‹ La MarseillaiseChapitre 12 sur 63 · I S8 LA M A RS KIT, L AT SI · texte numérisé non relu

I S8 LA M A RS KIT, L AT SI

Mais les rapports des inspecteurs de Fouché et de Dubois n'ont pas droit de cité dans l'histoire, ni même dans les biographies.

Dès l'envoi de sa lettre au Premier Consul sur Télévation à Fempire, Rouget de Lisle était inquiété comme complice dans le complot de Pichegru et de Cadoudal; en 1808, il était inquiété encore comme ayant pris part à la première conspiration du général Malet, son proche parent.

E11 octobre i8t2, lors de la seconde conspiration. Rouget de Lisle n'était, heureusement pour lui, point à Paris : avec la hâte sauvage que commandera une répression d'autant plus sanglante et aveugle que les capitulatioiis de la liuit du 22 octobre avaieni été plus instantanées, plus lâches et plus générales, il aurait pu être facilement englobé dans le complot. Paul-Louis Courier, officier démissionnaire qui ne s'occupait que de grec dans l'instant, était bien arrêté comme suspect. Quoi déplus simple que de jeter un Rouget de Lisle aux côtés des généraux Malet, Lahorie et Guidai, et avec eux l'adosser aux poteaux de la plaine de Grenelle ! Mais sa mère était morte ; il était venu modestement habiter Montaigu. L'enquête préfectorale, demandée en hâte de Paris, ne montrait qu'un sage retiré du monde, une sorte de philosophe provincial plus que cinquantenaire, alternativement occupé de la gestion de petits vignobles patrimoniaux, de littérature, de poésie, de musique.

Loin de conspirer. Rouget de Lisle attendait en effet dans une solitude intelligente et patiente la suite des événements, la morale finale du drame dont Napoléon composait le dernier acte, les extrêmes tableaux, à Moscou, à Leipzig... C'est à Montaigu toutefois que les malheurs de la patrie arrachaient à l'auteur de la Marseillaise cette courte pièce de vers emportés, indignés, colères oi\ il flétrissait

... latfreux gcnit' Toujours en proie à ses goûts assassins. Ivre d'orgueil, fourbe, parjure, impie, Xc respirant qu'effroyables desseins!

oi^i il comparait successivement Napoléon, à un tigre, à Satan, à Néron !

(^arnot a reproché à Rouget de Lisle cette attaque d'une violence inopportune, dit-il, quand les désastres prévus par l'auteur de la Marseillaise fondirent sur le grand coupable et plus encore sur la France; mais il oubliait que, s'il avait lui-même sollicité et obtenu de l'empereur une pension de retraite, une rente annuelle de dix mille francs (la chronique dit vingt mille , Rouget de Lisle dans son impeccable indépendance n'avait, au contraire, rien demandé, rien reçu, et qu'un si tier désintéressement lui ccjnscrvait l'intangibleMroit de juger en tout temps et en -tels termes qu'il voulût, Thomme dont la criminelle démenve (le mot n'est pas de Lanfrey mais^de Thiers et de Mignet^ valait à la patrie l'invasion et la ruine.

« Moi, — dira Rouget de Lisle, plus tard quand le tils de Philippe-Egalité, monté sur le trône aux accents de la Marseillaise, lui adressait spontanément le ruban rouge avec la maigre retraite qui Fallait empêcher de mourir de faim ou d'entrer dans un hospice de vieillards — moi, je n'ai jamais rien reçu de Bonaparte, pas même la croix d'argent, la croix du simple soldat! » comme parlait le troupier du rang, en désignant le premier grade et le plus modeste insigne de la Légion d'honneur,

La destinée de Rouget de Lisle restait ici toujours singulière, elle était cependant plus logique que ci-devant. Au plein de la Révolution, la Marseillaise était le chant avoué et « chéri » ; elle était acclamée partout; elle servait de drapeau de ralliement à la République et aux victoires nationales, et Rouget de Lisle était eh prison avec des parents d'émigrés qui frisaient la guillotine! Présentement Rouget de Lisle n'était pas plus favorisé que son hvmne : tous deux étaient interdits à Tintérieur, proscrits au dehors, mais du moins, ils l'étaient ensemble.

