U2 LA MARQUISE
gard louche Irahit celle finesse de mauvais aloi que le séjour des grandes cités donne à la valetaille.
— Monsieur Langlce , dit la femtne de chaiiibre , ce n'est pas lin reiidez-vous au moins que je vous accorde?
— Non, ma belle, non; je me reconnais indigne d'une pareille faveur. Ici, nous sommes plus à l'aise pour causer d'affaires. Aucune oreille indiscrète ne peut nous entendre, et voici d'abord les vingt-cinq louis que je suis chargé de vous remettre pour avoir empêché madame de me renvoyer.
— Le ministre, dit Rosine, u des procédés d'une délicatesse...
Elle i)ril l'argaiU et reiifo:iit d iiiî \'\ ooc'i^ de sa robe.
— Vous avez toute la coufiaiice de la jeuu'j marquise? demanda son interioculeur.
— Hélas! oui, monsieur Langlée. Je ne la mérite guère»
— N'ayez point de scrupule ; ne Iravailloosnous pas dans son intérêt? Voici, mademoiselle, vingt-cinq autres louis pour avoir fait connaître au ministre le nom de celui qui envoie chaque jour ces dénonciations mystérieuses.
— Àh I ma toi, s'écria la soubrette eu riaoî^
tlll LA MARQUISE
j'ignore si vous n'êtes pas le diable en personne ; mais n'importe, je vous vends mon âme, puisque vous la payez si bien.
— Vous avez appris peut-être quelque chose de nouveau ?
— Chut!... parlons bas, fit Rosine; je crains que les murailles elles-mêmes ne nous entendent. Si vous saviez quelle peine j'ai eue à devenir la confidente de madame : il a fallu pleurer avec elle et lui dire pis que pendre de mes anciennes maîtresses. Enfin j'ai réussi à lui faire accepter mes services et à l'accompagner dans cette abominable demeure, où je ne vois personne, où l'ennui me ronge ; mais je touche doubles gages^ sans compter les
DE CODRC£LLES. A5
gratifjcalious de M. de Louvois, et je me console.
— Voilà, mademoiselle, un raisonnement d'une sagesse extrême.
— Je me doutais, ajouta Rosine, qu'on me cachait quelque mystère. On ne repousse pas les offres d'un ministre, d'un homme qui tient en main le pouvoir, si, d'un autre côté, l'on n'a 'pas une affection de cœur.
— Bien dit. Ça, voyons, qu'avez-vous découvert?
— Madame de Gourcelles est amoureuse du duc de Villeroi.
bG LA MARQUISE
— C'est impossible! murmura Langlée pâlissaDt.
— Rien de plus exact, je vous i'uûirme.
— Alors nous sommes perdus.
— Pourquoi? demanda la femme decliambre,
— Les explications seraient trop longues ; diles-moi d'abord ce que vous savez.
•^ — Ce matin, en coiffant \m\ maîtresse, reprit Rosine, je lui trouvais un air joyeux qui n'est pas dans ses habitudes. Elle tenait à la main un billet parlumé, qu'elle approchait de
AB j:OURCii;LLKS. /47
ses lèvres; puis elle me regardait, de teiiips à autre, avec incertitude, comme si elle eût ^J^ésité à me faire une confidence. Enfin elle me dit : — « Rosine, ma bonne Uo^ine, lu ne voudrais jamais me trahir, n'esl-ce pas? » J'ai eu l'indignité de lui répondre que non.
— Mon Dieu , mademoiselle . il faut gagner l'or de mon maître! dit Langlée avec un léger ton d'impatience. Ensuite?
— Alors elle m'a tout appris. Le lendemain de son mariage, elle a donné à vendre un collier de pierres fines, de la valeur de quinze
«■ mille écus. au maître d'hôtel de sa marraine,
etl'on a fait partir sur l'heure un courrier pour
le Palalinat. Ce courrier portait à M. de Ville-
68 LA HARQUISI
roi un billel Irès-court, mais en même temps très-significalif, et contenant ces mois :
« Je n'ai plus d'espoir qu*en vous, venez me sauver I •
SlDONIA.
