‹ La MarseillaiseChapitre 11 sur 63 · M 82 ^ LA MA KS 1: I I.LA I S · texte numérisé non relu

M 82 ^ LA MA KS 1: I I.LA I S

» Voyez le peuple frappé de stupeur par renvahissemeni successif de tous ses droits, haletant dans les angoisses de l'incertitude, effrayé de voir son indépendance, son existence remises en problème, tourmenté dans ses affections les plus chères, écrasé sous le poids des impôts, des calamités publiques et privées, ne pouvant rien espérer de la guerre et n'osant désirer la paix.

" Voyez l'armée horriblement mutilée par l'expédition dévt»ratrice de Saint-Domingue, sevrée de presque tous les chefs dont elle s'honorait, s'indignant à l'aspect des ennemis qu'elle a \aincus et qui se partagent a\ec quelques courtisans le prix de son sang et de ses travaux, frémissant dans la lutte actuelle de tr'ou- \cr son courage restreint aux chances d'une entreprise aventureuse qui peut compromettre sa gloire, et dont le succès, impossible peut-être, serait à coup sûr éphémère et tout au moins infructueux pour la chose publique.

» Et, cependant, vovez le commerce désolé, sans autre perspective que de nouveaux désastres, que son entier anéantissement.

)> Voyez le crédit national tari jusque dans ses sources les plus détournées, l'esprit national méconnu sous toute autre forme que celle de l'enthousiasme feint ou de commande pour un individu, l'intérêt national devenu l'intérêt d'une famille, des fastes nationaux devenus l'égout des flagorneries nauséabondes de \()s préfets et de vos évéques. de nos présidents et de \-os scribes.

" Voyez l'immoralité croissant de jour en jour sous les auspices de l'égoïsme, de la cupidité, de la superstition renaissante.

-' Voyez le crapuleux \aletage. l'histrionage politique, la jonglerie sacerdotale, \()vez l'intrigue, l'impudence, la corruption, l'infamie, le cF-ime usurper insolemment la place et les pri^■ilèges dei> talents, du patriotisme et des vertus.

» Elle est fidèle quoique à peine éi)auchée. cette esquisse de notre honte et de nos misères! Il n'en est pas un trait que puisse désavouer l'observateur impartial, comme il n'en est pas un qui ne prête aux développements les plus douloureux.

)) Chcrcherai-je dans ra^enir des compensations, des palliatifs à ces résultats désespérants? L'avenir, que nous promet-il? Existe-t-il un avenir pour nous? Le vôtre n'absorbe-t-il pas celui de la République tout entier? Quel chaos aujourd'hui si hier votre accident de Boulogne (i) se fût consommé! Quelle politique barbare et coupable que celle qui fait ainsi dépendre d'une seule tête, qui met à la merci des hasards de la guerre, d'une maladie, d'un poignard, le sort d'un empire, qui devrait subsister par luimême, dans toute Ténergie d'institutions neuves et libérales, dans toute la vigueur de sa régénération, dans toute la splendeur et toute la fierté de son indépendance!

» Et si, portant mes regards au dehors, je consultais ce même avenir sur les véritables dispositions de nos alliés, ou soidisant tels? Si j'examinais les progrès des puissances rivales et ceux, bien plus alarmants, de la puissance ennemie? Si j'interrogeais cette malveillance dont les symptômes nous menacent dé toutes parts, cettie fermentation sourde et universelle dont nous sommes visiblement les objets? Si je les comparais surtout a^ec le découragement, l'apathie profonde qui parmi nous ont succédé aux plus magnanimes élans de l'héroïsme et de la liberté:

" Que prétendez-vous, général? quel fut xotre but en nous plaçant dans une situation aussi déplorable? quel peut-il être en suivant, avec tant d'obstination, le système qui Ta préparée:

" Serait-ce, pour adopter une opinion populaire, faute d'arguments plus nobles et plus plausibles, serait-ce de relever le trône, de commencer une quatrième race, en un mol de

(i) Le Premier (Consul s'occupait de toutes ciioses à Boulogne, comme on sait : des opérations maritimes comme de l'armée. lh\ jour que, malgré le gros temps, il avait voulu visiter la ligne des vaisseaux embossés, lecanoi qu'il montait fut fortement secoué par une lame, rejeté sur Tappontemcnt qui était proche et assez incliné pour que Ik^naparte, perdant l'équilibre, tombât par dessus bord. Il fut aussitôt soutenu, repêché par ses officiers et les matelots de l'équipe et ramené à.terre, sans avoir couru d'autres risques que les désagréments d'une immersion subite et brève de peu de conséquence vu son âge (il avait trente-cinq ans) et sa sobriété habituelle. L'accident fit naturellement grand bruit dans les armées, à Paris dans les milieux d'oppositions diverses. Rouget de Lisle, en y faisant allusion, laisse assez, clairement entendre de quels commentaires il avait été de part et d'autre accueilli.