Ainsi quelle que fut l'époque, l'auteur de la Marseillaise ne devait jamais figurer parmi les heureu.x, les triomphantsdu jour!

Que parler maintenant de la Marseillaise sous Napoléon:

A l'intérieur, nul ne la hasarde : elle serait réprimée comme un cri séditieux, un appel à la rébellion. Aux armées elle est rem-

Kjo 1. A M A rsi:tllaisI';

placée pur les banalités militaires musicales nou\elles(ju anciennes, l'Air des f;Tcnadicrs français, etc., etc., surtout le Vii'c l'cDipcrcitr! Et. dans le même temps où le .gouvernement impérial interdit toute pensée qui ne se rapporte point à la personne de Bonaparte, dès i8o(3. 1807, on voit l'Allemagne instruite par notre exemple de 92. comprendre l-influence de la poésie, des chants populaires et civiques sur une nation, tendre Toreille à t(jut appel lyrique qui gahanisera Fàme germanique contre l'oppresseur, le vainqueur présent. Il va des faiseurs applaudis qui pastichent les paroles, l'air de la Marseillaise, et l'accommodent à la tudesque. Il y a les romantiques des brasseries et des sociétés d'étudiants qui chantent des couplets de ce genre de littérature : « Le temps est venu de secouer le joug! Aux armes pour la patrie allemande, noble vierge dont la couche est souillée par l'étranger! » Après Tilsitt, les Gentz, les Arndt commencent à se tailler une popularité de manifestes, de pamphlets et de lyrisme qui secouera les cceurs. Les Chants de guerre de Arndt surtout ser^•ir()nt en 181 2. en 181 3 par leur élan que double une sorte d'arrière-pensée démocratique. Mais la Marseillaise laisse loin derrière elle ces poèmes de circonstance que n'anime point le souffle profond, universel d'humanité et de liberté, et qui n'ont jamais pu s'apprendre ni se répéter au delà des frontières allemandes parce qu'elles ne sont qu'allemandes.

Ironie des choses 1 L ne heure tragique \"a sonner où Napoléon qui a fait taire la Marseillaise essaiera de ressusciter cette même Marseillaise pour atténuer un des derniers et plus complets désastres de sa folie de Russie!

On a battu en retraite désordonnée jusqu'à la Bérésina.

Depuis l'entrée en campagne où l'armée française comptait près de 5oo.ooo hommes, 400.000 ont déjà disparu. Au départ de Moscou, il ne restait que 100.000 soldats de toutes nationalités sous nos drapeaux. Ce qui subsiste encore de cette épave est là, acculé, gisant sur la rive gauche de la rivière qui charrie des piles de glaçons avec un tracas étourdissant, concassant. Toutes

les armes, tous les cunvois s'alignent sur le bord dans un pèleméle d'exode, un enchevêtrement d'arrêt et d'affalement. En face sur la rive droite un corps d'armée bouche le passage; le corps de Wittgenstein bloque notre flanc droit sur la rive gauche môme; Kutusoff cercle nos derrières. Les glaçons arrêtés un instant, amoncelés en murailles font craquer, courbent, emportent les ponts de bois. Ce n'est sur la longue tile française qu'imprécations, jurons de rage, de désespoir, d'agonies.

Cependant Napoléon paraît avec un gros de fidèles. Il a vite compris... Alors il faut trouver un « Haut les cœurs! » autre que le cri de Vii'c rempcrcur! péniblement jeté çà et là, et c'est la bouche impériale qui entonne elle-même, lance le refrain pr(jscrit : « Allons, enfants de la patrie, le Jour... etc » Un instant, sur la longue bande se propage l'écho patriotique, mais le silence se fait peu à peu et tout à coup à l'hymne jugé bien inutile, succède une étrange symphonie! Qui, diantre, peut évoquer, en cette passe effroyable, une pareille pasquinade? Mais point! La pasquinade est voulue, répétée; elle s'affirme; grandit... Ce sont les 9'' et lo*^ chasseurs qui envoient à Napoléon, à titre de sanglante et tardive leçon, cet autre refrain populaire :

Malbrough scii va-l-cri gucno, Mironton, mironton, mirontainel

Ne sait quand reviendra... (ter)

11 reviendra-/.-à Pâques, Mironton, etc.

