UN AMOUR PLATONIQUE
DU
Le Marquis rie Sad e-
D'apr'ci une lithographie de 182^.
UN AMOUR PLATONIQUIi
DU
J'ai parlé, clans rétude que j'ai consacrée à la marquise de Sade de M'"" de Kousset, son amie, que nous avons vue gronder le marquis, sur un ton d'enjouement, de son irritable humeur et de ses injustices à l'égard de sa femme.
Or, dans les Archives de la Bastille, cette mine inépuisable, il se trouve aussi toute une correspondance de celte M"^ de Roussel, une correspondance assez singulière, sérieuse et plaisante, amicale, el, un moment, un seul moment, versant brusquement dans le sentiment.
puis reprenant son ton aimable, dégagé, raisonnable. Et voici qu'un petit roman s'évoque, où le terrible marquis apparaît, contre son ordinaire ' mais tout arrive et se rencontre dans la vie d"unm<''me homme 1, un amoureux platonique. Il est vrai, ce qui explique d'une façon majeure ces déclarations et ces soupirs, chez un personnage aux appétits généralement plus violents, qu'il était alors prisonnier à Vincennes.
Mais ce qui ressort de ces lettres, c'est que le marquis de Sade, même après les scandales qui avaient motivé ses arrestations successives, n'était, pour ses contemporains, plus indulgents ou moins instruits que la postérité, qu'un grand mauvais sujet, qu'un libertin un peu plus libt'rtin qu'un autre, avec lequel il n'était pas malséant d'entretenir des relations épistolaires, quand on ne le pouvait visiter.
M'" de Roussel était une Provençale, et c'est pendant son séjour en Provence, dans son château de La Coste, que le marquis l'avait connue. C'était une femme d'humeur indépendante,
(l'esprit largo, Iri's « xviii' siècle ^), avec un brin (le philosophie c sensible >> ; au demeurant, une bonne personne, dévouée h ses amis. Il y avait eu vraisemblablement entre elle et le marquis, naguère, quelque léger commerce de galanterie, sans nulles conséquences, et elle avait du se défendre spirituellement, sans avoir à courir de grands risques, le marquis ayant ailleurs de l'occupation. Une durable afTection mutuelle avait fait place à ces escarmouches badines. Les mésaventures du marquis n'avaient trouvé en M"^ de Rousset que compassion, sans qu'elle eut été jusqu'à l'apparence même d'un blâme. N'étant point de celles qui se scandalisent du récit d'histoires très libres, elle était évidemment informée de tout, cependant.
En 1778, elle vivait dans l'intimité de la m.arquisede Sade, qui, délaissée, triste, ne pensait uniquement qu'à ses démarches pour faire rendre la liberté au marquis, et elle était la conlidente de ses chagrins, confidente parfois un peu brusque, représentant la plupart du temps
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le bon sens, dont elle faisait entendre la voix rude, mais, à tout prendre, comprenant assez bien la passion qu'inspirait M. de Sade à son amie. Elle se fâchait quelle souffrît et qu'il la fit souffrir; elle reprochait, avec ses façons garçonnières, son attitude un peu plaintive à la marquise ; elle s'encolérait des violences du marquis et ne se gênait pas pour les lui reprocher. Mais elle ne voyait là, avec optimisme, que les boutades d'un homme livré à l'ennui; et. si elle l'accusait d'être (( détestable », c'était dans un sens adouci qu'elle employait ce mot, parce que ses lettres faisaient couler des larmes et qu'elle n'aimait point les larmes, sans mettre en ce grief riiMi dirrémédiable.
Amie, elle Tétait jusqu'à la sollicitude pour de menus détails et des préoccupations matérielles. C'est elle qui aidait la marquise à garnir les paniers quelle envoyait au prisonnier, qui suggérait des idées de « gâteries » correspondant à ses goûts, qui accomplissait quelquesunes de ses commissions. Quand on pense à
UN AMOUR PLATOMOUK DU M A Uni 1 S lu; SADE Q!)
riiommc qu'^tail le marquis de Sade, on pont tronver étrange celle collaboration de deux femmes de cœur pour arrivera satisfaire à ses moindres désirs. Ainsi ce sont des courses, de compagnie, dans les magasins de Paris pour trouver « des bottes fourrées, d'une largeur et longueur à pouvoir y danser une allonando dedans».
La pauvre marquise, sans cesse rabrouée, quoi qu'elle fasse, perd parfois un peu la tète dans la crainte de déplaire encore, en dépit de ses intentions, à cet époux si exigeant. Alors M" de Rousset, avec plus de sang-froid, reprend point par point ses lettres et veille à ce qu'il ne puisse plus récriminer contre ^'interprétation des instructions qu'il donne. C'est elle, par exemple, qui se charge volontiers de la correspondance avec Gaufridy, l'intendant des biens de Provence, dont le marquis est mécontent, comme ill'estde tous ceux qui s'occupent à le servir.
