‹ La MarseillaiseChapitre 13 sur 63 · MÉDAILLON · texte numérisé non relu

MÉDAILLON

Oh! lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles

Des ponts et de nos quais déserts, Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles

Sifflait et pleuvait par les airs; Que dans Paris entier, comme la mer qui monte.

Le peuple soulevé grondait.

Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte

La Marseillaise répondait...

La Marseillaise ressuscitait donc?

Non certes. La Marseillaise n'était pas morte. Il n'v a que les morts qui ressuscitent, et encore tous n'en sont pas capables. La Marseillaise était restée vivante dans la mémoire, dans le cœur, sur les lèvres de tous, et ceux qui la proscrivaient la savaient comme les Chapeaux ronds qui la chantaient sous la colonnade du Louvre et porte Saint^Martin contre la içarde rovale et les régiments suisses.

Le peuple la savait de la première à la sixième strophe; il n'a\ait pas besoin de la rapprendre.

Trente ans de proscription impériale et royale l'avaient profondément ancrée, incrustée dans l'âme de la nation, l'y avaient identifiée avec la religion de la patrie, lui avaient donné sa signification libre et républicaine. L'armée elle-même, les troupes de ligne, linaient entonnée dans les cours de leurs casernes fermées, l'avaient chantée aux fenêtres grandes ouvertes de leurs chambrées. Résultat assurément contraire aux préxisions des interdicteurs!

Au surplus, la Marseillaise, comme toutes les personnes et poésies bien portantes et vivantes, a besoin d'air, de mouvement, d'espace : elle ne connaît pas de frontières, elle aime toujours les promenades de par le monde.

A la nouvelle de la révolution de France qui proxoquera la libération belge dans quelques jours, le peuple de Bruxelles va chanter la Marseillaise sous les fenêtres des exilés, les républicains français proscrits par les Bourbons, et le 25 aotàt les refrains de l'hvmne se mêlent aux appels de liberté saisis au vol, à l'Opéra, dans la représentation de la Muette de Partiel . La musique et la poésie ont décidément une place dans la politique populaire.

2 04 I--^ M AUSKILLAISi;

Un peu plus loin, au delà de rAtlaniique, la nouvelle de la victoire des Trois Glorieuses apportée au premier soir, Américains et Français, massés en une foule immense, chantaient la Marseillaise au Park-Théâtre.

LA MARSEILLAISE SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET VIE DE ROUGET DE LISLE (SUITE ET FIN)

Le duc d'Orléans remercie Rouget de Lislc de la collaboration de \n Marseillaise aux Trois Journées de juillet. — Ij^s dernières années de l'auteur de la Marseillaise; l'hospitalité de ses amis Bleinet Voïart. — Mort de Roui^et de Liste. — Im lune de miel de la Marseillaise et de la Monarchie de Juillet : la lune rous.^e ; le divorce. — Les velléités belliqueuses de Thiers en 1S40 et le concours de la Marseillaise. — Im chanson de Becker : le Rhin allemand. — Réponse de Lamartine : la Marseillaise de la paix. — Réponse d'Alfred de Musset. — Le ministère Gui-{ot et la paix à tout prix. — Dernier dépècement de la Pologne : main-mise de l'Autriche sur Oacovie. — Une nouvelle protestation d'Alfred de Musset. — Chute de Louis-Philippe. — Le 'j 4 février 1S4S'.

\ La Marseillaise avait sonné le glas de la branche ainée; elle était le chant du sacre de la branche cadette. KUc redevenait \ l'hvmne national : le resterait-elle?

Louis-Philippe demeurerait-il le roi des Barricades? Mériterait-il le qualificatif de La Fayette le présentant à THôtel-de-Villc comme « la meilleure des républiques »? La couronne se poserait-elle sur sa tête parce que Bourbon comme le voulaient Guizot et Salvandv ou quoique Bourbon comme le demandait La Fayette?

Et tout d'abord dans les deux camps une question s'était posée : serait-il le chef de « Tillégitimité »? Lieutenant-général du rovaume, il pouvait se contenter de la grande fonction de régent, reprendre le rôle de son célèbre aïeul de 171 5, Philippe d'Orléans, en éduquant le petit duc de Bordeaux mieux que n'avait été fait Louis XV. Cette combinaison avait été vite écartée. Dans

le camp vaincu, on avait un insiani parlé de la dictature de Marmunt empoii^nant le duc d'Orléans, coupant court à ses velléités royales, et, après l'abdication de Charles X et de son tils aîné le duc d'Angouléme, occupant, conservant le pouvoir pendant la minorité du jeune roi. Mais Marmont était méprisé ou détesté dans Tarmée depuis les tractations d'Essonnes, à tort ou à raison tenues pour trahison envers Napoléon. L'idée du rôle lui vint un instant, la proposition lui en fut faite : il l'écarta lui-même; il avait senti que l'instrument lui manquait.

Le champ restait libre au duc d'Orléans.

De l'intelligence des débuts allait dépendre l'orientation du règne.

Une fois en\/)yé en possession, Louis-Philippe pouvait consulter le pays de deux manières. Issu d'une révolution, il pouvait appeler le peuple, les i.5oo.ooo gardes nationaux accourus sous les armes, à sanctionner son élection parisienne par l'acclamation plébiscitaire. Ou bien il pouvait plus modestement mais non moins efficacement consulter le pays, en provoquant par élections législatives le renouvellement de la Chambre des députés, après avoir démocratiquement brisé (au moins en partie) les limites de cens qui excluaient du vote les classes populaireJ^ auxquelles il devait la place nette.

Tous ces projets furent également \ite refoulés. Le nouveau roi et ses conseillers s'arrêtèrent au statu qiio. La Révolution de .hiillet rapportait à la France So.ooo électeurs nouveaux, soit un collège de iioo.ooo électeurs au lieu de 170.000 sous Charles X, sur () millions d'électeurs possibles!

La peur de la démocratie au dedans, la peur de la coalition au dehors allaient présider à la double politique de la Monarchie de Juillet. Le beau programme, le fécond ci'cdo d'émancipation intérieure et européenne de la nation libérale que se réaffirmait la France, devait s'étioler, s'étoutler dans la petite serre chaude, asphyxiante de la bourgeoisie philippiste et guizotine.

La Marseillaise suivra les péripéties de cette médiocre fortune.

20b LA MAUSi;iLLAJ SK

Le poLixoir a d'abord besoin de la Marseillaise : il laui chautfer les gosiers et faire battre les cœurs. D'ailleurs le peuple n'aurait point entendu de cette oreille que Ton escamotiÀt rhymne sacré. Aussi, aux premiers jours, c'est la lune de miel de la Marseillaise et du Gouvernement de Juillet.

L'enthousiasme public impose ù Louis- Philippe roi, envers Rouget de Lisle, le souvenir que le duc d'Orléans en i823 avait volontairement écarté.

Cette Marseillaise, on la chante partout. Le monde officiel, il est vrai, va lui opposer bientôt la Parisienne, très prisée en haut lieu. Mais l'hvmne qui a éclipsé le beau Chaftt du départ de Chénier n'a rien à redouter de l'inspiration de Casimir Delavigne.

Les théâtres, comme en 92, retentissent des strophes vict^orieuses. Les barricades sont à peine éventrées quQ la Marseillaise rebondit des pavés écornés et noircis sur la scène.

On a conservé le souvenir de l'épisode du soir du 3 août à l'Opéra.

Un des grands successeurs de Laïs, le chanteur de 92, Nourrit, au milieu d'une salle enthousiaste, entonne l'hymne sacré : la foule le répète aux fauteuils, au parterre, dans les loges, au poulailler. Il y a comme une résurrection des belles soirées scéniques de la grande révolution. On acclame Rouget de Lisle. On crie « Vive Rouget de Lisle! » — Hélas! le vieux Rouget, crient les autres, il y a longtemps qu'il est mort! n Une partie de la salle croit l'auteur de la Marseillaise décédé, enterré il V a beaux jours... — « Rouget de Lisle n'est pas mort, répliquent ceux-ci... Il est dans une misère noire... C'est une hcmte pour le pays! » Un jeune homme escalade l'orchestre, SÉOite sur la scène; en quelques paroles brûlantes, rapides, il informe l'assemblée. L'émotion est générale. Aussitôt, on collecte à tous les étages. Une somme ronde est recueillie au milieu des applaudissements.

Une délégation file de grand matin à Choisy-le-Roi ofirir à Rouget de Lisle ce qui. dit-elle, n'est qu'une première réparation publique.

Mais c'était mal connaître le noble cœur de Tauteur de la

Marseillaise : « Vous oubliez, dit-il, les veuves et les blessés... Il V- a plus malheureux que moi. » Et le jour même, la délégation verse en son nom FoftVande dans la caisse des combattants des trois journées.

La leçon était belle, elle porta.

Deux jours après, le 5 août, le secrétaire des commandements du prince qui ne se disait encore qu' « Altesse Royale », informait par estafette Rouget de Lisle que « VHymue des Marseillais avait réveillé dans le cœur de M. le duc d'Orléans des souvenirs qui lui étaient chers. Son Altesse royale n'avait point oublié que l'auteur de ce chant patriotique fut un de ses anciens camarades d'armes : elle lui accordait une pension de i.Doo francs. »

Le geste de Louis-Philippe est honorable, mais il faut dater et remarquer que la souscription spontanée de l'Opéra avait précédé le don princier. Peut-être l'avait-elle provoqué?

Cette sorte de pension de retraite proportionnelle de 4 francs et quelques centimes par jour, devait être en deux ans, de i83o à i832, doublée grâce à l'intervention inlassablement dévouée de Béranger, qui, à linsu de Rouget de Lisle, multipliait les démarches pour obtenir quelque supplément à cette première et trop modeste libéralité, notamment près de M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur, et de M. d'Argout, ministre du Commerce : ces deux ministres avaient d'abord chacun inscrit le pcjète de la Marseillaise pour un secours anriuel de 5oo francs. Béranger se heurtait aux inerties, au mauvais vouloir des bureaux : il dut se presque tacher. En refus/nt toute espèce de fa^■eur pécuniaire ou autre pour lui, il se donnait le droit d'exiger pour un ami : il eut enfin gain de cause après deux années de sollicitations et de récriminations d'un ton où l'émotion se mêlait au.^ reproches.

Ainsi Rouget de Lisle était maintenant à l'abri de la misère : il n'irait pas finir dans un asile public de vieillards. Il est vrai qu'il n'avait plus que quatre ans à vivre. Une lettre de Béranger à Rouget de Lisle marque à la fois quelles avaient été les privations des dernières années et combien touchante et naturelle était la simplicité de mceurs des deux illustres correspondants.

208 LA MARSKILJ.AI si:

« Entin, écrivait Béranger après cordiales fcliciiaiions, vous allez avoir une bonne redingote d'hiver 1 »

Malgré les .humiliations, les angoisses de la détresse, la vieillesse de Rouget de Lisle était restée intellectuellement et moralement digne et appliquée. Il étudiait les mouvements politiques avec attention, souvent s'y passionnait : le 27 juillet, à la première nouvelle des coups de fusils, il veut se rendre à pied à Paris pour haranguer la jeunesse républicaine, la chaurfer de son vieil enthousiasme, mais ses forces défaillent, il est obligé de revenir. S'il avait pu accomplir son petit vovage, il eût eu juste occasion de reprendre son spirituel mot de mars 181 5, lors de la première fuite des Bcjurbons : « Ça va mal... Ils chantent la Marseillaise l » Il avait suivi le mouvement industriel dont la renaissance s'était prononcée quelques années après le début de la Restauration; il s'était intéressé aux thèses du saint-simonisme. Tout un monde d'idées originales et neuves s'associaient dans cette tête toujours active d'homme du xvni'" siècle et de la Révolution à des goûts littéraires, à une culture poétique et musicale qui n'avaient jamais été a«bandonnés. Se tenant même détinitivement dans le grand genre littéraire théâtral, Rouget de Lisle écrivait exclusivement des poèmes d'opéra; il était entré en relations non avec Rossini qu'il ne prisait pas, mais avec Meyerbeer; Berlioz l'avait même recherché pour une collaboration, avant le départ pour Rome auquel lui donnait droit le Grand- Prix remporté au Conservatoire. Ilentretenait une nombreuse correspondance (qui devrait être recherchée et en partie rassemblée); il composait des poésies, des nouvelles qui ne sont point san.s charmes; il mettait en musique les chansons de Béranger, quelque élégie de Chateaubriand.