11 reviendra-z-à Pâques Ou à la Trinité! (ter)

La Trinité se passe.

Mironton, etc.

La Trinité se passe,

Malbrough ne levient pas! (ter)

Cette leçon des choses et de ses soldats. Napoléon doit s'en souvenir quand traversant Varsovie dans le coup de vent de sa fuite, abordant son ambassadeur l'abbé de Pradt, archevêque de Malines mué en diplomate, il le salue aussitôt du dicton connu, tout à fait à su place : « Du sublime au ridicule, il n'v a qu'un

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pas! » Ce pas. Napoléon Tavait franchi et bien au delà. Ces troupiers français, peut-être des Parisiens, avaient, à leur manière, censuré l'idéologie napoléonienne. Là encore, sur cette rive gauche de la Bérézina, trente mille hommes périssent, pendant .que l'empereur court en crevant chevaux de traîneaux et de berlines vers Paris redemander une armée. Tarmée de Leipzig.

Dans le branle-bas qui en juin i8i5 va jeter nos masses armées A ers la Belgique où Napoléon a décidé de jouer son va-tout, la Marseillaise reparaît aussi un instant. A Villers-Cotterets. un jeune adolescent, tout à l'heure bon pour faire un conscrit, tils d'un général républicain rayé de l'armée comme tel, tilleul de Brune, Alexandre Dumas voit passer ces flots d'hommes, tumultueux, presque désordonnés, vieille garde, chasseurs, dragons, lignards, artilleurs... Et tous, même un détachement de mamelucks, chantent les vieux airs nationaux, entonnent surtout la Marseillaise. « Ce n'étaient plus les souvenirs de i8oc) mais ceux de ()2 qu'il fallait invoquer », dit l'enthousiaste jeun^ homme. Tous les courages devaient être présents à l'appel, même celui des républicains, aux côtés des d'Artagnan de l'Empire.

Et l'on ne s'étonne pas, le i6 juin, l'avant-veille de Waterloo, sur le champ de bataille de Ligny, de l'entendre, cette Marseillaise, quand les cuirassiers du général Milhaud, un cx-conventionnel, enfoncent le centre de l'armée prussienne, le sabre au poing, l'héroïque refrain sous les moustaches.

A Waterloo même, le dernier bataillon de la garde se forme au chant : « Contre nous de la tyrannie , l'étendard sanglant est levé,.. »

Quelques jours après, le 28 au soir, en plein Paris, les troupes de Grouchy enfin ralliées, traversent les boulevards extérieurs pour aller occuper les lignes fortifiées du nord de la capitale, Saint-Denis. La Villette, le haut Belleville. Vincennes : elles chantent la Marseillaise. C'est ainsi que les Parisiens se confirment que la guerre a. encore une fois, reculé jusque dans leur banlieue.

Mais, comme il y a AÎngt ans, la Marseillaise n'est pas que le patenôtre du soldat : voici qu'elle reparaît comme citoyenne! On ne peut pas plus la scinder que jadis. Elle est le cordial de

u>Lis les espoirs, même comme ceux d'ahjrs. sans mand fondement.

En mars 181 5, ce sont les fédérés qui, les premiers, la chantent dans Paris pour activer le départ des Bourbons, On sait, à cette date, le mot spirituel de Rouget de Lisle que n'oubliera pas Sainte-Beuve. Rouget de Lisle avait quitté son Jura, son iMontaigu, était accouru pour suivre de près : il revoyait Paris, en reprenait possession. Un soir, des amis l'attendaient à souper; il arrive en retard, empêché sur saroute, un peu essouttié : « Ça va mal! dit-il... Ils chantent /a Marseillaise... ». La Marseillaise sonnait dans les rues la fuite des Bourbons, mais aussi le retour de File d'Elbe!

