pâkûr avait disparu de ses joues; sou
sciii bailaii avec force.
IjE COL'RCELLES. 79
Elle tendit au duc sa inaii) palpitante.
— Vous m'aimez, dit-elle sans effroi et l'œil illuminé d'un rayon d'allégrosse : eh bien, voire amour, je ruccepte, puisque, seul, il peut me sauver de cet autre amour dont j'ai peur.
Cependant Morcerf, après une assez longue attente dans l'antichambre de la favorite, commença à soupçonner quelque trahison de la part de Mootespaa.
83 LA UARQCISB
Une suivante, qu'il inleiTogea, confirnaa ses craintes.
Allant aux renseignements, il apprit que son homme élait parti depuis une demi-heure avec Louvois.
Pour Morcerf , ce nom fut un trait de lumière. Il devina tout ce qui avait dû se passer, descendit au plus vite dans la cour du château, fit seller un cheval et se jeta rapidement à la poursuite du Gascon.
Mais l'attelage de Louvois donnait au fugitif Ijeuuooup trop d'avance; il fut impossible au viçoiate de r^tteiodre.
Arrivé à Paris, Morcerf courut et s'informa.
DE ÇOÇîlSfiVJ-ÏS. ^
Pi/entôt il apprit qae le jjjgpe épPUÇ d'Âtbéngïs vepait ^^ toucher çint^u^n^e ipillç éçgs chez |e suHnîeûdfinî fieg finances, et qp'il avîjit pris à l'instant mênae la route du |iî|di par le Pont-Neuf, le J^uxera bourg et la rue d'Eofer,
Morcerf eut un instant d'hésitation.
Le ministre est revenu gvgç Moptespap.
Sans aucun doute Louvois a quelque dessein perfide, pour l'exécution duquel jl croit ^Ire à l'abri de la surveillance qui le gêne. Faut^U se jeter sur les traces du persécuteur de §i^ donia, ou se mettre à la piste du traître qui, au mépris de meqaces sérieuses , a faussé ^^ promesse ?
84 LA MAIIQVISI
— Eh ! morbleu , que cette femme s'arrange ! pensa le vicomte. Dans tous les cas possibles, n*est-elle pas perdue pour François? L'important est la délivrance du captif. Je rattraperai le misérable qui me joue; nous reviendrons ensemble à Versailles, et il tiendra parole, ou je le tue !
Ce disant, il sauta sur un cheval frais qu'il s'était fait amener.
MoDtespan, bercé par le meilleur carrosse du ministre, ayant à ses côtés une lourde valise, gonflée de sacs d'or et d'argent , suivait la rue Dauphine, alors en voie de construction, et regardait avec un plaisir extrême l'escorte qui trottait aux portières.
nX CODRCELLES. 85
— Pardien! se dit-il, M. de Louvois m*a tiré là d'un fâcheux guêpier. Si j'avais obtenu celte grâce, on aurait profité de cela peutêtre pour me bâiller moins d'espèces. Maintenant j'emporte le magot, et voici des gaillards capables de le défendre !
Un embarras de voitures survint.
La rue se trouva barrée par deux énormes tombereaux char[,^és de moellons; des marchands aiîibukints glissèrent leurs charrettes dans les intervalles, la foule des piétons s'amassa; trois grands carrosses arrivant du Luxembourg augmentèrent la cohue , et le passage devint impossible.
11 fallut attendre là près d'une demi-heure.
86 LA MÀRQCIBB
Les mousquetaires descendirent de cheval pour aller se désaltérer dans un bouchon voisin.
Tout-à-coup un cavalier, lancé au triple galop, fendit la multitude, mit précipitamment pied à terre dans le voisinage du carrosse, enfonça d'un coup de poing furieux Pnne des glaces et montra au Gascon la lète de Méduse.
— ' Ah ! cadédis, monsieur le vicomte , j'avais oublié notre petite affaire 1 balbutia Montespan, plus pâle qu'on mort.
— Dis plutôt, malheureux, que tu as livré mou secret à M. de Louvois el qu'il te paie ton
DE COÙRCELLÊS.
parjurée! cria Morcerf. Relojirne , ou je te plante dans la gorge Tépée qui a en fn sottise de l'épargner ce matin.
— Sainte vierge I vous «le faites offense, répondit le Gascon. Ne dégainez pas et laissezoioi parler.
Malgré son effroi, il venait de forger une ruse pour gagner du temps et empêciier le vicomte de se livrer à quelque violence.
— Ce que j'ai oublié, ce n'est pas de faire signer la grâce , ajoula-t-il , mais de vous la remettre, cadédis!
— Hein? fit Morcerf, tu as la signature du roi?
88 LA MARQCISE
— Oui, je l'affirme. A la minute je viens de retrou ver dans ma poche ce damné parchemin.
— Donne vite! cria Morcerf , dont la figure sMIlumina de joie.
Il ne se doutait en aucune façon du piège.
— Ah ! diable! vous concevez, dit Montespan, je ne pouvais remporter en Gascogne, et j'ai tout-à-l'heure prié des soldats qui passaient... Mais, voyez un peu, je ne me trompe pas : ce sont eux qui boivent là-bas, en face, dans ce cabaret... Holà! mousquetaires, holà ! cria le marquis, passant la tête à la portière ; venez dire, s'il vous plaît, deux mots à M, le vicomte.