Rouget de Lisle revenait aussi fréquemment sur les souvenirs de sa vie : il écrivit même une relation de IJaffaire de Quiberon qui, littérairement et techniquement, est un des meilleurs récits de ce lamentable épisode de nos guerres civiles. Il s'v montrait écrivain d'histoire excellent avec une langue souple et courante, claire et simple, choisissant heureusement le trait, peignant, évoquant au mieux les acteursdu drame. Ses deuxcravons de Hoche

\.yq(^'iSjo 209

et de Tallien — ce dernier avait été envoyé par la Convention comme commissaire et Rouget de Lisle était parti et revenu en même temps que lui — sont notamment.de vrais documents., et il encadre parfaitement les faits particuliers dans le tableau de la politique générale du moment.

Combien il est regrettable que, malgré l'insistant conseil de Béranger, Rouget de Lisle n'ait point écrit ses mémoires!

Né en 1760 dans un milieu provincial, assez longtemps ofiicier dans l'ancienne armée et dans les armées de la Révolution pour les avoir bien observées ainsi que la société civile des mêmes époques, d'esprit très attentif et librement critique, il eût laissé un tableau curieux sur cette phase de sa vie. Par ses lettres à Bonaparte on pressent les faits qu'il aurait pu retenir, les jugements motivés qu'il aurait pu porter sur la société du Directoire, du Consulat, de l'Empire, enfin de la Restauration. Mais Rouget de Lisle était un peu de l'école du bon La Fontaine, dont il avait d'ailleurs cultivé le genre non sans agrément : il n'était pas sans aimer un peu la paresse qui toutefois n'est pas l'oisiveté, le farniente, puisqu'il V intercalait de nombreux travaux variés, interrompus puis repris. Il répondait un jour à des amis qui le sermonaient sur sa manière : « Que voulez-vous! Diversité est ma devise... » Il se plaisait à toutes œuvres d'inspiration soudaine, promptement terminées et complètes, enlevées d'un jet et laissant la place à quelque autre. Ainsi était née la meilleure de toutes, la Marseillaise. Enfin une nuit de juin i836, du 26 au 27, âgéde soixante-seize ans, toujours jeune et vaillant de cœur, l'esprit et la mémoire nets et présents, entouré de bonnes amitiés qui remplaçaient une famille éloignée, dispersée (ses deux frères étaient morts , Rouget de Lisle dont la santéa\aii toujours été médiocre (il soutirait en outrj depuis longtemps d'une déviation gênante de la taille et d'accès de thyroïdite) s'éteignait doucement dans une maisonnette de Choisy-le-Roi appartenant à son hôte, le dévoué Voïart (i , après une courte maladie, conscient d'avoir

(i) Rue dite alors des Vertus, aujourd'hui appelée Rouget de Lisle. Cette maison porte le n" 6, et une plaque cotnméinorative du séjour et de la mort de Rouget de Lisle y a été apposée par une d'ip^no municipalité qui, en tous temps, a conservé le culte de cette belle mémoire.

rendu à la patrie un service immortel et susceptible peut-être de renouveler ses sublimes eti'ets aux joursde nou^■eaux et grands dangers.

Toute cette tin de Tan i83o, le peuple continue déchanter sa Marseillaise: elle ne lui paraît que trop nécessaire.

La Marseillaise, en effet, donne le ton, le la de la Révolution telle que l'imagination, le courage et le sens populaires avaient crû la réaliser. Face à l'Europe, la Marseillaise rappelait aux coalisés d'hier qu'une armée de ligne de 400.000 hommes commandes par les lieutenants et capitaines de l'Empire devenus colonels et généraux, qu'une armée de réserxe, une garde nationale de i.Doo.ooo hommes où affluaient les vétérans des grandes guerres, ne permettraient pas le renouvellement des exploits faciles des invasions de 1814 et de t8i5.

Puis, l'Autriche de Metternich faisait dans l'instant plus lourdement que jamais peser son gouvernement de sbires, de potences et de plombs sur les patriotes de l'Italie. La Belgique criait à la France ses appels de sceur française : une armée prussienne marchait déjà au secours du roi des Pavs-Bas pour replacer sous le joug d'une union forcée Flandre et Wallonie. La Turquie menaçait de réenchaîner la Grèce libérée. La Pologne terrassait le tsarisme dans Varsovie, relevait le drapeau de sa résurrection, de son indépendance, appelait à son aide le drapeau tricolore... Ah! que la Marseillaise était à sa place dans la bouche du peuple français !

Deux grands artistes dont le libre et puissant génie fait contraste avec la conception artistique poncive et banale du futur règne, s'inspirant du souffle de l'hvmne, traduisaient en l'instant cette ar-deur de foi populaire dans des œuvres qui ont porté l'art français à un degré de beauté comparable aux plus admirables œuvres des grandes époques esthétiques de l'humanité, Delacroix et Rude : Delacroix dans son tableau : la Libeî^té chantant la Marseillaise sur les ba?Ticades et entraînant le peuple à la bataille de Juillet] Rude en sculptant son groupe, dit le Départ^ où il fait chanter, frémir, s'élancer la pierre. La Marseillaise (et non le chant de Ghénier comme on le dit quelquefois par erreur)

« LE DÉPART » DE RUDE (l836) (arc de triomphe)

a eu seule le don de créer avec une telle vérité dans l'inanimé, la parole, le mouvement, la vie. C'est bien le Départ en 92 pour kl frontière violée, tel que le commande la Marseillaise.

Louis-Philippe avait compris le jeu à jouer, et l'idée déjà arrêtée de sa politique ne l'empêchait point, loin de là, de faire sa partie dans le chœur. Lui-même l'entonnait, la Marseillaise^ en recherchait les occasions, y trouvant sa large part personnelle d'acclamations. Quand le peuple se massait au jardin des Tuileries, sous le balcon, le roi paraissait entouré de ses fils, de ses officiers et, du geste, de la voix accompagnant le refrain, faisait un pittoresque chorus. Dans les Mémoires d' outre-tombe, la plume dédaigneuse de Chateaubriand n'omet rien de la chronique des faits et pantomime de « Philippe », de ce souverain d'occasion qui paraît aux fenêtres sur l'appel ^des passants et chante, comme un comédien, au caprice de la foule!

Peu à peu cependant ce beau IV'U s'éteindra

En i83i,en i832 aux anniversaires des trois journées de Juillet, l'enthousiasme commun explose encore; les enthousiasmes royal et populaire semblent toujours marcher de pair. Dans les théâtres la Marseillaise est en faveur et la police se met du côté du public pour la fredonner. Les managers de plaisirs publics suivent la veine et font du chant un de leurs meilleurs numéros d'attraction. Maxime Du Camp l'avait entendue au Jardin turc en i832; on l'y jouait avec accompagnement de coups de pierrier. Gretry n'avait-il pas dit à Rouget de Lisle : « Votre Marseillaise est de la musique à coups de canon ! » La foule dans les contreallées du boulevard faisait écho, mêlant ses acclamations au refrain.

Mais, au troisième anniversaire, en i833, il y a un refroidissement d'ailleurs réciproque, sensible. L'extrême gauche encore loyaliste commence à voir, clair; elle s'impatiente; elle se lasse. Latitte a été renvoyé, La Fayette cassé. Casimir Perler a écrasé les premiers protestaires désillusionnés de Lyon. Le 5 et le 6 juin i832 c'a été le tour des Parisiens trop pressés.

Cette année i833, le gouvernement avait cependant bien agencé Panniversairc. Le 28 juillet, la revue de la garde natio»

nale était passée place Vendôme; on inaugurait le rétablissement de la statue de Napoléon sur la colonne, le Napoléon populaire au petit chapeau, à la redingote grise... On attendait de la coïncidence un grand effet! Mais contrairement aux prévisions officielles du programme, la revue fut presque silencieuse, le roi fut très froidement accueilli, et le lendemain 29, au soir, une foule de plus de cinquante mille citoyens se 'rendait aux Tuileries : là, dès que le roi paraît sur le balcon, une clameur formidable s'élève, et cette foule d'ordinaire bienveillante se met cette fois à chanter la Marseillaise mais avec un ensemble, une puissance, un ton menaçant, une sorte de colère « qui prouvait, écrivait Armand Carrel, que la Révolution n'est pas morte! »

Les pouvoirs, quelle que soit leur origine, n'aiment point de telles leçons. La Marseillaise sonne désormais moins favorablement aux oreilles des hommes de Juillet. Cette même année i833 La Favette écrivait à un ami : « On défend maintenant la Marseillaise et... la Parisienne qu'on chantait si bien en i83o! » Même la Parisienne... cqWq Parisienne qu'un spirituel critique, un peu potinier, Armand de Pontmartin prétendait figurer à côté du coq gaulois a une poule mouillée par une averse entre deux rayons du soleil de Juillet! » Il est vrai que Pontmartin était légitimiste.

La lune de miel de la Marseillaise et du régime orléaniste s'éclipsait donc; la lune rousse montrait ses croissants nuageux. Le procès en divorce de Louis-Philippe et de la démocratie va commencer à se plaider.

D'ailleurs la Marseillaise se chante déjà dans les prisons politiques. En juillet les échos de la prison de Sainte-Pélagie se répercutent dans la vieille rue de la Clef; ils apportent au public qui se groupe au dehors, les refrains des strophes prohibées. Raspail, Gallois, Thouret, Blanqui, beaucoup d'autres, inauguraient à l'intérieur le régime de liberté : pour protester ils avaient introduit dans la prison l'usage de ce qu'ils appelaient la prière du soir. A la tombée de la nuit tous les prisonniers politiques se réunissaient dans la cour, autour d'un drapeau tricolore, et là, d'une voix unanime, ils chantaient les hymnes de la Révolution, la Marseillaise surtout. Raspail dans ses ïntérQssixmcs Lettres sur

les prisons de Paris ajoute ce détail aux termes duquel il parait qu'il n'eût pas été facile d'empêcher les prisonniers de chanter : « Geôliers, porte-clefs, employés, directeur, femmes et enfants de directeur et d'employés, tout ce monde qui nous garde se tient à la grille avec respect... Les inspecteurs généraux ont mis avec nous chapeau bas et genou en terre à ce verset :

Amour sacre de la patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs!

Ils auraient eu l'air d'être là pour espionner s'ils n'avaient pas fait comme tout le monde. »

Cependant cette « prière du soir » lit promptement scandale et la direction s'ingénia pour la faire cesser : la gravité religieuse avec laquelle elle était dite, cette cérémonie nettement républicaine offusquaient. Les porte-clefs suggérèrent aux moutons de mêler au chant de la Ma?^scillaise d^autTQs refrains où l'excuse de V Amour saax* était absente et qu'on pouvait frapper ainsi d'une répression immédiate : les moutons chantèrent donc le Dansons la Carmagnole^ Madame Veto avait promis^ etc.. « Le guichet se pâmait de joie; tout allait bien, il y avait déjà matière à un procès-verbal..., à deux..., bien..., à trois! Nous n'avons pas permis qu'on arrivât au quatrième; et les prisonniers ont mis hors rangs ces infâmes, avec ordre de se t<înir chaque soir à l'écart dans leurs chambres; et ils ont obéi... » Ainsi conclut Raspail à qui l'on peut faire foi, Raspail, une figure de grand savant, de précurseur auquel tardive justice a été rendue et devrait l'être davantage ! Nous avons entendu dans notre jeunesse d'étudiant Claude Bernard, Charles Robin, Vulpian, Paul Broca, (^harcot, une belle pléiade d'esprits géniaux ou tout à fait supérieurs, dire publiquement quelle place devrait occuper dans la science française l'initiateur inspiré et lucide qui, en même temps que la micrographie des tissus, avait fondé la microbiologie pathologique. Cette place, plusieurs d'entre ces savants illustres voulaient la lui donner entre Bichat et Pasteur!

La Marseillaise était donc républicaine ou elle n'était pas. Non républicaine, elle ne se comprenait plus, n'avait plus de

sens. Chantée? Elle ne pouvait l'être que par des républicains.

Le second soulèvement de Lyon, celui de Paris en 1834, le procès des accusésd'avril devant la Chambre des pairs, la sauvage mitrailleuse de Fieschi qui, sans compter les blessés, avait couché dix-huit morts sur le carreau, spectateurs de la foule ou cavaliers de la suite du roi dont le brave maréchal Mortier, enhn les lois dictatoriales dites de septembre qui introduisaient l'absolutisme et l'arbitraire dans l'organisme constitutionnel, achèvent un inévitable classement.

Ainsi, dès i835, la Marseillaise est presque réputée chant séditieux, et, en i838, le gouvernement refuse de laisser élever par souscription publique une statue à Rouget de Lisle sur le piédestal resté vide de la statue de Pichegru jetée bas après les journées de Juillet, à Lons-le-Saunier. Seul un gouvernement républicain pouvait décerner au poète de la Marseillaise les honneurs publics du bronze ou du marbre : Rouget de Lisle devait les attendre presque un demi-siècle (i).