Pendant les Cent-Jours on la chantera sur presque tous les théâtres, notamment chez la Montansier; aussi dans les cafés regorgeant d'officiers, de sergents, de soldats, au Palais- Roval. Chateaubriand dans son Rapport au Roi écrit : « Le peuple chante la Marseillaise, on voit reparaître les bonnets rouges; on en coiffe les bustes de Napoléon! La Révolution ressuscite! » Vaine crainte de Fauteur du Génie du christianisme et du pamphlet De Buonaparte et des Bourbousl L'empereur l'avait répété à satiété et sous toutes les formes : « La Révolution? Elle n'est plus à craindre; je lui ai cassé les reins; elle ne s'en relèvera pas! » Et encore, moins familièrement : « .l'ai refermé le gouffre anarchique : il n'y a plus à redouter d'éruption! » etc.

Toutes ces réminiscences, ces recrudescences d'un patriotisme révolutionnaire agréent peu à Napoléon, l'irritent même, entre autres les interminables défilés \je ces mêmes, fédérés le long des grilles des jardins de l'Elysée, avenue Marigny, où la Marseillaise alterne avec le Veillons au salut de l'empire et aussi le (\i ira.

Après l'avoir proscrite. Napoléon est obligé de la subir, celle Marseillaise. La première fois qu'il alla aux Français^ on jouait xXndromaque : il fut chaudement reçu par un public stylé qui en même temps réclama la Marseillaise, en acclama toutes les

strophes avec enthousiasme et les entonna lui-même dans un chœur bruyamment unanime. Mais de la subir à. la provoquer officiellement, il y avait quelque distance. Le 4 juin, trois jours après l'Assemblée du Champ de mai. Napoléon avait achevé au Champ-de-Mars de distribuer les aigles aux gardes nationales des départements et ordonné pour le soir un grand festival avec illumination et feu d'artifice place de la Concorde : au programme des orchestres, on joue le Pas des Scythes, des morceaux de Sémiramis, le chœur Guerriers de Tarare, l'air fameux des Saiirages de Rameau, et surtout la Lyoïmaise, le chant de céré^ monie préféré de Napoléon... A 9 heures du soir, l'empereur paraît sur le balcon. Le chœur entonne le Vivat in œternuml On crie la Marseillaise\ la Marseillaisel au milieu d'acclamations sans fin...

J.a Marseillaise'^ Napoléon Tavait lui-même ravée du pr(

Dans le Midi, la seconde Terreur blanche s'annonce, d'abord à travers le Var et les Bouches-du- Rhône, par de premiers désordres précurseurs des proscriptions prochaines. Les volontaires du maire légitimiste de Marseille, le marquis de Montgrand et du marquis de Rivière, commissaire du roi, viennent à Toulon disloquer les régiments du général Verdier et du maréchal Brune, qui répondent en chantant la Marseillaisel Mais les volontaires marseillais de 1 8 1 5 n'ont rien de commun avec ceux du i o août, et bientôt les chanteurs patriotes sont assiégés, traqués, lapidés, soldats ou civils, et Brune doit fuir sur Avignon où l'attendent les assassins de V Hôtel du Palais-Royal, Trestaillon et le portefaix Grindon, dit Roquefort.

I.A MARSEILLAISE SOUS LA RESTAURATION VIE DE ROUGET DE LISLE (sUITE)

A li lin Je de Rouget de Lisle au début de la Restauration : il en attend un gouvernement libéral, héritier intelligent de la Révolution. — Ses biographes critiques à ce sujet. — Illusions et réalités. — Retour de Afontaign à Paris. — L'auteur de la Marseillaise variété de... régicide! — Gène et misère. — En prison pour dettes. — Projet de suicide. — De vrais amis : Béranger, le général Blein. — Retraite à Choisy-le-Roi. — Publication des Cinquante chants français. — David d^ Angers sculpte lé médaillon et le buste de Rouget de Lisle (ïSsj-si)). — Les Ordonnances de Charles X et de PolignaCi — La réponse de la Marseillaise, les 2j, 28, 2q juillet iH3o. — La Marseillaise à Bruxelles et la Révolution de l'indépendance belge (août I H 3o).

