‹ La Marquise de SadeChapitre 4 sur 9 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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ferme en son amitié, et voici le ton, assurément, d'une femme qui s'intéresse sérieusement au marquis. Elle fait plus : elle se défie de ses mouvements d'humeur, qui risquent de tout gâter, et elle lui dicte, au moyen d'un stratagème amusant, sa conduite. Dans un saucisson d'apparence honnête et sans malice, elle a, après l'avoir savamment ouvert, puis reficelé, introduit un hillet : c'est le modèle d'une lettre à lui écrire, une lettre qu'elle montrera, qui témoignera de l'état d'esprit et du repentir du marquis, dont elle se servira, selon l'occasion. Et vraiment le mouvement de la lettre et ses termes sont bien de nature à édifier ceux qui se peuvent intéresser à M. de Sade sur sa parfaite contrition.

La voici, et elle est curieuse par cette substitution dune main féminine à la plume ordinaire du marquis dans cette complicité pour son salut :

« Vous qui avez su lire jusqu'aux replis les plus secrets de mon cœur, que pensez-vous de

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l'état de mon âme? Dois-je espérer ou Diabandonnor tout à fait à la douleur? Nos entretiens passés m'ont soutenu jusqu'à présent ; le dégoût d'être seul, de n'avoir personne qui vous aide à la patience me décourage. D'oii vient que vous ne m'écrivez pas? Vous adouciriez mes maux, si vous ne pouvez abréger ma peine... »

M"*" de Rousset estime qu'il faut présenter le marquis comme ii peu près abandonné, et elle feint, elle qui lui écrit si souvent, pourtant, de l'oublier comme les autres. Premier artifice pour attirer sur lui la pitié. Le marquis est censé, maintenant, ne penser qu'à sa femme, et il ne s'agirait pas de laisser supposer qu'elle est, au vrai, sa victime. Et tout cela a l'air admirablement naturel :

(c Que fait ma femme ? Ne me mentez pas î A coup sûr vous l'avez trouvée changée. Je ne peux me mettre dans la tête que l'on désire la mort de tous les deux. Cependant, quelle conduite à mon égard I Quel est le but de ma captivité I Vous rendre sage, me répondrez-vous

lestement. La plaisanterie, Mademoiselle, est délicieuse quand on ne soullre pas, mais à un cœur flétri tel que le mien vous devez un aliment plus solide. Le temps passé n'est plus : si vous êtes de bonne foi. vous avez dû voir que mes malheurs ont totalement changé mon existence. La jeunesse a des écarts; je suis trop directement puni. Vous savez que nous avons dit souvent que le mal n'était pas sans remède. J'ai encore bien présents tous les projets d'économie que vous me mettiez sous les yeux. (]e ne sera pas en me privant de ma liberté et peut-être de ma raison, qu'on apportera de grands remèdes. Qu'on me laisse faire, et mes enfants béniront leur père : nous serons tous contents, je vous assure. »

Le plaidoyer n'est-il pas habile, ne fait-il pas valoir tous les arguments pour émouvoirla sensibilité? Et ces protestations d'amour conjugal et paternel ne sonnent-elles pas le mieux du monde? C'est la redoutable Présidente de Montreuil qui est visée, en fait, car c'est elle qui

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lient la cli'I' de la situation du marquis, c'est elle qui a dcterniiné toutes les rigueurs contre lui.

Mais M"" de Houssot, pour que 1»' marquis suit plus convaincanl, lui sug^rM*e d'autres réflexions, et le brouillon de la lettre (ju'ellelui demande de recopier se termine de celte façon pathétique :

« N'y aurait-il pas quelque raison de politique qui me retiendrait dans ces misérables lieux ? Oh ! mes amis, faites entendre que ce n'est là qu'une chimère ! toute satisfaction est actuellement remplie, s'il en fallait une! L'intérêt de ma famille exige que j'aie l'œil à mes allairos, que j'ai laissées en soufl'rance, vous le savez plus que personne. Il est même de son honneur de demander ma liberté, puisque je n'en veux faire qu'un bon usage. Enseignez-lui, Mademoiselle, votre manière de raisonner, elle est plus simple, plus persuasive, et va droit au but... Si j'avais eu l'honneur de vous connaître plus tôt, si je vous avais même écrit dans ces der-

niers temps, je n'en serais pas où j'en suis... Je voulais être heureux, rendre tels tous ceux qui m'entouraient : rnon ouvrage à peine commencé, on s'est plu à le détruire ! »

Jusqu'à cette sorte de désordre de la péroraison, comme sous le poids d'une émotion trop forte, tout y est. M'" de Rousset a tout prévu.

Mais la Présidente de Montreuil sait à quoi s'en tenir sur les serments de son gendre, et elle ne désarmera pas pour une lettre même humble, même enveloppante, même en apparence irrésistible.

Alors, pour détourner M. de Sade de ses préoccupations, M"^ de Rousset tente, en ses lettres, de l'amuser. Elle l'entretient de menues nouvelles, elle le renseigne sur ce qui se passe à La Coste, elle cause avec lui littérature, elle lui donne ses impressions sur Clarisse Harlowe, bien qu'elle avoue n'avoir fait qu'en commencer la lecture, et ses impressions ne manquent pas de vivacité.

(< Dans C/^//7'.s.se, j'ai parcouru quelques lettres,

dans le temps qu'une de mes connaissances les lisait à une campagne près Paris, où j'étais aussi. Cette femme, remplie d'esprit, mais absolument insensible au plaisir comme à la peine, au bien comme au mal, je vis que la lecture de Clarisse faisait sur elle une espèce de sensation qui m'intéressa. Comme je suivais son caractère depuis longtemps, je jugeai que le roman devait être écrit avec force... Je le feuilletai ; le caractère de Love/ace est un mélange de bon et d'odieux : j'aurais détesté les hommes si j'avais continué la lecture. Celui de la tendre et aimable Clarisse me plut davantage : c'est la première fois de ma vie oii je me suis félicitée d'être femme. Nous avons l'avantage d'être plus douces, plus vraies, nous sommes souvent vos dupes ; je n'ai jamais reconnu l'avantage que vous retirez de vos trophées de duperies : si les femmes avaient le courage de payer d'un grand mépris ceux qui les trompent, vous seriez tous dupes à votre tour... »

Et ceci l'amène à parler de la pauvre mar-

quisc, en co moment particulièrement malheureuse (11 janvier 1779) des rebuiïades du marquis, qu'elle console du mieux qu'elle peut, mais qui a surtout besoin dun mot amical venant d(^ ce mari pour lequel elle se dévoue vainement :

« Les femmes, en ^ént^ral, sont franches : qui de vous s'en plaint. Messieurs? Il n'y a que M. le marquis de Sade qui ne veut pas que la sienne lui dise : « Je suis un second toi-même. » Gela est pourtant bien joli t't bien doux; si j'avais un amant ou un mari, je voudrais qu'il me le dit cent fois par jour... >>

Elle profite de l'occasion pour faire certaines remontrances glissées au milieu de réflexions plaisantes et de malicieuses historiettes. Le marquis, si dur pour M™^ de Sade, s'avise cependant d'être jaloux, jaloux d'un maître de musique qui lui donne des leçons. M"^ de Rousset, moitié en riant, moitié d'une façon sérieuse, le gourmande de ce nouveau caprice qui le rend, dit-elle, insupportable :

UN AMOUIl PLAKiNlnUE DU MAHoUIS DE SADi: iOT

« Vous ne devez tiV(Mr aucun sujet do jalousie contre le maître de guitare : c'est im comme i/ /rt///,pensantl)ien, rempli de vertus, hrillantplus du coté du cœur que de celui de l'esprit, Ijonne àme, amusant : nous le voyons peu parce que ses afTaires ne lui permettent pas de venir plus souvent. .le lai prie de donner quelques leçons pour nous aidera tuer le temps. Occupée àécrii'e ou à autre chose, j'ai du plaisir à entendre sollier madame... Je suis sûre, au moins, qu'elle ne s'ennuie pas en cet instant-là... »

Et elle ajoute, avec son habituel enjouement : ^( Puisque vous êtes d'un tempérament jaloux, je m'observerai bien là-dessus, mais que le ciel vous préserve d'avoir jamais le plus petit caprice pour moi ! Je vous ferais donner à tous les diables! Vous ne risquez rien, n'est-ce pas. et vous vous en applaudissez? Eh bien, je vous avertis de vous tenir sur la défensive : les laides sont plus adroites que les jolies. Vous m'avez toujours vue grondeuse, moralisant sans lin, ne riant que loin de vous. En tournant le

tableau, vous y verrez une physionomie plus douce, qui n'est pas dépourvue de grâce, et un certain maintien coquin qui assassine les hommes sans qu'ils s'en doutent; vous tomberez dans mes filets I »

Retenez ces dernières lignes. Elles vont faire impression sur le marquis. Et c'est là le commencement de ce petit roman, imprévu avec un tel personnage, chez qui va naître un amour de tète, un peu nouveau pour lui. Il sait d'ailleurs que M'^" de Rousset n'est point laide, comme elle dit avec quelque coquetterrie. Quelques passages de ses lettres apprennent qu'elle est mince et grande, avec une certaine élégance qu'elle s'accorde, et que son visage a du piquant. Elle plaît et ne l'ignore pas.

Le marquis de Sade, à Vincennes, semble n'avoir retenu que ce passage, et, dans son isolement, voici que M'^^ de Rousset, l'amie d'au-

Irofois, se transfornic k ses y<'ii.\. Il ;i devant lui une vision aimahle qui, peu à peu, en vient àhabiter, pour son esprit imaginatif,sachamljre Je prisonnier. Ce violent se met à soupirer ; il évoque la gracieuse image, elle emplit sa pensée, elle l'attendrit. Elle a eu sur lui une inlluencc singulière et nouvelle ; cellétri se sent une espèce de fraîcheur au cu'ur. A sa propre surprise, j'imagine, après tant de bi'utales passions, il se découvre comme un coin d'ingénuité dans Tàme. Il rêve })lus qu'il ne désire, contre son habitude; il s'amollit, il est langoureux et lyrique,

La réponse qu'il fait à M'" de Roussel, en s'inspirant de cette partie de sa lettre, qui n'était pourtant que badinage, est en vers, sur des rimes en //, et elle est douceâtre, pralinée, musquée, d'une galanterie qui paraît plaisamment vieillotte aujourd'hui.

M'" de Rousset, gaiement et ne soupçonnant pas les intentions de ces jeux d'esprit, riposte ,sur le même ton, avec un brin d'ironie. Elle

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ne peut guère deviner, en effet, que quelques menues folies, pour dérider le marquis, ont fait éclore en lui un amour troubadouresque. Mais M. de Sade se pique, pour n'avoir pas été pris, tout de suite, au sérieux, et sa susceptibilité se manifeste par quelques mots secs, trahissant son dépit.