DR CODRCBLLES. 89
Le geste de Montespan plutôt que ses paroles fut compris des hoiuoies de l'escorte.
Ils accoururent.
— Oa m'attaque; vite, h la rescous-îo! leur dit le Gascon.
A ces mots, il sauta hors du carrosse et tira vaillamment son épée, lorsqu'il eut reconnu qu'il était, lui septième, en face du rude jouteur dont il avait, le matin même, expérimenté le savoir-faire.
— Lâche gredin! cria le vicomte. Allez-vous défendre ce misérable? demanda-t-il aux soldats.
â^O LA SURQD13£
— Oui, répondirent-ils; c'est l'ordre de
M. deLouvois. ^'•■''''
Ils mirent tous ensemble flamberge au vent.
— Par l'enfer! cria Morcerf, il ne sera pas dit que j'aurai reculé devant le nombre. Je vous ferai mordre la poussière pour atteindre ce triple lâche qui s'abrite derrière vous !
En effet, le marquis venait de se retirer prudemment à l'arrière-garde.
— Point d'épées, cria-l-il, point d'épées, vous n'êtes pas de force !
• Déjà le vicomte, aux applaudissements de
B> CODRCELLES. 91
la miilliUide qui regardait le combat, avait, par deux boites fougueuses, désarmé deux de ses adversaires ; mais au moment où il entreprenait le troisième, un coup de feu se fit entendre.
Morcerf porta la main à sa poitrine, poussa UQ cri sourd et tomba sur la chaussée.
— Assassin ! lâche assassin ! cria-t-on dans la foule.
Ces mots s'adressaient à Monlespau. Il avait couru prendre à la selle du chef de l'escorte un pistolet d'arçon, puis il était venu le décharger presque à bout portant sur le vicomte.
Après ce bel acte de courage, il se replongea dans soa carrosse.
Les soldats remontèrent à cheval, caracolèrent de droite et de gauche pour écarter les spectateurs indignés; puis, comme la rue devenait libre, escorte et voiture partirent au galop.
Notre pauvre vicomte fut relevé saignant.
On rétendit sur un brancard ci on l'emporta jusqu'à l'hôtel de Nevers, où les premiers secours lui furent donnés.
Fort heureusement la blessure n'était pas mortelle. Le chirurgien du roi, appelé en
DE CODRCELLES. 9tt
toute hâte, opéra l'extraction de la balle, qui avait traversé tout le côté gauche de la poitrine, sans attnquer ni le poumon ni le cœur, puis était venue se loger sous Tépaule.
Morcerf avait été l'agresseur ; il conjura sa famille de ne donner aucune suite à cette affaire , se trouvant heureux d'en être quitte à si bon compte, et plus décidé que jamais, une fois ses forces rétablies par la convalescence, à conquérir à tout prix la liberté de François.
Un soir l'abbé d'Effiat ^ntra comme un coup de vent dans la chambre du malade.
11 était venu régulièrement savoir des nouvelles de Morcerf, et il parut, ce soir-là, s'in-
9A LA MARQVISI
téresser beaucoup plus encore que de coutume à la guérison de la blessure.
— Pouvez-vous supporter le carrosse? deraanda-t-il au vicomte.
— Oui» mon cher abbé; le médecin vient de me permettre la promenade, répondit Morceri
~ Alors dites à vos gens d'atteler sur l'heure.
— Où donc allons-nous?
— Chez moi, dans ma petite maison de l'Arsenal. Je l'ai louée à des amoureux de votre connaissance.
DR COUnCf TLES. 95
— Ah!... leurs noms! -'-^^^ ^"^^ •^^''^' -^
— Je tiens à vous laisser le plaisir de la surprise. "i^^
— Eh! dit Morcerf, allez au diable, mon cher, avec vos histoires d'amour! IN'ai-je pas à m'occiîper d'une chose plus sérieuse?
— De la liberté de voire ami Du Boulay, n'est-il pas vrai, vicomte î>
— C'est là mon seul but, répondit Morcerf, et toutes mes démarches doivent y tendre. '"
maison.
Alors, dit l'abbé, venez à ma petite r
96 LA MARQUISB 1
— HeiD, que signifie?... i
— Venez à ma petite maison ! répéta d'Etfiat d'un air triomphant. Ce qui va s'y passer doit tôt ou tard servir votre projet j
Il entraîna Morcef.
A une heure de là, il pénétrèrent dans un de ces logements mystérieux que nos pères avaient du côté des faubourgs, retraites mignonnes abritées par de hauts ombrages, et où nos discrètes aïeules allaient cacher leurs amours.
— Je me suis réservé une chambre, dit d'Elfîat, ou plutôt une espèce de mansarde.
veuve de meubles, privée de tentures et qui serait parfaitement indigne de vous recevoir, cher viconue, si, dans un coin d'icelle, je n'avais pratiqué le plus perfide et le moins apparent des judas.
Tout en parlant ainsi, l*abbé soutenait Morcerf, pour l'aider à monter un escalier à limaçon , à l'extrémité duquel il lui ouvrit la pièce qu'il venait de dépeindre.
— Vous m'intriguez furieusement, mon ami, dit le vicomte. A qui donc avez-vous loué cette maison?
— Chut!... La nuit tombe, nos amoureux
.fin,'
vont venir. C'est !enr premier rendez-vous. Venez, approchez un peu de celte fenêtre.
Morcerf s'approch?!.
