuyant on droite ligne, tantôt

s'arrondissant en tourelle, tantôt brisant ses arêtes pour faire place à une porte, laisse deviner toutes les dimensions. Sur la façade méridionale, les parapets du pont destiné à établir la communication entre le château et la cour d'honneur, sont encore debout et semblent avoir défié, par la solidité de leur structure et la masse imposante de leurs blocs de granit, le pic des démolisseurs. Voilà ce qui reste du magnifique château de La Brosse- Saint-Ouën qui servait, avant la Révolution, de résidence deté à l'une de ces puissantes familles qui ont inscrit leur nom dans nos annales d'une manière ineffaçable avoc la pointe de leur épée. La Brosse-Saiut-Ouën appartenait à ia maison do M...., cl sur los plaques des cheminées on distingue encore la célèbre

devise : Dieu ayde au premier baron chrestien.

Les deux bâtiments, seuls demeurés debout avec le colombier, ne sont autres que l'orangerie et une partie de ce qu'on appelait les communs, partie affectée au logement des offi ciers du château, de l'intendant et même des hôtes, car la tradition rapporte que les appartements du château étaient exclusivement réservés au duc et à la duchesse. Aujourd'hui j La Brosse-Sainl-Onën, avec son parc, ses garennes, ses bois et toutes ses dépendances, est devenu un domaine d'exploitation et appartient à madame V..., veuve d'un chargé d'affaires de la république française à Venise, qui a joué un grand rôle dans le dernier acte du drame dont cette mémorable cité fut le Ihéâ-

tre ; car c'est lui qui, de concert avec l'homme qu'on nommait en ce temps-là le général Bonaparte, a, au nom du peuple français, rayé cet état gangrené du livre de vie. Puis, après avoir brisé l'anneau des doges et rendu l'Adriatique à jamuis veuve, l'un est venu prendre la place des Bourbons aux Tuileries, l'autre succéder, à Sainl-Ouën, aux M... Que d'enseignements dans l'histoire!

Situéau fond d'un amphithéâtre de collines, dont les crctos sont couronnées de bois, le domaine de La Brosse-Saint-Ouën est éminemment disposé pour les plaisirs de la chasse, et de nombreux indices attestent cpie c'était, pendant leur séjour à Saint-Ouën, l'un des passetemps favoris des anciens propriétaires. Çà et

là dans les garennes on rencontre des pavillons en ruines qui servaient jadis de rendez-vous de chasse, des ronds-points, veufs de l'obélisque obligé dont il reste à peine des vestiges, et de temps à autre on voit s'arrêter^ au détour de quelque vert sentier, un hôte timide des bois qui semble prêter l'oreille aux sons lointains du cor. Chaque année, vers la fin d'août et le commencement de septembre, une société assez nombreuse se trouve réunie, à La Brosse- Saint-Ouën, chez madame V.... qui fait à merveille les honneurs de son domaine, et met, avec lino grâce parfaite, chevaux, voitures et chiens au service de ses hôtes.

J'étais dernièrement Pun de ces hôtes-là. Celait le soirj les nuits, (jui viennent si vile

au mois de sej)lembre et qui sont déjà si fraîches, n'avaient pas permis, cette fois-là comme d'habitude, de s'en aller se reposer des fatigues de la chasse, en s'abandonnant insoucieusèment au mouvement des barques sur les canaux et en admirant, aux rayons de la lune, le délicieux paysage qui s'étend à droite et à gauche de la roule départementale conduisant à la vieille abbaye de Rebais. On était donc réuni dans le salon de compagnie; et comme cela arrive fréquemment à la campagne^ chacun s'occupait de la lâche qu'il avait entreprise, sans s'inquiéter le moins du monde de ses voisins : qui lisant un roman ou un journal; qui, c'étaient les dames, travaillant au tour d'une table rondo à un ouvrage de tapisserie ou de broderie; qui bâillant ou dormant

même à petit bruit dans un angle obscur du salon. La réunion était des plus silencieuses; car on avait épuisé, pendant le dîner, le thème convenu sur l'absence presque totale de gibier, absence tous les ans plus remarquable depuis la révolution de 1830, sur les mauvaises indications du garde-chasse, sur le défaut de nez des chiens, enfin sur la nécessité de faire revivre quelque bon édit de l'ancien régime contre les braconniers. Les hommes fatigués et de mauvaise humeur ne trouvaient plus une parole, et les femmes elles-mêmes ne chuchotaient que par intervalles et à voix basse.

