IV
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plus huil jours de dale. Mudame HenricUc la fit lire à Sidonia.
Celle-ci devint pâle et posa les deux mains sur son cœur. Mais tout aussitôt un éclair d'orgueil jaillit de ses yeux. Elle dit à la bellesœur du roi :
-— Voilà, certes, une trahison trop honteuse pour que je la pardonne l
— On n'a pas vu le duc depuis la si'inaine dernière; sans doute il est allé faire un voyage , dit madame Henrielle. Il sent le besoin de désorienter la médisance. Vous me jurez de rompre à sou retour?
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— De rompre sans pitié, oui madame, je le jure, répondit Sidonia.
Le soir même, M. de touvois eut l'honneur de ramener à Paris dans sou carrosse madame la marquise de Courcelles.
Depuis que Louis XIV, furieux de voir murer la porte secrète qui lui permettait de s'iutroduire chez les filles d'honneur, avait exilé madame de Navailles et jeté l'amant de Sidonia dans un cachot de la Bastille, trois grands
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mois se sont écoulés, trois mois de souffrances horribles et de tortures sans nom pour le malheureux jeune homme, auquel on faisuitexpier si cruellement une simple contrariété survenue dans de royales amours.
Du Boulay n*élait plus que Tombre de luimême.
Les appréhensions mortelles où il se trouvait au sujet de Sidonia, la privation d'air, les miîïsm s félidés aspirés dans le souterrain ténébreux où on l'avait plongé , tout cela joint au désespoir qui lui bouleversa le cœur, lorsque son féroce gardien vint lui apprendre la tentative avortée de Morcerf et l'ordre donné par Barnaville d'emprisonner le vicomte, tout
DE CODRCELLES. 175
cela, disons-nous, suffisait pour accabler l'homme le plus robuste et le moins accessible aux impressions de la douleur.
François tomba dangereusement malade.
On le transporta dans une chambre, où du moins il put revoir le jour; mais cette pitié tardive ne l'empêcha pas de rester six semaines entre la vie et la mort.
La lettre que lui écrivit Morcerf, et que maître Barbeau, fidèle à sa parole, réussit à faire tenir au prisonnier, put seule hâter la convalescence de François.
— Excellent ami! cœur d*or ! se dit le mu-
17% LA MARQDISK
lade, arrosant de ses larmes les lignes tracées delà main du vicomte, il est libre enfin !.». Dieu soit loué! Cette bonne nouvelle me rend des forces et m'enlève de la poitrine un poids énorme. Oui, tu ;is raison frère, courage! Il faut supporter l'épreuve; ce serait offenser Dieu que de douter de sa providence. Je vais ordonner à Pâme de soutenir ce faible corps, et l'âme triomphera,
. Ses lèvres émues pressaient récriture bénie qui venait hii rendre à la fois l'espoir et la santé.
- Mciis ell(',8i{]oiiiu? luprit le jeune homme IVibSO! uaiil, Sidonia connaît mon malheur: pourquoi M(> reçois-jo point aussi de ses let-
DE COURCKLLES. If7
très? Elle nMgnore pas ce que je dois souffrir. C'est pour avoir voulu la sauver qu'où me châtie. L'anjitié seule, hélas! peut-elle donc aider l'espérance à franchir les murs d'une prison, et l'amour n'a t-il pas ce pouvoir?
Au moyen de l'or que le digne Barbeau lui envoyait, Fraîiçois essaya d'éblouir un de ses gardiens, le suppliant de Taider à organiser pur quelques relations extérieures une correspondance avec mademoiselle de Lenoncoiirt; mais il ne fut pas plus heureux que Morcerf et trouva cet homme incorruptible.
L'hôtelier de la porte Saint-Antoine était obligé de recourir à des ruses inouiës pour déjouer la surveillance.
- Après mille essais infruclueux, lu missive du vicomte ne puL être remise à Du Buulay que par le médecin même de la Bastille.
r,elui-ci la donna au malade, en lui tâlanl le pouls.
Quant à l'or, il arrivait par une voie plus simple. Dès qu'il fut permis à François de prendre que^iue nourriiure, on en glissa, de temps à aiilre , quatre ou ciui] pièces dans chacun des pains apportés au prisonnier.