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renouveler César. Aui;usie... ou tels autres ambitieux que je m'abstiens de citer?

« Sans parler de la mesquinerie d\in semblable projet au XIX'' siècle et dans vos circonstances; sans parler de ce rôle ignoble d^'imitateur auquel il vous réduirait, des obstacles qui le rendraient absurde, de Tabus de confiance qui le rendrait exécrable; sans parler des dix mille Brutus tout prêts, envisageons la question sous un seul point de vue.

» Que fut à Rome Tabolition de la royauté? Le premier pas Acrs la grandeur romaine. Que fut à Rome la destruction de la République? Le premier pas vers la dissolution de l'Empire?

» Ce Jules César, si graiid, si débonnaire, que fut-il? Le promoteur du proscripteur Octave.

» Auguste vieillissant, que fut-il? Le précurseur de Tibère.

.' En vous accordant les qualités, la fortune, la longévité de César et d'Auguste réunis, quelle garantie laisseriez-vous au monde, contre cette foule de monstres auxquels ils ouvrirent la carrière?

» Et si, chose qui ne parait que trop vraisemblable aux contemporains des Carrier, des Joseph Lebon, de Robespierre, Marat, Charette, Bernier (i) et tant d'autres, si après avoir reproduit un César, la fatalité lui donnait pour successeurs des Caligula, des Néron, des Commode, des Héliogabale, de quel œil pensez- vous que la postérité vous contemplât, vous qui, pour régner quelques instants, Teussiez dévouée à ces épouvantables fléaux du genre humain ? De quel nom pensez-vous

(i) Le rapprochement au premier abord singulier avec ceux qui le précèdent, du nom de l'ancien curé de Saint-Laud d'Angers avant la Révolution, marque ici l'opinion de Rouget deLisle sur le caractère des prêtres politiciens qui abondèrent à Tépoque.

L'abbé Jiernier avait joué un rôle considérable de concert avec le clergé vendéen dans l'organisation et la prolongation des insurrections de l'Ouest, et l'auteur de /a Marseillaise, qui s'était exactement rendu compte de cette situation à Quiberon, attribuait à cettp catégorie influente de personnages semi-publics non seulement l'initiative criminelle des guerres civiles de Vendée, mais les furieux massacres qui, de part et d'autre, les rendirent atroces. L'appréciation très sévère que Rouget de Lisle porte sur l'abbé Bernier devait être d'autant plus sensible à Bonaparte que l'ex-Agent général du Conseil des armées royales était depuis deux ans évêque concordataire d'Orléans. Bernier sous la Révolution avait refusé le serment civique.

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que la postérité nous nommât, \'ous, qui, avant reçu de \otre patrie le dépôt sacré de ses droits, de ses espérances, de sa liberté, vous, qui, pouvant fonder sur les hases les plus solides de l'ordre social le bonheur d'une i^rande nation aussi douce que brave, aussi confiante que spirituelle, aussi généreuse que puissante, eussiez préféré, pour régner quelques instants, de la replonger dans Tahîme d'une servitude indéfinie et de la léguer pour tout le reste de sa durée à ces caprices sanglants, à ces fureurs insensées, compagnes inséparables du despotisme et de la chute des Etats.

» Bonaparte! ce n'est point là ce que nous attendions de toi, lorsque nous te laissâmes consommer ce dix-huit Brumaire qui, selon tes promesses solennelles, devait être l'aurore de la paix et de la liberté.

» Bonaparte! ce ne fut point pour devenir ton patrimoine qu"à cette époque la France se jeta dans tes bras : ce ne fut point pour épouser le fantôme insidieux et dérisoire d'une Constitution organiquement dissoute qu'elle répudia le squelette fangeux de la Charte directoriale ; ce ne fut point pour la domination d'un seul qu'elle abjura la tvrannie des Cinq.

» Bonaparte. \()us vous perdez! quel que soit votre plan, il \-()US égare; quels que soient vos projets, ils vous traînent à une catastrophe d'autant plus humiliante qu'elle sera fameuse, d'autant plus terrible qu'elle sera méritée.

)' Ce langage est sévère. Il révoltera vos oreilles incessamment caressées par la flatterie; il irritera votre àme, imprégnée des philtres empoisonnés de l'adulation.

» Il n'en porte pas moins avec lui son apologie : car enfin, vous tenir ce langage, c'est aous supposer le courage de l'entendre, et certes, une pareille hvpothcse n'est celle ni de la haine, ni d'un esprit \ulgaire.