Mais voici tout à coup un grand revirement! En mars 1840 toute la France s'attend à une guerre générale. Thiers est au ministère, et le politique timoré qui, en i83o et i83i, prêchait avec Perier et Guizot le silence et l'indifférence devant l'écrasement de la Pologne, la surdité et l'immobilité devant l'appel de la Belgique, ne craint pas pour les affaires d'Orient de mettre l'Europe en commencement de feu. Le sultan Mahmoud et son lieutenant d'Egypte, le pacha Méhémet-Ali, étaient en rivalité. Sous couleur d'une expédition complémentaire de celle de Bonaparte, Thiers entend que les troupes de Méhémet-Ali entrent

(i) Rouget de Lisle tigure toutefois, il faut être exact, dans la foule des personnages sculptés en relief dans la partie de Tentablement qui court sous la corniche archilravée de TArc-de-Triomphe, /ace à Paris. Au milieu de cette frise, se trouve un autel de la Patrie avec ces mots : la loi, le roi. De chaque côté de l'autel de nombreuses silhouettes sont alignées, empruntées au personnel de la Monarchie de juillet; puis viennent quelques personnages de la Révolution et de l'Empire. Rouget de Lisle ligure parmi les derniers que le spectateur voit à sa droite^ après David et Gossec; il est debout, corps de face, profil à gauche, vêtu d'une longue redingote (genre robe de chambre) sous le revers droit de laquelle est passée la main gauche; visage quelconque. Le bas-relief est de Brun (i836).

victorieuses dans Constantinople, et ses négociations imprudentes font à la fois cabrer le tsar Nicolas et le chef du cabinet anglais, lord Palmerston. Thiers que l'on verra plus tard, notamment de i863 à 1870 et de 1873 à 1877 si habile, si mesuré, si clairvoyant politique a vécu plus d'une fois, au cours de sa carrière antérieure, des heures de pur brouillon.

Sur son ordre de président du Conseil. On chantera maintenant la Marseillaise : on la chantera officiellement. Bugeaud l'appellera « l'hvmne de derrière les fagots! » On Tinstrumentera dans les musiques de régiments, dans les concerts militaires sur les places de garnison. On la chante à Rouen, à Pau. à Arras, au Mans où Michel de Bourges la commente d'un éloquent discours. A Paris, on la chante dans tous les théâtres, à l'Opéra naturellement. A TOpéra, ce sont messieurs du A^a^/o;Z(3!/ qui donnent le signal. Armand Marrast aux fauteuils d'orchestre est remarqué criant : « La Marseillaise, Ig Marseillaise! » il bat la mesure avec sa canne à pomme d'or de marquis démocrate.

Ainsi la Marseillaise tient sa place dans la question d'Orient! on la chante en Egypte, au Caire...

On en multiplie les éditions populaires. Charlet illustre Tune d'elles que Félix Pyat accompagne d'une notice qui est assurément urie des plus brillantes pages écrites en France sur rhvmne de Rouget de Lisle.

Les poètes de Tun et de Tautre côté du Rhin entrent dans la lice.

Nicolas Becker, un assez ignare étudiant en droit, habitué de, brasseries^ qui n'a\ait pu passer son examen ni obtenir son diplôme et végétait dans des bureaux de police à Cologne, compose son Rhein lied, sur une table d'auberge, en lisant les journaux de France; un ami obtient qu'il passe dans les faits-divers d'un journal de Trêves... Aussitôt cette pauvre poésie, aussi banale d'idées que médiocre d'expressions, mais qui caresse Torgueil allemand monte aux nues. Une popularité s'improvise iiutour d'elle. C'est un enthousiasme général dans la Germanie de 1m ri\e droite. Les principicules veulent connaître et féléciter

2 J () L A M A II S i: I L L A I S K

l'auteur. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV le recommandera aux professeurs pour ses rig-ofosa^ lui donnera une pension pour achever de prendre ses inscriptions et terminer enfin ses études de droit. Etudiant aussi réservé que modeste poète, Nicolas Becker se contentera d'une place de greffier de paix à Cologne, fonction plus simple mais plus adaptée à son savoir de juriste! Le roi de Bavière, les villes de Mavence, de Carlsruhe le cadeautent, lui envoient des cristalleries de bière. Le vieil Arndt, dont Jes poésies de 1812 et de i8r3 ont jadis enflammé les cœurs allemands contre l'étranger, lui dédie une poésie comme on fait à un grand contemporain, à un digne successeur.

Un poète était donc né à l'Allemagne?

Hélas! L'Allemagne elle-même convient qu'il lui faut déchanter. Se prenant au sérieux, Nicolas Becker réunit sesyar^<3 et publie, en 1841, un volume de ses œuvres : le papier sombre sous le rire, pourtant étouffé, de ses camarades, de ses admirateurs qui se demandent si le Rhein lied est bien de lui? En 1845 Nicolas Becker meurt à trente-cinq ans sans avoir retrouvé dans les chopes de bière l'inspiration du refrain éphémère de 1840 que l'Allemagne elle-même ne mentionne plus aujourd'hui que pour mémoire. Le chant de Becker était mort bien avant son auteur, mort-né p(jurrait-on ciire, et sans la double réplique de deux grands poètes français, personne sur la rive gauche du Rhin, a Paris et autres lieux de vieille Gaule, sinon n'en eût eu connaissance, du moins v eût prêté attention suivie.

Le premier qui répondit fut Lamartine.

Lamartine crut devoir descendre du « plafond » où, C(;mme on sait, il siégeait à la Chambre des députés, pour donner son sentiment de [politique et de poète et répondre au cri de guerre de Becker. Au milieu du trouble que provoquaient — non cette misère littéraire — mais les é\énements mêmes et les discussions parlementaires dans Topinicjn publique où se distinguait cependant si bien la ré\olte de l'équité nationale, de l'intérêt patriotique, de l'orgueil historique contre l'etiVovable abaissement des traités de 181 5, Lamartine lança sa Marseillaise de la paix. II v

ijqq-lSjo 217

préludait aux théories décevantes dont la France a failli périr, dont elle cherche en ce moment à conjurer les désastreux effets. La haute humanité, le progrès, la civilisation même n'ont rien de commun avec des rêves trompeurs, historiquement contraires à la constitution psychique de l'être humain considéré en soi et surtout par groupements si dissemblables.

Le titre seul était déjà mauvais': il figurait une calomnie contre la Mat^seillaisc de Rouget de Lisle.X'était une erreur voulue de présenter, par opposition, la Marseillaise comme un chant de guerre, d'agression. La Marseillaise n'avait été qu'un chant de défense nationale contre une coalition dont Louis XVI et Marie-Antoinette avaient patiemment, dès la convocation des Etats-Généraux, soudé les chaînons dans les Cours étrangères, puis contre le rassemblement de l'armée des émigrés, avant-garde des invasions prussienne, autrichienne, sayoisienne, espagnole, etc. Il avait fallu, en 92, combattre ou périr.

Avec quelques beaux vers inévitables, la poésie de la Marseillaise de la paix était du reste médiocre, redondante, banale ; elle demeure seulement' comme l'amorce, le prodrome de la politique que Lamartine préconisera et imposera sous peu, quand il sera le chef effectif du gouvernement!

Crier dans l'instant, même en noble stvle : « Tous les peuples c'est-à-dire tous les gouvernements qui représentent les peuples) sont frères! » quand le tsarisme et la Prusse étranglaient la Pologne; quand l'Autriche envoyait ses régiments allemands pendre les patriotes tchèques et ses régiments croates pendre les patriotes italiens: quand l'Espagne ofliciellc, en guerre civile, arrachait à leurs fovers les femmes et les mères de combattants pour les fusiller au lieu el place des vaincus échappés dans la montagne... était assurément une solide manifestation d'incomparable utopie, une extraordinaire profession de foi de fraternité a\eugle el dupée!

Les peuples eux-mêmes se sont chargés de condamner ces théories en refusant de s'unir entre eux, en restant docilement soumis, la plupart, aux gouvernants antagonistes de cette nou- Nelle philosophie politique mondiale, en marchant les uns contre les autres aux ordres surannés, mais très obéis, de leurs chefs

LA M A KSi:iLLAISK

séculaires, et u^ui cela avec d'autant plus de volonté ou d'acharnement qu'ils étaient plus attardés en civilisation humaine et en progrès politiques. Les groupes humains européens qui, en 1840 n'étaient pas adéquats en compréhension ne le sont guère devenus. Le prématuré qui était l'impossible ne l'est-il pas resté?

La réponse d'Alfred de Musset ne s'adressa pas seulement à Becker, mais aussi tacitement à Lamartine qui sentit la piqûre, le coup et l'accusa par un mot dédaigneux. La Marseillaise de la paix, faut-il le dire, avait presque autant offensé le cœur et l'oreille de Musset, que les insultes grossières de l'Allemand qu'il visa d'ailleurs seul publiquement.

Cette réplique de Musset est merveilleuse d'esprit, de force patriotique, de grâce cavalière et de remise au point': elle est dans toutes les mémoires, sur toutes les lèvres :

Xous l'avons eu votre Rhin allemand.

Il a tenu dans notre verre.

Un couplet qu'on s'en va chantant EfFace-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marque dans votre sang?

QuMl coule en paix, votre Rhin allemand, Que vos cathédrales gothiques S'y reflètent modestement; Mais craignez que vos airs bachiques Ne réveillent les morts de leur repos sanglant!

Tout ce bruit avait tini, malgré le factice de la politique de Thiers, par remuer à fond la nation; et l'héritier du trône luimême, le duc d'Orléans, attristé des fréquents attentats contre son père, préoccupé de l'orientation de plus en plus dangereuse qu'affirmaient les méthodes du prétendu juste milieu à l'intérieur et de paix à tout prix au dehors, se demandait par propos publics, bien que marié à une princesse allemande « s'il ne vaudrait pas mieux tomber sur les rives du Rhin ou du Danube que dans le ruisseau de la rue Saint-Denis? » Sous main il envoya ses compliments à Musset.

Lamartine qualifia publiquement la réponse de Musset à Becker de chanson de cabat^et.

Mais bientôt, — un an après, — un accident vulgaire privera

le vieux roi de Juillet du fort et clairvoyant appui que représentait son fils aîné, le prince héritier assez intelligent de l'intérêt national et dynastique pour condamner au Château la politique paternelle, assez populaire pour indiquer qu'il s'y opposerait un jour publiquement. Quand le duc d'Orléans tomba, la tête fracassée, route de la Révolte, le i3 juillet 1842, le poète dans un bel hommage remarqua :

Il partait, il allait au camp, presque à la guerre!

Le prince disparu, six années suffiront à Louis-Philippe et à Guizot pour perdre la branche cadette. En 1840, Musset avait dit en parlant du père du duc d'Orléans : « Ce règne dure trop longtemps ».

La politique de Lamartine donnait sur ce point capital la main à celle de Louis-Philippe et de Guizot, et l'on ne comprend guère ce que signifie dans la bouche de l'éloquent député-poète de Mâcon le mot célèbre : « La France s'ennuie! »

La France ne s'ennuvait pas seulement : elle s'indignait et de rinintelligente inertie du pouvoir au dedans et de son attitude abaissée au dehors.

L'interminable ministère Guizot inauguré le 29 octobre 1840, prolongeait imperturbablement sa carrière, appuyé sur une majorité parlementaire de censitaires et de fonctionnaires, repoussant obstinément toutes réformes, au premier rang une partielle réforme électorale qui eût accru de quelques milliers de voix le collège des électeurs et donné à la Chambre des députés un peu d'indépendance vis-à-vis le Château, vis-à-vis surtout un roi vieilli, resté sous des apparences faciles très absolu, et que rage et l'expérience mal comprise des choses, loin d'avoir éclairé, rendaient de plus en plus autoritaire dans ses idées et aveugle à l'instructive évidence des faits. La scission était depuis longtemps complète entre la Monarchie de i83o et le peuple proprement dit, au fusil révolutionnaire duquel Louis-Philippe devait sa couronne. Le gouvernement ne préconisant qu'une prospérité matérielle dont la bourgeoisie seule était bénéficiaire, aVait négligé réducation et l'instruction politiques populaires. A quoi bon les

2 20 I, A M A l^S i; ILLATSK

donner à qui ne voie pas, ne doit pas voter? Les écoles socialistes s'étaient chargées de combler la lacune laissée par un régime qui avait fini par flétrir les travailleurs du nom de « classes dangereuses ». ;

La politique extérieure était à l'avenant et pas un Français n'y pouvait trouver soit sujet de sûreté pour le présent, soit occasion de réconfort et d'espoir pour l'avenir.

