‹ La MarseillaiseChapitre 14 sur 63 · O LA M A R S !•; [ L L A T S · texte numérisé non relu

O LA M A R S !•; [ L L A T S

ils ne la sa\ent pas très bien; même dans la première strophe, ils s'arrêtent au troisième vers; après « Allons, enfants de la patrie, le Jour de gloire est aîTivé )), impossible d'aller plus loin ! Les répétitions ont été insuffisantes ou le salaire!

C'est surtout dans les théâtres qu'on entend tous les soirs la 'Marseillaise.

A rOpéra, le bel et élégant barvton Faure et la puissante Marie Sass la chantent à tour de rôle; à l'Opéra-Comique alternent Monjauze et la future créatrice de Carmen^ cette charmante Galli-Marié, qui v rehausse sa verve un peu mutine d'une diction parfaite; au Théâtre-Lvrique c'est l'excellent ténor Michot. A la Comédie-Française, la tragédienne Agar dans une entraînante déclamation chantée la dit entre deux actes du Lioti amoureux : elle y est superbe d'attitudes, de gestes, d'intonations, de beauté un peu mâle; avec M'"'' Sass, Agar emporte la palme : sa Marseillaise est à la fois le vieux chant de la République naissante et le chant de la patrie en danger, le chant déboutes les batailles. M'"*' Marie Lauren-t est applaudie au Vaudeville. Au théâtre de la Gaîté, Thérésa, la chanteuse des cafés-concerts élyséens, enlève les bravos populaires par sa ïovte gtda patriotique; une mise en scène heureuse, renouvelée des spectacles de 92, y encadre le drame : le théâtre représente une place de village avec sa façade d'église, ses groupes de paysans, d'ouvriers, de soldats et petits bourgeois, de femmes et d'enfants tous émus des bruits de guerre. Thérésa paraissait en femme du « faubourg Antoine » avec courte jupe brune, fichu, bonnet à rubans et cocarde tricolore, et la Marseillaise bien enlevée enflammait les cœurs et jetait les jeunes gens à la frontière. D'un autre côté de Paris, la faubourienne Bordas, moins artiste que Thérésa et même un peu trop braillarde, remue la clientèle des débitants des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis.

Détail curieux à enregistrer dans l'histoire « musicienne » de la Marseillaise^ le vieil et illustre compositeur Auber qui avait entendu chanter l'hvmne durant son enfance et sa prime jeu-

And. GUI. del.

L'Éclipsé, 28 août rSyo

liesse — il était né en 1782 — et en vrai Parisien promenait sa spirituelle curiosité un peu aux bruits et attractions du jour, tout en se gardant de comparaison offensante pour la superbe voix d'une cantatrice comme Marie Sass, critiquait vivement la manière dont les orchestres des grands théâtres rendaient le mouvement de la Marseillaise. Tous le jouaient, notamment l'orchestre de rOpéra, en ralentissant le mouvement. Ils pontifiaient la Marseillaise; ils jouaient sur place un chant qui est une marche, une course sur l'ennemi. « Ce n'est pas le mouvement de 92 », concluait Auber qui le trou \ ait mieux rendu ailleurs, sur les petites scènes.

Dans les jardins publics, au Palais-Roval, à 4 heures du soir, les musiques militaires entonnaient Tair aACC leurs cuivres.

Enfin, qui l'aurait prévu? la musique de la Gardé elle-rnêrtie jouait la Marseillaise sous les fenêtres du Palais de Saint-Cloud où la Cour commençait sa villégiature d'été subitement interrompue.

La Marseillaise était ainsi tout à coup portée à Tordre du jour! Du 19 juillet au 6 août, de la déclaration de la guerre aux premières défaites, elle faisait sa figure dans le tableau de Paris où les cent mille pompiers ruraux appelés en hâte par le ministre de la guerre Cousin de Montauban, à la rescousse de I4 régence de Fimpératrice Eugénie, figuraient de leur côté, il faut bien le dire, l'élément caricatural d'une organisation militaire tardive, ridiculement improvisée. C'est la régente, c'est ce général comte de Paii-Kao — le vainqueur des Chinois de 1860 — qui, malgré le général Trochu, décideront la marche sur Sedan.

Mais dans l'Est, en Alsace, en Lorraine, loin de la capitale dans l'armée même, quel accueil trouve la Marseillaise} Quel rôle V joue-t-ellc?

D2 I.A MAKSi;iLLAISl-;

L'armée française était toujours Théroique soldat de notre longue et glorieuse histoire, mais son esprit, celui des cadres du moins, comme celui de la nation même, avait subi une altération profonde. La nation s'était faite troupeau, suivant aveuglément un aveugle berger. L'armée mal conduite, refoulée, battue, ne retrouve point, chefs et troupiers, plus de clairvoyance. Le patriotisme est toujours grand, mais le haut commandement désemparé, sans vues, sans concept de ses devoirs, le paralyse.

La Marseillaise enfante des prodiges, là où elle apparaît et commande, mais à plus d'une condition : s'inspirant d'elle, il faut que les chefs n'aient pas seulement la volonté de. la victoire mais l'intelligence de la conquérir.