— Dislingnez-vous à gauche, sous les arbres, un personnage agi se glisse à la faveiir du crépuscule et se dirige du côté de la œa!-^ son?
— Oui.
— Eh bien ! c'est le duc de Villeroi.
— Juste ciel! cria le vicomte. Mais alors je devine le nom de la femme avec laquelle il va se rencontrer ici : n'est-ce point la marquise deConrcclles?
DK COCRCELLES, Ô^
— Paix donc, morbleu, pas si haut! Vous y êtes, mon cher. La dame arrive du côté de !' Arsenal et peut entrer, avant que rien nous avertisse de son approche. Parlons sans éveiller d'écho. Le judas est ici dans le plancher. Comme la voix monte, vous entendrez tout.
— Ah! François, malheureux François!
pensa Morcerf.
— Je n*ai plus qu'à passer mon déguisement, dit l'abbé.
— Votre déguisement ?
— Sans doute. Entre nous, j'ai loué ma maison dans un cas de nécessité pressante. Le
100 LA UARQDISB
métier d'héberger des amoureux n'est point assez honorable pour que je m'en fasse gloire, et je ne suis pas en nom dans l'affaire.
Tout en pailant ainsi, d'Efliat s'affublait d'une livrée marron galonnée d'argent.
— Pardieu! dit-il, le ministre se déguise bien en laquais : pourquoi n'imiterais-je pas le ministre? D'un autre côté, Villeroi ne me connaît pas. Tel que vous me voyez, je passe à ses yeux pour mon propre domestique. — t Monseigneur, lui ai-je dit, j'ai la permission de mon maître , et je réalise quelques petits bénéfices pendant un voyage qu'il fait en Allemagne. » Le duc a vu là une chose toute simple. Rien ne doit retomber sur l'abbé d'Eflîat,
DE CODRCFXLES. * iOl
puisque les profits de la location ne sont pas pour lui. Quand les locataires m'appelleront, je descendrai les servir sans le moindre scrupule. Voilà, cher vicomte! L'honneur est sauf; ma^uriosilé, comme ma bourse, trouve son compte à tout ceci, et quelque chose m'annonce que Taventurc vous sera plus profitable encore qu'à moi.
Morcerf lui serra la main.
— Du brtiit !... Le duc et la marquise sont ensemble, dit l'abbé : maintenant , silence absolu, et prêtons l'oreille»
Ils éçoutèrenl,
Ni.Villeroi» ni Sidonia, assis à côté l'un de
102 1,A MAF.QLISK '
l'autre dans la pièce au-dessous, ne se doutaient du moyen qu'on avait de les entendre.
— Ah! monsieur le duc, vous ne m'aimez plus! commença la jeune femme avec un accent désespéré.
— Vous êtes injuste , m^i chère , répondit Villeroi. Pouvais-je donc lutter contre l'impossible? Des traîtres ont averti votre époux; il est accouru de Flandre et m'a cherché querelle avec toute la brutalité d'expressions ei de manières qui le caractérise.
— Etait-ce une raison pour me conseiller de rentrer à l'hôtel dç J^nppcpurL, moiisei-
DE CODRCELLES. 103
gneur? Je le disais bien , vous ne m'aimez plus.
-~- Mais, pauvre enfant, vous n'avez pas la moindre connaissance idu monde. Quelle autre ressource avions-nous ?
— La fuite, répondit-elle.
— Pour donner gain de cause à votre mari, pour l'autoriser à vous mettre en accusation et à obtenir du Parlement le droit de vous dépouiller de vos biens ? Non , Sidonia , je dois avoir de la raison pour deux. C'est trop de perdre à la fois sa fortune et sa renommée ; je n'accepterai pas un tel sacrifice
— Monsieur le duc! mopsieur le duc! vous
lOA LÀ VÀRQDISB
n'auriez pas tenu ce langage il y a un mois.
— Alors [j'aurais été malhonnête et coupable. Voyons, enfant, sèche tes larmes! Ne vant-il pas mieux laisser notre amour à l'abri du mystère? Un éclat nous perdrait l'un et l'autre. On a cru que tu avais cherché refuge dans une maison religieuse...
— Dites qu'on a feint de le croire.
— Toujours est-il que le marquis est venu me demander pardon de son insolent esclandre, 11 a même insisté pour que je parusse à rhôtei de Lenoncourt.
DE CODRCELLES. 105
— Où V0U3 avez l'honneur de reacoiitrer M. de Louvoi'^, dit amèreiiient Sidouia.
— Le ministre ne vous a-t-il pas adressé des excuses, chère belle, et ne ni'avez-voiis
pas aiiiraié vous-inêaie que rien, ni dans Bes
actes ni dans ses discours, n'offusquait la règle
la plus stricte des bienséances?
— Je l'avoue, répondit la jeune femme, et voilà ce qui me fait craindre un piège, un piège plus terrible que ceux dont je me suis vue entourée jusqu'à ce jour,
— Allons, allons, Sidonia, ne permettons pas au pressentiment de troubler cette heure délicieuse I Vous le voyez, j'ai tenu ma pro-
messe : nous pourrons ainsi nous rencontrer tous les soirs et cacher notre bonlieur aux yeux de tous.
Penché sur le judas, Morcerf releva la tête et dit à voix basse à son compagnon :
— J'en ai entendu suffisamment. Pouvonsnous sortir ?
— Oui, sans doute, en ayant soin d'étouffer le bruit de nos pas.