La Monarchie de Juillet va clore ici sa conception extérieure sur un épisode qui la laisse spectatrice honteuse, immobile, pusillanime d'une nouvelle audace impunie des Etats allemands.

Achevant l'œuvre d'iniquité aux neuf-dixièmes consommée à la fin du dernier siècle, l'Autriche donne le dernier trait de la politique de conquête qu'elle a pratiquée avec le tsar et la Prusse sur la Pologne. En 1846, elle met la main sur le dernier lambeau de cette Pologne, encore demeuré libre : elle s'annexe la République de Cracovie! Et la France doit entendre dans cette session dernière, au cours de la discussion sur l'Adresse au roi, Guizot faire, èur le ton habituel de son arrogante rhétorique doctrinaire, l'apologie d'une politique dont le moindre scandale est d'abord une violation criminelle du droit des gens!

Et ce fut encore Alfred de Musset qui, comme il l'avait fait à Becker en 1841, trouve la réponse française à ce cours officiel d'une humiliation, à cet enseignement ministériel d'une abdication qui tombait à l'abaissement, faut-il dire à la bassesse? Cette poésie, moins connue que l'autre, d'une allure ironique plus amère, d'une forme plus familière est doublement précieuse : elle ne donne pas seulement le sentiment du poète, elle reflète Topinion commune; elle dit le mépris que provoque au cœur de France ce train svstématique d'un avilissement sans fin. Elle ne figure pas dans les œuvres complètes, réunies par l'excellent éditeur Charpentier au lendemain de la mort de Musset, mais elle le mériterait ne fût-ce que pour faire apprécier quel noble cœur civique s'associait au génie chez le poète dont la gloire n'a cessé de grandir à côté de la gloire des plus grands. Musset s'est souvent défendu, au cours de son œ^uvre, de faire de la politique, et cette œnivre est constellée de beaux vers où il sème à pleines

strophes les flétrissures contre les charlatans Je la politique, ou il exalte le courage, la liberté, l'éloquence, Taniour de la patrie française... Du seul Musset patriote on composerait une admirable petite anthologie. En témoignent Rolla, les Stances a la Malibran, Dupont et Durand, Sur la paresse, l'Espoir en Dieu, et jusqu'à la sublime Nuit de mai\

Et quand Guizot, dans cette session ultime de février 1847, s'il n'V applaudissait, se désintéressait de cette finale dilacération de la Pologne, Musset s'écrie à la lecture de

Ce long discours fade et inalsaiii :

Ce journal qui vous rompt la tète Fait venir les larmes aux yeux :

Et pourtant, pourtant c'est bien bête, C'est bien enfant, et c'est bien vieux!

On nous menace de nous battre

Entre deux bateaux à vapeur!

Et l'on nous dit : c Un contre quatre ! (i) »

Et l'on nous propose la peur!

Français succès, — gloire, victoire...

Si tout cela rime à peu près, Et nous, du moins, on devrait croire Que le hasard l'a fait exprès!

Depuis qu'en un autre langage On a si bien parlementé.

Il nous pousse un nouveau courage :

L'audace de la lâcheté \

Et que servait donc à la France d'avoir donné à la Monarchie de Juillet la première armée d'Europe, celle même qui sur l'heure — à contre-cœur, il est vrai, de plus d'un des dirigeants du. régime, — conquérait l'Algérie en y chantant de temps en temps la Marseillaise (comme avait fait le S^ bataillon de zouaves du commandant Duvivier au col de Mouzaïa contre une attaque

(i) Double allusion à des batailles navales fi"anco-anglaiscs, à une coalition de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse au bénéfice de l'Autriche Miaiiiicnuc en possession de Cracovie.

121 1- A MA USi;lLLAISK

trop poussée des Kabyles) et créait à vingt heures de Marseille une France africaine; cette armée qui. demain, battra les troupes du tsar Nicolas sous Sébastopol. les troupes de Fempereur François-Joseph à Montebello. à Palestro, à Magenta, à Solferino": Etait-ce pour être représentée devant TEurope par un gouvernement sans cesse tremblant dans ses chausses et s'excusant de la liberté grande d'avoir toujours sous ses drapeaux des soldats héroïques?

En même temps que le protectorat intéressé de Thiers, avait disparu le droit de cité de la Maî^seillaise. Pour Guizot, dès son avènement au pouvoir, la Marseillaise n'avait plus été qu'un chant séditieux, et quand Dufaure en 1842 venait à la tribune de la Chambre des députés plaider la cause du jeune barreau que la loi excluait du droit de représentation parlementaire et de simple vote, Emile de Girardin qui était alors un des plus ardents suppôts du ministère du 29 octobre 1840, reprend vertement dans son journal la Presse (numéro du i 5 février) « ces jeunes gens sans tenue, sans raison, sans ordre, sans esprit qui prétendent influer sur les affaires de l'État par un vote politique... » et qui n'ont d'autre mérite « que de faire des promenades patriotiques en l'honneur des grands citoyens du jour, de vociférer la Marseillaise et de se colleter avec les sergents de ville ».

Après Cracovie, la Marseillaise n'est plus qu'une coureuse de rues que Ton jette au poste pour manifestation indécente en faveur de la Pologne ou de la réforme électorale.

Quelques mois séparent le discours de Guizot et la poésie de Musset, du 24 février 1848.

Proclamation Je la Deuxième République française. — L'Europe populaire frémit et acclame; son attitude contre l'absolutisme. — La Révolution à Vienne, à Milan, à Venise, à Rome, en Hongrie, à Berlin, — Le Parlement de L^rancfort. — Le manifeste de Lamartine ; la politique philippiste continuée. — Scission dans le parti républicain français. — Nullité du gouvernement provisoire ; ses fautes. — Les journées de Juin. — Responsabilité de Lamartine. — Un aveu de Ledru-Rollin. — Election de Louis-Napoléon Bonaparte à la Présidence. — La Marseillaise chantée dans la bataille de Février. — Les arbres de Liberté. — La Marseillaise dans les théâtres, au salon de 184^: le tableau de Pils. — Rachel et la Marseillaise à la (Comédie française, au (Jrand Théâtre à Marseille; triomphe de la tragédienne. — Derniers échos de la Marseillaise en décembre i SS i .

1848! Quel passé d'illusions, de rè\es, d'espérances, de déceptions évoque cette date !

La République était proclamée par un parti républicain suffisamment nombreux mais amorphe, sans organisation, sans chefs vraiment unis, constitués, c'est-à-dire préparés. Après l'insuccès, les ex-titulaires du pouvoir s'excuseront sur l'imprévu de l'événement : « ... Ils attendaient la mort du roi, mort naturelle proche, Louis-Philippe ayant, en 1848, soixante-quinze ans!... »

Tous les membres du gouvernement provisoire étaient des députés issus naturellement des élections censitaires qui n'admirent, comme par condescendance et grâce, parmi eux et sur le même rang, que deux personnages d'abord inscrits comme secrétaires du gouvernement, Louis Blanc et un ouvrier du nom d'Albert : une vive protestation des partis non représentés exigea que ces deux derniers, sans titre électoral acquis, fussent admis sur pied d'égalité membres du gouvernement, sous peine de démission. Il fallut s'y résigner; d'ailleurs on avait pris le soin préalable de choisir, c'est-à-dire d'exclure les hommes de hère trempe qui depuis dix-huit ans sur la brèche, à la peine, avaient

2 24 LA MARSEILLAIS h

Clé les chefs exposés et souNcnt condamnés de la démocratie militante.

Il apparut vite que trois ou quatre hommes manquaient à la direction de la Révolution. Au premier rang Armand Carrel, puis Garnier-Pagès iainc. Godefroy Cavaignac; d'autres ont évoqué un nom très contesté : Auguste Blanqui. Mais Garnier- Pagès et Cavaignac étaient morts rapidement usés par la vie publique; Garnier-Pagès aussi éloquent et vaillant qu'instruit en toutes sciences politiques ; Cavaignac qui. par sa lovauté intrépide et la vertu de son nom eût pu dans des journées tragiques prochaines conjurer tant de maux; et pour Carrel il était tombé dans un guet-apens tendu sinon à son honneur, du moins à son caractère chevaleresque (i). Quant à Auguste Blanqui qui malheureusement s'était laissé travestir en épouvantail, ce froid et lucide génie politique méconnu, longtemps immobilisé dans les prisons, frappé par d'infâmes et d'ailleurs inutiles calomnies, était peut-être le seul dont la géniale conception embrassât sur l'heure la véritable politique européenne au milieu de laquelle eût dû évoluer la nouvelle république française. En cela il se serait étroitement allié à Carrel, si le directeur du National eût vécu.

Lamartine était le chef réel du pouvoir dont le vénérable Dupont de l'Eure était le président nominal. A côté de lui, un membre avait seul, dans Paris et en dehors de Paris, quelque influence, Ledru-RoUin, placé au Ministère de l'intérieur.

Le premier acte du gouvernement est significatif : c'est la protestation ultra-pacifique de Lamartine à l'Europe sur les intentions extérieures de la République. D'emblée, c'était dépasser en excuses de prudence Louis-Philippe lui-même, qui en août i83o, n'avait pas donné avec autant de véhémence les assurances de son effacement.

L'Europe libérale et populaire avait les yeux fixés sur le pays qui, en envoyant la branche cadette des Bourbons rejoindre en

(i) Armand Carrel et Emile de Girardin : Cause et but d'un duel. — Mœurs, politiques du temps. — Dessous de politique, par L. Fiaux. — In-i8. Pari5 Marcel Rivière, Ed.

exil la branche aince, venait à travers un demi-siècle de ressouder la chaîne brisée de la Révolution française, de relier la France de 1848 à la France de 92; et, aussitôt après les journée des Février, elle offre ce spectacle extraordinaire.

Cette Europe, peuples, armées, rois qui en 92 se coalisait contre la France; qui en 1814 et 181 5, se ruait sur elle dans une curée de haine et de destruction et lui infligeait les traités de ruine; qui, en i83o, sauf quelques îlots d'exception, jalouse, déliante, hostile, semble encore docile et liée à la Sainte-Alliance, cette Europe, un mois après Février, puis tout au cours de deux longues années, donne à la France cette réplique assortie d'une copie, d'un plagiat de sa révolution nouvelle.

C'est d'abord sur les rives du Danube, à Vienne même, au ' centre de Fétat le plus absolutiste de l'Europe, après la Russie, que, le i3 mars, éclate l'insurrection victorieuse au cri de A bas Mcttcniich! qui envoie le ministre de Ferdinand rejoindre Guizot à Londres. L'empereur Ferdinand est contraint de donner une constitution qui reconnaît l'égalité devant la loi, l'abolition des privilèges, la liberté de la presse, la formation d'une garde nationale. Mais les Viennois n'ont pas confiance dans la parole impériale; ils veulent davantage : la garantie et la sanction d'une assemblée constituante. Une nouvelle insurrection victorieuse, le i5 mai, impose les volontés populaires.

Du 17 au 22 mars, la Révolution l'emporte à Milan, où, les fusils en main, au cri de fiiori stranicri (dehors les étrangers), les patriotes h^mbards forcent Tarméc autrichienne à évacuer la ville. A l'éloquent appel de Manin, Venise fait de même. Le royaume lombard vénitien recouvre son indépendance, et le roi de Piémont, Charles- Albert, poursuit les « barbares » jusque sous Mantoue.

La déchéance du Pouvoir temporel à Rome et la proclamation de la République romaine achèvent de marquer le caractère de ce grand mouvement italien où brillent déjà d'une gloire que consacreront les temps, les noms de Mazzini, de Garibaldi.

La guerre de l'indépendance de la Hongrie qui provoque l'abdication de Ferdinand II (2 décembre 1848^ met la monarchie autrichienne à deux doigts de sa perte.

, --^> LA MARSi:iLLA ISi;

Sur les bords du Rhin la victoire libérale n"esi pas moins complète : le duché de Bade, la Hesse-Darmstadt, la Hesse élecoralc, le Wurtemberg, le duché de Nassau, Francfort se dotent d'une constitution.

A Munich, le roi Louis, qui symbolisait les caprices absolulistes de tout genre, est forcé d'abdiquer.

A Berlin, le i8 mars, le peuple résiste aux troupes, les bat, force la garnison à sortir de la ville, et se portant en masses sous les fenêtres du palais royal oblige, ici de même, le roi Frédéric- Guillaume IV, à octroyer une constitution, à changer son ministère, à se découvrir entin devant les cadavres des victimes de la guerre de rues.

Le 3i mars, un Parlement se réunit à Francfort, composé des députés de tous les Etats de l'Allemagne, et son premier vole établit une loi électorale basée sur le suffrage universel et la liberté des cultes qui reconnaît enfin l'égalité politique des juifs et leur participation aux affaires publiques dont ils étaient jusquelà systématiquement exclus.