— D'aujourd'liui seulement vous êtes instruite de ces détails? demanda Langlée, dont l'ignoble et basse physionomie trahissait une inquiétude voisine de l'effroi.
Il avait, comme on le pense, des gratifications bien supérieures à celles de la soubrette, et il treunblait en se voyant à la veille de les perdre.
DK CODJtC£LLES. k^
— Oui, répondit Rosine, d'aujourd'liui seulemeot.
— Et de qui les tenez-vous?
— De ma maîtresse elle-même. Le duc est revenu depuis hier, et déjà la correspondance est organisée, déjà des rendez-vous se donnent. Ce matin, ils se sont vus à la messe à Noire-Dame ; ce soir , au Cours-la-Reine , M. de Villeroi a passé près de la marquise : ils ont trouvé moyen de convenir d'un nouveau rendez-vous, sans que la baronne de Cbamplais, qui était dans le carrossse, ait deviné la moindre chose, et demain nos amoureux se rencontreront sous les quinconces du jardin de l'Arsenal.
SO LA BfARQDISE
— Nous sommes perdus ! répéta l'âme damnée de M. de Louvois, en laissant tomber ses bras avec accablement.
— Là ! là ! pourquoi nous désespérer, dit Posine ; ne suis-je pas dans le secret de madame? Tout ce qu'elle fera, vous le saurez ; tout ce qu'elle me communiquera, je vous le répéterai.
* — Corbleu, ma chère, vous me la donnez belle avec vos histoires ! Pensez-vous que j'aille dire au ministre :t Vous avez un rival et un rival heureux ; ce que vous ambitionnez, un autre l'obtient. Achevez de prodiguer l'or pour apprendre qu'on vous déteste. Nous vous avons parfaitement servi, monseigneur, et vous devez être content ! »
Dl COCRCELLES. 51
Mais si nous empêchons le duc de réus-
sir?
— Sans doute, voilà ce qu'il faudrait
Oh ! quelle idée ! c'est cela même, ajouta tout à coup Langlée, Iressaillaut de joie : madame de Courcelles expédie des courriers dans |e Palatinat, qui nous empêche d'en expédier à notre tour en Flandre?
— A. son mari.
— Juste, ma chère, vous y êtes. L'essentiel, vous devez le sentir, est de mettre obstacle à l'intrigue sans jeter le découragement dans l'âme de M. de Louvois. Moins il aura d'espoir, plus il ménagera ses largesses, et nous ne tenons pas à le contraindre à l'écoûornie.
— Non vraiment, dil Rosine. Ainsi vous allez écrire au marquis de Courcelles que sa femme
Elle n'acheva pas la phrase; le bruit aigu d'un sifflet ivenail tout à coup de se faire entendre du côté des jardins.
Langlée bondit et s'élança vers la fenêtre.
— Chutl nmrmura-t-il, écoutons.
Ils entendirent le même signal se renouveler à trois reprises difTérentes et à des intervalles égaux.
— A merveille! quatre coups de sifflet
DE CODRCELLES. 53
tout est sauvé! s'écria le domestique, revenant à la femme de chambre el lui serraol la main avec transport,
— Expliquez-vous, dit-elle.
— Non, c'est inutile. Retournez chez votre maîtresse ; éloignez ses femmes et fermez toutes les portes de l'appartement, à l'exception de celle de l'escalier dérobé, dont l'issue donne sur le jardin.
— Mais que va-t-il donc se passer? demanda Rosine.
— Ceci ne doit pas vous inquiéter, ma *chère. Vos gratifications de ce jour montent à
^^ LA HAItQOIll
cinquante louis; celles de demain pourront être doublées, si, avant un qart d'heure» la marquise est seule dans sa chambre. — comprenez-vous? C'est M. de Louvois qui vient de faire entendre ce signal. 11 faut que, de gré ou de force, ou consente à le recevoir.
— Mais si madame est prévenue, comme cela arrive toujours ?