— Alors , reprit Morcerf , je vous suis, Pabbé. Guidez-moi dans l'ombre.
lU descendirent.
D'Effiat soutint la marche encore cbancelanle du vicomte jusqu'au carrosse qu'ils avaient eu soin de faire stationner à dislance.
— Eli bien? fit-il en regardaxU Morcerf.
— Eh bien, mon cher, vous n'aviez pas tort, cela peut servir. La nuit porte conseil. A demain. Yunez me prendre comme aujourd'hui, je vous comiimniquerai le plan que nous mettrons à exécution.
Le lendemain, d'Eflfiat fut exact au rendez vous.
— - À combien se monte le loyer de votre maison, l'abbé? demanda Morcerf.
108 LA 3JARQUISE
— Environ à dix louis par quinzaine , vicomte. J'ai demandé le plus possible.
— > Et combien avez -vous dit que votre maîlre resterait en Allemagne? .
— Six mois.
— Bon! cent vingt louis, à peu près trois mille livres : cela me coûtera moins cher que cette malheureuse expédition manquée de la Bastille, et j'aurai le cachot de moins. Voici vos trois mille livres.
— Mais, balbutia Tabbé, je ne comprends pas*..
DE CODUCELLKS. 109
— Une simple explication vous 8uffira.
Nous allons surprendre le duc avec sa maîtresse et leur poser des conditions, après lesquelles, j'imagine, ils auront hâte de chercher un autre lieu pour leurs entrevues. Donc, il est juste que je vous dédommage. Prenez cet or.
— Quand je vom dois déjà deux cents louis, vicomte?
— Bah ! nous effaçons la dette ancienne, je vous en donne quittance. D'ailleurs, il faudra vous faire connnître à M. de Villeroi et conséquemment vous exposer à sa rancune... Oh ! je sais qu'entre gens de notre sorte un service ne se paie pas , ajouta Morcerf , se
110 LA MARQDISK
hâtant de fermer lu bouche à d'Effîat. Supposons que ma bourse vous soit ouverte une fois de plus, et laissons ces misères.
— A ce compte-là, j'accepte, dit Tabbé. Il empocha ror.
— Voyons le plan de campagne, ajouta-t-il.
— Ma foi, dit le vicomte, il est d'une simplicité merveilleuse. D'après le court entrelien que nous avons entendu hier, vous devinez clairement tout l'intérêt des coupables à cacher leur liaison.
— Parbleu !
DC CODRCRLLEI. 111
— Donc, il nous suffira de les surprendre et de leur dicter nos volontés.
— En effet, rien .n*est plus simple.
— Villeroi, comme tous ceux dont l'amour est satisfait, réfléchit, hésite, tergiverse et craint le scandale, moins pour la jeune marquise que pour lui-même.
— Sans doute.
— Il est intime avec Louis XIV, il a été son compagnon d'enfance : donc, il pfnt to'U en obtenir.
— Bravo ! dit l'abbé. Nous réussirons mieux qu'avec ce fourbe de Montespan.
12 LA MARQDIM
— Puisque madame de Courcelles, reprit Morcerf, accueille aujourd'hui M. de Louvois, il faudra de son côlé qu'elle jure, en échange de noire promesse ab=olno de discrétion, d'adresser de sa jolie bouche une prière au ministre , pour le décider à ne plus apporter d'obstacle à la délivrance de François Du Boulay.
— De mieux en mieux ! s'écria d'Effiat. Parlons.
Comme la veille, ils entrèrent, à la nuit tombante, dans la pelile maiso'î de l'Arsenal et montèrent à la mansarde, on allendanl l'arrivée» de Villeroi et de madame de Courcelles.
DE COURGELLES. 113
Mais une foule de circonstances imprévues dérangèrent leur projet el le rendirent inexécutable.
D'autres machinations se croisaient avec la leur et allaient achever de perdre l'ancienne pensionaaire de l'abbaye de Saint-Loup, dont la beauté, dans cette cour vicieuse , était le plus grand tort.
Grâce à la jalousie des uns, à la convoitise des autres, à la dépravation de tous, Sidonia devait bientôt descendre Jusqu'au fond de i'abîoie.
Après la fuite de la jeune marquise de l'hôtel de Lenonconrt et le désappointement du ministre, trompé dans ses honteuses espérances, Langlée dit à Rosine :
— Pas un mot à âme qui vive de l'amour
ii6 LA MARQUISE
de M. de Villeroi. Sans aucun doute la fugitive est chez le duc. Laissez-moi faire et, quand l'heure de vous employer sera venue, je vous indiquerai la marche à suivre.
— Bien, dit la fenune de chaiûbre. Vous me payez pour obéir, j'obéirai.
Le gros laquais sortit de l'hôtel, se dirigea du côté du Palais de Justice, entra dans Téchoppe d'un écrivain public et lui dicta une lettre de dénonciation , très-vague , mais nj)propriée au caraclère de l'homme à qui elle était écrite.
Ce pli cacheté, il fit mettre dessus l'adresse suivante :
DS COUnCELLES, 117
« A monsieur ie uiarquis de Gourcelles, colonel des dragons à Tar ^.lée do Flandre. »
Puis il confia simplemeal ce message à la poste royale, agissant dans tout ceci à l'itisa de son maître, et ne jugeant pas'à pr.ipos de puiser dans sa propre bourse l'argent nécessaire aux frais d'an courrier.