La bonne M"" de Roussel s'étonne, mais s'étonne en souriant :

(( Mes plaisanteries ne vous ont pas plu l Faites-moi l'honneur de me dire, Monsieur le fagot d'épines, si l'arrêt est porté sur tout le corps de la lettre. Il est autre chose que des plaisanteries. C'est bien. Ah 1 vous voulez du grave! Vous méprenez par mun fort : attendezvous à n'avoir que des pièces d'éloquence, belle écriture, points et virgules partout. Vous serez donc bien content. 11 est bon de connaître votre goût. Que ne le disiez-vous plus tôt... />«<?;?, bien gravernentiy'ài l'honneur d'être, trh fjravemenly Monsieur, votre humble servante. "

Alors, le marquis s'explique, cesse d'employer

le lan*^age poétique, trop onigmatiquo, se lance en de vraies déclarations. Par les réponses, nous pouvons deviner ses lettres. Elles sont ardentes, mais non sans une nuance de respect, car ce ne sont d'abord, de la part de M"^ de Roussel, que d'amicaux reproches, de gentilles gronderies :

(( Trop parler nuit, vous savez le proverbe. Que vous êtes maladroit d'éventer ainsi votre poudre!... En voulant me mener par le bout du nez, vous risqueriez beaucoup d'y casser le vôtre... »

Le marquis insiste, supplie sa correspondante de cesser son persiflage. Avec sa belle humeur naturelle, M"*" de Rousset n'y peut parvenir tout à fait. Au demeurant elle ne voit là qu'un jeu et elle s'y amuse, et ce roman par lettres, — dans le goût du xviii^ siècle, tout à fait, — débute par le scepticisme de l'héroïne :

« Je suis brave, le bruit ne m'a jamais fait peur. J'accepte le défi, malgré votre système, que je ne comprends pas et qui m'a paru de l'algèbre... Oui, nous avons toutes un cùté faible.

mais vous l'avoz bien aussi. Quel sera le plus adroit pour subjuguer l'autre? C'est ce que nous verrons. Ne vous flattez pas d'avoir une science parfaite sur cette matière. Les femmes que vous avez connues aimaient et chérissaient vos passions et votre argent : avec sainte Rousset, il n'y a rien à mordre. Par quel bout laprendrczvous donc? Vous jouerez le sentiment délicat et quelques petits accessoires, oh î mais je connais cela! Croyez-moi, refusez d'entrer en lice : il est encore temps. 11 me semble voir Tantale au bord du fleuve; vous ne boirez pas. je vous en réponds. Quelle confusion pour un homme qui voudrait frétillonner I »

Cependant, M" de Rousset répond toujours, prend goût à ce commerce épistolaire et. sans trop s'avouer encore pourquoi, ne communique plus à son amie la marquise, comme elle le faisait toujours, les lettres du marquis. On philosophe de part et d'autre sur l'amour, et, notamment, sur cette proposition du marquis, qui est l'objet de commentaires spéculatifs : « Un

UN AMOUR PLATOMOUi: DU MAROUIS DK SADE 113

sexe toujours plus faux, plus trompeur que le nôtre, nous force d'imiter ses vices pour toujours posséder ses charmes. » Ou s'occupe, de part et d'autre, de dialectique sentimentale; les lettres sont accompagnées de menus présents. Un jour, le marquis, ne disposant pas de grand'chose, envoie... des cure-dents, et M"" de Rousset se montre touchée delà pensée. « Ce cadeau, écrit-elle, m'est plus sensible qu'un cadeau de cinquante louis. Vous remuez mon àme d'une façon bien singulière. Qui m'eût dit que des cure-dents produiraient cet effet? » Un autre billet finit d'une façon encore plus tondre : i< J'accepte votre baiser, ou, pour mieux mexpliquer, je ne le garde que pour vous le rendre... »

Et c'est que ceci s'est passé, que M"" de Roussel, en jouant avec le feu, s'y est brûlée. Ce prisonnier, qui ne peut faire qu'écrire, a su trouver le chemin d'un coîur qui se croyait plus fort. Cette philosophe s'est trouvée accessible à des émotions qui la surprennent encore ; et

cette conquête du marquis est, bien qu'elle ne lui sul'fise sans doute pas tout k fait, étant forcément bornée à un échange d'impressions, celle dont il peut être le plus fier, car il n'a eu d'autres armes que son malheur et sa « sensibilité H.

Oui, vraiment, M'"" de Rousset s'est tout bonnement éprise. Elle s'est troublée, elle s'est grisée de ce qu'elle écrivait en plaisantant, et, une fois de plus, la magie des mots a opéré, a donné une réalité à ce qui ne paraissait que bagatelle. Elle est un peu confuse de ce qui lui arrive, jeune encore sans doute, mais ayant passé l'âge des faciles égarements. Le marquis, auquel elle prête le prestige de l'infortune, ayant oublié les causes de sa détention, lui semble séduisant. Il a éveillé tout ce qui dormait de romanesque en elle, inconnu d'elle-même. Elle cède peu à peu à ce charme qui s'est emparé d'elle, non sans lutter encore, toutefois.

Mais voici quelque chose comme de vraies larmes, et on ne la reconnaîtrait plus, tant il y

a (le (lilTérence entre le ton sérieux de sos billets iVh présent et son enjouement d'autrefois. Elle prend à la lettre les plaintes du marquis ; elle ne supporte point qu'il souffre à cause d'elle, et elle souffre elle-même. Pourquoi lui a-t-il parlé d'amour? Elle se hâte même sans doute un peu trop d'attribuer un sens exact aux tendres reproches de M. de Sade.

Dès lors, par prudence, elle écrit en provençal : par prudence, puis par un raffinement d'intimité aussi ^ :

(( Vous prenez toujours de mauvaise part des avis où la tendresse de mon cœur fait tout mon crime!... Ce sera donc toujours moi qui vous poignarderai!... Hélas! il est bien malheureux que vous ne vouliez pas voir comme les autres hommes et que vous vous elTorciez. avec plus de force, à être injuste à mon égard... Si cela me rend toujours plus criminelle à vos yeux, je vous promets bien solennellement de ne plus

1. Je dois la traduction des lettres écrites en provençal à l'obligeance de M. Aye-Duparc.

rien vous ('crire que des chansons cl des sornettes. Je vous appelle mon ami, et ce titre n'est-il propre qu'à me faire verser des larmes (le la plus profonde mélancolie ?... 11 est plus V('rital)]e que je sois une bete qne d'être méchante et d'avoir le cœur vicié... »

M'" de Rousset est ■< prise ». Il en a été ainsi insensiblement. De simpleslettresontaccomplice prodige de la métamorphoser, elle, en amoureuse.

Pourtant, elle a encore des scrupules : c'est que son cas est assez particulier. Son amitié pour la marquise n'a pas diminué, encore qu'elle la trahisse, au moins en pensée. Il y a combat entre sa droiture naturelle et son inclination : c'est l'inclination qui, durant quelque

temps, au moins remportera Mais, de

même qu'un conjoint qui trompe l'autre redouble volontiers d'attentions à son éo^ard, on verra M"' de Rousset entourer M™*" de Sade de soins plus prévenants, d'une sollicitude plus active. Il y a là, évidemment, un gros remords pour elle.

L'N AMOLT. l'LMOMoLE DU MARQUIS [)E SADE 117

Miiis le marquis a su employer un langage bien convaincant, Men ardent, car M"*" de Honsset s'abandonne de plus en plus.

Elle se défend bien encore un peu... mais si pcn î

« Es pas lou (ont dr din' : vouU's de trou prr rostre cnlignairc. Ce n'est pas tout de dire : voulez-vous de moi pour amoureux... Un amoureux qui est loinl Voyez-vous, moi, si j'avais un amoureux, je le voudrais toujours avec moi, il faudrait qu'il occupât toutes les puissances de mon ûme. que je le contemplasse, que je l'admirasse, que je lui fisse mille et mille baisers par jour... et toutes ces bagatelles ne suffiraient pas encore pour ma tendresse, je croirais encore n'avoir rien fait! Ce n'est qu'un échantillon de ce qui se passe en moi, et je ne veux pas tout dire... Or, vous êtes loin et je ne puis que vous plaindre bien fort... »

Mais elle a senti ce (ju'il y avait d'un peu cruel dans cette défense. Cet éloignemenl même

118 LA MARnUISE DE SADE

du calif/naire ne doit-il pas le lui rendre plus cher? La difficultt' du prisonnier à faire sa cour comme les autres amants nest-elle pas un motif pour qu'elle redouble de bonté à son égard? Le marquis fait habilement valoir ses arguments, qui ont trouvé un terrain bien préparé. Il demande si peu ! — quelque pitié, quelque affection, de quoi embaumer seulement sa solitude, par cette idée qu'il n'est pas absolument abandonné. De telles raisons sont facilement victorieuses des dernières hésitations de M"" Rousset. Il est piquant de trouver constamment sous sa plume l'éloge de la « délicatesse » du marquis. C'est un mot dont l'histoire ne devait plus beaucoup se servir en parlant de lui. Une autre expression ne paraît pas moins curieuse : ^< Mon cher petit saint. » C'est de cette façon que commencent nombre de ses lettres. Il est vrai que, par badinage, le marquis l'appelait, de son côté, « sainte Rousset ».

La véritable stupeur du changement qui s'est

IN AMOLR PLATOMOLE DU MAIUjUIS DE SADE il9

oprré en elle se trahit encore. Elle évoque le temps où elle vivait à côté de M. de Sade, à La Coste, sans émoi de part et d'autre : « Combien de jours avons-nous passés ensemlde à La Coste? Nous étions bien près Tun de l'autre, plus souvent seuls qu'accompagnés. Cependant, je ne troublais alors ni votre sommeil, ni votre repos. » Comment se fait-il que cette amitié ancienne ait fait place à un auti'c sentiment? Ce n'étaient tout au plus que propos galants, sans portée, alors. Cependant, elle ramasse ses souvenirs de ce temps-là, elle se rappelle un mot auquel elle n'avait pas prêté attention, jadis. « Maintenant, mon esprit clairvoyant interprète en bien, mais en trrs bien, ce que vous disiez un jour en tète-à-tête, quelque cliose que je vous avais entendu siffloter. »

l'n brin de coquetterie encore, comme dernière défense. Elle a rayé, dans une de ses lettres, quelques mots, tracés trop spontanément et qui lui paraissaient trop osés. Le mar-

120 LA MARnUlSK DE SADE

(jiiis. malgré le soin qu'elle a pris à les biiïer, a cherché à les deviner et à les rétablir, et il lui a soumis sa version de ces hiéroglyphes : " Vous avez une science. Monsieur, lui répond M"° de Rousset. mais une science!... Vous déchiffrez merveilleusement les elFaçures ; il y a plaisir à vous en montrer : votre traduction et vos commentaires sont délicieux. Je suis, seulement, fâchée de vous dire quil n'y a pas un mot de tout ce que vous vous êtes imaginé: on ne peut pas donner plus à gauche. Je vous la dirai. C'tte phrase, je m'en souviens très bien... Dans le fait, elle était très béte. »

A qui parcourt celte correspondance, il semble que M'' de Rousset soit au bout de sa résistance et tout près de s'abandonner à la joie d'être ainK'C. Quelques vers, où le marquis s'essaye, pour lui complaire, à rimer en provençal, vont achever la conquête de son cœur, puisque, en raison de leur sc-paration, c'est la seule qu'il puisse tenter.

IN AMOIU PLATOMOrK I»U MARQUIS [)i: SADE iH

Prr aïo, te rrrsi sourclrrr.

M\is oiranta.

Scmblas flou d'utu d amour lu nin'nr.

Quand tu ru nia.

Ana bouta es pas peu dirr^

Me confie isses...