— Non, rassurez-vous. Quatre coups de sifflet, cela veut dire que monseigneur a réussi h déjouer les manœuvres du vicomte et à lui faire perdre sa piste. Coupez le cordon de toutes les sonnettes ; que le timbre devienne muet, ({ne tous les gens de la marquise soient assez éloignés pour ne rien entendre, mOme
DE COrRCELLES. 55
si elle appelle au secours. Allez, Rosine, allez vite !
Langlée la poussa dehors.
H sortit en même temps qu'elle, se hâta de gagner sa propre chambre, ouvrit un piacalrd, en tira une échelle de corde et descendit au jardin.
Neuf heures sonnaient à l'horloge de l'Arsenal.
Un crépuscule aux teintes lumineuses, comme celui qui règne toujours au ciel pendant les belles nuits d'été, donna d'abord quelques inquiétudes au misérable, chargé par le ministre de l'exécution de ses desseins honteux.
Toutes les ferêtres de l'appartement de madame de Courcelles ouvraient sur les jardins.
Mais Langlée rampa comme une couleuvre au milieu des sentiers tortueux d'un parterre, gagna une avenue de tilleuls et se trouva bientôt dans le voisinage du mur d'enceinte, qui longeait le quai Saint-Paul.
Ce mur avait quinze pieds de hauteur.
Langlée sortit lui-même un silïlet de sa poche; il en lira des sons presque imperceptibles, nu.is qui furent entendus de la personne (ju'il voulait avertir, car un bruit tout à fait semblable y répondit. Cela signifiait que le
DS COURCELLCS.
él
quai svî Li'oiivaU désert et qu'on n'avait à craindre i'id iscréLion d'aucun regard.
Aiis-i.ôi l'échelle de corde fut jetée [jar dessus la !ni!iaii!e. Une minute inrèa, M, de Lonvtds élail dans le jardin.
~ Soyez le bienvenu, inonseigneur, dit Langlée, saluant son maître.
— E[ifin ! liUU'iMura le ministre avec un soupir de salisfaclion profonde.
— Vous emportez d'assaut la eiladeile , monseigneur.
— Grâce à toi, merci. Nos adversaires sont déro.tés; Morcerf est à Versailles, et si quel-
58 LÀ MÀRQDISE
ques-uns de ses espions ont suivi mes traces, j*ai du moins la certitude qu'ils ne pourront l'avertir. As-tu pris toutes les mesures dont nous sommes convenus?
— Toutes, monseigneur.
— La marquise est seule ?
— Oui, madame de Champlais sans aucun doute est rentrée dans son appartement : vos coups de sifllet ont eu pour elle la même signification que pour moi ; elle s'est hâtée , vous pouvez en être sûr, de souhaiter le bonsoir à sa cousine.
— Fort bien.
DE COLP.r.ELLES. 69
— J'ai rctissi h inlrochiire le loup flans le bercail, monseigneur, dit le gros la([nais avec uu accenl ;ualicieux : il ne lui reste [)iu5 qu'à croquer la brebis.
— Paix^ maraud ! 'rêve à tes sots comineiitaires, et conduis-moi, dit le ministre.
Sans se déconcerter du mauvais succès de sa plaisanterie, Langlée précéda son maître.
L'ombre était devenue plus épaisse. Ils purent facilement s'approcher de la maison.
Cependant Rosine venait d'achever la toilette de nuit de la jeune marquise, et celle-ci ne remarqua point les allées et venues de sa femme de chambre.
60 LA MARQblSE
Assise devant uoe psyché garnie de satin rose et qui reproduisait sa gracieuse image, elle lisait pour la vingtième fois peut-être une lettre de M. de Villeroi, lettre écrite en termes fort respectueux, mais où se trahissaient, sous les formules délicates de la bienséance, l'affection la plus vive et le dévouement le plus tendre.
Recevant à ôianheini le laconique billet de Sidonia, le duc interrogea l'Iiomme qui venait de faire cent cinquante lieues ù franc étricr pour lui apporter ces deux lignes.