Cette Europe, elle avait crié, elle criait maintenant : <' Vivent les peuples! Vive la liberté! A bas l'absolutisme! »

Lamartine, au nom du gouvernement provisoire, en son propre nom, avait répondu : « Chacun pour soi! Débrouillezvous! La liberté des peuples de l'Europe ne regarde point la République française! » Comme si l'ordre même de ce grand mouvement n'avait point rendu les peuples solidaires, n'avait point fait éclater cette solidarité!

Et cette politique d'aveuglement et d'égoïsme portera ses fruits : en moins d'un an toute cette œuvre de liberté sera détruite, et, obéissant à la terrible logique des faits, la République française y prêtera la main !

Successivement les constitutions libérales sont bafouées, déchirées; successivement les troupes patriotes sont refoulées, battues par les armées de l'absolutisme reconstitué. Vienne, Prague sont soumises. En Prusse, le roi dissout l'assemblée constituante; elle réciste; lî la disperse par la force. Les Italiens sont battus à Rivoli, à Custozza, à Novare, à Brescia. Les républiques de Venise et de Rome sont détruites, celle-ci sous le

canon du général français Oudinot yiS avril 1849. Knlin le Parlement de Francfort offre vainement la couronne impériale co/z5^/7/^tionnellc au roi de Prusse qui la refuse, et l'Autriche donne le dernier coup à Tœuvre démocratique allemande en rappelant ses propres députés. On se bat à Dresde, à Niiremberg, à Munich, à Wurtzbourg. Le Parlement se réfugie à Stuttgard où un régigiment de hussards prussiens Fattend et le disperse (3-9 mai 1849). Une dernière résistance dans le duché de Bade est novée dans le sang.

C'en est fait : il n\ a plus en Allemagne ni parlement ni groupement politique, ni presse libre. L'ancienne Diète va être rétablie, telle que liivait instituée en 181 5 le Congrès de Vienne. La stabilité européenne, la paix internationale n\' gagneront pas plus que la liberté! Telles seront, telles sont déjà les suites de la politique extérieure de la république de Lamartine adoptée, soutenue par ses successeurs immédiats.

Mais la nouvelle république française n'est pas unanime à conclure comme le manifeste pacifiste du politicien rêveur.

La fraction agissante, militante du .parti républicain, celle pour laquelle la garde nationale elle-même a crié — Vive la rcj'unnc\ celle pour laquelle le suffrage universel s'est instauré de droit; celle sans laquelle il n'est pas plus de parti républicain en 1848 que de parti antilégitimiste en i83o, proteste.

Par trois fois elle manifeste une politique républicaine de bon sens et d'action.

Le 17 mars, elle demande la prorogation des élections de la Constituante qui permettrait au gouvernement de nettoyer le terrain, et peut-être par quelques décrets-lois de donner une (orientation; le 16 a\ril elle demande Tannexion de ses chefs au gouvernement et la transformation de ce pouvoir sans force ni couleur, en Comité de salut public ; le 1 5 mai, enlin, à l'Assemblée elle demande une déclaration en faveur de la Pologne.

De toutes ces indications, pas une qui ne correspondît aux exigences de la situation intérieure et extérieure, ne fût en accord avec le sens profond de la République, ne tendit à sa consolidation.

2 28 LA MAKSi;iLLAlSK

Le L;()U\erncmcni provisoire avait déjà répondu par le morceau de pain des ateliers nationaux (on brouettait et rebrouettait de la terre au Champ de Mars!) puis par l'arrestation de tous les chefs démocrates, les « meneurs de clubs », comme on disait dédaigneusement à l'Hôtcl-de-Ville. L'Assemblée renchérit : elle dissout les ateliers nationaux. Du jour au lendemain cent cinquante mille ouvriers sont jetés sans pain, sans feu ni/ lieu, sur le pavé de Paris I

C'en est fait.

Pour toute solution, les républicains du gouvernement avaient voulu la guerre civile : on gouverne facilement sur des vaincus.

Cette bataille des quatre jours de juin avait été acharnée, atroce. La politique du gouvernement provisoire avait été, eli prévision de la guerre civile, probablement souhaitée de quelquesuns, un chef d'œuvre de duplicité : elle avait créé la garde mobile où elle avait embrigadé la jeunesse ouvrière et petite-bourgeoise amoureuse de mouvement, de bruit d'armes, grisée par le mirage d'une guerre contre « les despotes étrangers ». La garde mobile fut lancée contre le peuple calomnié : elle y fut intrépide. Tour- , ner la garde mobile parisienne contre les ouvriers de juin... Une merveille machiavélique!

De part et d'autre les combattants, vainqueurs et vaincus, ne se pardonnèrent pas, tous deux se lançant l'accusation furieuse de destruction de la République. 0.n s'était tendu desguets-apens de mort; on avait fusillé les prisonniers; on s'était tiré des balles empoisonnées! A quoi bon nier aujourd'hui? Une répression sans mesure, une déportation innombrable achevèrent de créer la haine réciproque entre la défaite et la victoire.

Les Journées de Juin avaient tué la République.

Il n'y avait plus de république en France puisque l'accord entre la bourgeoisie et le peuple prolétarien avait glissé, s'était cassé dans le sang.

C'est cette guerre civile qu'il fallait éviter à tout prix. Là était le premier devoir des gouvernants républicains.

Dès 1 83 I , quand des émeutes, de vraies batailles commencent

à bouleverser Paris, il n'était pas un loyaliste de clairvoyance et de bonne foi qui n'adjurât le gouvernement de Louis-Philippe de fonder un corps démocratique d'institutions intérieures dont le premier statut serait de faire au peuple sa place électorale, sa place de vrai vainqueur de Juillet, ce peuple dont l'intelligence politique avait assez éclaté dès l'apparition des Ordonnances par le cri de Vive la Charte! qui ne Tadjurât tout ensemble de conjurer les agitations citadines et l'ardente lièvre de fierté nationale, de satisfaire le vœu public d'équité historique par un emploi bien dirigé au dehors c^es enthousiasmes populaires.

La régénération intérieure et le rayonnement extérieur allaient de pair, se commandaient, s'entraînaient l'un Fautre.

Le Gouvernement provisoire qui exerçait une véritable dictature populaire, pouvait par quelques décrets-lois engager le nouveau régime dans un sens qu'il eût fallu après lui soutenir ou renier : il pouvait déclarer le service militaire obligatoire au lieu de le laisser continuer à peser exclusivement sur le prolétariat des campagnes et des villes; il pouvait déclarer l'instruction élémentaire obligatoire : ceci était le droit commun démocratique primordial'; il pouvait au moins poser la question de la séparation de l'Etat et de l'Eglise; il pouvait par quelque grande organisation sociale incontestée — visant par exemple les ouvriers vieillis — affirmer la protection des travailleurs et prouver sa foi populaire. C'était là un legs de premières institutions républicaines qui engageait l'Assemblée prochaine pour les constructions ultérieures. De tous ces éléments politiques et sociaux pas un ne surgit au Provisoire dans sa conception de la révolution nouvelle : il préfère se décharger de toute responsabilité sur un suffrage universel chaotique, d'époque primaire, qui, désemparé aux premières difficultés, allait acclamer Louis-Napoléon Bonaparte, le destructeur prévu de la République même.

L'intervention morale puis militaire républicaine, l'aide fraternelle, l'alliance populaire offertes aux peuples amis subsistaient comme l'autre ressource souveraine. La dictature collective du Gouvernement provisoire même sans profonds changements à l'intérieur, pouvait coïncider avec une propagande bien conduite au dehors.

Nul doute que la guerre ciA'ile ne tuténiiée par une politique étrangère grosse de buts de libération et de démocratie lova-ux.

Était-il politique d'accepter les éventualités d'une telle décision?

A cette question redoutable, il faut répondre hautement : oui.

L'intervention en Italie pour soutenir sa guerre d'indépendance contre l'Autriche était la première dans l'ordre logique. Elle engageait stratégiquement la partie. Dès i832, les républicains français la concertaient avec les patriotes italiens. Armand Garrel avait, avec Mazzini, des entrevues à Marseille.

L'Autriche prise entre l'Italie et la France d'une part, la Bohême, la Hongrie d'autre part, la Hongrie qui alors... était d'avance vaincue, fendue en morceaux, l'Autriche la seule concentration militaire, capable à cette date de résistera la Révolution de l'ouest de l'Europe. La monarchie prussienne avait durant ce temps assez à faire avec la démocratie allemande, et la Pologne appuyée barrait la route au tsar Nicolas.

Le Gouvernement provisoire ne compfit rien, n'osa rien, et par sa nullité amorça, justifia, provoqua tous lés à-coups, tous les calculs de réactions de la République nominale qui allait lui succéder.

La responsabilité de tous les membres du Gouvernement provisoire n'est pas également engagée. Celui sur lequel elle pèse le plus, parce que son ascendant entraîna les autres, est Lamartine.-

Quand on suit les efforts de plume que l'ancien ministre des Affaires étrangères de la République de Février fait dans son His~ toirc de la RcH^olution de 1H48 et dans son journal le Conseiller du peuple pour justifier sa politique extérieure, on ne peut que s'étonner, s'irriter de la fausseté de son jugement, de la médiocrité de son sens public, de la timidité de sa prévision, faut-il dire de la duplicité même par laquelle il s'efforce de justifier son entêtement : il y tente, après les conséquences de l'événement et malgré des évidences accablantes, d'exalter encore les actes néfastes de son gouvernement.

L'éclat de ses fautes est tel que la politique qu'il a pratiquée

de\ieiit condamnable à ses yeux quand elle est reprise, sui\ie par un autre.

Intervenir en Italie contre TAutriche c'était, dit Lamartine, déclarer la guerre à l'Italie qui ne voulait pas d'allié et aurait fait Volte-face contre la France! La seule vue du drapeau italien marié au drapeau français dans les régiments de Farmée d'observation franchissant les Alpes, eût provoqué l'indignation de tous les patriotes piémontais, milanais, toscans, sans oublier Manin et les futurs triumvirs de la République romaine! La France, amie et alliée, devenait l'ennemie a l'égal de TAutriche!... Italia fara da se.

Mais quand le général Cavaignac devenu chef du gouvernement au lendemain de Juin refuse toute intervention à cette même Italie, Lamartine s'élève impérieusement et dénonce cette attitude négative dont les suites sont mortelles non pas seulement à l'Italie mais à la France! Il épilogue sur les dates : Tabstention était un de\oir tel jour; elle était une aberration tel autre!...

Comme si la politique de Cavaignac n'était pas solidaire de celle de Lamartine, ne s'autorisait pas de celle du Gouvernement provisoire! Comment attendre après Juin ce que l'on n'a pas osé accomplir, conce^()ir même avant Juin? Quel des deux chefs d'exécutif avait eu les coudées plus franches, Lamartine ou son successeur empêtré des droites de l'Assemblée?

Lamartine n'avait pas compris que, ne pas défendre la liberté en Europe dès mars 48, c'était permettre son écrasement partout, en France d'abord. Kt cette contre-révolution générale ne manqua pas.

Ledru-Rollin, réfugié à Londres après sa protestation armée au Conser\'atoire des arts et métiers, avait au moins un peu de clairvoyance et de sincérité posthumes quand il laissa échapper ce grave aveu de regret : « Nous avons eu tort de ne pas agir... Mieux eût valu la guerre! »

A ceux qu'arrêterait, qu'effraierait le tableau des très grands é\énements qu'eut suscité une autre politique extérieure que la politique de Lamartine (son ascendant était tel qu'il dispense de nommer ses collègues), il est permis d'objecter, en usant de

Fargumcnt de rmenir après qu'il "s'est déroulé, tous les faits, toutes les conséquences qu'il recelait.

Donc, nous demanderons aux plus circonspects quels événements plus fâcheux pour la République et pour la patrie eût engendrés une politique autre que cçUe du manifeste fameux du ministre des Affaires étrangères de 1848? La politique de Lamartine a d'abord abouti à la guerre ciAile et elle a préparé la chute de la Deuxième République ; par voie de conséquence elle a abouti à la confiscation de la France par Louis-Napoléon-Bonaparie dont l'esprit d'incurie, d'incohérence, d'ignorance infatuée a conduit le pays à Tanarchie morale, à la ruine, au démembrement, à l'impuissance de son rayonnement traditionnel de civilisation démocratique dans le monde durant de longues années. Et la logique de tous ces maux se perpétuant encore, ce même Second Empire a conduit la France et l'Europe, par 1 866 et 1 870, aux épouvantables bouleversements actuels, dont pas un ne se fût produit avec une autre France que celle des expéditions de Mexico, de Mentana, de SadcSwa, de Sedan. Une France déroutée, énervée, sans foi. sans ressort, sans institutions représentatives vraies, sans armées, telle est l'œuvre de l'ultime successeur au Gouvernement républicain provisoire! Elle est en (cuf dans Tœuvre de Lamartine.