« Pour cela, je te crois sorcière. — Tu m'as enchaul!'. — Vous semblez du dieu d'amour la mrre, — (Juand vous le chantez. — Allez, ce n'est pas pour dire, — Vous me connaissez... »

M"" de Roussel fait ses observations de forme, trouve des fautes de versification, critique l'emploi des tu et des vous, mais est évidemment ravie, et ces discussions d'art poétique ne lui servent, au fond, qu'à relever et à souligner certains mots, car les couplets suivants sont plus expressifs : « Ce quelque chose qui s'éveille en toi, il faut l'aviver... Oh! si j'étais là, comme j'y aiderais I » Et h' complaisant professeur de provenral annote ce vers ainsi : « Je le crois sans que vous le juriez... »

Jusque-là, malgré tout, ce n'est encore que

ce qu'on appellerait aujourd'hui un flirt. Mais voici que M"^ de Rousset se sent incapable de toutes les réticences qui accompagnaient encore ses plus indulgents propos. A la date du 24 avril 1779. il y a d'elle un billet vraiment enllammé : ce sont le langage et les desordres de la passion. Jugez du chemin parcouru, en lisant cette épître envoyée par un moyen secret, peut-être enfermée encore dans quelque victuaille :

<' Je n'ai pas osé mettre « Monsieur » au commencement de ma dernière lettre, puisque tu ne le veux pas. Mais écoute ma petite raison pour le mettre à l'avenir: ce ne sera pas pour nous qui' je le mettrai, ce sera pour les autres, et, puis, en patois, je vous dirai : " Mon cher de Sade, délices de mon àme. je meurs de ne pas te voir. Quand pourrais-je m'asseoir sur tes genoux, te passer mon bras autour de ton cou, le couvrir de baisers à mon aise, te dire beaucoup de jolies choses à l'oreille, et, si tu faisais le sourd, mon cœur contre le tien te ferait bien

UN AMOUR PLATONIQUE DU MARuUIS DU SADE 123

sentir que j'ai une àmc tendre et délicale, et, évidemment, je ferais épanouir la tienne... Adieu, jolie chose «'t meilleur de mon cœur, je t'embrasse de la façon <'l de la manière que tu aimes. »

M'"" de Roussel est bien empaumée, et c'est l'œuvre d'une correspondance seulement, sans entrevues possibles durant le temps qu'elle a été échangée, où le marquis s'est fait infiniment doucereux, tendre et délicat dans la forme, et, par là, plus dangereux pour le repos d'une àme « sensible >). A la vérité, certains autres petits vers de lui attestent qu'il n'en resterait pas au platonisme, s'il pouvait en être autrement. Il n'envoie que choses fleuries et mignardes,mais il a donné, pour lui, une suite un peu gaillarde aux couplets qu'il a adressés, où il exprime certaines démangeaisons dont il est possédé. Ne le prenez pas trop pour un converti : il ne l'est que par force.

Une annotation de la marquise de Sade, au dos d'une des lettres de M'" de Roussel tombi-e

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entre ses mains, par suite peut-ôlre de l'indiscrétion intéressée de quelque homme de police, ou, encore, parce qu'elle fut communiquée à la Présidente de ^lontreuil, toujours empressée à tenter de dessiller les yeux de sa fille, indique qu'elle a surpris ce commerce de galanterie. Une déception de plus pour elle qui avait tant confiance en M"" Rousset ! Elle se promet de veiller : « Voilà, écrit-elle en s'adressant au marquis, voilà bien des déclarations que la " sainte » te compte ; ce langage me fait damner, mais que penses-tu de sa sainteté? Elle s'évertue à te dire de jolies choses; ne voudrait-elle pas me couper l'herbe sous le pied?... Tout doux, mes petites bonnes gens, je m'oppose de toutes mes forces. Je vous mettrai des entraves pour n'aller ni plus loin ni plus près que je ne veux... Amusez-vous tous deux de cette manière, mais pas plus. »

Il y a, évidemment, à ce moment, un refroidissement dans l'amitié des deux femmes.

M"' de Rousset n»' se sent plus la conscience

UN AMOUR PLATOMOLT: du marquis DI: SADE i2o

tranquille. Elle a sans doute rélléchi, elle s'inquiète de sa quasi-trahison. Ses lettres au marquis, qui étaient devenues si chaudes et si vihrantes, se ressentent de ces sortes de remords qu'elle éprouve. Elle tache de battre en retraite, de reprendre ce (ju'elle sest laissé arracher, de tenter des diversions. On retrouve en elle la personne raisonnable qui, captivée par le charme des sentiments sur lesquels elle ne croyait que disserter, a eu un moment d'effarement. Elle a des subterfuges qui donnent encore, mais avec moins de péril, un aliment à son affection; elle se réfugie en des lettres de conseils et d'alTaires : c'est toujours s'occuper du marquis, mais sans lui offrir un prétexte à s'enflammer, sans lui fournir roccasion de pousser plus avant ses pointes galantes.

« M"'deSade vient de chezMadame sa mère, qui lui a dit que vous veniez de faire opposition sur tous vos biens. Cette démarche peu réfléchie de votre part me donne quelque inquiétude, parce que je ne vois pas le bien qui peut

on résulter et que le mal que vous vous faites est sans réplique. D'un trait de plume, vous liez les mains de tous ceux qui régissent par votre ordre ou par office d'amitié, comme le faisait M"^' de Montreuil. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'elle allait rembourser un nommé Teissier, que votre opposition a arrêté: ce monsieur clabaude depuis un temps infini et fait les menaces les plus fortes ; on craint qu'il ne fasse une saisie en Provence : cette alerte donnera le branle aux autres créanciers, ils se pourvoiront au Parlement, qui nommera a une administration. Ce sera donc un étranger qui régira toutes choses ; croyez-vous, Monsieur, que vos affaires en iront mieux? Je pense que vous devez annuler ce que vous avez fait, qui parait être contre vos intérêts. Si vos fermiers ou gens d'affaires se conduisent mal pendant votre absence, vous êtes en droit de demander des dédommagements : avec une administration, vous n'avez plus rien à dire. Tout allait aussi bien que les circonstances pouvaient le permettre,

UN AMOUR PLATDMnlE DU xMARQUlS DE SADF-: 127

on VOUS libérait polit fi petit, mais vous no pouvez rester tranquille. J'ai riionneur d'être, Monsieur, avec... j(.* n'en sais rien... il est des temps où vous vous l'àeliez de tout. "

C'est que ce ne sont point des lettres de ce genre-là que n'^clarne le marquis, qui redevient vite défiant, qui s'impatiente de ces conseils, qui n'entend agir qu'à sa guise, ses inspirations t"ussent-(dles malheureuses. 11 se fâche, il méconnaît ces intentions amicales ; il devine, au reste, une tentative de diversion au roman de cu'ur (jui se poursuivait, dans cet intérêt donné à ses alTaires, tant que M"^ de Rousset lui ait prouvé de dévouement à sa situation, de tous les côtés difficiles. 11 a écrit, assurément une lettre assez amère, car M"^ de Rousset lui répond de façon un peu vive :

« Que le Seigneur vous comble de ses grâces et de ses bénédictions, Monsieur, et m'accorde, à moi, la patience nécessaire pour ne pas vous envoyer mille fois faire... vous m'entendez bien. On ne saurait être plus injuste que vous l'êtes.

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Vous me feriez devenir folle à lier, si je ne savais pas vos inconséquences. De vous les prouver est peine perdue. Si je vous dis que vous vous trompez, vous me répondez qne vous avez la sainte infaillibilité du Pape. Comme tout est faillible à mes yeux, vous plus qu'un autre, je me bornerais simplement à quelques réflexions. Oue vous me croyez ou non, je m'en fiche ! Elles seionl plus jusles que les vôtres. J'aurai le plaisir de vous les avoir dites. Un plaisir... c'en est un sûrement pour vous que de mortilierles gens... X'en serait-ce pas un également pour moi? Essayons!... Xon, je serais méprisable à mes propres yeux... »

Et elle développe complaisamment les bonnes raisons qu'elle a déjà données, elle entre dans des détails qui allestent combien tout ce qui concerne M. de Sade lui tient encore à cœur; elle cherche à l'éclairer sur certains, sur le compte desquels il se trompe, avec son habitude de douter de tout le monde, alors qu'ils se trouvent le servir avec désintéressement.

UN AMOLll PLATOMQLE DU MARQUIS DE SADK 129

Mais le (h'iioïKMiicnt de colle avenlure sentimentale approche : il sera brusque. Le marquis n'a pu, d«''ci(lémenl, dissimuler longtemps ce caractère quinleux que nous avons vu se manifester dans sa correspondance avec sa femme. Il se plaint, il cherche des dessous mystérieux aux bons avis de M"" de Rousset; il en vient à l'accuser, avec sa conlinuollc ingratitude : oii sont les déclarations madrigalesques d'il y a quelque temps, et les petits vers provençaux, et toute la menue monnaie d'une tendresse qu'il avait fini par faire partager! 11 donne à M"" de Rousset le temps de se ressaisir, de s'apercevoir de son imprudence. Elle en vient, elle, à s'indigner de cette interprétation hargneuse de ses plus amicales pensées. Alors, un jour, ne pouvant pas encore garder le silence, elle éclate, à son tour, dans son dépit d'être

ainsi méconnue. Elle est loin du temps où elle appelait M. de Sade « son petit saint ».

« Homme calomniateur, quel intérêt ai-je que vous soyez bien ou mal avec un tel ? Mon caractère n'est point tripoteur. Je ne suis point jalouse. De quoi le serais-je I Votre amitié et votre attachement ne sont pas assez solides pour en être jalouse. Aujourd'hui vous m'envoyez deux mille baisers, demain deux mille sottises. Cette manière me déplaît souverainement et me dégoûte à un point que ma plume est prête à s'échapper pour ne jamais plus vous répondre. Si mon commerce vous déplaît, je le discontinue dès ce moment. »

Ce n'est pas la brouille complète, mais elle ne va pas tarder. Le marquis n'implore pas son pardon ; son orgueil s'exaspère, il raille, il décoche quelques traits méchants, d'une méchanceté raffinée, comme il en sait trouver, h celle qui fut pour lui une si parfaite amie. Il a le génie de cette cruauté envers ceux qui lui ont témoigné la plus sincère affection. Il a été

si blessant que xM"" de Roussel écrit, uuo fois (mai 1779), ce simple billet, où l'on sent bien qu'il y a chez elle une sorte de déchirement :

« Tenez, Monsieur, ne nous écrivons plus. Ce n'est pas la peine de nous dire des duretés. Cela aigrit trop le cœur. Je ne veux haïr personne. Vous oublierez aisément, n'est-ce pas, sans de grands eiïorts... De mon côté, je vais faire en sorte de vous surpasser... »

Quel épilogue à cette idylle ! Il y a eu idylle, cependant, et il n'était peut-être pas peu piquant de la rencontrer avec un tel homme!

Des mois et des mois de silence succèdent à cette correspondance, d'abord amicale, qui a été, un moment, enflammée de part et d'autre. Elle a laissé quelque aigreur à la bonne M'^'' de Roussel. Quand, en mars 1781, elle recommence à écrire, il y a encore trace de son dépit et de ses froissements. Au fond, cette subite indifférence du marquis a peut-être été ce qui Ta le plus contristée. Qui sait si elle n'eût

pas préféré dos lettres mémo lirutales, mémo injustes comme les dernières.

« Je vous suis reconnaissante. Monsieur, de l'attcnlion que vous avez eue de vous informer au bout de quinze ou dix-huit mois si j'étais encore à Paris... »

Point d'allusion directe à ce qui s'est passé entre eux; mais elle n'a rien oublié, on le devine à travers les impressions qu'elle donne de la lecture d'un voyage à Tahiti. Les Tahitiens, comme on sait, étaient alors fort à la mode et on leur prêtait toutes les vertus primitives. Sous couleur de réflexions sur leurs mœurs, elle fait au marquis une pelite leçon de délicatesse, en supposant que les Tahitiens, près de la nature comme ils le sont, ne peuvent être que tendres et fidèles...

Mais tout est bien fini. L'amante a disparu. L'amie se retrouvera toujours dévouée, toujours empressée à veiller aux intérêts du marquis. En 17)^2. elle est en Provence, pour sa santé physique et morale aussi, car, comme elle le

UN AMOUR PLATO.MQUi: DU MAIUjUIS DK SADK 133

dit, « elle est fatiguée do bi^aiicoiip de cIkjsos ••. Elle le rens(igne exactement sur l'iUcil du château de La Coste et entreprend d'y j'omellic un peu d'ordre, car elle i'a trouvé en un assez piteux état. « Les cuisines, notamment, dit-elle expressivement, sont d'une cochonnerie à faire vomir trente-six chats. » Elle indique les réparations nécessaires, elle conseille de prendre comme snccesseur à l'intendant Gaufridy un certain Ruppert de Roussillon, avocat retiré, qui serait propre à remplir la place... Elle avoue, en souriant, que ce Ruppert de Roussillon est persuadé qu'elle n'est pas guidée par la seule amitié quand il la voit s'occuper avec tant de soin des affaires du marquis... Mais tout cela est loin, et il n'y a plus dans ce souvenir qu'une toute j)etite pointe d'émotion. Puis, d'aimables tableaux, des descriptions du parc du château, une certaine abondance épi.stolaire, qui se répand en petites histoires locales, telles que les querelles d'un garde avec un paysan soupçonné de braconnage, ou le

Tvcïi plaisant de la pénurie du gibier, pénurie telle quil a fallu acheter au marché le lièvre qu'il élait impossible de ne pas envoyer à Tabbesse de Cavaillon. Quelques lettres encore, de ce ton complètement apaisé, puis la correspondance cesse.