Aux nouvelles qu'on lui apprit il poussa des exclamations de rage.
La jeune mariée n'avait pas voulu couder
DK C0CRCBLLE9. 61
ses accusations à un billot, dont on pouvait s'emparer pendant la route : le courrier s'était chargé de les reproduire verbalement.
Villeroi commanda des chevaux de poste sur l'heure.
Sa mission eût exigé dans le Palatinat un plus long séjour, qu'il se fût exposé à toute la disgrâce de Louis XIV, pour venir mettre obstacle par sa présence aux coupables machinations que Morcerf lui avait, le premier, fait entrevoir.
Dès son arrivée, l'oncle de Gourcelles envoya prier le vicomte de se rendre auprès de lui.
62 LA UÀRQDISK
Mais ce dernier venait de partir avec la cour pour Saint-Germain.
Vilieroi fit questionner les gens de Morcerf. Il sut bientôt par eux le départ de Sidonia de l'hôtel de Soissons, la nouvelle demeure dont elle avait fait choix, les tentatives inutiles du ministre et l'habileté merveilleuse avec laquelle on déjouait tous ses plans de séduction.
Le porteur ordinaire des billets de Morcerf se chargea de remettre, le soir même, à la marquise de Courcelles une lettre de M. de Vilieroi.
Dès ce moment la jeune femme se crut sauvée. Celui qui a solennellement promis d'être son protecteur n'est-il pas de retour?
DR COL'l.CELliKS. 6"i
File se liâla do lui répoimlre el de hii e.'ipi imer sa joie.
Craignant la curiosité de la baron ii'j de Champlais, et n'étant pas très-sûre de pouvoir se ménager avec le duc un eniretlen sans témoins, elle l'engagea vivement à reUrder la visite qu'en sa qualité d'oncle il avaii droit de lui faire.
« Nous trouverons moyen, lui écrivait-elle, de nous rencontrer ailleurs qu'aux lieux où l'on nous espionne. »
Villeroi donna son approbation complète à celte mesure de prudence. Au poitit oii ils en étaient l'un el l'autre, ils suivaient involonlai-
64 I A MARQtlSl
renient tout ce qui Us jclnil snr la pente d'une intrigue; ils acceptaient le premier prétexte venu de changer des relations fort simples et tout à fait permises en rendez-vous mystérieux.
« J'irai à la messe à Notre-Dame, » avait encore écrit Sidonia.
Et Villeroi , caché derrière un des piliers de la basilique, s'était embrasé le cœur au feu du regard de sa jolie nièce.
Madame deChamplais, agenouillée près de la marquise, ne vit pas que celle-ci laissait échapper à dessein de son livre d'heures et tomber i côlé de sa chaise un billet, que le
DE COTJRCELLZS. 65
duc se hâta d'aller ramasser après leur départ.
Ce billet contenait ces mots :
» De trois à cinq heures au Cours-Ia- Reine. »
Monté sur un barbe magnifique et suivi d'un laquais à cheval, le duc ne manqua pas de se porter à la rencoutreidu carrosse de madame de Courcelles sous les avenues de la promenade. Vingt fois il passa et repassa devant elle et, chaque fois, ils échangèrent un sourire.
Puis le hasard voulut qu'un papier s'envolât hois de la portière et fût ramassé tout a us-
66 LA UÀRQOISB
sitôt par !e domestique de Villeroi, desceodu de cheval sur un signe de son maître» Le duc déploya ce nouveau billet et lut ces mots :
» Demain, dans la matinée, je me promènerai seule avec ma femme de clicunbre sous les avenues de l'Arsenal. »
11 y avait là de quoi exalter l'imagination de l'homme le moins inflammable.