Reconnaissant l'impossibilité de communiquer directciiuiU avec Sitlonia, le jeune homme espéra que du moins il recevrait des nouvelles
DE COURCEI.LES. 179
de sa miiîlresse par l'inlonnédiaire de '«ïorcerf.
Hélas! il dut bieutôl reuoucer à cet espoir!
Le médecin discontinuait ses visites, et le geôlier soupçonneux avait fini par rompre le pain chaque jour. 11 saisissait impitoyablement tout ce qui arrivait par cette voie.
Du Boulay succomba de nouveau à l'inquiéliide et au ch-igrin.
Lorsque le vicomte, montrant l'écrit signé de Louvois, se fil ouvrir les portes de la sombre forteresse, il trouva son infortuné camarade pâle, aluillu, •!;éconnai>sable, ne pouvant
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plus se soutenir, et dans un élal de marasme à exciter la compassion du plus cruel ennemi.
Morcerf eut envie de massacrer les boui*reaux , qui par leurs tortures multipliées réduisaient des hommes à cet anéantissement absolu de la nature physique et des facultés morales.
Ce fut à peine si le mot liberté, jeté par le vicomte aux échos de ces voûtes maudites, put amener un sourire sur les lèvres flétries de Du Boulay.
— Et Sidonia, qu'est-elle devenue? parle-
DiB COUnC£LLCS. tSl
moi de Sidonia, marmura-t-il d'une voix éteinte,
— Oui... cerlaiueiiient, nous eu parlerons, répondit Morcef, donnant autant que possible de la fermeté à sa voix et de l'assurance à son regard. Mais tu n'as pas l'intention, j'imagine, d'aller te présenter devant elle avec celte figure de spectre? Écoute, ami : je te demande quinze jours, — quinze jours d'obéissance et de repos absolu pour rétablir tes forces; puis nous irons ensemble trouver Sidonia, je L'en fais le serment devant Dieu.
François se laissa conduire comme un enfant. Tous les ressorts de son âme étaient brisés.
Le rarrosse de Morcerf attendait aux portes de lu Bastille.
Quand le malade y .^ut installé, le cocher, (jui avait des oi'dies, monta le faubourg Saint- Anloinc au galop, sortit de la ville, courut droit devant lui, Iraversa Saint-Mandé, puis Vincennes, s'engagea sous les grands arbres de la forêt royale et fil descendre nos deux amis, en moins d'une heure, au péristyle du chate.iu do Foiiiciiay sous- Bois, propriété charmaïUe appartenant au père du vicomte, el où Du Boulay fut environné de tous les soins que réclamait son état de souffrance.
Morcerf écluippait adroitement aux ques-
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lions du malade et le trompait au besoin, quand elles devenaient trop pressantes.
11 ne le quittait pas d'une minute, couchait dans la même chambre et défend.ut à louL le monde, aux médecins, aux domestiques, de donner à François la moindre nouvelle de Paris.
Ceci n'empêchait pas le vicomte de se tenir lui-même au courant de ce qui s'y passait, en continuant de faire agir l'espèce de police secrète qu'il avait organisée.
Tous les deux jours, l'abbé d'Effiat, chargé d*êlre son intermédiaire auprès des hommes à
184 LA MARQDISE
SU solde, venait à Foulenay-sous-Bois lui rendre des comptes.
Leurs entretiens avaient lieu pendant les heures où Du Boulay primait du repos.
l^a gaîté de son hôte, cette inaltérable affection dont il lui donnait chaque jour des marques plus touchantes, l'air pur de la campagne, le bien-être et le sans-gêne de la vie de château, tout contribua puissamment à rendre à François la santé du corps. Bientôt les distractions de la promenade et de la chasse lui furent permises. L'âme seule restait souffrante ; mais le vicomte avait juré que la guérison serait complète.
DE CODRCELLES. 185
Pour tirer boii uiiii de l'espèce de lorpeiir morale où il éUnl plongé, Morcerf gardait un remède aussi prompt que sûr : il savait que les ressortvS émoussés de l'esprit ne se retrempent qu'au Diilieu do secousses énergiques.
— Tu n*as pas oublié sans doute, lui dit-il un jour, que tu as quelqu'un à tuer?
François tressaillit et pressa vivement la main du vicomte.
— Courcelles!... oui, tu as raison, murmura- l-il.