La missive arriva d'une façon plus lente, mais aussi sûre, à sa destination,
Courcelles la reçut aux portes d'Anvers et poussa un cri de rage, à la pensée que Sidonia oserait disposer de son cœur en dehors des honorables prétentions du ministre.
118 LÀ MABQUISE
Huit jours après, monsieur le colonel des dragons tombait comme^ la foudre dans le quartier de l'Arsenal.
Il jeta feu et flamme, montra la lettre sans signature qu'il avait reçue, deman 'a où était la marquise et blasphéma comme un damné, lorsqu'il apprit sa fuite de l'hôtel.
Langlée , attirant alors sa complice à l'écart, lui dit :
— Du sang-froid, ma bonne Rosine, et surtout de l'habileté! Voici le moment. Prenez la cassette où l'on a serré les lettres de M. de Villeroi; courez ensuite chez le duc trouver voire maîtresse, et dites que vous avez sauvé
DE CODKCELLES. 119
la correspondance de tout regard indiscret. Ce mensonge adroit vous rendra la confiance de la marquise, si elle vous soupçonne.
— Un de plus, un de moins, nous en avons tant débité jusqu'ici, dit Rosine...
— Allons, allons, interrompit Langlée, trêve de commentaires! Vous annoncerez la visite du mari , afin qu'on ne se laisse pas surprendre : nouveau moyen très - précieux pour convaincre madame de votre innocence. Conseillez-lui de rentrer à l'hôtel et de soutenir qu'elle a trouvé refuge dans un couvent.
La femme de chambre alla prendre la cassette et partit.
120 LÀ UAKQCIM
— Mais qui donc a pu Di'en\oyer cette lettre maudite? criait Courcelles. Où est la marquise? Comment vais-je apprendre le nom du misérable qui me déshonore?
— Chut! fit tout à coup Langlée, jugeant que Rosine avait assez d'avance, et tirant monsieur le colonel des dragons par la manche de son pourpoint : vous allez tout compromettre avec vos clamems. Le ministre ne sait rien.
— Bon! c'est toi qui m'as écrit, alors?
— Moi-même.
— - Le nom cUi séducteur, je le veux sur-lecha;iip.
DE courceli.es. 4^
— Quoi! vous ne le deviuez j^as? Lorsqu'on a des oncles de si bonne aiiiie et de manières si cliarninntes, on dt^vrail (àclu^r, monsieur le colonel, de leur donner des nièces un peu j)lus laides et moins coquettes.
^^ Damnation ! hurla Courcelles.'^''" ^'^ '^^
Sans prendre la peine de changer de costume, il courut chez Villeroi en frac de voyage et en bottes fortes.
Prévenu à temps, celui ci répondit aux injures du marquis par une dignité calme, sonna ses laquais et fit jeter monsieur son neveu dehors.
• Quand on <iime, a dit quelque part Ninon de Lenclos, très-expérimentée dans la nmtière, on ne réfléchit pas; dés que l'on réfléchit, on n'uime plus. »
Le duc envisagea toutes les conséquences de la passion dont il avait subi l'entraînement.
Donner refuge à la marquise dans sa propre demeure était une imprudericediflicile à justifier aux yeux du monde, môme en invoquant les liens de parenté, même en faisant valoir les sérieux et pressants motifs qui portaient la jeune femme à lui demander asile
Villeroi savaitLouisXIV très-indulgent pour
1>£ CODRCELLKS. 123
les affaires de cœur. Plus d'une fois néanmoins le monarque lui avait dit que jamais il ne soutiendrait son ami le plus cher contre la rumeur publique et le scandale.
Or, Gourcelles, dont le duc connaissait l'éducation et l'aimable nature, avait trop beau jeu pour en rester là. Ses soupçons, loin de les taire, il les criera sur les toits ; son déshonneur, s'il en a jamais la preuve, il le fera connaître à toute la cour.
11 faut donc s'arrêter sur ce chemin dangereux.
Le duc est assuré de la discrétion de ses gens. Rosine engage sa maîtresse à retourner
126 LA UARQUISB
à l'hôtel de Lenoncourt et à dire qu'elle sort d'ith monastère : le conseil de cette fille est It-ès-sage, il prouve la fidélité de celle qui le donne.
Jamais Louvois, d'ailleurs, îi*osera renouveler ses tentatives.
Si Ton demande à Sidonia le nom de la maison religieuse où elle a reçu l'hospitalité, elle refusera de le faire connaître, sous le prétexte très-admissible qu'elle veut se réserver le même refuge, au cas où de nouvelles insultes viendraient une seconde fois l'obliger à fuir.
A tons ces raisonnements la jeune femme féJiôVidit par des pleurs.
DE C<Hf)ieiSLLIiS. l'Jg
Villeroi lui jura qu'il irouveraitpoiir la voir un moyen sûr et conforme aux lois de la prudence. L'invitant ensuite à mettre un masque, il la fit sortir secrètement et la conduisit jusqu'à une voiture de louage, où Rosine s'in? stalla aux côtés de sa maîtresse.
Une demi-heure après, madame de Courcelles étai^- accueillie à l'iiôlel de Lenoncourt avides prévenances et des caresses, auxquelles elle était loin de s'attendre.
Si nous n'écrivions pas une histoire trop connue pour que personne ose mettre en doute notre véracité de conteur, nous pourrions reculer devant cet amas d'incidents bizarres et de péripéties invraisemblables.