En 1812, arrêtée devant la Bérésina, la Marseillaise ne transforme pas les glaçons charriés de la rivière en ponts solides : Napo.léon-le-Grand avait consulté de travers le calendrier russe; sa retraite était en retard d'un mois.

En 1870, le 14 août, à Bbrnv, Bazaine pouvait, après la refoulée des Allemands, passer la Moselle et se retirer sur Verdun : il s'arrête; le 16, à Gravelotte, son lieutenant Ladmirault avait battu l'armée allemande sur la droite et maintenait libre la route de Verdun, il se replie sur Armanvilliers et Saint-Privat; le. 18, il retient sous Metz la garde et une partie de l'armée qui venait elle-même de détruire en partie la garde prussienne et d'enfoncer l'armée ennemie devant Saint-Privat... Que servait de chanter /a Marseillaise à Mars-la-Tour, à Vionville, à Rezonville? Ces chants on les a sus plus tard par des sous-ofhciers, des sergents, vaillants prisonniers échappés des carfips, des forteresses, de Span- .dau, de Breslau, de Magdebourg, devenus lieutenants, capitaines, racontant, imprimant leurs souvenirs sur Feuilles de route. Carnets de bivouacs (capitaine Mège, capitaine Pinget) ; par des officiers dVjrdonnance de divisionnaires comme le comte de M un, le futur député, alors lieutenant de cavalerie, à qui la vérité s'impose dans l'apaisement des souvenirs.

Mais le plan de Ba/.ainc comportait la station sous Metz, cnrc- !j;isirait d'avance la capitulation de Paris sans siège d'automne et d'hiver, et l'entrée en scène enfin du commandant en chef de l'armée du Rhin comme le Deux ex maeliinâ... Bazaine aussi, comme Emile Ollivier, avait rêvé de mettre la couronne sur la tète du jeune Napoléon IV.

].a Marseillaise comptait peu dans le programme.

Ah ! si l'armée du Rhin ou de Metz, si ses officiers, ses soldats, ses états-majors eussent senti circuler dans leurs veines le feu de la Marseillaise^ son amour sacré de la patrie, qu'eût pesé le calcul de Bazaine!

La révolte généreuse, indignée, battait cependant au cceur de plus d'un; groupée, concentrée elle aurait pu conjurer peutêtre le désastre final. Nous ne devons pas oublier, nous l'avons dit ci-avant, en parlant des devancières de cette armée du Rhin et du châtiment des chefs militaires coupables pendant la Révolution, que tel général, colonel ou simple capitaine de l'armée de Bazaine évoquait le souvenir de ces commissaires Conventionnels qui, munis de pouvoirs sou\erains, savaient se faire obéir et mettaient, au nom de la patrie, les généraux en chef dans l'alternative de vaincre à l'avant ou d'être suppliciés à l'arrière. L'échappatoire de la trahison et des calculs ambitieux n'étaient point ouverts aux Bazaines du temps (i).

Mais l'anarchie était dans le patriotisme. Que servait encore une fois de chanter la Marseillaise, d\- mêler les cris de Vire

(i) Le lecteur nous excusera d'y revenir encore. Ce ne sont point seulement les témoins du désastre comme le colonel d'.Vndlau, Thistorien de }Âv:vz^ campagne et négociations, comme le capitaine Rossel rejeté par l'indignation jusque dans les protestations armées de la Commune de 71, qui évoquèrent les souvenirs patriotes des commissaires de la Convention aux armées et le châtiment sanglant des généraux traîtres d'intention ou d'incapacité : ce sont, longtemps après, des maitres tels que le général Honnal dont l'enseignement a tant contribué à la préparation d'une élite d'officiers pour l'éventualité de la présente guerre, et qui, dans un de ses excellents livres, dévouait le maréchal Bazaine à la peine capitale pour le crime perpétré sous Metz. (Le haut commandkmknt français kn 1859 et 1870, ch. II : le Désastre de Met:; ( fîa:;aine du 6 au i (i août). Paris, in-8", icpS; p. 160-16?).

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icmpcrciir! \'irc la /-rtz/zcr/ quand, dans rinsiani même, l'empereur sacrifiait la France par la marche très dynastique et très antislratégiquede Tarmée de Chàlons sur la Meuse et les Ardennes au lieu Scn faire l'armée de défense de Paris, sous Paris.

Et dans Titrmée que d'officiers disaient à leurs troupes : « Est-ce qu'on a chanté la Maj^seillaisc en Grimée, en Italie?... On a été vainqueur tout de même! »

Dans quelques jours ce ne seront plus quelques soldats, quelques sous-officiers français qui chanteront la Marseillaise par bravade « pour faire enrager leurs officiers » (lieutenantcolonel Péroz) : ce seront, à Sedan, les musiques prussiennes, les fifres allemands, qui la joueront pour se gausser sur le passage de nos régiments prisonniers défilant désespérés, loqueteux de boue et de misère!

Déroulède qui les a entendus, ces sifflets, Déroulède qui nous manque, en pleurera sa colère, sa douleur en quelques beaux cris de poète patriote.

La Marseillaise était profanée !

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