Le même interdit qui frappait la Marseillaise sous Napoléon, la frappe pendant la Restauration. Les motifs ne sont pas dissemblables. La Marseillaise, à Toreille impériale, était le chant de la liberté et du patriotisme républicain; sous la Restauration pour tout le monde des émigrés, des revenants de Tex-Cour de Coblentz, de Vérone, de Mitau, elle symbolise la Révolution. Pourquoi aurait-elle droit de cité quand le drapeau tricolore — bien qu'accepté par Louis XVI de 1789 à 1792 — avait dii rentrer dans ses gaines r Quand les princes de l'ancien régime faisaient avec une hàie joyeuse un saut en recul jusqu'aux frontières de 1790? Quand la chute de 1814 et le départ pour Gand avaient été dans Paris salués par les libres strophes populaires;'

Rouget de Lisle éprouvera bientôt que la malveillance, Tanti* pathie, la haine, Thorreur excitées par son hymne remcSntaienl jusqu'à Fauteur.

On observe ici que tels de ses biographes reprennent \crtement le poète de la Marseillaise d'avoir cru un instant que la Restauration ptiuvait être intelligente des temps nouveaux, cl de ne pas lui uvoir fait, dès le début ei svstématiquement, méchiini iiccucil. La politique gou\crncmcniiilc d'tidtiptation était

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avec une si claire évidence, rinléfèt même de la Resiauraiion c]ue rilliision de Rouget de Lisle tut celle d'un très grand nombre de Français libéraux, qui jugeaient qu'après quelque satisfaction de forme, quelques réparations financières octroyées aux ex-privilégiés les plus lésés. Louis XVIII allait gouverner en roi constitutionnel, comme il était fait outre-Manche. Le texte même de la Charte, les engagements formels qu'elle contenait, la création d'une représentation législative autre que la comédie électorale donnée sous Napoléon, pouvaientautoriser ces espérances.

Au début de Tan i83o, quand le ministère de Polignac achevait, dans une politique de réaction obtuse, de perdre les Bourbons, un publiciste d'opinion déjà marquée, mais d'un grand sens public, Armand Carrel, esquissait dans le Natioiml, en, étudiant l'histoire de Lacretèlle, le régime qu'aurait pu. heureusement pour la France, tigurer la Restauration : « La vieille monarchie sanctionnerait la Révolution, se rajeunirait en se ralliant à elle, et en retour, serait réhabilitée, dotée de tout ce que la France avait acquis de gloire et fait de progrès depuis ^•ingt-cinq ans... L'alliance était avantageuse de part et d'autre. Tout bien examiné, il ne paraissait pas que nous pussions sortir plus honorablement ni plus promptement d'embarras... » Apres les extraordinaires transformations des choses et des personnes, il n'était pas politiquement et socialement inévitable que la Restauration ne se comprit elle-même qu'aux titre et pratique de revanche.

La République était-elle possible? Allait-on quérir les débris de la Convention, les épaves du Directoire pour en faire un gouvernement? Barras, Tallien, Cambacérès, Merlin, Gohier, l'idiot Vadier: C'est trop de nommer certains d'entre eux.

Un seul homme aurait pu succéder à Bonaparte et devenir, encadré des La Favette, des Benjamin Constant, des Staël, des Manuel, des Foy, chef de gouvernement. C'était Moreau : mais Moreau était tombé — malheureusement et pour sa gloire et pour l'intérêt national — sur les rives de l'Elbe en i8i3, frappé par un boulet napoléonien. En 1814, il eut conservé à la patrie la rive gauche du Rhin et un régime de liberté réglée.

Les Alliés permettre la République! Ils ne s'étaient nièrhe pas arrêtés à la conception du gouvernement mixte de Bernadotte. Ils n'avaient même pas accepté, non plus en 181 5 qu'en 18 14, la solution anglaise d'un 1688 avec le duc d'Orléans. La ùiiure Sainte-Alliance ne pouvait autoriser aucune autre restauration que celle des Bourbons, ainsi pure et simple.

Mais quel serait le régime de cette restauration? Quels que fussent leurs mobiles, honorables chez les uns, intéressés chez les autres, quand lesTalleyrand, les Fouché, les La Fayette, les Carnot, les Fov, les Manuel et tant d'autres se ralliaient à la monarchie bourbonienne avec la pensée maîtresse d'en devenir les cadres, de la cogouverner, de sauver ainsi et les institutions et une partie du personnel de la Révolution, ils étaient dans la réalité politique. Peut-être eussent-ils réussi avec un roi sceptique comme Louis XVIII, assurément le plus éclairé de tous les princes qui ont régné sur la France de 1804 à 1870, sans le fol retour de l'ile d'Elbe. Cette aventure absurde et désastreuse gâta tout : elle acheva de perdre la France devant les vainqueurs qui la confondirent avec ses plus enragés prétoriens, d'éloigner l'armée du trône, de rejeter le pays légal aux mains des anciens Ordres, d'écarter les nobles intelligents des Conseils rovaux, de iixer le pouvoir dans les coteries absolutiste et cléricale.