L'un de nos hôtes, assez joyeux vivant, mais qui croit, comme Titus, avoir perdu sa journée quand il n'a pas fait ce qu'il appelle

une petite Imuillotte , proposa de jouer. Il y

eut un hurra général Jans le salon contre cette proposition, et le silence reprit; il fut interrompu de nouveau, au bout de quelques

instants, par une jeune darne qui, ayant été bercée dans son enfance avec les Veillées du château de madame de Genlis, proposa de conter des histoires. Cette motion fut accueillie avec faveur, car elle était d'un merveilleux secours pour toutes les paresses. La jeune et jolie préopinante fut donc invitée à donner l'exemple; mais, soit timidité, soit tout autre motif, elle crut devoir s'excuser de le faire, et nul ne paraissant disposé à la suppléer :

— Allons ! s'écria la maîtresse du logis, vous verrez que ce sera moi , la plus vieille, qui serai obligée de commencer.

— QU'ind on fait si bien que vous les honneurs de chez soi, répliqua la jeune dame qui avait émis la proposition, on ne saurait les faire trop complètement.

Madame V.... sourit, et posa sur la table une bourse en filet à laquelle elle était occupée à travailler; puis, s'étant légèrement gratté Toreille :

— Je dois d'abord vous prévenir, dit-elle, que l'histoire que je vais vous raconter est de toute vérité. C'est un des souvenirs qui se rattachent à l'existence du château dont vous voyez là-bas les ruines.

Et, en même temps, le doigt de madame V... nous désignait, à travers les carreaux de vitres

des fenêtres, l'enceinte plantée de peupliers et les pierres grises des parapets (jue la lune conimençait à illuminer de ses pâles rayons.

Diable! pensai-je alors en moi-même, c'est quelque vieille légende du moyen-âge, avec de bonnes dagues et autres ingrédients de même espèce ; c'est bien usé maintenant.

Madame V..., comme si elle eût deviné ma pensée, tourna vers moi les yeux, et dit, en hochant la tête :

— C'était vers la fin du règne de Louis XV, autant qu'il m'en souvient; — puis, jetant un rapide coup d'œil sur les dames qui l'entouraient, elle ajouta, d'un ton assez significatif :

— Toutes ces dames sont mariées, tant mieux!

Alors, insinuant délicatement deux doigts dans sa tabatière, et en tirant une prise qu'elle aspira avec lenteur ( madame V... a soixantedeux ans sonnés et assez d'esprit pour ne point les cacher), elle sembla se recueillir un instant, sans doute pour achever de coordonner ses souvenirs. Quelques personnes se mouchèrent, d'autres s'installèrent plus commodément sur leurs sièges. Pour moi, je ne bougeai pas, j'étais tout yeux et tout oreilles, et j'évoquais déjà, dans ma pensée, Crébillon le fils et son livre fameux du Sofa. La prise de tabac étant complètement absorbée, madame V... s'exprima à peu près en ces termes :

« Anne- Léon de M..., dernier possesseur de ce château, avait épousé une jeune demoiselle

d'uno grande maison, et qui, selon l'usage à peu près généralement reçu dans l'ancien régime» avait clé élevée au couvent, et n'en était sortie que !e jour du contrat. Selon l'usage aussi, M. le duc de M.... n'avait vu dans ce mariage qu'un moyen d'étendre les alliances de sa noble maison, et d'augmenter encore ses vastes domaines. Admis une seule fois à la grille du couvent où eut lieu la première entrevue, tout au plus avait-il aperçu que la future duchesse était d'une stature un peu au dessous de la moyenne, qu'elle avait la main fort bien faite, le pied mignon, et que sa taille n'était pas mal prise. Quant à la figure^ M. le duc n'en vit pas grand'chose, attendu que la jeune pensionnaire, naturellement fort

timide, tint pres(iue constamment la tète baissée.

Pourtant, dans un des rares moments où elle la releva, M. le duc remarqua que l'ovale du visage était régulier, les yeux noirs et assez brillants, mais que tout cela manquait d'expression. Enfin, pour l'esprit, comme les réponses de la petite personne consistèrent généralement dans des oui ou des non, il était assez difficile de bâtir à ce sujet aucune induction.