— l/opprobre d'un souûlel&e lave avec du
sang : nous lâcherons, ami, que ce ne soit pas le tien qui l'efface.
— Oh ! le misérable persiste donc dans son indigne espoir, il veut toujours épouser Sidooia?
— Tu l'interrogeras là-dessus toi-même et tu lui arracheras la réponse à la pointe de répée.
— Partons, courons trouver cet homme....
— Un instant, cher ami, patience ! 11 est probable que tu n'as pas exercé sous les verrous tes médiocres taleuts en escrime, et je
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De t'ai pas rendu la vie pour qu'on aille te la reprendre. Allons, corbleu! voici des armes mouchetées! Ton bras est redevenu solide. Je vais t'apprendre une botte victorieuse, au moyen de laquelle tu pourras étencre sur le carreau tous les brelteurs les plus loués des quatre parlies du monde.
Il prit uii fleuret et tendit l'autre à François.
Celui-ci se mil en garde.
— Attention ! cria le vicomte, faisant coup sur coup plusieurs passes sur son adversaire et l'obligeant à rompre. Bon! tu cherches a pa-
i9ê LA MARQUISB
rer, ce me semble?... inutile, mon cher, inutile! Défends-toi le mieux possible, tu n'échapperas pas un seul coup... Touché quatre fois de suite, que penses-tu de cela?
— C'est prodigieux, la foudre est moins rapide.
— Je te le disais bien. Maintenant cherche à retenir la manière dont je procède : tu dégage en tierce: tu te découvres, en attirant
par cette feinte i'épée de ton ennemi
Bravo!... j'aime un élève qui profite ainsi de mes leçons. Ferme à la parade, pousse de quarte, et tu frappes droit en pleine poitrine.
— ' Recommençons! cria Du Boulay.
— Non, cher ami, non; ménage ton ardeur. A demain la seconde leçon.
François exécuta bientôt ce coup d*escrime aussi habilement que son maître.
— A propos, lui dit Morcerf avec un air de complète indifférence, tu as souvent prononcé jusqu'ici le nom de l'iliustre liérilière des Lenoucourt. spus que j'aie jugé convenable d'entailler à cet égard un entretien soutenu. Voyons, c'est à mon tour de te questionner; je compte sur des réponses nettes et catégoriques : cette femme, l'aiines-tu ioujours?
— Toujours, répondit François, t/
— • Et si elle Va trahi.
— C'es^ impossible. Ne sait-elle pas qu*à son amour est attachée mon existence?
— Trêve de divagations, je te prie, dit Morcerf. Je ne t'apprends rien, je ne te fais aucune révélation; nous -parcourons simplement le champ des hypothèses. Réponds : si elle t'a trahi, que feras-tu?
— Je la tuerai.
— Fort bien. Et si elle est en position d'échapper à tes attaques?
— Alors, je me tuerai moi-même.
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— J'attendais cela. Pourtant si je te démontre que Sidonin est indigne non-seulement de ton amour, muis encore de tu haine?
— Oh! tais-loi, tais-toi! s'écria Du Boulay pâlissant.
— Si je te prouve qu'elle est digne tout au plus de ton mépris ?
— De mon mépris!
— Voyons, parle, te tueras-tu pour une femme qui ne mérite pas l'est" me d'un cœur honnête?
Il y ont un moment d'effroyable silence,
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pendant lequel tous les éclairs de la rage et toutes les sombres agitations du désespoir passèrent dans l'âme bouleversée de François.
— Mais parle donc! cria Morcerf, en lui secouant le bras. Je veux savoir enfin à quel homme j'ai donné le nom de frère ; je veux apprendre de ta propre bouche si mon amitié n'est qu'une sottise, si mon dévouement n'est qu'une duperie!
- Le jour où lu me prouveras, sans doute possible, (ivec une pleine évidence, que je dois mépriser Sidonia, je le jure de vivre, dit Du Boulay, mais de vivre pour la vengeance.
»l COVftClLLM. IM
— Alors, viens, ami, viens! Cette vengeance, je me charge de la diriger, moi, de la rendre terrible, implacable. Tes infortunes n'ont-elles pas été les miennes? Je ch4tierai sans miséricorde ceux qui nous auront fait soufifrir.
Il l'entraîna.