Dès lors la partie fut rapidement perdue, et d'année en année il apparut que la Révolution reprendrait son élan et balaierait la contre-révolution. Quand le/égime s'affirme définitivement, vers le dernier tiers de son cours, qu'attendre d'un roi comme Charles X qui, à des amis dévoués et éclairés, lui conseillant dès 1827 d'appeler Casimir Perier au ministère, répondait, après s'être fait présenter le célèbre député-banquier : « Sans doute, il a les manières d'un gentleman, mais il n'est pas né!... ') De ce même Charles X, pour qui Royer-Collard en 1829 semblait un aussi dangereux conseiller de la couronne que Mirabeau en 1791 !

Et cependant en 18 14, même en 181 5, surtout en 181 6 après la dissolution de la Chambre introuvable, il était peut-être permis d'espérer que la Restauration ne serait pas la. négation du quart de siècle français et européen qui venait de s'accomplir. Aussi,

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nous garderons-nous de jeter la pierre et Fanathème aux bons Français qui, comme Rouget de Lisle, ont un instant attendu des Bourbons un autre régime au début que l'espionnage policier, les randonaées de gendarmerie, les cours prévôtales, la guillotine pour les sergents et les capitaines, le poteau d'exécution pour les généraux et maréchaux, la loi de mort contre le sacrilège, etc., et le coup d'Etat du ministère PoUgnac pour couronnement.

D'ailleurs Rouget de Lisle ci ses coreligionaires libéraux ne s'obstineront pas dans leur attente : il leur devient bientôt trop certain que leur place est dans une opposition ouverte ou dans la retraite. Ce n'est pas que Rouget de Lisle abandonnât rien de son libéralisme d'antan. de sa générosité publique, de son admiration pour les actes et les hc^mmes de dévouement. Quand en 1820, Villemain, dont on aime à retrouver le nom un instant à côté de celui de l'auteur de la Marseillaise, s'entremet pour procurer à Rouget de Lisle une écriture avantageuse dans tels journaux plus ^u moins libéraux, on voit Rouget de Lisle s'enquérir de l'esprit et la direction politique de ces feuilles, s'inquiéter de leur persatilitd\ refuser de se laisser embrigader et finalement se détourner des situations où sa plume appréciée du grand et libéral lettré universitaire lui vaudrait quelques prolits qui le mettraient dans cette demi-aisance dont il a tant besoin, mais n'aurait point entière liberté : sa belle et forte conscience répugne aux compromis. La politique militante quotidienne avec ses servitudes, ses astreintes, ses répétitions, ses banalités, n'avait jamais été son fait d'ailleurs ei on le retrouve ainsi ombrageux, rnéme pour une simple et intermittente -collaboration où il serait peut-être à l'aise. ^

Bien plus quand la Restauration par une politique cruelle, une politique de prétendue raison d'État, fait verser le sang de conspirateurs plus ou moins authentiques. Rouget de Lisle ne peut contenir un tressaillement de citoyen et de poète; quand, le 21 septembre 1822, en place de Grève, les quatre jeunes sergents de la Rochelle montent sur l'échafaud en présence d'une multitude atterrée, silencieuse de douleur et de colère contenues, il jette sur le papier les fragments d'une ode qu'il dédie à celui de ^

ces quatre généreux soldais qui avait déployé le plus hén/iquement son caractère civique, à Borie, qu'il salue « le Sidney français » (i\

Rouget de Lisle reprit sa vie solitaire, un peu cachée, celle qu'il menait sous l'Empire, soit d'observation ou de rêveries, soit de lecture et de production musicale, littéraire ou historique. Il était toujours demeuré le même musicien, poète, écrivain de loisir. Tantôt il habitait son village jurassien, Montaigu, tantôt Paris. En 1 817, la liquidation de la succession patrimoniale, le petit domaine provincial, ne lui laissait plus le choix du séjour, il se fixa à Paris, mais ses ressources devenaient presque nulles. La Restauration qui pensionnait M'^"' Robespierre, Tallien et autres personnages, ^rréta contre l'auteur de la Maj^seillaise un parti pris de gène, d'étouôement : c'est tout juste si l'on ne le traitait point publiquement de régicide, et jusqu'au simple nom de la Marseillaise, tout ce qui émanait de lui était proscrit dans les journaux et même dans les livres.