Vieilles lettres, froidement étiquetées maintenant, timbrées du cachet d'une bibliothèque, dont Tencre a pâli sur le papier jauni! Ce fut pourtant de la vie ardente. Ce n'était pas une des moins curieuses découvertes à faire dans ce dossier que celle de cet amour, demeurant dans le « bleu >^ inspiré à une femme de cœur, par le personnage qui évoque assurément le moins l£s idées de platonisme et de langoureuse mélancolie...

Ll MARQUISE DK FKÈM:

Mes yeux d'enfant onl garde le souveni d'une ancienne estampe, accrochée au mur du salon d'un vieux parent. J'en vois encore la place, à droite, au-dessus de la cheminée, faille représentait une jeune femme du temps de Louis XIV, coiffée à la Fontanges, dont la robe, décolletée, laissait apercevoir la naissance de la gorge. Le graveur avait donné à ses traits une expression mélancolique touchante. L'œuvre était peut-être d'un art médiocre, mais je lui trouvais un charme de vie par où elle m'intéressait

Au-dessous se lisait ce nom : <* Marie-Elisabeth Gérard du Tillet, épouse de Pierre Ilennequin, marquis de Frêne. »

138 LA MARnllSE DE SADE

Puis quatre vers des plus enfantins, mais fort énigmatiques :

Celte beauté touchante eut de grandes alarmes. Un tyrannique époux voulut, malgré ses larmes, La vendre esclave au Turc et médita sa fm. Le ciel seul la sauva de son affreux destin.

Bien que je n'aie pu, depuis, rencontrer cette estampe, ce mystérieux quatrain m'intriguait toujours. Comment cette marquise parisienne avait-elle failli devenir la captive du Grand- Seigneur? Quelles aventures étranges s'évoquaient ? Ainsi, sur la mention d'un titre de livre introuvable, Gérard de Nerval, naguère, partit en campagne pour retrouver l'histoire de l'abbé de Bucquoy. J'étais extrêmement curieux de ce qui avait bien pu advenir de cette innocente victime et de ce qui lui avait mérité la pitié de ses contemporains. Mais j'avais beau interroger les érudits. j'avais beau feuilleter de poudreux bouquins, je n'étais pas plus avancé. La découverte de ce problème devenait pour moi une obsession. Eh ! quoi ? mar-

LA MAIUJUISE DE FRKNE 139

quiseMarie-Elisabclh, ne devais-je jamais savoir le secret de votre triste et doux visa^^e?

Mais il faut toujours un peu compter sur le hasard, et c'est le bienveillant hasard qui, ces jours-ci, en me faisant tomber sous la main un tome dépareillé des Causes de séparation (chez Jean Neaulme, à la Haye, i750),a entrouvert au moins le mystère qui m'irritait.

Une existence romanesque apparaît. Ma jolie marquise n'est plus tout à fait une inconnue pour moi. L'innocente passion naguère conçue pour elle tsi l'on n'avait jamais que de ces passions-là!) s'alimente de la perception plus nette de ses malheurs, et je l'aime d'autant plus que je la peux plaindre, maintenant, enconnaissance de cause. A mon grand dépit, il y a des lacunes dans le tome (qui me semble avoir eu, lui aussi, quelques aventures) dont j'ai fait mes délices. Cependant, la trame presque suffisante du drame se dessine, et l'explication est donnée de cette extravagante tentative de vente dune belle Française aux hls du Prophète.

Pauvre marquise! l'hisloire commence par une folle équipée. Elle aima ce mari qui devait devenir un tel monstie, sans que nul pressentiment vint à point pour l'avertir de son imprudence. Marie-Elisabeth se laissa enlever par Pierre llennequin de Frêne ; mais, pour mettre en paix sa conscience, elle voulut qu'un prêtre amnistiât sa faute par la célébration du mariage. N'était-ce que cela? Le marquis eut tôt fait de transformer son coquin de valet en un ecclésiastique très présentable. Le drôle bénit le couple avec onction... et ce furent des heures passionnées.

Cependant le père delà fugitive, M. du ïillet, président de la Chambre des comptes, eut vent de Ja supercherie. 11 avait du crédit : il fit poursuivre le marquis, qui dut, contraint et forcé, régulariser son union devant un prêtre un peu plus qualifié. Mais déjà les belles heures d'entraînement étaient passées. Le marquis garda làciicment un ressentiment profond à sa femme.

LA MARMllSE DE FRÊNE 141

Celle-ci fui, dôs lors, la plus infortundo des créatures. Il la maltraitait, il la laissait dans un affreux dénuement; il n'était sorte d'humiliation qu'il ne lui fit subir. S'il eût osé la tuer, il est vraisemblable qu'il n'eut point longtemps hésité, dans la haine qui succédait maintenant au caprice passé. Il rumina dans sa tèle, du moins, les moyens de se défaire d'elle, et il s'arrêta au parti le plus extraordinaire, au plus invraisemblable.au plus follement aventureux. Marie-Elisabeth était dans tout l'éclat de sa beauté : le marquis, nourri sans doute des intrigues de comédie du théâtre de la Foire, s'avisa de l'aller vendre en Turquie. Il faut qu'il y ait eu en ce méchant homme un fonds d'imagination bien romanesque, car, enfin, il était loin de Paris, le musulman empire du Sultan Achmet III î Mais, s'il réussissait, il se débarrassait de sa femme et, par surcroit, il lirait de sa vilaine action \me somme que le mauvais état de ses affaires ne lui faisait point dédaigner.

Et voilà comment, cachant ses noirs desseins, il fit mine de partir pour les eaux avec Marie- Elisabeth, gagnée par quelques paroles doucereuses. Jusqu'à Lyon, il sembla être redevenu le gentilhomme galant qu'il avait été ; là, il ne se contraignit plus. A travers la Savoie, il gagna l'Italie. La pauvre marquise était montée sur une méchante mule, qui avait un vieux bât pour harnais, et ce fut dans cet équipage piteux qu'elle dut traverser les Alpes.

A Gênes, le marquis pensait rencontrer un vaisseau où il sepiit embarquer pour Constantinople; sa colère fut grande eu n'en trouvant point. Il s'informa, apprit qu'à Savone il en existait un se disposant à faire voile pour l'Orient. La marquise avait eu connaissance de ses démarches, et ce voyage Tépouvantait. Les brutalités de son mari ne se dissimulaient plus, d'ailleurs, et c'était en esclave qu'il la traitait. Toute surveillée qu'elle fût, elle trouva le moyen de faire part de ses alarmes au voiturier que son redoutable époux avait

engage pour aller de Gènes à Savone. Ce voiturier, touclu' de sa tristesse, estimant ses angoisses jiislifii'es, était un bon homme : il lui promit son assistance. Il conduisit, en effet, le marquis dans une auberge dont l'hùte était à sa dévotion, l'apitoya sur le sort de cette jeune femme, victime d'un maître implacable, et, durant la nuit, la marquise put s'évader et gagner les Etats du duc de Savoie. Là, elle était en sûreté et trouvait auprès du conite Scarampo une courtoise et bienveillante hospitalité. Ce n'était point, hélas, pour longtemps.

La fureur du marquis avait d'abord éclaté si violemment que, instruit de la retraite de sa femme, il avait été tirer des coups de fusil sous les fenêtres du château où elle était réfugiée. La fourberie fit ce que n'avait pu faire la force. Il feignit le repentir, obtint accès auprès de Marie-Elisabeth, se roula à ses pieds, détesta ses erreurs passées, et le comte Scarampo, témoin naïf de cette comédie du désespoir, se

144 LA MAKnllSE DE SADE

laissa persuader de ses remords, bien que la marquise le suppliât de n'être point dupe de ces protestations hypocrites.

Le marquis se fait rendre sa femme et, des lors, il se Aen2:e cruellement : il l'accable de coups, il l'étrangle à demi, un jour ; une autre fois, il piétine ce corps charmant. Il intercepte les lettres qu'elle écrit, il assouvit sur elle toute sa rage. Et ne croyez point qu'il renonce au projet de la vendre aux infidèles: il arrête son passage sur le navire qui va faire route pour le Levant. Marie-Elisabeth une fois encore parvient à lui échapper, se met sous la protection du duc de Savoie. Le duc, fort embarrassé (comme s'il eût du l'être en un pareil cas cependant!), ému de pitié pour la marquise, mais n'osant traiter avec rigueur un sujet du roi de France, se contente d'exiger du marquis sa parole qu'il s:' conduira désormais galamment. Et voici donc, de nouveau, la pauvre Marie-Elisabeth, à la merci de cette brute. Elle, que je me représente tout charme et toute

LA MAUol |>i-: l.i; FHKNE 145

grâce, adorable avec ses beaux yeux pleins (l'angoisse, elle est sous le joug de ce sauvage... J'en veux vraiment au duc de Savoie de sa veulerie! In prince, un gentilhomme ne pas savoir protéger une femme î

Le marquisdoit renoncercependant à son abominable projet du voyage en Turquie. 11 repart pour la France avec des rancunes exaspérées, roulant d'abominables pensées, cherchant la perte de Marie-Élisabeth par tous les moyens. Et voici quun soir, tout à son idée fixe, dans un bourg où il s'est arrêté pour coucher, sur la route de Lyon, une inspiration diabolique lui vient tout à coup. Eh! oui! comment n'a-t-il pas pensé plus toi à cela? C'est dans son honneur qu'il frappera sa femme; c'est par un piège infernal qu'il se débarrassera d'elle, obtenant légalement le droit de la jeter vivante dans la tombe d'un couvent ! •

11 passe la nuit entière à écrire. Il remplit vingt feuillets, et une joie mauvaise passe sur son visage. Il écrit, il écrit d'abondance, sans se

lasser. Cet homme d'imagination perverse a trouvé le plus affreux des slritlagèmes.

Au matin, il entre chez la marquise, dont il avait verrouillé la chambre.

— Madame, lui dit-il. je V(»us prie de copier ces lettres de votre écriture naturelle, et sans essayer de la contrefaire.

Marie-Elisabeth, étonm-e, j«'tle un coup d'œil sur ces brouillons, et elle pousse un cri d'indignation. Ce sont des lettres qui sont censées s'adresser à un amant. Tout ce qui peut être inventé pour salir la pauvre créature, devant passer pour lauteur de ces billets libertins, a été monstrueusement réuni li. Il n'est raffinement de vice qui ne s'étale dans ces aveux infâmes, dans ces descriptions de voluptés horribles, dans ces appels de luxure. Qui lira deux lignes de cette correspondance frémira devant une telle corruption. Et c'est cela que veut le marquis : pouvoir montrer ces lettres, accuser sa femme, faire tomber sur elle la pire honte, l'impardonnable scandale. Il feindra de les avoir

LA .AJ Alto 11 Si: Di; IMKNE 147

(lôcoiivcrlos, il ohliontlra conlrc In pi-rtriidiio (•(m[)al)lt' raiTcl le plus s('vèr«'.

Lu marquise, éponluc, outragée dans sa pudeur, ('pouvîinhM' à l'idée de pareilles abjections, refuse iièreiiieiit. Elle mourra plutôt que de souiller sa main, ([ue de s'avouer aussi déchue.

— Soit, Madame, dit froidement le marquis. Alors, vous allez mourir I

Et il lui montre un pistolet.