12f LÀ MARQUISE.
M. le colonel des dragons fut le premier à courir à la rencontre de sa femme.
Il lui baisa les mains de la façon la plus galante; s'accusa d'avoir eu d'injustes soupçons et dit que la journée ne se passerait pas sans qu'il eût fait à M. de Yilleroi l'amende honorable la plus complète.
Sidonia tombait des nues.
A la porte de sa chambre, elle trouva la baronne de Champlais, son estimable cousine. Celle-ci la combla d'amitiés, pleura de joie, se montra ravie de son retour, lui demanda pardon de ce qui était arrivé par un défaut de surveillance, prononça le nom de M. de Lou-
D£ CODRCELLES. 137
vois, l'accusa sévèreineiitd'nborcl, puis hasarda quelquco mois dc's regceis du ministre et de sou repentir pour uue faute qu'un excès d'amour seul pouvait rendre excusable.
Bref, elle finit par ouvrir une porte, et M. de Louvois lui-même, tombant aux genoux de la marquise, lui demanda grâce en termes si respectueux et si humbles, que Sidonia ne trouva pas un mot de reproche et fut presque émue d'une scène dictée par la rouerie la plus habile et la perfidie la mieux combinée.
Le personnage entre les mains duquel le minisire plaçait la direction de ses amours avait eu soin de se retrouver face à face avec Courcelles, au moment où C(;lui-ci sortait,
128 LA MARQDIM
chassé par son oncle, et se préparait à aller demander vengeance au noble protecteur qui s'occupait de son avenir militaire.
— Gardez-vous de commettre une pareille sottise, gardez vous en bien ! dit Langlée. J'ai de nouveaux renseignements. Votre femme aime le duc sans doute, mais elle ne lui a point cédé; je viens d'apprendre de bonne source qu'elle a passé dans un cloître tout le temps de son absence. Promettez-moi de Taccueillir sans colère, et je la décide à rentrer ce soir.
Monsieur le colonel des dragon^ P''puiit ce qu'on lui demandait.
Langlée le quitta et courut chez Louvois.
DK COORCBLLIS. IM
Seulement alors il fit au ministre une révélation entière, calma sa rage jalouse, lui conseilla d'attendre des preuves certaines de l'intrigue et de faire tourner le tout à son profit. Monseigneur accepta le plan de conduite que lui traçait son âiiie damnée. Ils prirent ensemble le chemin de l'hôtel de Lenoncourt.
Madame de Courcelles se trouva d'abord très-heureuse du mystère qui paraissait couvrir sa faute.
On la flattait, on lui prodiguait l'adulation et les hommages. Des fêtes s'organisèrent, et l'on fit comprendre à la jeune femme que sa fortune lui permettait de mener grand train. Elle eut les plus beaux équipages, les plus ri-
130 LA HARQUISK
elles toilettes. Le ministre se chargea de peupler ses saloijs, et M. de Viileroi y parut, un soir, amené par son neveu repentant.
Sidonia commençnit h se façonner à ce monde d'intrigues. Elle apprenait à lire sous les masques. Victime jusqu'ici d'une foule de trahisons, elle devinait les mensonges du regard et du sourire. L'accueil ftùt au duc par leurs ennemis communs 1 ui donna des craintes, en raison même de l'excès de bienveillance qui caractérisait cet accueil.
Elle crut voir les lèvres du ministre blanchir et sentit percer l'aigreur sous les paroles afléctueuses qu'il adressait à Viileroi.
DS COCACELLKS, 131
Quand Rosine vint apprendre à sa maîtresse que le duc avait trouvé moyen d'organiser dans le voisinage des rendez-vous mystérieux, Sidoniaeut un frisson d'épouvante. La femme de chambre réussit difficilement à la décider à une premièi e démarctie , et l'on a pu voir que, dans le tête-à-tête de la petite maison, madame de Gourcelles avait gardé toutes ses craintes, tout son effroi.
Ces pressentiments de Sidonia étaient fondés.
Louvois en personne l'avait suivie, la veille, jusqu'à la porte de l'abbé d'Effiat.
Devant la coniplèie certitude du bonheur
132 LA HARQDISI
de son rival, le ministre sentit renaître toute sa rage.
Mais Langlée raccompagnait.
Celte espèce de démon, calme dans son ignominie, froid et patient dans ses manœuvres, arrêta les fougueux transports de son maître et lui déroula des combinaisons si merveilleuses, viw^ rqse si qdroit^» <IH^ |.ouvois y dqn^a sur l'heure un assentiment sans réserve. Il coiiIt prit que la violence et la colère neferaientque l'ûloignerde sonbvilet retarderaient son triomphe.
Tout fut arrêté entre epx.
DE eoencBLLBi. 133
On écrivit, le lendemain de très-bonne heure^ vingt lettres anonymes, qui furent expédiées à madame de Carignan, à Olympe Mancini et aux anciennes maîtresses de Villeroi, dont le nombre était fort raisonnable.
Il y en avait une surtout, avec laquelle jusqu'ici des considérations très -graves empêchaient le duc de rompre entièrement sous peine de s'exposer à des tracasseries et à des vengeances de cour : c'était la princesse de Monaco, amie intime de madame Henriette, duchesse d'Orléans et belle^sœur de Louis X.1V*
Toutes ces leltres dénonçaient l'intrigue de Villeroi avec Sidonia, indiquaient l'heure du rendez-vous et invitaient ces dames à se trouver aoi alentours de la petite maison de l'Ar^
43ft LA MARQUISE
spiial, OÙ l'on promenait de les introduire et
de leur donner curieux spectacle.