Sidonia ne se rend pas compte de l'effet que tous ces petits manèges doivent produire. Elle obéit à la secrète impulsion de son cœur, avec élourderie sans doute, mais avec innocence. L'arrivée de M. de Villeroi calme ses cniuLes et chasse tous les sombres nuages
DE ÉODRCEI.LES. 67
nmoncelés sur son avenir parce fatal hymen, qu'on a réussi enfin à conclure. Pour combûtiro les trames perfides qu'elle commence à entrevoir, la jeune femme puise dans le retour du duc un redoublement de courage. Elle se réfugiera, s'il le faut, dans la maison même de Villeroi; elle le proclamera hautement son défenseur.
Quant à l'oncle de Courcelles, il étouffe ses derniers scrupules et s'abandonne tout enlier au charme puissant qui l'entraîne vers Sidonia.
Jeune encore et dans tout le feu ("les passions, il s'irrite de la persistance audacieuse du ministre; il jure, lui aussi, que inadame
68 LÀ UARQCISC
de Courcelles n'appartiendra jamais à Louvois.
Mais, son serment, comme celui de Morcerf, n'a pas le cachet du dévouement, de la justice et de l'honnêteté. Yilleroi cède à son amour. 11 fait taire le cri de sa conscience; il travaille, en un mot, à écarter les autres pour prendre lui-même la place qu'on ambitionne.
Revenu de la promenade au Cours-la-Reine, il se mit à écrire une seconde lettre à Sidonia et, pour la lui faire tenir, il employa le même expédient que la veille.
Dans cette lettre il renouvelait avec chaleur sa promesse de la défendre, lui prodiguait les
DE r.ODR0tL.l.KS. 69
phrases les plus affectueuses et la remerciait du rendez-vous accordé j)our le lendemaio. Puis, enchérissant sur les mesures de discrétion et de prudence adoptées par la marquise, il ajouta qu'il allait se mettre à la recherche d'une petite maison, du côté de l'Arsenal et dans le voisinage de l'hôtel de Lenoncourt, où ils pourraient se rencontrer tout à fait à l'aise.
• Vous aviserez, chère enfant, terminait le duc, au moyen de sortir de l'hôtel et d'y rentrer sans être aperçue. Le soir, avec un déguisement, rien ne devra vous être plus facile, et nous discuterons ensemble le châtiment à infliger aux insolentes prétentions deLouvois.»
Cette lettre était précisément celle que
70 LA MARQDISE.
nous avons vue eiUre les mains de la marquise, au moment où Rosine acbevait de préparer tout pour favoriser le ministre dans sa visite nocturne.
Ainsi la mallieureuse jeune femme ne pouvait échapper à la séduction, d'une part, que pour y succomber, de l'autre, plus sûrement.
Vilieroi n'essayait même plus de lutter. La colère et la passion dominaient son âme loyale, et le sophisme remportait, cette fois, la plus complète victoire sur la conscience et sur la raison.
Malgré ses efTorts pour y mettre obstacle, rindijjue mariage s'est accompli.
D£ CODRCRLLES. 7%
Liée sans rémission à an ùoouk qui lui est odieux, à un époux dont ell ? fuit l'approche commecelled'un reptile, Sidoniapeut-elleà tout jamais condamner sou cœur au silence? n'estelle pas fatalement contrainte àchercher le bonheur en dehors de ces nœuds détestés qui l'enchament?si elle repousse aujourd'hui Louvois, demain elle acceplera d'autres hommages : pourquoi donc\alor3 le duc ne porterail-il pas à ses lèvres ce iVuit savoureux de l'amour, que tôt ou tard on viendra cueillir ? pourquoi laisserait-il à d'autres des délices dont la seule idée le plonge dans ie ravissement ?
Le mariage que Viiieroi venait de contracter était un mariage de pure convenance, où les intérêts de lorlune avaieiit eu beaucoup
72 LA MABQUISE
plus de pari que ra(Teclion,et le duc s'était dispensé d'amener sa femme à Paris, laisssant pressentir qu'il solliciterait du roi le gouvernement du Béarn, afin que la nouvelle duchesse pût rester entourée de sa famille.
Grâce à cet arrangement, il se trouvait aussi libre qu'avant son mariage.