— Monsieur... Monsieur, s'écrie Marie-Elisabeth, ayez piti»' I

Elle se traîne aux pieds dn misérable, elle proleste qu'elle acceptera tout ce qu'il lui plaira de lui imposer. Mais pas cela, pas cette ignominie imnu'ritée ! Elle supplie, elle demande grâce.

Defrène hausse les épaules.

— Eh bien, tuez-moi. Mais je n'écrirai pas! Sur ce front délicieux, il appuie le canon du

pistolet. Pauvre cœur de femme, si touchante en sa faiblesse I Elle a peur de la mort si proche, suspendue sur sa tète...

— Ecrivez I répond le marquis.

Et, blême d'elïroi, frémissant en lisant ces lignes trop claires et trop abominables, elle prend la plume, avec accablement, et elle copie, le monstre suivant des yeux chaque lettre qu'elle trace... Oh: cette fois, elle est perdue, bien perdue!

Mais non ! L'histoire, longtemps lamentable, de Marie-Elisabeth finit romanesquement, comme elle a commencé. Tandis qu'elle écrit ces faux billets qui vont être sa condamnation, quelque bruit se produit sous les fenêtres de la chambre. Le marquis, instinctivement, s'enquiert des yeux de ce qui se passe, tourne un instant la tête. Marie-Élisabeth, par une pensée soudaine, profite de ce mouvement, s'empare d'un des brouillons, le cache dans son corsage. L'affreuse besogne accomplie, Defrêne jette dans le feu les feuillets écrits par lui, sans s'aviser qu'il en manque un.

Il arrive à Paris, dépose sa plainte, obtient que sa femme soit conduite aux Madelonettes.

Et quelles mesures, en elîet, seraient assez rigoureuses contre cette malheureuse, «pii semble perdue de mœurs? Le procès se plaide. Tout paraît accabler Marie-Elisabeth, lorsqu'elle produit, tout a coup, la preuve de son innocence et de la perfidie de son mari, en montrant le feuillet heureusement, miraculeusement, si l'on veut, soustrait par elle. Le roi est instruit de ces horreurs, touche des infortunes de la marquise, et une bonne lettre de cachet, vengeant la vertu opprimée, comme dans les mélodrames, envoie à la Bastille ce ténébreux coquin de Defrêne '.

Grâce au ciel, elle finit bien l'histoire de mon adorable marquise I J'eusse été bien fâché qu'il en eût été autrement!

1. La séparation de corps fut prononcée par sentence des requêtes du Palais le 17 mars 1063 et confirmée par deux décrets du Parlement du 30 avril 1675 et 23 avril 16!S0.

Le 21 mai 1793, le 5" Lalailloii de la Marne fit son entre'e aux Sables-d'Olonne. Il marchait, sans s'être arrêté un jour, depuis trois semaines. 11 venait du Rhin et se rendait dans les Pyrénées. En route, il avait été réquisitionné pour l'armée de Vendée, et ordre lui avait été donné de rejoindre le corps du général Boulard. « — Fichue besogne ! avaient dit quelques-uns de ces volontaires, qui étaient curieux d'en découdre avec les Espagnols, après avoir tàté du Prussien et de l'Autrichien. — Bah ! avaient répondu d'autres. Brigands ou Espagnols, c'est toujours pour la République qu'on se battra. »

Le bataillon, malgré ses longues étapes, avait assez bonne mine, quand il se massa devant le vieux château de la Chaume. 11

154 LA MARQUISi: DE SADE

défila, étonnant par son ordre les troupes en guenilles de Boulard. les recrnes qu'on lui avait envoyées des Charentes : cavaliers sans chevaux, fantassins sans fusil, vôtus encore de leurs sarraux de ])aysans, matelots dépaysés, loin de leurs bateaux.

Ce vieux Boulard, l'ancien du Royal-Marine, dont la Révolution avait fait un chef de brigade, avec de la dure besogne sur les bras, passa en revue le bataillon.

— Camarades, dit-il, cette guerre-là ne m'amuse pas plus que vous; mais le poste où le sort nous a placés esl celui où on doit vaincre ou mourir. Vos bras vengeurs sont armés pour la cause de la République entière, attaquée par des hommes trop corrompus pour sentir le prix de la liberté! Mais les Brigands n'en sont pas où ils croient I Que les violons marchent d'accord, et ça ira !

De grandes acclamations retentirent. Le général ne laissa pas le temps qu'elles s'arrêtassent et demanda une compagnie de bonne

JACnlKS JOLY 155

volonli' pour nllci', sans r('j)it, occiiprM* la Cliaj)ollc-Herinior.

Lo lendemain. Don lard ivcevait nnc dénonfio.tion : « Citoyen grnrral, tu as dans ton armée le fils ilii clief hrij^and (jn<' (n comhals, de ce Joly qui est le pire des ennemis de la République et qui t'a fait tant de mal. A toi de démasquer les traîtres! Si le loup t'échappe encore, tu as le Iouvel(niu entre les mains ! »

— Tonnerre de Dieu 1 s'écria Boulard, qu'est-ce que c'est que cela?

Il monta à cheval, pi([ua vers la Chapelle- Hermier, où l'on tiraillait un peu, pour \o moment, contre les royalistes.

— Le citoyen Jacques Joly? demanda-t-il de sa voix forte.

— Présent! ht un jeune homme. Mais attends, général, que je lâche mon coup de fusil !

11 tira, et, au même instant, une balle ennemie lui troua son chapeau.

— Trop haut! dit-il avec une gaieté narquoise.

— Tu a< l'air d'un luron, fit Boulard. Viens ici : j'ai à te parler.

11 IVnlraiua a quelques pas du retranchement, et il le regarda bien en. face.

— Crie : « Vive la République ! »

— Eh î pardieu, tant que tu voudras: «Vive la République I ^)

— Boni Tu as l'accent de la sincérité... Tiens, lis ce qu'on m'écrit sur ton compte.

— Oh! tit Jacques Joly. il y a du vrai, mais il y a des mots de trop. Oui. Joly, de Machecoul, présentement chef de l'insurrection, est mon père. Mais j'ai vu de trop près la guerre qui lui plaît. J'aime mieux la France que le roi, moi, et j'ai été m'engager loin de chez nous. Le hasard me ramène au pays. Tant pis ! Est-ce un traître que celui qui est tout prêt à se faire casser la hgure pour la Liberté ?

— Alors, les tiens?

— Je n'ai plus d'autre famille que mon bataillon !

— C'est bien. Tu es un brave garçon. La

patrie avant tout ! Je méprise les ilénonciations. Continue à te ballic !

Mais cet obscur soldat de Jacques Joly devait être une des plus lamentables victimes des guerres civiles. Quoi qu'il fît, la fatal it(' de son nom allait peser sur lui.

Boulard n'avait pas été le seul averti. Le représentant en mission, Gandin l'aîné, avait été instruit, lui aussi, de sa présence dans les rangs des républicains. Il n'avait pas la magnanime simplicité du général. On vivait au milieu de pièges. Il a\^it peur d'être accusé de faiblesse. Trois jours plus tard, Jacques Joly était arrêté. Il venait justement d'être blessé par un paquet de mitraille qui avait éclaté près de lui, à Coëx.

— C'est bête ! dirent les hommes de son bataillon. ♦

— Je demande à être jugé par des soldats, s'écria Jacques Joly. Ils me connaissent; ils savent que je ne suis pas responsable des erreurs de mon père et de mes frères, et que je suis bon patriote.

i:i8 LA MAIWJLISE DE SADE

Mais les administrateurs du district renvoyèrent à la Rochelle. En prison, des détenus l'insultaient et. oubliant leur propre sort, réclamaient son châtiment. 11 y en eut qui écrivirent que la compagnie du fils d'un tel monstre les déshonorait.

Jacques Joly haussait les épaules avec résignation.

— C'est le malheur des temps qui veut ça, disait-il. Vive la République, quand même!

11 comparut devant le tribunal. On requit rudement contre lui. Issu d'un sang de Rrigands, il ne pouvait être que Brigand lui-même. Comment croire que. sans arrière-pensée, il fût passé dans le camp des Bleus?

— Ce n'est pas juste, cela, ht Jacques Joly, simplement. Valait-il donc mieux combattre la Liberté que la défendre ?

Il montra une cicatrice qu'il avait au front :

— Et ceci prouve que j'ai fait de mon mieux !

On avait envoyé une guillotine toute neuve

à la Rochollo. Colld de Charinoy, ancien chanlro, qni, s'étant découvert nnc admii-ablc vocation dr» bourreau, avait sollicité la })laco de vengeur du peuple, brûlait de ressayer. Jacques allait être condamné. Une lettre de Boulard le sauva, non sans quelque dépit pour la foule, qui attendait le spectacle d'une exécution.

Jacques Jol\ fut renvoyé à son bataillon. Il alla trouver son g-énéral pour le remercier.

— Mon pauvre garçon, lui dit Boulard, j'ai pu te servir une fois ; je ne le pourrais pas de nouveau sans être suspect. Tu es un brave patriote ; je t'estime. Mais on t'en voudra toujours d'être le fils de ton père. Dans ta situation, le meilleur parti que tu aies à prendre, c'est, au premier combat, de te faire casser la gueule.

— J'y tâcberai, mon général, répondit Jacques Joly.

Il y tacha, en conscience, puisque c'était le bon moyen de prouver pleinement qu'il n'était

pas un traître. Mais la mort est capricioiiso ot ne veut pas toujours de ceux qui vont à elle.

Quinze jours plus tard, il était, avec sa compagnie, chargé de protéger un convoi d'artillerie qui, faute d'une autre route possible, s'avançait a travers des champs où le blé était haut. Des Chouans, en rampant silencieusement, y mirent le feu. L'incendie gagna, entoura les Bleus. Les caissons de munitions risquaient de sauter. On battit en retraite, les volontaires du Ijataillon de la Marne luttant désespérément pour que les pièces pussent se retirer sauves. On avait si peu de canons dans l'armée I

De toutes parts, des royalistes avaient surgi. Jacques Joly combattait ferme, pour sa part. Une des pièces d'artillerie, en passant, le renversa. La douleur lui fit perdre connaissance. Quand il revint à lui. il s'aperçut qu'il était prisomiier.

Il fut conduit à Aizenay, au quartier général vendéen, où Joly, investi du commandement, interrogeait, pour essayer de tirer d'eux des

renseigncmonts, quelqui^s autres républicains tombés entre ses mains.

L'ancien chirurgien devenu chef des bandes royalistes, dur aux autres, dur à lui-même, n'eut qu'un tressaillement de colère quand il reconnut son fils :

— Ah ! c'est toi !

Ses sourcils se froncèrent, une amertume se réveilla en lui, un pli s'accentua au coin de ses lèvres sèches.

— Mes compliments!... Tu as là un habit qui te va bien, fit-il en désignant l'uniforme républicain de Jacques... Sais- tu ce qu'il t'en coûtera de l'avoir porté?

Jacques eut un geste d'indifférence. 11 avait une grande lassitude des défiances auxquelles il se heurtait depuis son retour de la Rochelle. Puisqu'il n'avait pu se faire tuer, autant valait que tout fût fini bientôt, n'importe comment.

Des paysans, en armes, l'emmenèrent dans une grange. Une heure après, on le faisait comparaître devant le conseil de guerre réuni par

K.2 LA MAP.nuisi-: de sade

Joly. en j)lein air. di'vant une bicoque à demi écroulée. Il faisait un temps très beau, très doux ; le soleil du matin éclairait délicieusement la campagne profonde, et c'était partout autour de lui un frémissement de vie.

Le conseil était composé de Joly, de son fils aîné, de du ChatTault et de Gillardeau, ses lieutenants. L'interrogatoire fut bref. Jacques reconnaissait que la vérité ne lui avait pas paru être du coté de ceux qui aimaient mieux le roi que la patrie, et il disait, un éclair d'enthousiasme se rallumant en lui, la joie mâle de ces armées républicaines, ivres de liberté avec lesquelles il avait d'abord combattu, là-bas, sur le Rhin.