Satisfait de cet examen sommaire^ M. le duc déclara qu'il était tout disposé à l'honneur d'épouser celle qu'on lui offrait pour femme ; de son côté, la jeune demoiselle répondit à ses parents qu^elle n'éprouvait aucune répugnance

pour M. le duc Anne-Léon de M Le fait

est que, loin d'avoir de la répugnance pour

ce seigneur, la petite ( elle avait dlx-liuit ans ) n'avait pu le voir sans se sentir tout à fait disposée en sa faveur. Le duc, qui avait environ trente ans, sans être précisément un joli homme, avait, dit-on, au suprême degré cotte distinction de tournure et de manières qui caractérisait en générai les jeunes seigneurs de la cour au xvnr siècle, le tout saupoudré de cette légère dose de suflisance si puissante auprès des femmes au printemps de leur vie; car plus tard nous préférons l'attitude humble et respectueuse, peut-être parce que nous n'avons plus les mômes droits au respect des hommes. Quoi qu'il en soit^ le mariage eut lieu juste un mois, jour pour jour, après la première entrevue. La petite duchesse était aux anges, bien qu'elle se donnât soigneuse-

ment de garde d'en rien faire paraître, pour se conformer aux préceptes qu'elle avait reçus à cet égard au couvent. Quant au duc, il avait dit le matin même à la belle mademoiselle Raymon, l'une des plus charmantes fdles d'Opéra de l'an 1775 : « Ma mie, je me marie aujourd'hui, et ne pourrai par conséquent vous voir de la journée ni de la nuit; mais, à partir de demain, je serai tout à vous, comme par le passé. »

Qu'il vous suffise de savoir que le duc tint sa promesse , et que, dès le lendemain des noces, M. le duc et madame la duchesse habilèrenl chacun un appartement séparé, aux deux extrémités de leur hôtel, se réunissant seulement parfois aux heures des repas, et en-

core pour le dîner seulement, car jamais M. le duc ne soupait à l'hôtel, et il était bien rare qu'il y rentrât coucher ; mais ces jours-là même, la duchesse les ignorait. Pauvre femme ! elle si bien faite pour aimer, pour être aimée, et condamnée à vivre seule et sans amour ! Oh! comme elle dut regretter plus d'une fois les jeux du couvent et l'amitié de ses jeunes compagnes!

Au surplus, à part ses absences, le duc ne donnait à sa femme aucun sujet de plainte; il était toujours pour elle plein d'égards et de déférence, lui laissant une liberté pleine et entière, ne lui demandant aucun compte de ses démarches, lui parlant avec une politesse si exquise, mais si froide, qu'on eût dit que la

jeune duchesse en avait le cœur brisé. Le malheur avait voulu en effet qu'elle éprouvât pour son mari la plus vive tendresse, tendresse incessamment comprimée au fond de son cœur soit par la timidité, soit par l'amour-propre froissé, peut-être par ces deux sentiments ensemble.

Lorsque la duchesse fut présentée à la cour, elle y obtint du succès, car elle était réellement jolie, bien que sa beauté ne fût pas encore entièrement développée. Il y a des fleurs qui viennent vite, et dont la fraîcheur et l'éclat ne durent qu'un jour; il y en a d'aulres plus lentes à s'épanouir, mais dont le parfum et les couleurs sont d'un bien plus haut prix, et semblent délier le temps. La beauté de ma-

(lame de M était de ce genre. 11 y avait en

elle une grâce rêveuse et touchante, peu faite pour être appréciée par un seigneur sensualisle du xviir siècle, mais qui de nos jours eût fait tourner bien des têtes.

Si étrangère que pût être la cour dissolue de Louis XV à nos goûts et à nos instincts, elle ne fut pas complètement insensible aux attraits de la jeune duchesse, et il paraît même

que quelques amis du duc de M lui en

firent compliment avec beaucoup d'effusion. Le duc en montra quelque surprise; mais, soit qu'il sentît [)oindre dès-lors dans son cœur je ne sais quel germe de jalousie dont les hommes ne sont jamais exempts lors' même qu'ils nous négligent le plus, soit (|u'il

exprimât ainsi une opinion vérilablement sienne, il répondit négligemment (jne la duchesse était , en effet, une beauté assez passable, mais qu'elle était froide comme une statue.