La Marseillaise suit les vicissitudes de la Seconde République : elle règne durant l'espace éphémère où les républicains, les uns, satisfaits, s'enivrent dé l'espoir que le prestige seul du nouveau régime sera fécond en bonheurpublic ; les autres, plus sceptiques, n'attendent rien que de leur opposition contre ces nouveaux détenteurs du pouvQir.

Le gouvernement voit dans la Marseillaise l'accompagnement historique coutumier.

L'enthousiasme public est très grand, très sincère. Partout en France on plante des arbres de la Liberté, dans les communes rurales, dans les grandes villes, afin de commémorer Fanniver-

l jqq- l ^J o ■ 2 33

saire libérateur de Février par un souvenir vivant dont le destin est de croître sous les yeux, de grandir dans les âges. Les arbres de Liberté sont eux aussi des monuments publics, mais s'ils sont plus fragiles que les souA'enirs de pierre, ils sont plus touchants, et la sollicitude publique même qu'ils exigent tient davantage en alerte le sentiment qui les a fait naître. Qui a planté Tarbre de Liberté doit aide et protection non seulement à ses racines et à sa frondaison, mais à l'idée qu'il symbolise.

La Révolution française avait réjoui la nation par les fêtes publiques des arbres de Liberté. La République de Février ne se montre pas moins fertile en plantations de bon augure populaire. Les municipalités, la foule sont toujours présentes aux cérémonies.

On chante ferme la Ma?^sciIIaisc, et ce couplet complémentaire que l'on chantait de 92 à 94 est retrouvé, publié, chanté avec rhymne sacré; quelquefois il est chanté seul :

Arbre chéri, devient le gage De notre espoir, de nos vœux; Puisses-tu lieurir d'âge en âge Et couvrir nos derniers neveux.

Que sous ton ofnbre hospitalière Le vieux guerrier trouve un abri, Que le pauvre y trouve un ami.

Que tout Français y trouve un frère!

Aux armes, citoyens...

Rouget de Lisle tixe à nouveau Fintérct public. Un grand journal républicain, le Siècle, publie toute une sériede documents inédits sur sa vie qui constitueront les éléments d'une histoire de Tauteur de la Marseillaise, à cette date encore, privé de l'honneur d'une biographie complète (mai 1848).

A Strasbourg où l'on s'était montré très chaud pour la République; où l'on avait planté jusqu'à cinq arbres de Liberté, en grand appareil, le même jour, le 16 avril 1848, le souvenir de Rouget de Lisle surgissait plus particulièrement.

Plusieurs maisons s'y disputaient la gloire d'avoir fourni à Rouget de Lisle le modeste logement où il campait quand il écrivit et joua sur son violon le court et admirable poème de sa

Marseillaise ddï\s la nuit du 25 au 26 avril 1792. Une maison n" 8 de la rue de la Mésange, près la place dite de Broglie où le maire Dietrich habitait en son hôtel particulier, avait toujours été désignée comme celle qui hébergeait le capitaine-poéte. La rue de la Mésange est débaptisée pour devenir la j^iie de la Marseillaise.

Au salon de 1849, quand, il est vrai, la République républicaine est déjà voilée par un régime qui n'a plus rien de républicain que le nom, le peintre Isidore Pils expose, au milieu de l'applaudissement public, son Rouget de Lisle chantant pour la première fois la Marseillaise che:[ le maire de Strasbourg, Dietrich, toile excellente de facture, de groupement, de mouvement et d'évocation authentique, bien que l'on ait fait observer que la figure de Rouget de Lisle ait été tracée d'imagination puisqu'on ne connaissait pas alors d'autre effigie de lui que celle du médaillon de David d'Angers, datant des dernières années de sa vie (i) ; bien que l'on ait également remarqué, mais avec un peu trop de rigueur dans la précision, que c'était Dietrich lui-même, doué d'une fort belle voix de ténor qui chanta le premier l'hymne demandé à son hôte dans le dîner de la veille... Mais enfin on peut bien admettre comme vraisemblable et vrai que Fauteur de la musique et des paroles de la Marseillaise, sans avoir le bel organe de Dietrich, avait assez de voix et de justesse vocale pour interpréter lui-rhême la poésie et la mélodie qu'il venait de composer! Quoiqu'il en soit, le tableau de Pils qui devait se faire peu après un renom définitif de maître-peintre en exposant au Salon de 1861 la grande toile représentant la bataille de l'Aima,

(i) Les membres autorisés de la farnillede Dietrich qui continuent cette honorable lignée font également observer que Pils n'a pas donné non plus aux autres personnages de son tableau leur physionomie authentique. Un peu de tidélité de ce chef aurait doublé la valeur documentaire d'une œuvre devenue d'ailleurs justement populaire M. Albert de Dietrich dans sa récente et excellente brochure, la Création de la Marseillaise, rappelle notamment à ce propos qu'il existe de nombreux portraits des membres de la famille dont Pils aurait pu s'inspirerpour sa toile. Un biographe de Pils assure même que le peintre pour ne pas représenter des personnages quelconques ou d'une pure invention, reproduisit la tête de son propre père, le vieillard sans perruque, à cheveux courts et blancs, vu de profil et placé debout à la gauche du maire Dietrich qui figure, avec Rouget de Lisle, l'un des trois personnages centraux et principaux de la composition.

lui acquis par le Ministère de l'intérieur dans les salons duquel il resta assez longtemps avant d'entrer au musée du Louvre. Il a été reproduit à l'infini par la lithographie, la photographie, etc; il fait partie de l'histoire de la Marseillaise.

Mais, comme toujours c'est en scène que la Marseillaise remporte ses triomphes : sur les théâtres comme sur les chants de bataille, rayonne sa chaleureuse et communicative puissance de patriotisme, de courage, de dévouement. Le Gouvernement provisoire parfois en corps, parfois partiellement ou individuellement, paraît souvent dans sa loge réservée et donne aux représentations la consécration de sa présence. Gaussidière dans ses Mémoires insinue qu'on chantait la. Marseillaise par ordre, dans le but d'ailleurs louable, en faisan^ acclamer, chanter l'hymne national par les publics divers superposés aux différents étages des salles, d'opérer une sorte de fusion des classes grâce à une émotion commune. Gette tactique, sans nier son intérêt et son à-propos, aurait eu pour réussir besoin de l'accompagnement d'une politique relevant moins exclusivement d'une conception étroitement classée. Des soirées gratuites furent également données pour le peuple : on y chantait la Marseillaise en l'alternant avec le Chant des Montagnards et le Chœur des Girondins où était intercalé l'admirable distique d'une autre œuvre de Rouget de Lisle que la Révolution de Février allait remettre en lumière : Roland à Ronceraux.

Le Chœur des Girondins où figurait le distique avait été opportunément placé par Alexandre Dumas, dans le drame le Chevalier de Maison-Rou^e joué le 3 août 1847 au Théâtre historique <ti repris en 1848. Est-ce Dumas, est-ce son collaborateur Auguste Maquet qui eut l'idée de mettre sur les lèvres des Girondins un refrain qu'ils ne connaissaient point d'ailleurs, alors qu'il était de notoriété publique et historique que les malheureux vingt et un condamnés en sortant du tribunal révolutionnaire et revenant à la Conciergerie, avaient chanté les quatre premiers vers de VHymne des Marseillais. Thiers dans son Histoire de la Rérolution qui est si muette ou si sobre de détails sur la place que tient la Marseillaise dans les mouvements de la

i^ucrrc cl les vicKjires des armées, mentionne exceptionnellement cet hommage rendu par les Girondins au chant de Rouget de Lisle resté à leurs yeux la suprême protestation contre « le couteau sanglant de la tyrannie. . . » .

Mais l'épisode mémorable de Fhistoire civique et artistique de la Marseillaise en 1848 est la prise de possession du rôle, si l'on peut s'exprimer ainsi, par la grande tragédienne Rachel.

Rachel était alors à l'apogée de son talent et de sa renommée; elle avait vingt-huit ans; la gloire et l'amour lui avaient été prodigués et l'avaient rendue encore plus belle, mais d'une beauté plus rayonnante de génie et de passion que de sensualités féminines. Ses traits, corrects, élégants. et fins étaient ceux d'une latine et n'évoquaient point le charme oriental de la femme de sa race. Quelques maternités patriciennes, hommage d'adorateurs de grand choix, avaient achevé de former un corps d'artiste et de femme resté intact dans la sveltesse décidée et la grâce souple de ses lignes. Son esprit naturel était plaisant et aimable: à ses heures fréquentes elle l'avait de bonne humeur, gai même, et tout à fait à propos en remarques intelligentes, réfléchies ou primesautières. A tort on a méconnu sa générosité souvent gênée par une famille nombreuse; pour rétablir les affaires assez mal en point de la Comédie depuis le 24 février, elle se donna avec une telle ame qu'elle commença de détruire sa santé. L'art et la passion ne sont pas compagnons du calcul.

Ce drame de la patrie en danger, cette grande voix du génie de la France appelant la nation au secours, cet hymne à la glorieuse histoire répété dans l'instant par des cent mille voix ne pouvaient point ne pas remuer à fond l'âme d'une artiste comme Rachel. Rachel se refléta dans le poème de Rouget de Lisle; elle se vit dans le personnage de la Marseillaise; elle se surgit entraînant le cœur des foules soulevées, acclamée dans une dernière apothéose de scène, plus grandiose que les autres! L'héroïsme des rôles de Corneille, de Racine dans lesquels elle avait vécu sa vie, l'introduisait de plain-pied, l'incarnait dans le personnage qu'elle se créait avec son propre moi.

C.cpcndant elle éiaii trop clairvoyante d'art pour ne pas contrôler, faire contrôler son inspiration.

La Marseillaise se chantait... Or Rachel ne chantait pas. Sa voix merveilleuse de douceur et de puissance n'était pas à deux rins.

Elle consulta ses nombreux conseillers et amis. Jille leur dit son désir impérieux. La proclamation de la République venait de les partager en deux camps. Ici, des républicains comme Crémieux. le nouveau ministre de la Justice, passionné pour les choses de théâtre, qui disait les vers lui-même comme un professionnel de la tragédie. Là, *des ex-familiers du Château, de précieux lettrés comme Jules Janin, Entre eux, des amis comme Alfred de Musset, non pas seulement le grand poète au cœur de grand patriote, mais le causeur charmant d'excellent conseil littéraire et dramatique; entin comme Arsène Houssaye très tin d'appréciation et de goCit. ^

Crémieux, Musset, Houssaye, des routiers expérimentés des planches, Lockroy père, acclament l'idée. Jules Janin la repousse avec horreur, mais pour d'autres motifs qu'un changement dans linterprétation accoutumée : pour des motifs politiques... Rachel ne pouMiit chanter un hymne républicain! Toute la carrière de Rachel s'était développée, avait grandi au milieu de la bienveillance, des sympathies, de l'admiraticjn d'une élite frant;aise monarchique, d'une Europe de rois. Toutes ses grandes journées axaient été saluées par des maisons roVales. A Londres, à Bruxelles, à La Haye, à Varsovie, à Berlin, à Pétersbourg, à Turin, à Vienne, à Paris entin, les Cours princières avaient été les premières, rivalisant avec les foules, pour lui otîrir couronnes et sourires! Et oublier « tant de bontés de rois pour s'associer aux parlements de la place publique», c'était presque trahir une cause qui était sienne...

Ce raisonnement était peu fait pour toucher une âme géniale de comédienne, Jules Janin, pour être critique dramatique breveté, semblait ne connaître ni le sens des femmes de théâtre, ni plus simplement celui des femmes (i).

(i) Un autre critique, celui-ci du camp légitimiste^ A. de Ponimartin, Mssiire avoir déconseillé Rachel de dire At Marseillaise, mais pour un moiit

2^8 La mars!:1llaiî>i;

Rachel étail décidée.

La seule question capitale était l'interprétation.

Mais Rachel avait trouvé...

D'abord elle répudiait la mise en scène d'opéra qui Teùt entourée de groupes, de cortèges, de chœurs, de figurants et comparses, comme dans VOffrandc de q2; Teût partagée, «'tiacéc. perdue devant le public.

Elle paraîtrait seule, le drapeau tricolore à la main.

Elle dirait.

L'orchestre, dans un accompagnement, dti second rang, un peu lointain, modulerait les phrases musicales inévitables des strophes et du refrain sans vouloir dominer sa parole.

