UNE PI:T1TK-I II,LE F)E NAPOLÉON
tomont institulrico à TOcole communaK' de filles de Boghari, d»''partement d'Alger ^ H(^ureuse encore d'avoir trouvé cet emploi, dans un pays perdu ! Elle a connu des jours d'épreuves affreux et la vraie misère. La petite école algérienne, cela a été le port pour cette naufragée, qui, du moins, ne désespéra pas et, dignement, supporta les pires «'xtréniités, cherchant le salut dans le travail.
Avec ses appointements infimes, elle fait subsister sa mère, qui. il y a quelques annt'es. en était réduite, toute comtesse qu'elle fût. à s'utiliser comme garde-malade et à cherchera faire des ménages! Elle avait connu des temps plus heureux pourtant I
La petite-fiUe de l'empereur Napoléon enseigne les enfants arabes, dans l'école aux murs blancs, moyennant quelque deux francs par jour!
1. M"« Léon s'est mariée depuis. Elle sappelle aujourd'hui M""" Mesnard. Elle a eu de « l'avancement », elle a été nommée institutrice à Vitz-Villeroy (Somme), aux appointeuients de 00 francs par mois, puis à Bry-sur-Marne. Sa mère. M"" Léon, est morte pendant qu'on imprimait ces lignes.
Elle s'appelle M"^ Charlotte Léon, et elle a trente-trois ans. Sa petite enfance se passa au milieu de quelques épaves de luxe, encore. Mais son adolescence fut douloureuse, poignante. Elle vit sa mère lutter chaque jour pour gagner le morceau de pain nécessaire.
Elle a surmonté vaillamment dàpres difficultés et, de son origine, elle a gardé au moins un caractère bien trempé. A présent, c'est elle qui fait vivre la maison.
Elle est la fille de ce comte Léon qui fat un original personnage, et qui mourut le 15 avril 1881. à Pontoise. Ceux qui ont parlé du comte Léon (M. Nauroy et M. Frédéric Masson, entre autres) ont été sévères pour lui. Il est certain qu'il dissipa assez follement sa fortune, qu'il eut une vie accidentée, qu'il fut hanté d'entreprises et d'ambitions chimériques, que son incontestable bravoure ne fit de lui qu'un duelliste, se battant pour -des raisons par trop futiles, et que Napoléon III, qui le faisait surveiller tout en lui payant une pension assez forte, ne
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redoutait pas sans raison ce parent de la main gauche, un peu gênant par ses frasques cl qui, naguère, avait tout simplement voulu le tuer.
Mais, qu'on y pense, jamais les circonstances concourrurent-elles davantage à faire d'un homme un dévoyé? Napoléon, qui avait eu ce fils d'une liaison de hasard, l'avait tendrement chéri, d'abord, au point que. un moment, ne se souciant plus du code qu'il avait étahli, il avait songé à faire de lui son héritier. Cette pensée, on en a la preuve, l'avait quelque temps hanté.
Tout illégitime qu'il fût, rentanl né de ses amours avec Eléonore de la Plaigne avait été traité comme un prince, confié à Caroline Murât et, moralement du moins, reconnu. Jusqu'à la chute de l'Empire, il avait été choyé, adulé, — même après la naissance du roi de Rome, — élevé pour de grandes destinées, nourri dans le culte napoléonien par M"' Letizia.
Puis, soudain, ce fut l'écroulement de tous les rcvTS, et cette moitié de nom qu'il portait devenait trop lourde encore. Il était né actif, et
il grandissait dans le temps le moins favorable à Tutilisation de celte activité, au milieu des défiances de la Ilestauration. Tout jeune, il appartenait déjà au passé. S'il n'eût, jadis, été avoué — avec quelque orgueil paternel, môme, de la part de Napoléon, — il eût pu suivre obscurément son chemin. }>laïs son origine, manifeste, devenait un écrasant fardeau. Il vivait au milieu de lidèles de l'Empire qui ne se résignaient point. Ses idées furent, natu^ rellement, faussées. 11 n'avait sa place nulle part, ni dans la famille impériale, qui, peu à peu, maintenant qu'elle ne dépendait plus d'un maître, s'était détachée de lui, ni dans la société bourgeoise, qu'il trouvait trop mesquine, étant lils d'un tel père. S'il eût pu entrer dans l'armée, il fût peut-être, sûrement môme, devenu un beau soldat. Qui sait s'il n'y eut pas, de sa part, un besoin de s'étourdir, un dégoût prématuré de tout par la conscience qu'il serait toujours, fatalement, au-dessous de ses désirs, quand il se jeta dans la dissipation,
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(Ions la vio orageuse qui le mena à h m 1rs les excentricités?
M'"" Charlotte Léon est le dernier enfant qu'ait eu le comte Léon, déjà père de trois lils : Charles, Gaston, Fernand. Elle naquit trois ans avant la guerre. Le comte Léon était gaillard encore, à ce qu'on voit, car il avait déjà largement passé la soixantaine quand la lillclle vint au monde.
Ses premiers souvenirs devaient être des souvenirs d'angoisses. Si petite qu'elle fut, elle a gardé la vision épouvantée d'une brutale visite domiciliaire faite, rue Royale, dans l'appartement qu'habitait alors le comte Léon, par des fonctionnaires de la Commune qui, on ne sait trop pourquoi, lui voulaient mal de mort. Le comte avait déjà quitté Paris, avec son fils aîné; les perquisiteurs ne trouvèrent que M"* Léon et ses autres enfants. Furieux, ils mirent l'appartement au pillage et ils installèrent même un poste dans la maison.