Accuser de froideur une pauvre jeune fille qui sort du couvent pour passer dans les bras d'un homme qu'elle connaît à peine, et parce que sa pudeur n'est pas encore expirée, l'appeler une statue! En vérité. Mesdames , ne trouvez- vous pas que les hommes sont bien injustes envers nous? »

— Le fait est, interrompit l'un de nos hôtes, que ce duc de M. . . était un grand sol î

Toutes les dames se pincèrent les lèvres, et cette interruption étant demeurée sans

suile, madame V continua son lôcit :

« La duchesse, il faut bien le dire, avait un peu compté sur l'effet que produirait sa présentation à la cour. Son miroir lui avait dit plus d'une fois que les négligences de M. le duc n'étaient pas fondées, et elle espéra un moment que, si elle avait le bonheur de fixer l'attention et de trouver quelques partisans, elle parviendrait à ramener son mari. Aussi bien, ignorante comme elle l'était des mœurs du jour et trop fière pour s'enquérir des actions de son mari, elle ne pouvait penser qu'elle eut une rivale et que celte rivale fût une fille d'Opéra. Le jour où elle parut à la cour, elle n'avait i'ien négligé dans les soins de sa loiloilc pour atteindre le but qu'elle s'élait

proposé ; mais lorsque, rentrée chez elle^ elle \it son espoir trompé et qu'elle eut reconnu que le duc ne changeait point de conduite avec elle, elle versa des larmes amères et fut prise d'une sombre mélancolie.

Un jour qu'elle se trouvait dans celte disposition d'esprit, sa tante maternelle, la plus proche parente qui lui restât, car elle était orpheline, vint lui faire visite, et, ayant remarqué qu'elle avait les yeux rouges, elle la pressa tellement de questions que la pauvre petite duchesse finit par confesser, en fondant en larmes, la triste vérité, c'est-à-dire l'abandon où la laissait son mari.

— N'est-ce que cela? dit la tante, douairière émérile (jui avait passé toute sa vie à la

cour de Louis XV et fait quelque peu parler d'elie, dans un temps où il était permis aux femmes d'avoir des faiblesses, pourvu que ces faiblesses eussent du piquant ou de l'éclat; allons, ma nièce, jeune et jolie comme vous Tcles, vous avez tout ce qu'il faut pour vous consoler de l'abandon de votre mari, et, depuis six grands mois que votre union dure, j'ai peine à concevoir comment cela n'est pas déjà fait. Croyez-moi, essuyez vos beaux yeux et ne songez qu'à vous divertir pendant <iue vous êtes dans votre bon temps. Cela passe si vite, bêlas! Mais aussi pounpioi vous tenir renfermée dans votre ap})artemenl? Ce n'est pas là (|ue les (iislractions vitnidrout vous chercher, il laut soi-tir, voir le mon le, la cour: vous avez i)esoin d'iin chaperon, ce

sera moi; et tenez, pour commenct-.r, je veux que vous veniez avec moi ce soir à l'Opéra, c'est décidé, je vous emmène tout à l'heiire dans mon carrosse. Faites quérir seulement vos femmes pour qu'on s'occupe de votre toilette, car j'entends que vous fassiez ce soir cent conquêtes.

Et avec une pétulance sans égale, la douairière, dont j'ai oublié le nom, mais qui était une marquise de la vieille roche, comme on dit, enleva sa nièce et la conduisit à l'Opéra.

Dans ce temps-là, il n'était bruit à la ville et à la cour quedes débuts 'un nouveau chanteur nommé Philidor. A une remarquable beauté physique, joignait toutes les qualités qui distinguent un chanteur accompli. C'était Philidor

l'idole du jour, les belles dames n'avaient d'yeux que pour lui. Il devait, ce soir-là, remplir le rôle d'Orphée dans l'opéra du chevalier Gluck. La salle était comble. Lorsque la duchesse de M arriva avec sa tante dans la

loge qui appartenait à cettb dernière, au premier rang, au côté de la reine, le spectacle était déjà commencé, et il y a tout lieu de penser que la douairière avait calculé (pril en devait être ainsi pour que sa nièce excitât plus d'attention. Était-ce qu'elle était fière à juste titre des charmes de la jeune duchesse, ou bien faut-il croire qu'il y a dans la nature (le la plupart des femmes un mauvais instinct (jui, lorsqu'elles ont failli, les porte, quel que s. Vu l'attachement qui les lie à une autre femme, à la conduire en quelque sorte par la main jus-

qu'au bord du précipice où elle doit lomber à son tour, comme elles y sont tombées ellesmêmes? C'est une question, Mesdames, que je vous laisse à juger dans votre sagesse, mais sur laquelle la suite de cette histoire répandra peut-être quelque lumière. Quoi qu'il en soit, je dois vous dire que le calcul de la marquise ne fut point trompé, et qu'un chuchotement des plus significatifs de la part de notre sexe, et un murmure assez flatteur de la part de l'autre signalèrent l'apparition de madame la duchesse de M dans la loge de la douairière sa tante. Phiiidor était en scène dans ce moment, et tout le monde remarqua que, suivant l'exemple de MM. les mousquetaires et gendarmes de la garde, Orphée se permit, contrairement à l'esprit de son rôle, de cher -