Et le 6 mars, huit jours après l'extinction des fusillades de rues, la Comédie française annonçait l'événement.

Ce fut en effet un événement de théâtre et aussi bien en dehors, bien au delà du théâtre.

Tout Paris avait dressé Toreille à lappel, était accouru au Théâtre-Français, place du Théâtre-Français; la salle était débordée; tous les publics semblait s'être donné rendez-vous.

Rachel entra en scène, le drapeau penché dans ses bras. Elle était vêtue de la longue tunique blanche de la Camille des Ho/aces, et sur ses hanches les longs plis hii faisaient la majesté d'une statue de marbre; sa tête était haute; ses yeux noirs, fixes, s'allumaient d'un feu d'étincelle, sous son front un peu saillant, dans la pâleur marmoréenne du pur ovale de son visage.

A peine sur le proscenium^ elle se redresse encore, et d'un geste de grâce décidée, impérieuse, elle fait à la fois ondoyer sa tunique autour de sa taille et remonter sa manche jusqu'à l'épaule dont un chaste nu se découvre un peu. La statue s'anime, le marbre est vivant.

plus original : il menaça la grande tragédienne du même sort qui avait atteint Nourrit, l'artiste de l'Opéra, après qu'il eut chanté la Marseillaise en août iBl^o : c Nourrit avait été puni par un... enrouement de six mois! »

L'Illustration,

Rachcl commence, c'est la première strophe :

Allons, enfants de la pairie...

Elle ne chante pas, elle ne déclame pas. elle ne récite pas... C'est une sorte de mélopée, de cantique où se mêlent les adjurations de la prétresse antique, les menaces de la déesse des \engeances infernales, Texaltation d'une muse héroïque qui sonne le rassemblement d'une armée, d'une nation indignée.

Rachel avance dans la marche sublime. De strophe en strophe elle accroît son énergie, sa force, son imperinm militaire. Elle se fait farouche, inexorable. 11 faut lui obéir, il faut la suivre : Aux armes... Cette voix où Ton a entendu se tisser tant de douceur a pris des sonorités dures, des éclats d'épée se choquant à Tépée; elle s'est faite métal, tocsin de guerre : « Aux armes.,. » Les fureurs d'Hermione immolant à son amour désespéré son amant même, ne sont qu'une .colère isolée, unique : les fureurs de la Marseillaise défendant la patrie violée, menacée d'égorgement, d'esclavage, deviennent, dans la traduction inspirée de Rachel, l'implacable ruée d'une nation qui ne veut ni périr ni être serve.

La salle haletante la suit dans sa course, ose à peine l'interrompre quelques secondes par les murmures de son admiration, s'en excuse par un silence aussitôt commandé et repris.

Entin Rachel arrive à l'invocation divine, à l'idée sacrée de patrie inspirant d'un même souffle tous les Français, à cette dernière strophe qui jetait à genoux les foules de 92 : elle même, dans ce même geste qui s'impose. à sa foi, à la foi des mille et mille spectateurs qui l'écoutent, à la fièvre religieuse commune, elle s'incline, s'agenouille, et dans une dernière et sainte attitude elle apparaît se drapant dans les plis tricolores du drapeau.

Pendant les dix minutes de ce drame, il a bien fallu à la salle se taire, écouter, se li\rer, se laisser emporter dans une sorte de stupeur éperdue; maintenant le tonnerre de l'admiration, de Pémoiion se déchaîne, éclate librement, sous toutes ses formes : clameurs, bravos, battements de mains, trépignements, acclama-

240 LA MÂRSKlLL.VlSr;

lions du nom génial de celle qui vient de recréer une Marscil- Liisc\ confondent leurs mille bruits.

Tous les contemporains sont d^accord pour célébrer cet art triomphal : Théophile Gautier, Théodore de Banville, Ernest Legouvé, Emile Deschanel, le maître en lettres savamment professées, le père de Porateur national que la Chambre élit depuis longtemps à sa présidence, Saint-Marc Girardin, de Pongerville, les classiques comme les romantiques. Tous ont le même jugement : « Qu'elle est belle ! qu'elle est puissante et vaillante ! qu^elle est sublime! »

— « Mais qu'elle est dangereuse aussi! » conclut Jules Janin.

On peut laisser dire à Caussidière le dernier motj:

« Rachel excite //// saint eniJiousiasme », proclame le préfet de Police de Février. Avant Caussidière cependant, Pongerville avait donné la note religieuse : « Rachel, avait écrit le vieil académicien, est la Jeanne d'Are de la scène frariçaise! »

. Rachel remportera, en allant dire la Marseillaise à Marseille une victoire de théâtre telle que notre population méridionaleen réserve aux grands artistes ses hôtes, bien que les Marseillais aient gardé un peu rancune à Rouget de Lisle d'avoir oublié d'adresser quelque souvenir de gratitude à la ville qui avait baptisé et lancé son hymne de par le monde; mais les triomphes les plus enthousiastes proche la Cannebière ne firent point pâlir celui du 6 mars 1848 à la Comédie.

La grande ville provençale a eu toutefois Thonneur d'acclamer, de chanter, une des dernières de France, son hymne. Quand Kossuth, interné en Asie Mineure après les défaites de 49, quitte la Turquie en i85i, à bord de la frégate arr^éricaine Mississipi qui l'emporte dans le nouveau monde et fait escale à Marseille, les patriotes de la raillante cité démocratique, montés sur chaloupes et batelets, viennent saluer le grand patriote hongrois et entonnent la Marseillaise aux flancs du vaisseau de Fexilé.

A Paris, aux derniers mois de 5 1 , le préfet de Police fait arracher les arbres de Liberté, mesure répressive et préventive à l'égard des croyants qui se groupent encore autour du signe

républicain. On prolesle. on se bal en pugilat. Les arrestations s'esquissent.

Les premiers manifestants, le 2 décembre, s'attroupent en chantant la Marseillaise, et Maupas commence à se troubler, en attendant Teft'arement devant la protestation armée.

La Marseillaise enfin reste Fultime protestation morale contre le crime de Décembre, victorieux jusqu'au bout. Quand les proscrits républicains quittent le vieux bateau-prison Z)7/^«cselin pour embarquer sur le Mogador et le Christophe-Colomb à destination de Cayenne, tous sur une même pensée, entonnent la Marseillaise... L'appel nominal seul interrompt Thymne sacré.

La Marseillaise avait paru aussi à ces Français, le seul adieu digne de la terre de France.

La Marseillaise sous Napoléon III y proscrite comme sous Xapolcon /". — Coup ii'œil sur la politique intérieure et extérieure impériale de 18.'' 2 à iH6q. — Silence public; incohérences politiques; incuries et désorganisation militaires. — Les résultats. — Dernières fautes. — .Juillet iSjo — Appel in extremis à la Marseillaise. — Une Marseillaise de commande : les blouses blanches; Emile de Girardin. — La Marseillaise à Sedan sur les fifres allemands.

L'histoire de la Marseillaise pendant le Second Empire est brève : il serait plus exact d'écrire qu'elle n'existe pas plus sous Napoléon III que sous Napoléon I''''.

Le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon avait obtenu du plébiscite présidentiel près de cinq millions sept cent mille suffrages; le scrutin du lendemain du 2 décembre i85i lui en donnait près de sept millions et deitii.

Le 2 décembre i852, suite et tin du 2 décembre i85i, en couronnant Tex-Président de la République, avait achevé de

iG •

lucr la manitestatic^n des opinions, et la Marseillaise ciaii une opinion, la plus libre de toutes.

La France avait condamné dans la Deuxième République rineriie de ceux-ci. Fanarchie et les menaces de ceux-là, les intrii^ues réactionnaires, des autres, et, sur cette triple condamnation, elle abdiquait inconsciemment aux mains d'un Bonaparte, oubliant que les grandes nations font elles-mêmes leurs destinées.

Comme le Premier Empire, le Second devait être un régime ambigu, plus ambigu encore parce que les deux chefs d'Etat ne se ressemblaient guère et que le deuxième Napoléon, tout en se réclamant des idées du grand prédécesseur, les idées napoléoniennes (outre que son point de départ différait singulièrement de celui du général Bonaparte), professait à travers les nébulosités d'un esprit confus, incertain, médiocre, les principes politiques les plus contradictoires.

Le pays devait payer chèrement Terreur de sa contiance en un chef, cette fois tout à fait indigne de lui.

Le Second Empire, sous prétexte d'ordre, allait être l'écrasement de toute liberté intelligente même rationnée; sous prétexte de mouvement et de gloire allait être la guerre sans désemparer; sous prétexte d'enrichissement et de prospérité publique, un régimedespéculation et d'endettement. Le génie du chef de TÉtat, son amour social des intérêts populaires, sa science impérialiste militaire mêmedispensaienttout le monde de s'intéresser, de penser à la chose publique. Il n'est pas jusqu'à la littérature, à la poésie qui ne fussent étouffées sous la défiance officielle : en l'absence de Hugo, on eut Ponsard et, si Flaubert avait succédé à Balzac, c'était pour être poursuivi comme auteur immoral en police correctionnelle et bi-entôt dégoûté du livre au point de n'en écrire qu'un seul, cachant ses remarques et pensée* de génie dans des correspondances particulières. Le rotnan populaire de Ponson du Terrail effaçant le vieux Dumas, Rocambole remplaçant d'Artagnan, la musique d'Offenbach se trémoussant sur la scène devaient faire l'éducation littéraire et morale des petites classes!

"Un mariage politiquement fol avait mis sur le trône aux

cotes du second Napoléon, une femme que sa heaulé dispensait d'intelligence : comme si les reines n'avaient pas d'autres devoirs que d'être belles 1 La futilité, le bigotisme, la manie autoritaire, la penséeécourtéede l'impératrice Eugénie de Montijo (3o janvier i853) devaient avoir une prédominance désastreuse dans le gouvernement aux heures tragiques où il eût fallu aux cotés intimes de l'empereur une tête sérieuse et pensante.

Le p(^uvoir absolu aux mains d'un homme inférieur, infatué dans son autorité, dans son nom, était ici doublement dangereux; l'influence de Tépouse mise à part, la médiocrité, Iç siervilisme des conseillers politiques, des lieutenants militaires, étaient fatalement les seules qualités qu'un tel prince pouvait exiger, accepter autour de lui. La présence d'une haute \aleur eut été mal supportée parce qu'elle ne va janiais sans indépendance. Malgré de grands défauts, des lacunes béantes, des contradictions dangereuses, des échappées cyniques, le prince Jérôme Napoléon, aurait pu être parfois un bon conseil : il fut toujours tenu à l'écart ou repoussé. Aussi en dehors de quelques techniciens comme Magne et Dupuv de Lôme, de quelques militaires comme Pelissier et Niel. (jn ne trouve guère autour de l'empereur parmi les conseils de la Couronne, parmi ses grands agents, parmi ses généraux que des casse-cou comme Mornx^ le parrain du 2 décembre et l'associé de la Créance Jecker, que des incapables serviles tels que Billault et Kouher. que des soldats sans valeur de grand commandement, sans caractère de chefs de guerre comme (2anrobert et Mac-Mahon, quand on n'y rencontre point des personnages tors comme Bazaine.

Napoléon ÏII a été mal servi et dans sii politique et dans ses armées. Mais quelle px)litique, quels moyens, quels buts étalent les siens! Quel organisme gouvernemental même a\ait été imposé à la France! La Constitution du 14 janxier de\ait rester la charte définitive, permanente, du gouvernement personneL et pour s'éclairer en cas de d(jute, se soutenir en cas de faux pas, le régime n'avait sous mains qu'un Corps législatif de prétendus députés, désignés par le pouvoir lui-même dans les candidatures officielles. Quelle indication trouver dans le sutiVage universel, chez la nation ainsi consultée?

],A M A USK II. LAI si;

L'ambiguiic, l'incohérence du Second Empire se iraduiscni par Tapplication tantôt simultanée, tantôt successive ou intermittente des politiques les plus contraires.

C'est une division d^étude factice que de distinguer dans le Second Empire la phase autoritaire et la phase libérale, de parquer Tune entre i852 et 1860. la seconde entre 1860 et

Dans la première phase on voit Napoléon III appliquer à l'intérieur un régime de terreur (qui redoublera en i858 après le complot d'Orsini) ; au dehors, au contraire, par la tragédie des premières guerres, l'une exclusivement politique comme celle de Crimée, l'autre populaire et nationale comme celle d'Italie, il relève les aspirations de la démocratie française et européenne. En 1854, Barbés de sa prison applaudit à la guerre contre le tsar Nicolas et l'absolutisme russe. En 1859, toute une fraction importante du parti républicain, représentée par le journal le Siècle^ applaudit à la délivrance de la nation-sœur avec le' faubourg Saint-Antoine, descendu à la gare de Lyon pour acclamer l'empereur allant aux champs de bataille de la Lombardie.