Un attelage aux jambes nerveuses piaffait à la grille du château, le vicomte et François montèrent en voiture.
— ^'entre à terre! cria Morcerf : hôtel de Lenoncourt, près de TArsenal.
On partit avec la rapidité d'un vol d'oiseau.
19& Li MARQUISI
M. le colonel des dragons n'avait pas encore jugé convenéible de rejoindre son régiment dans les plaines dé Flandre. Comme son illustre protecteur semblait fermer, les yeux sur ce long^ congé pris sans autorisation, le complaisant époux de Sidonia, par un délicat échange de procédés, lui rendait la pareille et fermait les yeux à son tour.
Il se montrait rarement au salon, n'entrait jamais chez sa femme et passait en débauche les jours et la plus grande partie des nuits.
» Du Boulay, suivi de Morcerf, pénétra brusquement à dix heures du malin dans la chambre, où monsieur le colonel, ronflant sur l'édredon, cuvait encore douze à quinze bou-
DE CODRCELLES. 195
teilles de vin d'Espagne, qu'il avait absorbées, le soir précédent, pour ne rien perdre de ses nobles habitudes.
— Debout! crièrent nos deux amis eu secouant rivrogne.
Il dormait tout habillé.
— Hein? balbutia Courcelles, ouvrant l'œil avec peine : vous me demandez si je veux boire?... toujours!... Remplissez mon verre.
— Allons, réveillons-nous et ne lanternons pas; le temps est précieux, dit Morcerf.
— Oh! oh! c'est toi, vicomte?
t90 LA MARQUISI
— Moi-même... avec une ancienne connaissance du cabaret de la rue de i'Arbre-Sec, marquis.
Les yeux de Courcelles se lournèrenl du côté de François avec hébétement et stupeur.
— Vous devez me reconnaître? lui dit le jeune homme : je vous ai donné deux soufflets, il y a trois mois.
— Ah ! fort bien I... le petit parent de Comminges, monsieur Du Boulay?. .. serviteur, monsieur, serviteur !
— Vous m'avez demandé réparation de cette
DE CODACELLES. 197
ofifense et nous devions nous rencontrer, le lendemain, sous l'hôtel de Ne vers. Mais le roi m*a fait envoyer à la Bastille, vous Tavez appris sans doute. Je n'ai pu venir plutôt me mettre à vos ordres.
— Il ne lallait pas vous hdler, dit Courcelles. A présent vous n'êtes plus dangereux; je puis» me dispenser de vous couper la gorge. N*cst-il pas vrai, cher vicomte?
— Monsieur le marquis, répondit Morcerf avec gravité, en ôtant son feutre, j'ai l'honneur de vous déclarer eu face qu'un homme de votre sorte n'a jamais été, ne sera jamais mon ami.
^, — Qu'est ce à dire?
— Je vous ai dressé des embûches sans aucun SCI u[>ule, et dans l'intérêt exclusif de mon plus cher camarade, que voilà, continua Morcerf, en frappant sur Tépaule de François. Pour servir les gens qu'on aime on ne recule devant aucun sacrifice, on surmonte la répugnance, on alTronte le dégoût. Voilà ce que j'ai fait, marquis, le jour où, pour la première fois, je vous ai tendu la main.
— Vicomte! hurla Courcelles, bondissant, malgré son peu de vergogne, sous cette froide
insulte.
— l\rniell<z, :!il Morcerf: expédions d'à-
DK COURC£LLES. 199
bord l'ancienae affaire; nous en aurons ensuite une nouvelle quand vous voudrez, où il vous plaira, comme vous le déciderez.
-— Je vous attends, monsieur, dit Du Boulay au marquis.
— Alors, vous m'attendrez longtemps, répondit Gourcelies ; je refuse de me battre.
— La plaisanterie n'est pas de saison ! cria François avec colère.
— Je refuse de me battre, répéta nettement l'ivrogne, dégrisé par la gravité de la circonstance. Un duel est une partie dont les
enjeux doiveDtêIre égaux :or, je suis colonel des dragons, vous êtes simple officier dans les gardes; je suis marquis, vous n'êtes qu'un hobereau de province...
— Monsieur !
— Ah! je conçois, vous avez envie de me tuer? Je vous ai pris une femme adorable, et vous conservez sur elle quelques espérances. .. Je vous géoe!