— Tais-toi. rebelle! dit Joly.

11 se tourna vers les membres du conseil.

— La sentence!

— Joly, c'est ton fils, dit Gillardeau avec une pitié qui montait en lui pour ce jeune homme que. naguère, il avait connu enfant à Machecoul. Renvoie-le î

Le chef vendéen inscrivit froidement cet avis. Il s'adressa à du Chaflault :

— Et vous?

— Vous n'auriez pas dû présider ce conseil, général. Je n'ai pas la force de voter la mort.

Joly écrivit celte réponse. Puis il interrogea son fils aîné :

— Et toi?

— La mort î

— Mon avis de président vaut pour deux, reprit Joly. Je vole pour la mort. A la majorité de trois voix, Jacques Joly, coupable de trahison envers le roi, est condamné à être fusillé.

Gillardeau regarda avec une sorte d'épouvante ce père et ce frère qui, seuls, avaient exigé l'exécution de Jacques.

— Les Brutus m'inspirent plus dhorreur que d'admiration, dit-il à Joly. Fais grâce î

— Non! il mourra dans une heure, (ju'on lui envoie un prêtre, si ce sans-culotte n'a pas encore oublié ses prières I

16i LA MARQUISE DE SADE

Quelques minutes plus tard, Joly enti'ait dans la grange où Jacques attendait sa fin :

— Le chef t'a jugé selon sa conscience. Le père peut pardonner avant que tu meures. Yeux-tu de mon pardon ?

— Dans ma conduite, j'ai obéi, moi aussi, à ma conscience, répondit Jacques. Je n'ai pas besoin de pardon, mon père. Mais je n'ai pas de colère contre vous. Vous plait-il que nous nous embrassions?

Les deux hommes s'embrassèrent, cérémonieusement, comme on le taisait, entre père et fils, au temps oii la Révolution n'avait pas détruit l'étiquette jusque dans la famille.

Gillardeau aperçut Joly au moment oii il sortait, grave, mais calme, sûr de lui.

— Mauvais bougre ! dit-il avec un geste de dégoût. Ça ne te portera pas chance. Le roi ne demande pas l'abdication de tous les sentiments humains.

Un instant plus tard, Jacques Joly était appuyé le dos contre un arbre, et douze fusils

étaient braqués sur lui. Il se souvenait de ce qu'il avait dit philosophiquement, naguère, dans sa prison do la Rochelle : « Gost Ir malheur des temps qui veut cal » II répéta le mot avec une ironie qui était, dans le moment, une belle preuve de courage.

— Au moins, ajouta-t-il simplement, il faudra bien que le citoyen Gaudin l'aîné croie ([ue j'y allais de bon jeu pour la Nation. Vive la Repu...

Il n'eut pas le temps d'achever. Il était tomb»' foudroyé.

— Pauvre petit I dit Gillardeau, en contemplant le corps, troué par les balles. Il a fini crânement... Mais qu'est-ce qu'elle leur fout donc dans le cœur, leur sacrée République, pour faire ainsi d'eux des héros?

LES DAUPHINS

LES DAUPHINS

Un apivs-iiiidi de drccnibrc 1825, un liumme de Ijelle mine, de taille élevée, d'élégance aisJe, qui, depuis quelques momenls, marchait très rapidement , se glissa brusquement dans la houlique du coiffeur Plaisir, rue de Richelieu. Une fois entré, il jeta un coup d'œil à travers les vitres garnies des figures de cire imaginées par ce perruquier illustre. Ce sommaire examen de la rue l'avait sans doute satisfait, car il respira comme lorsqu'on vient d'échapper à un danger. 11 prit sur une table la Quotidienne^ s'assit dans un coin, feignit de s'absorber dans sa lecture, de l'air innocent d'un client qui attend son tour.

11 n'était là que depuis un instant, quand un personnage de son 'âge et de sa physionomie, n'était qu'un certain embonpoint le disposait à

170 LA MAUnUISE DE SADE

ressoiifflement, lit irruption dans la boutique avec une brusquerii' toute pareille. Le nouveau venu ferma la porte avec soin, souleva le rideau de soie verte deri'icre lequel il se sentait passagèrement à Tabri, eut un geste de délivrance et tomba, très las, dans un fauteuil. Un commis lui tendit F Aristarc/ue, qu'il feuilleta distraitement. Ses préoccupations allaient évidemment ailleurs quau compte rendu de la reprise du Coriolan de M. de Laharpe.

Au bout de quelques minutes, le premier se leva, paraissant examiner une lithographie de Vigneron, le Joueur ruiné, accrochée au mur. Avec précaution, il regarda au dehors, et il put un mouvement de dépit. Deux escogriffes, en longue redingote, faisaient les cent pas sur le trr»ttoir.

— Allons! se dit-il. les marouQes ne m'avaient pas perdu de vue, et j'ai vainement cru leur échapper. Malepestel le préfet Debelleyme a des agents plus habiles que je ne le croyais... Peutêtre leur patience se lassera-t-elle, pourtant...

iU

LES DVIPIIINS 171

Il alla se rasseoir et parut, de nouveau, savourer la lecture de la Qiiofidieniif.

Le second, un j)eu remis de sa course liàlive, soufllant moins hruyaninient, à pit'sent, se trouva, sans éveiller raltention, reproduire exactement cette manieuvre. Lui aussi, il fit mine de contempler le Joueur ruiné ; lui aussi, il épia ce qui se passait dans la rue. 11 fronça soudain les sourcils.

— Voilà ma chance! murmura-t-il. en apercevant deux gaillards d'apparence non moins suspecte que les autres, qui se promenaient lentement sur le trottoir opposé. Je pensais, en me réfugiant ici, avoir été assez prompt pour dérouter ces mouchards... Mais non!... Je les retrouverai donc partout! Oue faire?... Ma foi, attendre qu'ils se fatiguent.

11 choisit le coin le plus ohscur de la boutique et s'y installa, se préparant à une longue station.

Une demi-heure s'était passée. Des clients s'étaient succédé sur les fauteuils où les assis-

tants de M. Plaisir donnaient leurs soins experts.

— Le toupet de monsieur le baron me semble assez réussi, dit l'un d'eux, en enlevant le peignoir de percale à fleurs sous lequel disparaissait un des habitués de la maison.

Puis, avec le geste professionnel, il se tourna vers les deux personnages :

— Lequel de ces messieurs? demanda-t-il. Ils ne se hâtèrent point de répondre. Enfin,

le premier, avec empressement, invita l'autre à prendre place.

— Je ne suis pas pressé, fit-il, et s'il plaît à Monsieur de se faire accommoder avant moi...

— Je vous ai mille obligations. Monsieur, dit le second, mais souffrez que je ne consente pas à ce passe-droit, si galamment qu'il soit proposé. Au reste, je suis moi-même de loisir.

— Je vous en prie.

— Je vous en prie aussi.

Les deux hommes se regardèrent avec quelque curiosité, et. ce qui ne laissa pas de les sur-

m:s n.upiiiNS 173

prendre, ils constatèrent qu'il y avait entre eux quelque rliose comme un air de ressemblance. Pendant leur courtois débat, un quidam s'était substitué à eux. Ils ne protestèrent point. Dès lors, ils s'observèrent, instinctivement. Quelque détacbement apparent qu'ils missent à lancer de sournois coups d'œil dans la rue, ils surprirent Tiin chez l'autre la mènn' inquiétude, la mêni»' volonté de demeurer, le môme souci de s'assurer de ce qui se passait à l'extérieur.

... Les quatre policiers, deux par deux, déambulaient, cbacun sur leur trottoir, obstin('s à rester solides au poste.

Une certaine sympatbie, faite de la similitude de leur situation, naissait entre ces étranges clients, si peu désireux de s'éviter l'ennui de l'attente.

— Pardieu. Monsieur, dit le premier, ou je me trompe fort, ou vous avez, comme moi, cer taines raisons pour ne pas sortir de celte boutique.

— Ma foi. Monsieur, je n'userai pas de moins de franchise que vous. J*ai. en effet, des raisons sérieuses pour éviter une fâcheuse roncontre, qui m'attend. Croyez, du moins, que ces raisons sont des plus honorables.

— Je ne me serais pos permis den douter. Monsieur. Je sais, mieux que personne, qu'il y a de déplorables fatalités. Je souhaiterais vivement ]iouvoir brûler la politesse à deuxcoquins qui me font escorte malgré moi. Je ne vous cacherai pas que le désir de les éviter fut le seul motif de mon entrée en cette officine.

— Puisque vous me faites. Monsieur, l'honneur de me confier vos ennuis, je vous avouerai qu'il en fut de même pour moi. Il y a des circonstances bien embarrassantes pour un galant homme î

— Alors, il faudrait aviser. Nous ne pouvons cependant pas nous installer ici à demeure... Parbleu 1 il me vient une idée. Ce monsieur Plaisir, qui est-ce?

— 11 a une certaine réputation de probité.

LES DAUPHINS 175

— Eh bien, je ne vois d'autro moyen que de lui confesser la difficullo où nous nous trouvons. Quand il saura qui je suisl...

— Soit ! Quand il connaîtra racharnomcnt de Terreur contre moi I...

— Cette boutique donnant sur la lue iliclielieu, la maison a peut-être une autre issue sur la rue de Montpensier.

— Enlin, Monsieur, essayons touj(uirs.

Ils demandèrent M. Plaisir. Ils furent introduits dans son cabinet. L'artiste était occupe à composer une coiffure destinée à s'harmoniser avec les toques arméniennes à pentes, que la mode féminine essayait alors de lancer.

— Il s'agit, dirent-ils ensemble, d'un entretien grave.

— Un entretien grave ! s'écria M. Plaisir, qui était volontiers solennel. Songer iez-vous à solliciter de moi une coilfure inédite?

— Non; c'est autrement important...

— Vous m'étonnez, Messieurs.

Cependant, celui des deux personnages qui

i76 LA MAROUISE DE SADE

avait, tout à Theure, donné la réplique au premier, eut un scrupule de discrétion.

— Au fait, Monsieur, dit-il. il ne m'appartient point de connaître vos aiïaires. Je me retire un moment...

— Non pas, Monsieur, fit l'autre: je n'ai rien à cacher devant des gens de cœur...

Et, s'adressant au perruquier, il lui fit d'un trait cette déclaration :

— Monsieur Plaisir, vous êtes homme d'honneur; je ne ferai point de mystère avec vous. Vous voyez en moi le duc de Normandie luimême, le fils infortuné de l'infortuné Louis XVI, naguère évadé du Temple, mais jeté, depuis lors, en des aventures plus tragiques que celle de son emprisonnement. Hélas î on a osé dénier mes droits sacrés, on a osé me traiter, moi, l'héritier légitime du trône de France, comme un aventurier... Ah! mes oncles Provence et Artois furent hien coupables I... Ma yie n'a été qu'une longue suite de malheurs... Je vous enverrai une brochure oij je les ai rela-

Li:S DAUPHINS 1 / .

tés, et où j 'explique comment je dus prendre, pendant des années, le nom de Richemont... Les larmes vous viendront aux yeux, monsieur IMaisirî... Echappé de la citadelle de Milan, je suis venu protester contre Tusurpation dont je suis victime. Après tant de persécutions, il faut que j'en rencontre encore dans mon pays... La police me fait suivre, comme un malfaiteur... C'est unclulto entre moi et elle... Au moment où je vous parle, deuxcoquins sont encore dans la rue, épiant mon départ de votre hospitalière maison... Monsieur Plaisir, donnez-moi le moyen de me débarrasser d'eux, et, quand j'aurai reconquis la couronne, vous serez assuré de ma royale gratitude.

M. Plaisir levait les bras au ciel, effaré et inquiet, en raison de sa situation de fournisseur de la cour, inlimidi' cependant de l'assurance de Richemont.