If*
Pendant que Langlée fournissait ainsi de Toccupalion à son écrivain rlu palais de justice, M. de ! ouvoi:- se ch;u'geait d'un autre soin
11 faisait adroitement circonvenir Colbert.
Le surintendant des finances, comme on peut le croire, songeait toujours à cette magnifique dot, si malheureusement enlevée à Maulevrier son frère et à Ménars son beaufrère. Il :ivnit juré, si jamais il parvenait à découvrir les auteurs de cet échec, aussi humiliant iio';r l'iiin :nr.propre des siens que coq-
DK CODRCELLES. 135
traire à leur fortune, de se venger sans miséricorde et sur l'heure.
Rosine, ayant ouvert la cassette de Sidonia, chose très-facile au rnoy* n d'une seconde clef fabriquée à cet usage, prit dans cette cassette la plus compromettante 'les lettres de Villeroi.
L'autographe, des mains de la femme de chambre, passa dans celles de Langîée.
Celui-ci le remit à Louvois.
Puis le ministre, ayant soin de se tenir derrière le rideau, fit présenter en dernier ressort la lettre à Colbert, comme preuve évidente
IM LA MAK^VISl
que le duc seul, dons l'iDtérêt d'une passiou coupable, s'était arrangé pour rompre au profit de son neveu Couixelles l'alliance appuyée par Louis XIV.
Le surintendant croit tenir enfin son ennemi.
Aussitôt il signe un ordre d'arrestation et charge un officier aux gardes d'attendre le duc, avec dix hommes, sur la roule que celuici doit suivre pour aller à son rendez-vous.
Villeroi, le soleil couché, s'avançait sans défiancfe et tournait l'At^serial, i^uôndtout-à-'ôfeup des soldats se précipitent sur lui, le terrassent le bâillonnent et le mènent à la Bastille^ qui
Dl COURCKLLBI. 187
se trouvait à deux pas du lieu de cette rapide exéculion.
Seulement, avant d'écrouer le prisonnier, les soldats le fouillèrent.
Ils prirent une clef dans sa pochc:, et l'un d'eux porta ccltr> clef à deux hoinnic3 caciiés sons Ta venue de tilleuls de l'Arsenal et qui, depuis une heure, avaient l'œil sur tout ce qui se passait aux environs du logis de d'Effiat.
Cependant madame de Gourcelles, suivie de cette perfide Rosine, dont l'adresse pour dissimuler une trahison ne pouvait être comparée qu'à l'habileté de son complice à la fi)rger, quittait secrètement l'hôtel de Lenoncourtet
ir. iO
s'avançait à pas craintifs au milieu de l'obscu^ rite croissante.
Ça et là, sur son passage, dans l'enfoncement des murs, sous les arbres, au coin des maisons, la jeune marquise crut apercevoir des ombres , entendre des chuchotements ; mais, sur les affirmations de la soubrette, elle finit par se convaincre que l'oreille lui tintait, que la peur lui créait des fantômes.
Elles entrèrent dans la petite maison.
Déjà celui des deux hommes, à qui les soldats avalent remis la clef volée au duc, venait d*y {yénélttr avant elles, laissant dans là rue
son compagnon, qui n'était an Ire que Lani;iée.
Le gros laquais, après avoir refermé la porte, s'était efl'acé dans un coin obscur pour laisser passer llosine et sa maîtresse, puis il avait aboi'dé les ombres éciielomiées dé distance en distance, et auxquelles il se proposait de servir de guide et d'introducteur.
Nous savons, d'autre part, que Morcerf et d'Effiat s'étaient rendus dans la mansarde, à la chute du jour, avec l'intention d'exécuter un projet, désormais impossible.
Rosine, ayant précédé la marquise sous le
l/lO LA MARQUISE
veslihule, ouvrit une porte el la laissa pénétrer seule dans nue pièce sans lumière.
11 avait été convenu entre les amants qu'on n'allumerait point do flambeaiix, afin de ne pas donner de soupçons à l'hôtel de Lenoncourt, dont le voisinage était à craindre.
A peine Sidoniii fut-elle dans la chambre, qu'une main s'empara vivement de la sienne.
— C'est vous, monsieur le duc? miiraiura la jeune femme. Ah! bonté divine, ai-je eu peur? Partout sur mon passago il m*a semblé voir des figures ([ui m'espionnaient.
- Vous avez parfaiieuient vu, lui répondit-
DE COURCELLKS. 141
on, sans lâcher la maid qu'où avait saisie. Des traîtres vous dressent une eaibûclie et tois vos ennemis se croient à la veille du trioaiphe ; mais rassurez-vous, madame, je vous sauverai.
— Miséricorde!... qui ètes-vous? Laissezmoi 1 cria-t-eiie, frappée d'épouvante.
— Je viens ici pour vous défendre, madame , et vous allez en avoir la preuve. Écoutez! — des pas retentissent daus le vestibule, on entre.
Comme il achevait ces mots, la porte s'ouvrit avec fracas.