Un trait caractéristique trouve ici sa place.

En 1817, une société d'anciens officiers et de gens de lettres avait commencé une importante publication qui devait se poursuivre régulièrement en une vingtaine de volumes : l'ouvrage Victoires, conquêtes et,., désastres des Français (iyg2 - 18 15) n'était pas sans valeur; il a pu i\ son heure être feuilleté par des lecteurs techniques et lu par le public. Les auteurs n'étaient pas sans sincérité ni même sans quelque courage littéraire et autre : c'est ainsi qu'ils portent contre la trahison de Pichegru au bénéfice de la royauté émigrée et rentrée un jugement sévère, mais quand il s'agit de mentionner la Marseillaise, le nom propre leur fait ^féfaut et ils ont recours à une plaisante périphrase.

(i) La vie de Sidney (Algernon), né en 1617, supplicié en i68'\ est trop connue pour qu'on en rappelle ici le détail. Sidney quitte le parti de la (^.our, sert dans l'armée libérale de Fairfaix; membre de la Haute-Cour qui juge Charles I", il refuse de siéger le jour où elle condamne le roi; il s'exile pendant dix-sept années et, à son retour en Angleterre, est impliqué par le grand-chancelier Jeffreys dans le complot de Rye-House. Malgré ses protestations contre toute culpabilité, il est condamné à mort, monte à l'échafaud et met le col sur le billot avec le calme sublime d'un héros. Son souvenir fut souvent invoqué pendant notre Révolution par les plus illustres •victimes du Tribunal révolutionnaire.

200 LA mausi:îllaise

Nous \C)ici au 6 novembre 1792, au jour de la \icloire de Jemmapes; ils décrivent le champ de bataille, remplacement des troupes, leurs mouvements, leur enthousiasme :

« Dumouriez est au centre : il donne l'ordre de marcher; il s'écrie : <y Voilà les hauteurs de Jemmapes et voici l'ennemi! )' L'arme blanche, la baïonnette, ^oilà la tactique pour escalader » et vaincre! »

» Lui-même s'avance au pas de charge, en entonnant l'Hymne militaire d'alors (sic)... ! »

Pauvre grande Marseillaise, ton nom écorcherait des lèvres françaises, ferait trébucher des plumes françaises!

On sent quel accueil, quel sort étaient réservés à Rouget de Lisle dans un milieu dont, où qu'il se tournât, Phostilité lui était acquise partout, en haut et en bas.

Rouget de Lisle veut-il faire quelque recherche à la Bibliothèque royale, il y est reconnu, insulté par un quidam... Il est vrai que cet individu a été gravement compromis dans l'assassinat du général Ramel à Toulouse; il a même été jugé et acquitté par contumace... c'est-à-dire par ordre! Rouget de Lisle ne salira ni sa botte ni son épée sur un pareil personnage. .Les lecteurs paisibles, studieux de notre Bibliothèque nationale se diront toutefois devant pareille aventure qu'il est fâcheux de la subir sous l'œil amusé des conservateurs complices et qu'elle est' une interruption peu favorable au recueillement d'une étude suivie ou seulement d'une lecture attentive.

Un peu plus tard Rouget de Lisle veut-il faire représenter à l'Opéra en collaboration avec le musicien Chélard un opéra dont il a écrit le poème d'après Shakespeare, Macbeth, — que des musicographes autorisés comme Julien Tiersot jugent encore aujourd'hui supérieur aux libretti du Siège deCoriiithe, de Moïse et même de Guillaume Tell acceptés à cette date par Rossini, — un ordre de la Cour arrive après les premières représentations qui en interdit la continuation. L'auteur de « l'infâme Marseillaise (textuel) » ne peut être joué sur la scène de l'Opéra royal!