— Monsieur Plaisir, dit l'autre, vous êtes homme d'honneur. On peut vous parler raison.. le suis victime d'une déplorable méprise, qui boule-

verse mon existence... Sur la foi d'une ressemblance fortuite avec les Bourbons, sur le souvenir de mon arrestation, en 1795 (je fus pris, par un commissaire naïf, pour l'enfant royal, évadé), des personnes dont l'erreur est toucbante, mais bien désagréable pour moi, et qui croient le Dauphin toujours vivant, s'obstinent aie reconnaître en mon humble personne. J'ai beau protester que je ne suis que Morin de Guirivière, fabricant de cartonnages, rue Chapon, j'ai beau jurer que je n'ai dans les veines qu'un sang obscur, on se refuse à me croire, on persiste à supposer que je cache mon rang, par simple politique, et ce ne sont, depuis quelque temps, (jubommages, serments de fidélité, protestations de dévouement... La peste soit de ces hommages! Mes affaires périclitent, et le commerçant pacifique que je suis est jeté en plein romanesque... Allez donc faire revenir les gens d'illusions comme celle-là î... Ai-jel'aird'un roi, pourtant? Le pis est que la police s'est, je ne sais pourquoi, inquiétée, qu'elle est sans cesse

LES DALPHIISS {',{)

à mes trousses, à prrsenl, qu'elle me surveille comme uu homme dangereux... A riieiiic (ju'il est, deux vilains sires sont là, en bas, prêts à m'emboîter le pas... et j'ai pourtant des affaires qui ne regardent que moi... Concevezvous, monsieur IMaisir, cette exaspérante situation d'un homme modeste, débonnaire, n'aspirant qu'à être bon citoyen, que des égarés, devenus légion, hélas I assaillent de leurs inopportunes marques de respect, témoignages gênants, dont l'autorité lui l'ait, en outre, un crime!.. Monsieur Plaisir, aidez-moi à méclipser, et je vous enverrai une douzaine de mes cartons à ornements dorés I

M. Plaisir tombait de son haut. Il avait grand'peur de se compromettre, mais il avait encore plus hâte de se débarrasser des deux personnages qu'un ironique hasard avait réunis, et qui se regardaient maintenant avec quelque stupeur. Il les conduisit, à travers un couloir, jusqu'à une porte qui donnait accès dans une maison voisine où il avait un magasin, et il leur

indiqua le moyen de s'en aller secrètement. — Ouf! s'écria-t-il, quand ils furent partis, quelle histoire 1 Je crois en la police et je^ la vénère... Mais comment s'y reconnaître! Elle poursuit l'un parce qu'il pre'tend être le Dauphin, et l'autre parce qu'il jure ne l'être points cependant qu'elle affirme tenir la mort de Louis XVII au Temple pour article de foi!... Je ne suis qu'un coiffeur de génie, ajouta M. Plaisir en hochant la tête, mais jai dans l'idée que toutes les fois qu'on agitera cette question, ce sera, si j'ose m'exprimer ainsi, la houteille à l'encre !

PR'AXIPESSA IMPERIALE CUCHESSA DI PAJ?MA

ARCIDUCHESSA DALsTRlA

?!>.CE.S7A E CUASTALLAft»

L'histoire a été une des passions de la lin cahotée du siècle. On l'aime à ce point, en ce tempsci, qu'on a l'air de recommencer à en faire.

Quoi qu'il (ni soit, il est j)eu d'énigmes historiques, qui, depuis quehiues années ne soient revenues sur l'eau. Oui, toutes ont été l'objet de nouvelles recherches, — y compris celle du Masque de fer, et une hypothèse, assez vraisemblable, ma foi, a pu être émise', faisant du prisonnier mystérieux M. de Bulonde, le défenseur malheureux ou incapable de Coni. Je ne parle pas de la vieille, de Téternelle question de la survivance du dauphin Uls de Louis XVI 1

1. Inutile de rappeler celle f[ui fait du Masque de fer... Molière, qui ne serait pas mort de la façon que tout le monde croit. C'est un peu trop de la fantaisie.

Elle préoccupe encore tant de gens qu'il y a des revues spéciales pour la traiter.

Il ne me semble pas, toutefois, au milieu de tant de travaux inspirés par une ardente curiosité, qu'on ait remis sur le tapis un problème qui ne laisse pas d'être intéressant.

Je parle de l'ex-impéralrice des Français Marie~L(juise et de sa mort. 11 n'est point si prouvé que cela qu'elle ait fini tranquillement dans son lit, comme c'est la version la plus communément répandue. Je sais bien qu'il ne faut pas s'empresser de voir partout du roman dans l'histoire ; mais il y a des particularités singulières qui permettent d'ajouter quelque créance aux bruits qui coururent à Parme, quand, avecl'étiquette conservée, vieillotte, dans la petite cour, on annonça aux sujets de la duchesse régnante que leur souveraine avait rendu le dernier soupir. Tout n'est pas toujours forcément chimère dans les légendes, et le sentiment populaire voit juste parfois. Or le sentiment populaire attribua d'instinct la disparition

LA MOMT DE MARIE-LOUISF: 185

de Marie-Lonise. le 17 drct'iiiljro ISiT, à un crime.

En France, on n'a eu que d'assez vagues rchos de celte lé*;end<'. Marie-Louise a été, d'ailleurs, dans l'opinion senlimenlale, considérée comme une parjure, indigne du rùle que son mariage avec un grand homme l'appelait à jouer. On la volontiers accablée de dédains, on la raillée pour ses amours, elle qui avait partagé la couche de Napoléon. On Ta, — oubliant -que ce Napoléon, elle ne l'avait jamais aimé, (juc sa chute avait été pour elle une délivrance, que la femme, en elle, n'était pas toute en l'impératrice, — trop abaissée peut-être et réduite à une existence trop efTacée dans son petit duché, ridicule sans doute pour qui avait habité les Tuileries. Mais, enhn, elle régnait, et on ne règne pas sans faire des mécontents. Il fallait que ceci fut dit pour expliquer la possibilité ou, tout au moins, la vraisemblance d'un complot formé contre elle.

J'ai reçu d'Italie, par l'obligeant intermédiaire

186 LA MAi'.Quisn: de sade

d'un très repaie professeur d* université, des documents qui vont h l'appui de l'hypothèse d'une fin traf^'uiuc de Marie-Louise.

Xeipperg, qui avait eu Marie-Louise, à Grosbois, au premier coucher, le jour même de son départ, alors qu'il l'escortait officiellement; Neipperg, qui avait été bientôt son indispensable ami. à qui seul, en apprenant Waterloo, elle avait pensé; qui, amant ou mari, lui avait fait trois enfants, qui avait régné à sa place, avec une bonhomie indifférente, mourut en 1829, à la veille des événements qui allaient secouer l'Europe. Elle l'avait beaucoup pleuré et elle lui avait élevé un tombeau magnifique.

Un vent de révolution soufflait, môme sur le petit duché. Un Autrichien venu de Vienne avait fort mal remplacé Neipperg comme ministre, avait indisposé la population au point que Marie- Louise avait dû se réfugier auprès de son père, et elle ne put, en effet, rentrer dans « ses États » qu'avec l'appui effectif de rAulriche.

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LA MOUT DE MAIUL-LOL ISE 187

Jusque-là, à ce (ju'il semble, elle avait été assez populaire à Parme el ;i Plaisance. Neipperg avait assez bien travaillé pour elle et avait réussi à vaincie les préventions premières dont la souveraine avait été l'objet. Ce n'était point qu'il portât un jxrand int«'rèl aux sujets de sa maîtresse, et l'on ^ail b^ mot délicieux par lequel il répondait aux doléancc^s d'un commerçant lui annonçant ([u'il allait être forcé de s'expatrier :

— Ma foi, à votre place, je ferais comme vous !

Il avait cependant un certain 2:oùt de faste, des babitudes de bon administrateur, une lionnèlelé de gentilhomme, et, avec d'assez minces revenus publics, il avait bàli des hospices, un musée, des ponts, il avait construit des routes, planté des promenades. Pour Marie-Louise, tout ce qu'il faisait était luen. Elle était sous le charme, tout borgne que fût Xeipperg. Mais il avait grand air. « C'était un homme do bon ton ••, a dit de lui Chateaubriand.

La « bonne grosse Allemande » qu'était Marie- Louise supporta mal son veuvage. Elle avait «les sens impérieux. Elle connaissait l'amour maintenant de Napoléon elle avait toujours eu peur, et elle l'appréciait.

Elle eut des aventures. Jules Lecomte, un chroniqueur qui laissa une réputation douteuse de moralité, eut. pendant un séjour à Parme^ ses bonnes grâces. Arsène Houssaye a cité, un jour, une lettre de lui où il no faisait pas mystère de sa bonne fortune : " Oui, écrivait-il au libraire Souverain, je succède à Napoléon. Vous ne vous en apercevez pas aux Tuileries, mais je m'en aperçois à Parme. J'ai chanté devant Marie-Louise; elle m'a retenu à souper. Le souper dura toute la nuit. Quand je me suis réveillé le matin, j'ai pu me figurer que j'étais l'empereur I »

Marie-Louise était, à ce qu'il semble, sans défense contre les entreprises galantes. Mais Jules Lecomte et les autres étaient des... amis de passage, et l'appétit de la duchesse de Parme

Charles de Bombelles.

LA 3i(nrr di; .maiui:-louise i89

('■lail... réj^iilier. P^llc on( un Iroisièmc m.iri, et ce mari fui le coinlc (Iharlcs-Rcno de Bombellcs, (loiil elle (lisait dans sa correspondance, avec une admiration qui prenait untourd^'xpression vraiment plaisant : « C'est un saint et un liomme aimable en société ! >•

Or Charles de Bombelles, placé par l'Autriche auprès de la souveraine, était le soutien dévoué des jésuites, sa dévotion ne l'empêchant pas, d'ailleurs, d'être de complexion fort amoureuse. Il prenait ses fonctions de ministre au sérieux, lui, et au libéralisnn' de Xeipperg succéda un despotisme d'autant plussensible qu'il ne s'exerçait que sur une population restreinte. Français d'oriiiine, ancien émigré, exaspéré de la révolution de 1830, il vengeait à sa manirre, sur des Italiens, la chute des Bourbons. Il gouvernait comme on gouvernait en France dans les premières années de la Restauration. Ou'imporlait à Marie-Louise, pourvu ipTil fût galant avec elle? Il l'était. Il faisait même imprimer de superbes albums où il exaltait, avec planches

à l'appui el dessins de monuments publics, les bienfaits du règne. 11 avait établi une étiquette 1 solennelle que Xeipperj^ avait jugée inutile dans une aussi petite cour. Il avait fait de Parme If refuge des communautés religieuses, et, de par lui, la ville dégageait une odeur cléricale plus forte que le parfum de ses fleurs.

Marie-Louise, qui croyait sincèrement être bonne souveraine, puisqu'on lui disait qu'elle l'était, contresignait docilement tout ce que décidait M. de Bombelles. Celui-ci devint odieux à tous ceux qui avaient gardé des idées libérales.

L'Italie tout entière était alors, comme on sait, travaillée fortement par le carbonarisme. Faut-il rattacher au carbonarisme les tentatives qui, d'après la version que je reprends, causèrent la mort de Marie-Louise ?

Il n'est point douteux que M. de Bombelles fut haï. Sa mort parut souhaitable. Le poison, dans cette romanesque Italie, fut longtemps l'arme favorite. C'était le pays classique du poi-

son. Monic à la fin de la |)rcniièro moilic' de ce siècle, il était encore « en favenr », et on avait d'admirables secrets homicides. Le pap»' I*ie IX, pins tard, devait encore, pendant quelques années du moins, user «l'une grande circonspection dans le choix de ses aliments...

Voici donc co que racontent certaines traditions, vivaces encore.