'> Quant à moi. citoyen C(jnsul, j'ai rempli la tache que je me suis constamment imposée depuis la Révolution, celle d\in homme que l'amour de son pavs élève au-dessus de toutes les considérations et de tous les calculs; d'un homme qui sent

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profondément que nos devoirs sont indépendants des conjonctures où nous avons à les remplir, et qui s'en fait un de vous présenter le miroir de la vérité, parce que s'il dessillait vos veux, vous seriez plus que tout autre, à même de réaliser le peu de chance qui reste encore au salut de la République.

» Salut et respect,

" J. ROXGET DE LiSLE. »

Après un tel éclat, la^ rupture était complète, sans retour possible. Rouget de Lisle disparaît de Torbe du météore qui \a poursuivre sa course incendiaire, tout brûler dans son tourbillon désordonné et se consumer lui-même.

Mais l'auteur de la Marseillaise^ paiera cher sa sincérité divinatrice. Ces iiltima verba^ les derniers conseils d'un bon Français seront pris pour le premier acte d'hostilité d'une sorte de conspirateur.

Rouget de Lisle est tout d'abord rejeté dans la gêne. Un peu plus tard la misère l'attend. De ses quinze ans de services d'officier dans l'armée il n'a rien à espérer, ni secours temporaire, ni retraite. Du modeste patrimoine sur lequel vit sa mère dans sa province, la maison paternelle du village de Montaigu, près Lons-le-Saunier, il n'a rien à attendre; ses frères qui n'ont pas rompu avec lui, comme on l'a dit, mais sont, l'un tout au moins, chargés de famille et sans autre ressource que leur traitement d'officier et d'administrateur dans la marine ne peuvent guère que lui donner de purs conseils ': ils s'entremettront vainement pour lui trouver un emploi en Hollande où Rouget de Lisle a conservé des amis, mais où la crainte inspirée par l'empereur paralysera les bonnes volontés. Les haines de Bonaparte sont tenaces et si loin qu'on se retourne, on s'y heurte.

Rouget de Lisle revient à ses occupations de lettres et de musique; il utilise sa belle écriture au trait cursif, clair et agréable à l'œil; comme Jean-Jacques, il copie de la musique, besogne maigrement payée; il. utilisée sa connaissance de la langue anglaise, il fait des traductions; il compose quelques vers, des romances, etc., des morceaux de musique pour de petits

concerts. Il .ua^ne péniblement sa vie. Le cercle des relations s"étend peu autour des personnages mal notés des puissants. Cependant la loyauté de son caractère et l'agrément de son esprit lui conservent ses vieux et fermes amis, Méhul, Pleyel; il est reçu chez quelques femmes instruites, intelligentes, indifférentes aux inquiétudes politiques, qui elles-mêmes cultivent les lettres, car la société féminine lui est restée acquise : il v a trouvé des sympathies courageuses, des amitiés hdèles II ne s'était pas marié, et l'indépendance de son célibat, toujours resté de tenue honorable, au lieu de l'éloigner, le rapprochait, comme il arrive souvent, des plus honnêtes femmes. Il vi\ait tantôt dans quelque petit logement meublé de ses propres meubles, tantôt dans quelque hôtel garni.

Au dedans de cette vie misérable, et pour l'expliquer en partie, on sent le laisser-aller, l'abandon de soi et cette sorte de détachement des gens et des choses où les âmes les plus généreuses sont peu à peu conduites par l'échec des grands desseins, la déception des actes de belle foi, la déviation des ambitions nationales rêvées légitimes, par d'autres aveuglées, perdues.

On n'oubliait point cependant en haut lieu ce particulier mal enfoui dans son obscurité. On le surveillait assez pour lui rappeler à lui-même que Fauteur de la Marseillaise restait quelqu'un, quelque chose; la basse police de Fouché le filait, le pourchassait, s'enqucrait de l'heure de ses rentrées le soir, de sa ponctualité a paver son terme, de ses fréquentations, des personnages qu'il visitait, qu'il recevait, de sa correspondance.

On éprouve quelque honte pour le gou\'ernement impérial i\ \()ir constituer un ignoble dossier où Rouget de Lisle est suivi, détaillé, espionné, vilipendé dans tous les actes de sa \ie quotidienne, \ilainement étiqueté dans son plus honorable passé! On trouve, aux Archives nationales, accrochées à son nom des accusations, des flétrissures abominables qui le représentent comme \ivant d'escroqueries (sic) : lui. l'honnête homme qui écrivait hier à Bonaparte sur le ton- d'autorité morale hautaine que nous avons vu! Son honorable pauvreté, sa vie de privations qui lui de\raient mériter l'estime, le respect, ne lui valent, au Ministère delà police, à la Préfecture de police, que suspicions et calomnies!

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