Dans les monu'nts où il est le plus irritable.
OÙ il a le plus rudoyé la bonne et tendre marquise, c'est elle qui intervient, à la prière de son amie, pour l'apaiser, et elle le sermonne avec son habituel enjouement, en cherchant à Tamuser, tout en plaidant chaudement la cause de la pauvre M""' de Sade, en amenant le quinteux reclus à demander de ses nouvelles, car elle sait que rien ne touchera et ne réjouira davantage l'infortunée. Elle lui adresse des recommandations que la vigilante et inlassable affection de la marquise lui inspire : il a tort de se coucher si tard, de passer la nuit à lire et à écrire : « Poui'quoi veiller ainsi? Cela vous rendra malade, on ne connaît le prix de la santé que lorsqu'on l'a perdue. Ménagez-la, ou je boude... »
Ce sont aussi des conseils sur ses façons d'être, souvent imprudentes. Le marquis a eu, ainsi, le tort de fort mal recevoir un envoyé du lieutenant de police : elle lui démontre les inconvénients de ses marques trop visibles d'impatience :
« Encore do grandes fautes! Il faut laisser mûrir sa tète. // dit des sottises; s'// avait la liberté, //en ferait I Vous avez malmené M. Boucher, premier commis de police. Madame m'en avait parlé. Il en a encore le cœur si gros que, dans une première visile que je lui ai faite, il en témoigna son mécontentement. Je le crois très honnête : ne le serait-il pas, il sullit que vous ayez L«'soin de lui pour le ménager. Raccommodez cela à la première occasion. N'oubliez pas qu'il est essentiel de peser ses écrits et ses expressionsau sanctuaire de la plus saine et sage raison. Il faut de la modération en tout, je vous en supplie! Vous connaissez assez mon cœur, vous devez juger que le conseil que je vous donne, je le prendrais pour moi si je me trouvais dans votre position. Je n'ai point la fatuité de vouloir m'ériger en mentor, je crois que vous me rendez bien cette justice. Ne nous faites donc pas perdre le fruit de nos démarches. Elles se termineront bien! »
Elle sait que ce sont ces démarches, aux-
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quelles elle s'est associée, qui tiennent le plus à cu'ur au marquis. Elle l'en entrelient souvent, l'invitant à la patience, Tassurant qu'on ne manque pas de travailler pour lui.
(( Je ne suis pas m ('contente -30 nov. 1778;, mais brusquer l'affaire , ce serait la manquer infailliblement. Les esprits sont encore trop prévenus ; avec de la douceur et de bonnes raisons, je juge, à toute rigueur, que votre détention n'ira pas au-delà du printemps prochain. Ce serait un abus que de vouloir l'emporter d'autorité, comme M""' de Sade le pense; elle ne voit pas toutes les difficultés qui se rencontreraient : votre famille rt-clamerait son captif sur des raisons bonnes ou mauvaises, et vous seriez toujours tourmenté. Il vaut mieux finir une bonne fois pour toutes : un mois, deux mois, plus ou moins, ne sont rien lorsqu'il est question d'acheter une tranquillité permanente. C'est à quoi nous rêvons jour et nuit. Adieu, Monsieur, bonne santé et jamais plus de désespoir, si ce n'est quelquefois dans vos lettres
pour moiilror le danger qu'il va de vous laisser plus lon^^lemps ; mais que le desespoir u'approchc jamais de votre cieur. Entendez-vous? jurez-le-moi sur tout ce qu'il y a de plus sacré. Si vous me le refusez, vous n'êtes plus mon ami, el je vous abandonne. Je veux bien croire que vous avez un moment de découragement et d'ennui : soyez sûr que nous avons les noires aussi. L'espoir de les oublier, vous dans les bras de rbymen el moi dans le cbarme du sentiment et de ramili(', me soutient et me donne du courage. Ecrivez-moi aussi souvent que vous le pourrez, et que vos lettres soient marquées au coin du sentiment et de la conliance. Mon projet est de tirer parti de tout; mes batteries sont toutes prêtes pour monter à l'assaut. Vos tantes vont mettre le branle, je leur donne leur pain taillé à tous. Gaufridy est cbargé de M. le commandeur et de Cavaillon; il agira, c'est moi qui vous en réponds, je lui ai mis les feux au derrière. »
Ainsi se montre-t-elle active, avisée, décidée,