Une partie de comédie se mêle à cette histoire dramatique, car, en dépit du poste et de la garde spéciale, la comxtesse Léon brûlait bientôt la politesse aux fédérés et parvenait à aller rejoindre son mari en Angleterre. M""^ Léon, , née Françoise Jonet, était la fille dun ancien jardinier du comte. En plus d'une occasion, elle a montré de l'énergie.
C'est alors, pendant quelques années, une existence nomade, à Toulouse, à Tours; enfin, la famille vient se retirer à Pontoise. Un des fils est alors employé à la Compagnie de l'Ouest. La chute de l'Empire avait brusquement changé la situation du comte, et son humeur processive n'avait fait que hâter sa ruine.
Je dirai quelle fut sa fin, car l'histoire est pittoresquement cruelle. Je ne parle aujourd'hui que de sa fille.
Elle avait quatorze ans quand son père mourut, dans une détresse profonde. A Pontoise, elle avait été élevée par charité chez les Dames de la Compassion, sur la recommandation du
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curé, M. Driot, et d'une personne qui s'occupe de bonnes œuvres, M"" de Boisbrenay.
Depuis longtemps, c'était la misère dans la maison, dont les meubles s'étaient pL'u à peu éparpillés, où on avait vendu tout ce (jui se pouvait vendre, oi!i des fournisseurs impayés avaient pris en gage tout ce qui avait un semblant de valeur. Tandis que les fils se tiraient d'affaire comme ils pouvaient, les deux premiers à Paris, le troisième en Amérique, M""^ Léon et sa fille Charlotte restaient d'abord à Pontoise.
Ce furent là des jours vraiment sinistres. Plus un sou, plus de domicile môme. Rien à espérer des membres de la famille impériale, dissimulant leur ladrerie sous des prétextes de vieille hostilité. La famile Walewski, avec laquelle le comte Léon avait été en procès, tenait rigueur aux deux malheureuses femmes, restait sourde à leui's appels. M""^ Léon dut être recueillie, un moment, par une voisine, M""*' Greffe, femme d'un agent d'assurances. Puis, — et le détail est d'une étrange ironie, —
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elle ne put subsister qu'en s'employant, elle, la femme du fils de Napoléon I chez une ancienne cuisinière du préfet de police Pietri, M""' Dulauri. une cuisinière qui avait su faire sa pelote.
Mais elle était née du peuple et elle trouvait le courage de lutter, par tous les moyens, ayant à cœur, avant tout, d'élever sa fille.
Celle-ci. toute jeune qu'elle fut, s'associa vaillamment à ses efforts. De ses mains délicates, elle n'hésita pas à accomplir de rudes travaux, elle aussi. Oi^i était le souvenir de l'Empereur, du ^irand aïeul, auréolé de gloire ? 11 s'agissait bien de celai 11 fallait vivre!
Enfin, après des examens passés, les d('marches sans nombre, la longue attente d'une nomination, ce fut cet humble poste d'institutrice en Algérie qui s'offrit. C'était le pain assuré du moins.
Des personnes qui connaissaient M"*" Charlotte Léon me disent que son unique désir se borne, aujourd'hui, à un avancement de mai-
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tresse adjointe à Paris. Ses vœux eussent naguère été comblés si sa mère avait pu obtenir nn kiosque de journaux.
La petite-fille de l'Empereur n'est pas bien ambitieuse!
N'y a-t-il pas quelque chose de singulier dans le contraste de cette humilité d'une descendante du grand homme avec le bruit et l'éclat dv la légende impériale en ce moment? Napoléon rapporte de grosses sommes à tous ceux qui exploitent sa renommée, et, là-bas, dans la modeste école arabe, celle qui est issue de lui (qu'importe que la liliation soit légitime ou non? c'est la même chose devant la nature) a tout juste de quoi ne pas mourir de faim.
J'ai dit que je conterais quelle fut la fin misérable du comte Léon, fils naturel de Napoléon I", mort à Ponloise le 15 avril iSSl. Qu'on
se souvienne, pour comprendre l'ironie de celle lin, que la naissance de ce fils, en 1806. avait causé une joie profonde à Napoléon, malgré sa quasi-indifférence pour la mère, Eléonore de la Plaigne, demoiselled'honneurde CarolineMurat ; que cette joie avait été telle qu'il avait songé à l'adopter, en dépit du code qu'il avait établi ; que, s'il renonça à cette idée, après avoir pourtant imposé à Joséphine son assentiment, reniant, du moins, fut reconnu moralement par lui.
Jusqu'à la chute df lEmpire, même lorsqu'il eut épousé Marie-Louise, Napoléon se faisait amener son fils aux Tuileries, caressait ce premier-né, illégitime mais chéri comme son portrait vivant, jouait quelques moments avec lui, s'intéressait à tout ce qui le concernait, exigeait pour lui l'alfection vigilante de sa mère et de sa sœur Caroline, augmentait sa dotation chaque fois qu'il jiartait de nouveau pour l'armée, comme pour parer à toute éventualité. La vie sVjuvrait souriante pour l'enfant, semblant