D'après elles, un hasard étrange protégea 1\I. de Bombelles qui était visé par les conspirateurs, et fit tour à tour, à sa place, deux victimes. La première fat le chapelain-aumônier de Marie-Louise, (jui, en attendant M. de Bombelles, très échaulle par une discussion qu'il venait d'avoir et dont il venait précisément entretenir le ministre, se servit un verre deau en usant d'une carafe qui se trouvait sur la table de rExcellence. La carafe était empoisonnée, et il mourut presque subitement.

Dix jours plus tard, la seconde victime était Marie-Louise elle-même, qui prenait fortui-

tement le poison préparé pour son ministre et époux. La maladie qui t^mporta Marie-Louise fut, en etTet, très rapide et très singulière. Ainsi par deux fois, par suite de circonstances déroutant ses ennemis. ^L de Bombelles fut sauvé.

Mais n'était-ce qu"cà M. de Bombelles qu'on envoûtait? Voici une autre version. C'est celle qui a été évoquée par le Giornale degli eruditi^ citant le témoignage d'un ancien chambellan de Marie-Louise, sans le nommer, malheureusement, ce qui enlève un peu d'autorité à ce témoignage, et se contentant de dire que c'était un gentilhomme parfait, gentiluomo pprfetto^ cultore ii^tellir/pnte e appa^sionnato <h(jli oltimi studdii^ p lontano quanta mai dal far mistero diciaclie egli pensa, ayant le culte intelligent et passionné des hautes études, et incapable de faire mystère de ses opinions.

Or, ce « gentilhomme parfait » rapporta au jour, devant plusieurs personnes (toujours pai de noms!) que jadis il ramassa sur l'escalier de son palais un billet dans lequel on le prévenail

LA MORT ni: M \K1E-L0U1SE 193

ilu projet (jiii a va il «'tô lormo d'assassiner Son Altesse la duchesse. L'avis arrivait trop tard, car, quand il pivvint M. de Bombelles, Marie- Louise était déjà eu proie à de violentes soulfrances.

Y a-l-il donc là un drame, un drame sur lequel on n'a encore que des indications vagues, mais que, malgré le scepticisme officiel, il y aurait intérêt à pénétrer? L'amour ne peut être là enjeu (et, d'ailleurs, Marie-Louise avait si peu l'habitude de se refuser!), car la duchesse régnante de Parme et Plaisance avait alors cinquante-six ans. C'est donc un drame politique. Ainsi, la fatalité de l'étoile des Bonaparte, après avoir fait prématurément disparaître le fils de Napoléon, aurait mystérieusement plané aussi sur la lin de celle qui, pendant quatre ans, fut sa femme... Accordons, toutefois, que la mauvaise étoile aurait mis le temps à exercer sa funeste influence.

Je ne m'allendais pas, en résumant ces L'gendes, peu connues en France, avec la bonne foi d'un chercheur intrigué par une mystérieuse histoire, à rencontrer autant d'écho et à constater que bien des curieux s'y intéressaient, comme moi. Chez nous, on ne parie généralement de Marie-Louise qu'avec une dédaigneuse ironie, et les moins fervents de Napoléon, même, ont peine à lui pardonner ses aventures et le parfait oubli où, dès qu'elle fut délivrée de lui, elle tint le grand homme. 11 n'en va pas moins qu'un m'a galamment prié de continuer cette étude qui peut provoquer, — et ce sera son seul mérite, — quelques discussions utiles pour la découverte de layérité. Je m'efforçais, précisément, de réunir d'autres éléments d'information. On s'attache volontiers à certains sujets qu'on n'a fait d'abord qu'effleurer, par hasard.

Sur co (Iraiiio, l;i soiiicc, sinon de i^nseigiienicnls |)i'(M-is, au moins d'opinions jilus ou moins vraisemblables, est en Italie. Je dois une vive gratitude à M. le professeur Ludovico Biagi, de Florence, (|ui, avec une extrême bonne gràc«\ a bien V(uilu m'aidei' dans cette enquête et procéder lui-même à de curieuses investigations.

Gomme je ne cherche pas le « roman », avant tout, et malgré tout, dans Ihistoire, je ferai la part aux témoignages contraires à la version de Tempoisonnement. Je ne puis, toutefois, m'empècher dénoter, tant que je me défende de tout parti pris, que toutes ces communications, alors même que leurs auteurs n "y ajoutent pas foi, attestent que le bruit de l'empoisonnement de Marie-Louise se répandit avec persistance.

Le comte Hippolyte Malaguzzi, directeur des archives de TÉtat à Modène, est de ceux qui traitent de fable la mort tragique de Marie- Louise. L'intérêt de son opinion est dans ce fait que son père, le comte Alexandre, fut chargé

196 LA MARQL'ISE DE SADE

par la cour df Vienne, aussitôt après la fin de la duchesse de Parme, d'une mission, en quelque sorte intime, qui avait pour but la sauvegarde de sa succession personnelle, le duché, comme on sait, devant, par suite des conventions de 1815 et 1817, revenir au duc de Lucques^ Charles-Louis de Bourbon.

Le comte Alexandre Malaguzzi semblait donc bien en situation pour être sûrement renseigné. Or, pour lui, la mort de Marie-Louise fut naturelle. Elle était sortie en voiture dans les premiers jours de décembre 1847. mois qui fut très froid à Parme, cette année-là. Il lui arriva de quitter sa voiture pour faire quelques pas : elle se sentit subitement glacée, elle fut prise de frissons, ne rentra que pour s'aliter et fut rapidement emportée par une pleurésie aiguë, — mal dont, quelques années plus tard, devait mourir sa tille, la comtesse Albertine Vitale.

C'est l'explication « officielle ». Le comte Malaguzzi entendit parler cependant de l'empoisonnement dans le petit cercle de la cour, et

LA MOUT l)i: MAUIE-LOUISE 197

on t'u îu'ciisilit loul luis, qui 1«* médecin d(.' la diiclicssr, (|iii son confossi'ur, (jiii «les révolutionnaires. Notez que c'était au Icndcnuiin môme du décès, qu'il ne s'agissait pas là d'une légende formée dans le peuple, mais de soupçons émis j)ar les familiers mêmes de Marie-Louise. Ces soupgons, le comte Malaguzzi ne voulut jamais les considérer, cependant, que comme de simples « on dit ».

Autre opinion, de poids, en faveur de la mort naturelle de Marie-Louise. C'est celle de M. Corrado Cicci, directeur de la Pinacoteca (galerie de tableaux) de Parme, et, par conséquent, bien au courant de toutes les traditions de Lancienne l)etite capitale. Pour lui, l'empoisonnement ne repose sur rien de sérieux. « A la mort de tous les Farnèse et de tous les Bourbons, on a toujours fait courir de semblables bruits >, ditil. Et il aurait (|uelque tendance à attribuer la brusque fin de Marie-Louise, « ayant trop abusé des plaisirs des sens », auxquels, en dépit de Vdi^Q^ elle n'avait pas renoncé, à un refroidis-

sèment qui devait être funeste dans l'état d'épuisement où elle se trouvait.

Je cite en toute impartialité ces témoignages, qui tirent leur valeur de la situation et des relations de famille de ceux qui, interrogés, ont bien voulu donner leur sentiment, s'appuyant sur des raisons qu'ils estiment bonnes, pour des motifs personnels. Je pourrais encore relever l'avis du D'' Caggiati, qui connut plusieurs des enfants de Marie-Louise et qui eut souvent l'occasion de s'entretenir avec eux de ces rumeurs.

Mais, cela dit. il sera permis maintenant d'examiner l'opinion contraire, celle qui attribue la mort de Marie-Louise à un crime. J'ai donné la version d'après laquelle elle succomba pour avoir absorbé le poison qui était destiné à M. de Bombelles. 11 y en a une autre, plus singulière encore, plus grave aussi, car cette hypothèse aboutirait à une accusation contre une famille princière. On n'en peut parler qu'avec réserve, et pour cela je serai bref, alors que, peut-

rtro, je serais en mesure d'ùlre moins concis... J'ai exposé assez loyalement, avec noms considérables à l'appui, les arguments qui vont contre la thèse de l'empoisonnement pourcjn'on admette que ce n'est pas sur la foi do simples racontars que je me décide à indiipier, au moins, cette histoire. J'avoue, au reste, (jue, pour moi, plus j'étudie cette fin de Maiif-Louise, plus ma conviction penche vers le drame. Oui, il y a bien des points contradictoires, mais je suis frappé de l'insistance du sentiment populaire à voir là un « mystère ».

Mais ce n'est pas seulement ce sentiment populaire qui est ici mon guide. Je trouve l'opinion d'hommes sérieux, peu crédules, comme celle du comte Philippe Linati (depuis, sénateur du royaume), qui écrivait de Parme : « Les princes ne peuvent donc mourir tranquilles ! Marie- Louise, notre duchesse, elle aussi, a été tuée, et, croit-on. par le poison. » (Marie Luitjia, duchessa nos/ra, fa crPcUta ifccisa dal veleno.)

Mais les citations seraient fastidieuses. Et voici le « romon •> qui s'évoque, quelque étrange qu'il puisse sembler. Il ne s'agit plus ici des carbonari, de Timpatience des libéraux, mais de l'impatience d'une petite cour voisine. Le rôle principal n'appartiendrait donc pas à celui qui versa le poison : celui-ci ne fit qu'accomplir ce qui avait été rêvé ailleurs, à Lucques. où l'oa trouvait que Marie-Louise durait trop, que son héritage se faisait trop attendre. Je rappelais tout à l'heure que le duché de Parme devait revenir, après Marie-Louise, aux Bourbons de Lucques.

Il y avait à Parme un parti lucquois, qui n'avait cessé de considérer Marie-Louise, placée sur ce petit trône par une toute-puissante volonté^ comme une sorte d'usurpatrice. En cette Italie, où les conspirations, toutes les conspirations trouvèrent toujours un sol si bien préparé, ce petit parti s'agitait, était en relations avec Charles-Louis, lui demandait ses inspirations. Admettons qu'il outrepassait les instructions

qu'il recevait du [)riiice, d'humeur à la fois violente et indécise.

A la tête de ce parti se trouvait le confesseur de Marie-Louise, un prôtre fanatique, nommé «loni Lanipreclit, (jui avait su dissimuler ses préférences politiques et gagner même la confiance de la souveraine. Par quels subtils arguments, par quels sophismes d'une extraordinaire casuistique, cet homme de Dieu accoutuma-t-il sa conscience à l'idée d'un crime ?

Ce serait donc dom Lamprecht qui aurait préparé le poison pour la duchesse, dans un accès de « sainte colère ». L'homme, en lui, n'oubliait pas ce qu'entendait le confesseur. La liste des péchés de sa sensuelle pénitente n'était pas variée, mais elh^ était longue, sans doute. Cet illuminé farouche, en dehors de ses sentiments cachés d'opposition, ne voyait-il rien de mieux, pour lui assurer la rédemption, que de lui fournir, de sa main, l'expiation?

Seulement, le meurtre commis, le prètrejusticier aurait eu l'inquiétude de sa justice,

202 LA MARnUISE DE SADE

aurait eu répouvante do son acte, se serait senti déchiré par les remords, et il se serait empoisonné lui-même. Ce qui est certain, c'est que dom Lamprecht et Marie-Louise moururent presque en môme temps. Dans la version précédente que j'ai donnée, concluant aussi; mais pourd'autres raisons, à un crime, je faisais déjà allusion à cette double mort.

On sait que Charles-Louis de Bourbon, qui profitait, en somme ^o.' f^^i, personnellement , tout ce que je dis , de la fin de Marie-Louise, ne régna guère qu'an an. Six années plus tard, son fils était assassiné. On ne parle point de tous ces anciens petits Etats d'Italie sans y rencontrer des choses tragiques î

On a maintenant les pièces de ce débat historique. J'ai fait la part de toutes les opinions. Je crois avoir relevé des traditions qui n'avaient point été publiées chez nous. Je répète que je ne suis qu'un chercheur de bonne foi. Selon la vieille formule. « le lecteur appréciera ».

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