^6t LA HÀRQCISI
Des torches éclairèrent subitement le visage delà marquise; puis un tourbillon de velours, de satin, de plumes et de dentelles fit invasion dans la chambre. C'étaient tontes les dames averties, le matin, par lettres anonymes. Laijglée venait de les introduire. Chacune avait auprès d'elle un cavalier railleur.
A la vue de Sidonia frémissante et soutenue par un homme en manteau, dont je visage était caché sous un feutre à larges bords, de bruyants éclats do rire éveillèrent tous les (Chos de la petite maison.
— Recevez nos félicitations bien sincères, monsieur le duc ! dit Olympe avec une ironique révérence.
Dl CODRCCLLES. iht
Madame de Carignau , saluant à sod tour, ajouta :
— Noua voyous ce que nous voulions voir, le beau Villeroi aux côtés de la charmante filleule de Louis XIV.
— Quel aimable couple! s*écria la princesse de Monaco, suffoquée de jalousie et de colère. Oh! soyez tranquille, marquise! ne tremblez pas pour vos amours : monsieur le duc est un modèle accompli de constance.
~ Vous êtes la cinquantième environ qui régnez sur sou cœur, dit une petite duchesse en jouant do l'éventail.
ilib LA MARQUISE
— Sans VOUS compter, mesdames! s'écria l'un des cavaliers.
Tous les autres battirent des mains à cette saillie.
— Assez I fit Olympe. Laissons M. de Villeroi et la marquise en tête à tête. Demain toute la
, cour aprendra leur bonheur.
— Oui! oui!
— Nous n'avons aucune raison de garder le secret.
— ^ Ces charmantes amours seront publiées
DI COORCKLLKS. H5
avec réflexions tt corameiUaires. Bonsoir, marquise, et bonne chance !
En ce moment, Louvois, que nos lecteurs ont deviné depuis longtemps, déposa sur un fauteuil Sidonia, presque morte de frayeur, jeta son feutre, son manteau, et cria d'une voix éclatante :
— On n'apprendra rien, on ne saura rien, carj : suis là pour vous ordonner la disciétion, pour vous commander lesilenct !
Tout le monde recula de stupeur.
— Je vous mets au défi, poursuivit-il, tous tant que vous êtes, (ie braver cet ordre et de
146 VA MAii^fisa
proférer un mot, un seul, au sujet de ce que vous venez de voir dans cette maison.
— Le ministre, c'est le minisire! murmurèrent avec effroi tous les témoins de l'aventure.
— Quelle déconvenue !
— Sauvons-nous!
— Pardon, monseigneur, dit Olympe : nous avons été trompés par de faux renseignements, et nous vous prions en grâce...
— Silence ! interrompit Louvois. Aucune de
DE COCRCELLES. 147
VOUS n'est excusable. Ces messieurs méritent plus de blâme encore, pour vous avoir aidées dans ce guet-apens tendu à une femme. Qui êies-vous donc, pour oser jeter in pierre et ffcipper sans merci?
— Daignez tenir compte de nos regrets, monseigneur.
— Sortez, sortez tous! Je vous ai laissé parler suffisamment pour vous reconnaître, et malheur à ceux qui violeront ma défense?
Louvois arracha une torche à l'un des cavaliers de ces dames, ouvrit à deux battants ia porte principale, se plaça sur le seuil et acheva de jouer merveilleusement son rôle, en éclai-
ruiil le \isiige de ceux qui sortaient et i.'D les coniiaiguaiil à le legarder en face.
Rosine, cissisedansuncoinderantichambre, feignait ia cunôternatiou.
Tom ce monde une fois disparu, Louvois referma la porte et dit à la marquise :
— Je vous ai sauvée, madame! Les indiscrets se tairont. Vous le voyez, j'ai plus soin de votre réputation que vous-même, et, si j'ai eu des torts, je les répare.
Mais i^idonia n'entendit point ce discours. Elle avait entièreinenl penlu connaissance.
DR COURCI'.LLKS. l/l9
A moi, quel([ii'un ! cria le tninisire, la voyant iaiiiiohile el blanche comme un linceul.
Rosine avait cru convenable d'aller prévenir du succès de la ruse Lauglée, caché au fond d'un corridor voisin; par conséqueaL elle ne put entendr^e l'appel de Loavois. Mais d'i^ffiat, qui écoutait avec Morcerf, se hàla de revêtir sa livrée, descendit et entra dans la chaaibre avec la mine révérencieuse d'uii laquais de bonne maison.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monseigneur? demanda-t-il, en sai-anl jus[u'à terre.
— Du secours, il faut du secours, à madame, diL le ministre.
Puis, se ravisant presque aussitôt et retenant d'Effiat qui courait à la marquise :
— Non, reprit-il, tout à l'heure. Une plume et de l'encre d'abord?
L'abbé ouvrit le tiroir d'un secrétaire, plaça sur une table voisine tout ce qu'il fallait pour écrire et reçut la torche que le ministre lui tendait, avec invitation de l'éclairer.
De la place où il était, d'Effiat put lire aisément les lignes suivantes, que Louvois traça sur une première feuille.
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• Ordre au gouverneur do la Bnslile de rendre libre immédiatement celui de ses prisonniers, dont le porteur de cet écrit lui donnera le nom.
Louvois. »
tJn éclair rapide passa sur le visage de l'abbé. 11 dévorait le bienheureux papier du regard.
Cependant Louvois écdvait sur une seconde feuille :
Madame lu marquise, « Vous êtes victime d'une vengeance de