cher son Eurydice dans la salle, aux loges du premier rang du côté de la reine, tandis qu'elle se trouvait tout près de lui sur le théâtre, au côté du roi. Presque en même temps, un seigneur qui, de ce dernier côté, occupait une vaste loge d'où il ne perdait pas de vue un seul des mouvements de la véritable Eurydice, ou du moins de l'actrice qui remplissait ce rôle, porta avec inquiétude ses regards s-ur les nouvelles venues, et, réprimant à grand'peine un cri de surprise, il s'enfonça avec vivacité dans le fond de sa loge, comme un homme qui craint d'être vu. Dans ce seigneur si timide, vous avez reconnu sans nul doute M. le duc de M

Cet incident n'eut point, pour le moment,

d*aulre suite. Une fois installées dans leur loge, la duchesse et la douairière prêtèrent au spectacle la plus \ive attention; de temps à autre pourtant la douairière interpellait sa nièce à voix basse :

— Eh bien, lui disait-elle, comment trouvez-vous ce chanteur?

— Ma tante, il a une fort jolie voix.

— Est-ce tout?

— Quoi donc encore, matante?

' — Simple que vous êtes, est-ce à moi de vous faire apercevoir qu'il a une charmante figure?

— En effet, il a l'air assez distingué.

— Assez! dites donc beaucoup ; et comme

il vous regarde! je suis sûre, »ia nièce, qu'il est déjà amoureux de vous.

— Mîv lantc, vous voulez rire.

— Non pas, non pas; de mon temps, j'aurais voulu lui faire tourner la tête, à cet acteur, et le voler à cette mijaurée de comtesse de Soubise qui est là-bas, vous assassinant du regard. Quand ce n'eût été que pour faire enrager cette petite sotte, cela m'aurait fait plaisir.

— Oh 1 ma tante.

— C'est que, voyez-vous, ma nièce, sans mentir, il n'y a pas au monde de' conquête plus commode pour une femme de notre rang que celle d'un acteur. C'est sans conséquence,

on met ces pelits messieurs à la porte, quand ils vonsennuienl;de mon temps, une simple vicomtesseen fit enlever un par ses gens, à la sortie duspectacle, et le garda huit jours, ce qui indisposa si fort le public, que le pauvre homme, au sortir de l'hôtel de la vicomtesse, fut mis au fort-l'Évêque.

Mais déjà la duchesse n'écoutait plus sa tante, complètement absorbée qu'elle était en ce moment par une autre conversation qui se tenait à mi-voix dans la loge immédiatement attenante à la sienne :

— Qu'a donc M. le duc de M ce soir?

disait-on; avez-vous vu comme il s'est enfoncé tout à coup dans sa loge, bien (jue la Ray mou soil encore en scène, lui qui ne perd pas de

vue celte petite un seul instant? est-ce qu'il y aurait par hasard de la brouille dans le ménage ?

— Oh! non pas! fut-il répondu, car fai vu ce soir la Raymon descendre, à la porte de rOpéra, du carrosse du duc, et ce dernier paraissait, comme toujours, aux petits soins auprès d'elle.

— Et la duchesse, que dit-elle des infidélités de son mari?

— Je ne sais, mais je gagerais volontiers qu'ils sont à deux dcjeu.

En entendant ces cruelles paroles l'infortunée jeune femme pâlit sous son rouge, et fut près de tomber en défaillance, car son âme candide aimait encore à douter d'une trahison

aussi complète, et en même temps elle se \oyait déjà dépouillée, par avance, du plus haut prix peut-être qui s'attache à la vertu, l'estime publique. Dans une société corrompue, nul n'a droit de demeurer pur. Ce fut pour elle un coup de foudre qui illumina d'une sombre lueur ce monde au milieu duquel elle était condamnée à vivre et qu'elle ne connaissait pas. Un moment elle hésita si, arrachant de ses mains ces fleurs, ces diamants dont elle était chargée, elle n'irait point, sur l'heure môme, chercher au fond d'un cloître l'oubli du passé et un refuge contre l'avenir. Mais comme il est vrai de dire que, dans les phases les plus importantes de notre vie, c'est presque toujours un motif frivole qui détermine notre ré^lution, elle abandonna bien