Du Boulay frémissant regarda Morcerf.
— Ami, c'est la première révélation, lui dit aoleunellemeut le vicomte, et ce ne sera pas
!de codrcellks. 301.
la dernière : Sidonia de Lenoncourt est aujourdMiiii marquise de Courcelles.
François poussa un rugissement de lion.
— Et tu dis que lu ne te bultras pus, misérable Ulclie? cria-t-ii, eu se précipitant sur so!) ennemi. Tiens, voilà pour toil
Il lui cingla la joue de son gant de buffle et lui cracha au visage.
Courcelles devint livide comme un c idavre. Pendant près d'une miuiile, ces doux U ) u iies se regardèrenlavecdes yeiixinjoctéa de su ig;
203 LA HÂRQCISB
leurs lèvres palpitaient sous les Cunvulsious de la rage. '*^
— Soit, je lïie bâtirai , sortons i cria le marquis.
Ils descendirent tous près de là dans les fossés de l'Arsenal.
On croisa le ler*
A la troisième passe, Courcelles fit entendre un blasphème de damné, bondit en arrière et, recevant aussitôt comme une répercussion intérieure, tomba la face sur l'herbe, qu'il mordit et rougit de son sang.
L'épée de François lui avait profondément pénétré dans la poitrine.
— Viens, ami, dit Morcerf : ce n'est là que le premier acte de notre vengeance.
En passant, ils dirent aux domestiqiir s de l'hôtel de Lenoucourt d*aller relever leur maître.
Après avoir donné l'ordre à son ^(M'hcr de
206 LA MARQOISE
Stationner du côté de la porte Saint-Antoine, Morcerf vint frapper avec François à la petite maison de d'Effîat.
L'abbé, prévenu, les attendait.
Ils pénétrèrent dans cette même chambre où, trois semaines auparavant, Louvois avait joué un rôle si chevfderesque.
Voici monsieur Du Boulay, l'abbé, dit Morcerf. Il vient vous serrer la main et vous remercier de la part que vous avez prise à sa délivrance. Nous avons aflaire, et vous nous excuserez si notre visite est courte. Permetteznous seulement de, vousadresser deux ou trois queslions.
— Très -volontiers, vicomte.
— A qui aviez-vous loué cette chaiiil^re?
— Au duc de Villeroi.
— C'est l'oncle de celui que ton épée vient de punir, dit Morcerf à son ami : i>rave bien tout dans ta mémoire.
— J'écoule, murmura Frauçois^,
— Le duc ne donnait-il pas ici un rendezvous tous les soirs? reprit le vicomte, ei> ^'adressant à d'Efïiat.
— Qui, à une femme.
208 LÀ MAROTIISK
— Celle femme y est venue?
— Elle y est venue,
— Son nom ?
— La marquise île Courcelles.
Du Bouluy iressaillil et devint pâle comme un linceuil.
—Ces rendez-vous, dit Morcerf, continuentils toujours?
— Non. M. de Louvois a cru devoir brusquement les interrompre, répondit l'abbé.
— Dans quel but?
— Voici une lettre qui peut vous Pappreudre.
En même temps d'Effîat mit sous les yeux de François l'autographe du ministre, laissé dans cette même chambre, et donna des explications qui achevèrent de rendre la preuve accablante.
— Aujourd'hui , dit Morcerf , après avoir appartenu au duc, Sidonia de Lenoncourt ap partient à Louvois.
— La malheureuse! cria Du Boulay.
^iO U UIKQOISI
— Ce n'est pas tout. Devjne où est le premier amant de cette adorable personne, pendant que le second jouit de sa victoire?
— Où doue?
.^- A la Bastille : elle y oublie le duc comme elle t'y a oublié, Viens!
Us sortirent et remontèrent en carrosse à la porte Saint-Antoine.
— Chez je surintendant! cria Morcerf.
Les chevaux coururent dans la direction de l'hôtel de vijje, suivirent la Seine et s'arrêtè-
.V'i liwO il M
rent, haletant et cpuverU d'écunje, ^r le quai de l'École, où se trouvait l'hôtel de I9 surintendance.
Colbert était chez lui,
— ' Monseigneur, dit le vicomte, nous venons
éclairer votre conscience et vous empêcher de punir ceux qui n'ont jamais été vos ennemis.