Et la vie de Rouget de Lisle n'est plus que de misère lamentable, la misère en habit noir, râpé jusqu^à la. corde, rnpiécé,

logée à rhôiel garni de quartiers d'ouvriers ou d'étudiants pauvres. La réaction politique et religieuse s'est accentuée. Non seulement les journaux, mais les revues libérales qui existent à peine, se ferment de plus en plus devant un tel collaborateur.

Alors Rouget de Lisle veut s'expatrier. On le retient, on lui l'ail espérer une place...

O dérision! Comme musicierj doublé d'un ancien officier qu'on suppose à poigne et de sévère discipline, on lui trouve un emploi de surveillant, d'inspecteur dans un des musicos à la mode de la capitale, quelque Chaumière, Tivoli-Vatix-Hall , Redoute chinoise, entin un endroit où la jeunesse des deux sexes vient danser en bandes avec orchestre! Et même cette belle ressource lui fait défaut! Le duc d'Orléans pressenti n'ose lui envover un secours compromettant (i823); plus tard il se décidera, aux approches 'de i83o il sera moins timide. Charles Nodier, un compatriote franc-comtois, a les meilleures intentions, joue des meilleures prouesses, puis finit par condamner sa porte; sur la recommandation du comte d'Artois, il a été nommé conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal et il est souvent hasardeux de faire le bien quand on est en place. Un fonctionnaire doit^ élire avec prudence le bénéficiaire de ses lihéralités.

Alors le pauvre Rouget de Lisle, emprunte, emprunte de-ci de-là : à des amis, à la banque Casimir Perier... Il ne peut rendre! Et dans cette détresse, toujours facile, bon, généreux, prêtant, donnant lui-même à plus malheureux que lui, abandonnant, ne réclamant jamais! En 1826, un billet signé pour 5oo francs est impayé. Le voici en prison pour dettes! A soixantesix ans le coup est trop rude : ses amis se cotisent, le tirent de cellule, mais le brave homme esta bout; il est frappé d'apoplexie et demeurera, même guéri, assez gêné de mouvement pour être paralytique. Tant de malheurs le jettent dans le dernier désespoir. 11 veut se suicider. Quelques dévoués, l'abbé Grégoire, Béranger, le général Blein qui avait été, jeune officier, son camarade à l'armée du Nord, le banquier Laffitte interviennent généreusement. Rouget de Lisle recevra à Choisy-le-Roi l'hospitalité familiale de Blein. On prônera dans le public une belle

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édition de ses principales compositions poétiques et musicales \q^ Cinquante chants français a\ec souscription. Entin un grand artiste, David d'Angers fera de celui que Béranger appelle avec une affectueuse modestie « son vieux maître » le médaillon et le buste qui seront également placés dans le public par souscription. Ainsi le brave Français, l'excellent citoyen, le soldat inspiré et patriote, le poète génial de 92 ne sera pas, pour l'instant, ramassé de nuit par la gendarmerie, vieillard loqueteux, ^•agabond, sur un talus de grand'route de banlieue.

Le médaillon de David d'Angers était mis en vente le 2 juin i83o, à 20 francs le billet.

Deux mois après, la Marseillaise jaillissait des rues de Paris; en éventrait les chaussées, y empilait des pyramides de pavés, des barricades de voitures renversées, de persiennes, de portes arrachées et donnait un formidable écho à la protestation des journalistes.

La Marseillaise était la protestation du peuple contre les Ordonnances, et, comme au 10 août et pour la seconde fois, le trône des Bourbons croulait à la clameur :

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé !

Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé..

Et l'oreille d'un poète, dont la destinée un peu décevante n'est pas sans analogie avec celle de Rouget àt Lisle, Auguste Barbier, la distinguait bien au milieu des grondements des canons, des cris de combat et de mort, cette Marseillaise, encore une fois inspiratrice de victoire et de liberté. Promenant dans Paris nuageux de fumée de poudre, bouleversé, drapé de tricolore, avec des coins de cimetière, des tombes improvisées, de bas tumulus voilés de crêpe, promenant l'admiration de son enthousiasme civique, le poète de la Curée écrivait dans un emportement, d'improvisation superbe :

ROUGET DE LISLE

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