Il ne songeait même pas ci madame de Villeroi. La pensée de Sidonia, seule, absorbait son esprit, et devant ses yeux passait continuellement cette gracieuse image, qu'il embellissait encore de tous les rêves de sou amour, de toutes les illusions de son cœur.
Le duc n'avait pas, comme c'était sou babi-
DE COCRCCLLIS. ' 78
tilde, assisté, ce soir là, au jeu du roi et au pclil coucher.
Dans les souvenirs de ce jour et dans les espérances du lendemain, il trouvait trop d'aliments à ses douces extases pour essayer d'y échapper en cherchant des distractions au dehors.
Après avoir défendu sa porte, il resta seul dans sa chambre, rêvant tout éveillé, ne sentant poinl s'écouler les heures, et convenant avec lui-même que jamais passion plus ardente n'avait traversé sa vie, que jamais entraînement plus irrésistible ne l'avait porté vers une femme.
Vf. 6
7& TA HARQDISK
tout à coup le roulement précipité d'une voilure le fit tressaillir.
Qui pouvait îui rendre visite aussi tard? Dix heures venaient de sonner à l'horloge suspendue en face de son lit.
Comme Villeroi allait appeler ses gens, la porte s'ouvrit, et Sidonia parut, échevelée, frissonnante, le visage couvert de pâleur et les tètementa en désordre.
— Bonté du ciel ! cria le duc .vous ici, madame? Qu*est-il donc arrivé, grand Dieu .'
La jeune femme ne répoudit pas.
DE COnRCEl.LÉS. 75
Elle tomba presque év;monic sur nn fiiiiteuil.
M. de Villeroi s'ngenociilhi devunl elle, réchauffa ses liiaiiis glacées, el inurinura de sa voix la plus tendre :
— Parlez, mon enfant, parlez ! Vous êtes chez votre ami le plus sincère, chez votre défenseur.
— Oh I oui, n'est-ce-pas, dit-elle, vous le punirez, ce lâche ! vous me vengerez de ses infâmes tentatives...
— LouvoisI c'est de Louvois qu'il s'agiî?
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• — De lui-même. Toiil-;i-riieure, nu momenl où j'allais me coucher sans défiance, il n osé pénétrer dans ma chambre...
— Le misérubie ! cria le duc, qui .se redressa d'un bond et porta instinctivement la main sur la garde de son épée.
— . Oh! tuez-le! tuez-le! je ne m'y oppose pas, dit la marquise en fondant en larmes. Il m'a forcé d'entendre l'expression de son indigne amour. Mes cris sont restés sans écho clans cette maibou peuplée de traîtres, — et, pour ne pas être victime de la violence, pour échapper au déshonneur, je me suis élancée, au risque de ma vie, de .la fenêtre d'un premier étage.
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- Miséricorde!.... Vous êtes blessée peutêtre?
— Non, la terrt^ fraîchement remuée d'une plate-bande a amorti ma chute. Croiriez-vous qu'après un pareil scandale, on voulait m'apaiser, me retenir? Le ministre et la baronne défendaient de mettre les chevaux au carrosse. Je me suis précipitée hors de l'hôtel. .4 la faveur de l'obscurité, j'ai pu me soustraire à leur poursuite. Un fiacre passait devant l'Arsenal; je lui ai donné votre nom, votre adresse, et me voici ! Je ne vous quitte plus ! Je ne vous quitte plus !cria-t-elle, jetant ses deux bras au cou de Villeroi et laissant tomber sur l'épaule du duc sa belle tête éplorée.
— Mon Dieu 1... mais que; va-t on dire?
balbutig-î-il, éperdu 4e saisissement et d'amour.
— On (lira qnf j*ai deinantlé refuge au seul honinie en riioiineurdiiqiu I je puisse me confier.
— Sidonia ! Sidonia !... Ma tête s'égare.... Yous parlez de mou honneur?... Hélas ! ai-je donc pu vous connaître tjans vous aimer ! Que deviendra l'honneur devant cette émotion suprême causée par voire présence?
^iaclume de Courcelles se leva lentement.