Toute cette politique extérieure, quelle est-elle, sinon celle de la tradition révolutionnaire? Elle punit le tsar Nicolas de ses insultes à la Révolution de i83o; elle est la revanche de la retraite de Moscou, de la ruée cosaque de 1814 en France. Elle humilie une fois de plus la Maison d'Autriche en la personne de Tempereur François-Joseph; elle brise la puissance de réaction européenne que représente encore la Vienne de Metternich.

Dans la seconde phase dite libérale, voici sans doute que Napoléon prend en i863 la Pologne sous sa protection, une protection orale, il est vrai... C'est encore ici un article du programme démocratique de France.

Mais en même temps, il s'embarque vers le Nouveau-Monde, dans la chimère d'une Amérique mexicaine, grande puissance catholique et monarchique qui fera échec à la République protestante anglo-saxonne des Etats-Unis; il fait plus, il vise la destruction du faisceau des Etats-Unis eux-mêmes, appuie dans la guerre de Sécession, le Sud esclavagiste contre le Nord, et rnalgré le désastre prochain déjà visible de cette démente aven-

lyqq-l^JO 245

ture, il se trou\c un ministre français pour la célébrer, comme (( la plus grande pensée du règne )) !

Mais un peu après, quand l'Italie incomplétée par la guerre de 1859, tente l'achèvement de son unité par l'initiative de ses seuls. patriotes, de son héros national Garibaldi, le même Napoléon se jette en travers de cette logique suite du Resorgimciito auquel il vient de collaborer, et à Mentana « les chassepots font merveille ». Il savait cependant ce que l'Italie pouvait attendre de la papauté de Pie IX avec présidence du Vatican — ou son élimination — à la tête d'une Confédération italienne.

Ainsi le chef d'Etat qui proclame le principe des nationalités et veut déchirer les traités de 181 5, tantôt se détourne du vieux continent où il peut trouver à réaliser ses deux desiderata majeurs: tantôt v prend le contre-pied de la politique. dont il se proclame l'apôtre!

Le génie positif du ministre prussien Bismarck avait beau jeu avec un tel rêveur de théories hasardeuses, un tel acteur de pratiques incohérentes, pour champion adverse!

Si toutefois ce Napoléon était l'homme de guerre que commandaient traditionnellement son nom et occasionnellement le rôle qu'il prétend, il pourrait en 1866 d'abord, avec une armée complète en bon pied, bien outillée, se jeter sur le Rhin, se dresser l'arbitre entre la Prusse et l'Autriche, et conclure par une solution décidée, en restaurant la France du traité de Baie et de Campo-Formio ( i ) . Mais l'armée est désorganisée par le Mexique; elle est sans armement équivalent à celui de Berlin, sans fusils nouAcaux, sans canons, sans munitions.

.Ce Napoléon pourrait encore de 1866 à 1870, dans ce cours

(i) Cette éventualité d'action, cette solution de tait s'imposaient dans l'instant si nécessairement à tous les esprits que Moltke la prévoit dans sa correspondance : et quant à son succès comment en douter quand on voit ce froid praticien, eftaré sous la menace, trouver ces uniques billevesées pour la conjurer : a A la nouvelle de l'entrée de l'armée française dans la Prusse rhénane, dit ce chefde grand état-major, l'armée autrichienne se serait arrêtée net dans sa fuite et alliée à l'armée prussienne pour repousser les Français... » Écrire ceci après Sadowal... Le cerveau des plus grands Prussiens est souvent obnubilé par des rc\ es inis::i;iblcniciit chimériques.

2^6 LA MA RSi; ILLA I SI-;

de temps plus que suffisant, réorganiser, réarmer, pourvoir cette armée, la doubler, la tripler d'une armée de réserve dont les éléments sont là. dans quinze jeunes classes, toutes prêtes pour Fembrigadément... Mais Niel meurt; son programme disparaît avec lui, et ce même chef d'État qui avait acquiescé aux judicieuxprojets de son lieutenant laisse jeter aux cartons tout ce plan d'une organisation patriotique rationnelle dont la force éclatante lui eût valu de stlres alliances et donné la victoire. Et en 1870, la Prusse trouve devant elle un Napoléon sans armées suffisantes dans un pavs de cojur. de race militaires comme la France!

Au milieu de ces troublantes conjonctures, le parti républicain insermenté, irréconciliable, — selon la prochaine formule, — celui du moins que ne touchaient à fond ni la comédie vite interrompue de la libération italienne, ni la protestation pour la Pologne, ni les interpellations de .Iules Favre, ni les promesses du cniirnuucmcntde.Védificc par un régime libéral ; qui ne s'intéressait guère ni à l'évolution d'une fraction des Cinq, ni au ralliement d'Emile Ollivier, gardait sans doute bon, éternel espoir, mais il comptait encore bien peu et, pour vi^•re. devait se faire le plus sou\cnt coi cl prudent.

En 1868, quand Lamartine mourant peut voir à quel successeur la République de 48 a laissé la place; quand Thiers enhn plus clairNovant commence à comprendre que Fa^enir de la France repose sur d'autres futures assises qu'un orléanisme restauré ou une fusion orléano-légitimiste; quand Gambetta prononce dans le procès du Réi^eilde Delescluzepour la souscription au monument de Baudin, son stigmatisant réquisitoire contre le crime du 2 décembre, le parti républicain s'est cependant un peu redressé; s'il ne s'est pas organisé, il écrit dans ses j(^urnaux moins rares et plus osés; Rochefort éclaire sa Lantoiic: des orateurs populaires parlent dans les réunions publiques.

Alors la Marseillaise reparaît, montre le haut de son bonnet écàrlate... Elle est aussitôt traquée, il est vrai, pourchassée, et ceux qui se mêlent de la chanter sont vite appréhendés au collet par les sergeats de ville. A la fin de l'an 1868. des jeunes gens

Diii hasardé le refrain : ils sont enlevés, jeiés au poste, traînés devant le tribunal correctionnel.

Les juges de TEmpire, même à cette date avancée nesedéjui^eront pas de la jurisprudence de rigueur : ils condamnent et sévèrement les prévenus. S'il n'est pas sûr qu'ils aient chanté la Marseillaise^ les criards seront condamnés pour cris collectifs; s'ils ne sont pas condamnés pour tapage, ils le seront pour rébellion contre la force publique! La Marseillaise n'échappera pas I .

On rapportait encore au Palais, il y a quelques années, que Crémieux défendant sous l'Empire un groupe de jeunes ouvriers prévenus du chant révolutionnaire, se donna le spirituel plaisir de le dire tout entier de la première à la dernière strophe devant le tribunal qui dut écouter l'hymne de Rouget de Lisle et le commentaire de l'illustre avocat, et n'en condamna que plus sûrement les coupables.

En fait la Marseillaise n'avait point droit de cité en France sous le Second Empire. Seuls les exilés pouvaient la chanter à Londres.

L'auteur de la Marseillaise, Rouget de Lislè n'avait guère droit de cité davantage. En i86i, les habitants de Ghoisy-le-Roi sollicitèrent du préfet de la Seine la concession d'un terrain dans leur nouveau cimetière pour v transférer les restes de Rouget de Lisle dont la tombe dans l'ancien cimetière désaffecté était restée fort délabrée. Cet abandon apparent répugnait à leur piété patriotique, mais les finances municipales ne se bouclaient pas en fin d'année par un excédent! M. Haussmann refusa net. 11 est des cendres et des souvenirs auxquels tel gouvernement,

(i) En octobre i868 une rixe survenue entre des jeunes gens et des sergents de ville rue des Trois-Couronnes près le boulevard de Belleville, à l'occasion du chant de la MarseillcJt'se, entraîne un procès correctionnel qui met à nu la jurisprudence du temps. L'un des prévenus argumente que la police n'a pas le droit d'empêcher un chant que l'on peut acheter deux sous dans les rues. L'avocat impérial requiert l'application de la loi contre les chanteurs sur les deux chefs de rébellion et d'outrages aux agents. La Marseillaise alors même qu'elle n'est pas interdite comme hostile en principe à la paix publique, devient hostile à cette paix et conséquemment est légalement interdite, quand la police détend de la chanter. En d'autres termes la Marseillaise devient la cause première et l'occasion de la condamnation.

ainsi le Second Kmpire, se doit de ne point permettre qu'il soit touché! Gomme pour sa statue, Rouget de Lisle atin d'avoir un tombeau digne de lui et de la patrie, devra attendre encore!

Cependant, aux premiers mois de 18^0, au moment du plébisciste libéral du 8 mai, dans la légère et effervescente détente du ministère OUivier (2 janvier), on revient publiquement sur le cas de la Marseillaise.

Si l'on interdisait de la chanter et condamnait les chanteurs, il avait fallu cependant au Ministère de l'intérieur agréer qu'Henri Rochefort, devenu député, ressuscitât, sous le nom de Marseillaise, sa Lanterne supprimée, et y continuât sa mordante et violente guerre de pamphlet contre l'Empire.

Ce furent les directeurs des petits spectacles, des cafés-concerts qui prirent l'initiative d'une sorte de débat sur le principe : ils avaient tous dans leurs troupes des chanteuses populaires dont la beauté et le talent s'adapteraient au mieux à une interprétation purement... artistique de la Marseillaise : ils l'assuraient du moins.

Le directeur de VEldot^ado fit officiellement la demande au début d'avril.

Il en fut délibéré solennellement dans une commission d'examen : « Laisserait-on chanter, défendrait-on de chanter la Marseillaise} » Les Tuileries furent saisies du cas.

Après mûre consultation, vraie délibération d'Etat, la Marseillaise resta interdite, aussi interdite qu'au lendemain du 2 décembre i85i quand le préfet bonapartiste de Strasbourg en effaçait le nom sur la plaque de la rue « de la Marseillaise » pour rétablir celui de la rue de la Mésange; quand le préfet de la Haute-Marne, — à ce que, dans son Journal de jeunesse, nous assure Sarcey, alors professeur au collège de Chaumont, — faisait pourchasser par sa police les gamins coupables de fredonner la Marseillaise dans les rues de son chef-lieu.

On a retrouvé, après le 4 septembre, la pièce qui conclut au rejet de la demande de l'Eldorado, à l'interdiction : elle a été imprimée dans les Papiers secrets^ elle est assez curieuse et documentaire pour figurer dans une histoire de la Marseillaise^

ne fût-ce qLi'en annexe. Le pour et le contre sont tour à tour examinés, pesés, non dans un certain sens de la situation impériale.

Mais la Marseillaise -dWiiii être bientôt tolérée — certes à regret — par ceux-là mêmes qui, en avril, prétendaient toujours la proscrire et avaient fait — qu'on ne l'oublie pas — grise mine aux romans patriotiques populaires de deux écrivains républicains Erckmann-Ghatrian.

Nous voici, en eftet, à la déclaration du i8 juillet 1870. La guerre s'annonce « longue, pénible ». L'empereur lui-même a intercalé la remarque dans son Appel à la nation et à l'armée.

L'enthousiasme policier des blouses blanches et des vestons de velours commissionnés est prisé à sa valeur effective' par les fonctionnaires de la Préfecture qui l'ont organisé et le soldent à la journée! Il faut autre chose... Alors on a recours au chant national, et promptement. Le lendemain de la déclaration de guerfe, le 1 9 juillet, le ministre des Beaux-Arts, Maurice Richard, adresse au directeur de l'Opéra, Emile Perrin, une invitation impérative d'avoir à faire chanter dès le lendemain soir la Marseillaise entre deux actes de la Muette. Le Conseil des ministres en a délibéré devant « Sa Majesté ». L'empereur a autorisé...

Donc place à la Marseillaisel Tous les officiels et officieux sont prévenus. Puisque la Marseillaise est* commandée d'ordre, ils iront la demander d'enthousiasme, et l'on verra à la soirée prochaine les gilets blancs et les qucues-de-morue des loges et de l'orchestre, se lever intrépidement et clamer : « La Marseillaise! la Marseillaise! » Emile de Girardin qu'un décret de Napoléon III va nommer membre du Sénat, le jour même de la chute de l'Empire, se montre plus chaud que les autres, il crie : « Tout le monde debout pour la Marseillaisel »

Et maintenant, on l'entend partout, la Marseillaise] en province, dans les gares, sur les quais d'embarquement, à Paris dans les faubourgs, sur les grands boulevards.

Les blouses blanches, les vestons. de velours du préfet de Police déchaînent en chœurs ambulants leur chauvinisme tarifé. On leur a fait répéter à la hàie la Marseillaise : seulement

Page 1