'H nt'iîîM :•*♦'"; b1 .iM^b
— Parlez, messieurs, parlez, dit Colbertc je necominetlrai jamais sciemment une injustice.
— Alors, mouseignçur il taut ouvrir, ^u-
'2\2 LA MARQOISX
jourd'hui même à M. de Yilleroi les portes de la Bastille.
— Soutiendrez-vous que le duc ne soit point coupable à mon égard?
— Nous le soutiendrons, et même nous avons l'espoir de le démontrer de la façon la plus victorieuse. Daignez, je vous prie, faire appeler messieurs de Maulevrieretde Ménars, dont la présence ne sera pas inutile à cette entrevue.
— - Justement ils sont à l'hôtel, dit Colbert.
Il frappji SUT- nn timbre.
DS COURCELLES. 2iS
Deux huissiers, décorés de lu chaîne d'or, parurent au seuil du cabinet. Le ministre leur doDDa des ordres, et bientôt arrivèrent ceux dont Morcerf désirait la présence.
— Vous reconnaissez François Du Boulay, monsieur? demanda le vicomte, montrant son ami au frère du surintendant.
— Oui, murmura Maulevrier, dont le maintien trahissait l'embarras.
Il se rappelait les confidences de l'ex enseigne au régiment de l'Orléanais, confidences qu'il avait si vainement teuté d'exploiter à son profit.
2lZi LA MARQUISE
— Truiiquillisez-voiis, reprit Morcerf. noas De venons vous adresser aucun reproche. Mon compagnon, vous et M. de Ménars vous avez ambitionné la même femme, vous avez été victimes des mêmes trahisons : donc, vous devez vous réunir dans U même vengeance.
— Nous sommes prêts, dit Maulevrier, regardant Ménars, qui lui répondit par un geste énergique.
Ils n'avaient ni l'un ni Pautre oublié leurs rancunes.
— lilxpliquez-vous, dit Coibert à Morcerf.
— Je m'explique, monseigneur, répondit
celui-ci.
D£ COURCELLESi ^15
Â.lors, avec un calme que lui seul pouvait avoir dans la circonstance, avec une lucidité parfaite, sans rien exagérer, sans rien mettre en oubli, il analysa cette longue histoire des intrigues commencées à Thôtel de Soissons et terminées à l'hôtel de Lenoncourt. Impossible de mettre en doute le moindre détail; la lu-* mière se faisait brusquement aux yeux du ministre et aux yeux de ses frères. En interrogeant leurs souvenirs et en les rapprochant du récit qu'ils venaient d'entendre, ils s'en voulaient de n'avoir pas eu plus de clairvoyance, et leur indignation contre Louvois , cet éternel entiemi de leur famille, n'eut plus de bornes.
C'était là que Morcerf les attendait.
— Le duc t!e Villeroi, (Util, j'en suis té- Dioin, voLilciit mettre obstacle à l'exécution de ce pacte indigne entre Courcelles et l'homme qui lui vendait son patronage. S'il a succombé, depuis, à des charmes trop dangereux, il faut en accuser la faiblesse de notre nature et non pas son honneur.
— Vous avez raison dit Colbert. Sans plus de retard, je vais ordonner sa mise en liberté.
— Oui, reprit le vicomte, car il peut nous aider à châtier Louvois, à le châtier malgré sa puissance. Voulez-vous nous charger de ce soin, monseigneur? Peut-être atteindrons-nous le but sans vous compromettre.
DK COUftGKLI.F.S. 247
Par ([uel moyen ? demanda Golbiul.
— Veuillez nous siguei tieux lignes, deux simples lignes, (jue j'ai cru devoir rédiger d'a- Vance.
Eu même lemi)s, Murceri" présentait un papier au ministre.
Le surintendant prit une plume, tourna son fauteuil vers un bureau placé à sa droite et sig[ia le papier, sur lequel était écrite la phrase suivante ;
t Ce que M. de Morcerf, avec quatre per^
sonnes à son choix, fera, ce jour même et peu» IV. is
218 LA MARQCISK
dauL la nuit qui va suivre, il l'aura lait palmes ordres, pour la uioralilé publiciue et le bien de l'État.
« Paris, 12 septembre 1663,