— KkS —

\ilc ce projet^ [)ensanl que son mari la regardait sans doule du fond de sa loge, el résolue dès-lors, dans son orgueil blessé, à refuser au duc la satisfaction de penser qu'elle gémissait de sa conduite. Aussi, la marquise s'étant peu après penchée vers elle el l'ayant interrogée sur la cause de la rêverie dans laquelle elle paraissait être tombée tout à coup, elle répondit, avec un charmant sourire, que sa tante se trompait, qu'elle s'amusait beaucoup et la remerciait de l'avoir conduite à l'Opéra. Elle ne s'en tint pas là el affecta, pendant toute la soirée, le plus aimable enjouement, échangeant incessamment avec- la douairière mille observations sur le spectacle, sur les acteurs, sur la musique, sur la composition de la salle. Pauvre duchesse! si on lui eût enlevé

son rouge, comme on l'eût Irouvéo pâle et abattue, malgré tous ses efforls! Heureuse époque que celle-là, Mesdames, où, à l'aide d'une légère couche de fani et de quelques mouches, une femme pouvait si bien dissimuler le trouble que maintenant elle est obligée de laisser lire sur sa physionomie. Voità une modequ'on n'aurait dû jamais abandonner.

L'opéra fut suivi d'un ballet. Après le ballet, la jeune duchesse et sa tante sortirent de leur loge et regagnèrent leur carrosse. Au moment où les valets abaissaient le marche-pied, un jeune homme de la tournure la plus élégante'se fit jour à travers les rangs de la foule et, se postant contre la muraille au passage de la duchesse, attacha sur elle un regard

passionné: mais la duchesse ne le vit pas, et n'aurait même sans doute jamais été instruite de cette démarche, si sa tante, la poussant légèrement par le coude, n'avait murmuré à son oreille :

— Que vousdisais-je, ma nièce? le voilà.

— Qui donc? balbutia madame de M un

peu troublée.

Au même instant, soit hasard, soit effet de son trouble même, la duchesse fit un faux pas et chancela; le jeune homme se précipita à ses côtés et osa lui saisir le bras. Madame de M , croyant avoir affaire à l'un des valets de pied de sa tante, s'appuya sans défiance sur celle main tremblante dont l'amoureuse

pression eût dû l'avertir de sa méprise. Touttfois, elle ne s'en aperçut qu'après être montée dans le carrosse; mais aussi, quels ne furent pas son trouble et sa confusion, lorsqu'à la lueur d'une torche, que tenait iin valet de pied, elle eut reconnu dans celui qui avait osé presser son bras le favori du jour, le chanteur Philidor. Il se tenait là devant le carrosse, son chapeau à la main, les yeux baissés, immobile comme une statue, mais comme la statue d'un demi-dieu ; car, en dépouillant ses oripeaux de théâtre, il n'avait rien perdu de sa grâce, et, à le voir, on eût dit Apollon en perruque poudrée à l'oiseau royal et en frac à la française. La duchesse ne put faire autrement que de lui adresser une légère inclination de

tête, puis les chevaux partirent au grand trot.

Rentrée à son hôtel où, comme vous le pensez bien, elle ne devait point trouver son mari, la jeune duchesse eut, selon toute apparence, une nuit fort agitée, en songeant aux événements de la soirée. D'un côté, elle put gémir en toute liberté sur la conduite de M. le duc de M , conduite qui, malheureusement, trouvait à celte époque plus d'un imitateur dans les rangs de la noblesse, et, d'un autre côté, elle put s'abandonner comme correctif à ce sentiment intime de satisfaction qui, quoi que nous en ayons, Mesdames, se glisse si subtilement dans notre âme, toutes les fois qu'il nous arrive de voir triompher nos beaux yeux . Aussi, est-il permis de penser (|ue lorsque le sommeil vint enfin clore ceux de madame de M , deux fiuitôtnes, de

— d73 ~ nature assez diverse, vinrent plus d'une fois troubler ses rêves, et qu'à l'image de l'époux, infidèle succéda par intervalles l'ombre à peine encore perceptible, mais non sans charme, de l'amant.

Cependant, les leçons de sagesse que la jeune femme avait rapportées du couvent étaient encore trop profondément gravées dans son cœur pour que de coupables pensées pussent même y germer. D'ailleurs, bien qu'il y eut dans l'ancien régime, et peut-être aussi dans le nôtre, une sorte de privilège consacré par l'indulgence de l'Église pour les artistes de l'Opéra, et qui établissait entre eux et leurs confrères des autres théâtres une ligne de démarcation des plus tranchées; bien que ce

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