PREMIÈRE PARTIE I
La Marseillaise, le 24 février iSjq, redevient le chant national officiel des Français. — La Troisième République, gouvernement de travail, de réforme et de paix, veut conserver son hymne de défense nationale et de liberté. — Une crise littéraire de la Marseillaise.
La guerre de défense et de libération bat son plein; elle est longue et les difficultés renouvelées ne montrent que plus impérieusement Pobligation définitive de vaincre. Les premières victoires de la Marne, de l'Yser, de Verdun, de la Somme en donnent l'espoir certain; avec les solides combats de nos vaillants alliés Anglais dans les Flandres, malgré les « colossaux » efforts de l'Allemagne elles ont mis obstacle à la ruée sauvage, et l'orientation de la guerre telle que l'avait rêvée la mégalomanie allemande est maintenant disloquée. La grande aide américaine achèvera l'œuvre de victorieux salut.
Et voici que la Marseillaise^ comme il y a cent vingt-cinq ans, mêle toujours sa voix au son des canons, aux cris de « En avant! », aux volontés de la reprise du sol de France, aux serments de la fin triomphale.
Aussi jeune, aussi forte qu'en avril 1792, quand à Strasbourg elle jaillissait de l'âme d'un soldat et levait le drapeau de la nation contre les gros bataillons de l'Autriche et de la Prusse déjà coalisées, la voici, qui depuis quatre ans sonne encore le
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rassemblement des enthousiasmes patriotes et renforce l'héroïsme de nos héros du front. Sa parole et son chant nous sont aussi contemporains qu'aux aïeux. Les aïeux seraient satisfaits des chanteurs de ce centenaire.
Personne ne se lasse de la Mar^seillaise : elle ne fatigue ni les oreilles des uns, ni la voix des autres. Chant de bon augure, poème des grands souvenirs et des espérances déjà justifiées, elle inspire toujours la volonté et l'élan vers la victoire. Il lui fallait sans doute l'atmosphère des batailles pour valoir sa pleine valeur : née dans leur lueur et leur tonnerre, elle exigeait pour se déployer à sa taille le même milieu de fracas de juste guerre, le même accompagnement de périls et de gloires.
Depuis le 24 février 1879, jour où, sur le vote du Parlement républicain, le général Gresley, ministre de la Guerre, obéissant au vieux décret du 26 messidor an III (14 juillet 1795), la réintégrait comme chant national sous les drapeaux, la Marseillaise avait commencé une vie nouvelle.
Chant national, /<3 A/ar5e///d!/5^ était devenue chant officiel. Le tzar Alexandre III l'avait écoutée debout, casquette à la main, sur le pont d'un cuirassé français dans le port de Cronstadt; le cardinal Lavigerie l'avait fait exécuter par les Pères blancs. Double consécration extérieure et intérieure, double victoire, mais pacifique celle-ci, et d'une portée que tous ont comprise (1890-1891).
La Marseillaise était-elle dépaysée dans ces mondes, jusquelà inconnus d'elle, où elle faisait une entrée aisée et solennelle tout ensemble? Non point. Elle s'y était installée en toute assurance.
Symbole d'une alliance qui marquait à la Prusse que sa prétention à l'hégémonie de l'Europe était rejetée par tout ce qui n'était pas Allemagne en Europe; symbole d'une soumission au gouvernement établi qui trace à l'Eglise son devoir temporel, l'hymne de 92, ainsi salué et reconnu, servait encore ici la nation et la France. Plus que les protocoles diplomatiques, plus que les mandements épiscoj aux. sa fière parole et sa musique conquérante avaient au grand jour contresigné les traités et fixé les actes de demain.
Ce magnifique service clôt-il en cet instant son histoire? La Marseillaise a-t-elle tracé son geste ultime? épuisé sa mission? rempli sa destinée? ^
Certains ont pu le croire et môme s'offenser de cette intervention désormais intangible.
Il y eut une crise de la Marseillaise.
Tels affectaient de n'y toujours reconnaître, selon le mot des revenants de Coblentz noté par Stendhal, que la « chanson des jacobins » ou plus crûment des « sans-culotte ». Les mêmes criaient leur répulsion indignée en rappelant que l'hymne avait été entonné dans les Tuileries forcées d'assaut!
Tels autres non point du même bord, opinaient pour d'autres motifs : tout détonait dans la Marseillaise : l'ardeur démodée des appels, la menace du rythme, l'évocation sans merci de crimes oubliés... Quel étranger voulait aujourd'hui « égorger dans nos bras, nos fils, nos compagnes? » Ah ! le fol anachronisme!... Dépourvue de toute signification belliqueuse sur la frontière, la manifestation se perdait dans le vide de son propre bruit.
Pour ceux-ci, la Marseillaise n'était pas moins inintelligible, mais pour une autre et plaisante raison : « La police ne la défendait pas! » C'était dire, selon l'aiguillon d'une nouvelle guêpe lâchée par Alphonse Karr, « qu'elle n'était même plus une taquinerie contre le gouvernement ».
D'autres, comme ces braves municipaux champenois, ravalent d'office la Marseillaise du programme de leurs fêtes locales : «... On avait tort de la prodiguer, d'v habituer, d'en importuner les foules... » La chanter, la jouer, le jour de la Fête nationale, une fois l'an, suffisait : « Réservons, disaient-ils, ses vertus pour les jours où ses mâles accents seront invoqués pour le service de la patrie. » Cette quasi-interdiction, peu comprise, avait fait scandale auprès des sociétés philharmoniques, des bureaux de concours agricoles, des comités d^inauguration de bustes de grands hommes de province et même un peu au delà. Lamartine avait déjà dit dans une des belles pages de ses Girortdifis où toutes ne sont pas roman : « Qu'on ne le profane pas dans les occasions vulgaires! Semblable à ces drapeaux sacrés
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suspendus aux voûtes des temples et qu'on ne sort qu'à certains jours, que l'on garde le chant national comme une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. »
D'autres avaient donné à la Marseillaise une rivale qui plus d'une fois l'avait fait taire... riuteniatioiiale. Passons!
D'autres, comme le valeureux Déroulède, ne l'entendaient plus que douloureusement, depuis que la jouant sur leurs fifres ironiques, les musiques prussiennes, sous Sedan, en avaient fait un instant l'air du défilé de nos régiments prisonniers pataugeant sous les rires ennemis, dans la boue, la misère et la honte.
Maintenant voici qu'une élite de critiques recrutée chez nos gens de lettres parisiens prononce : « Les vers de la Mat^seillaise n'atteignaient pas le style d'une cantate de foire, d'un rimé de caserne, ou, avec plus d'indulgence, d'un morceau de circonstance municipale », car la qualité de poésie ne pouvait lui être maintenue.
Le plus grand de nos hommes de lettres qui se trouvait par surcroit peut-être notre plus grand poète, Victor Hugo, ne pouvait retenir ses sévérités contre la Marseillaise; il regrettait presque d'avoir grandement parlé d'elle :
La Marseillaise ailée et volant dans les balles...
L'air, sans doute, trouvait grâce; on le conserverait : on ne pouvait nier qu'il fût entraînant. Mais les paroles! Elles étaient ridiculement communes... ; d'ailleurs, elles ne faisaient pas corps avec la musique! Lui,' Hugo, les récrirait. C'est un chroniqueur de marque qui nous avise. On peut l'en croire : il était de l'Académie. Très patriote du reste, le fécond polygraphe hontoyait un peu toutefois de Tiniempestif de la géniale prétention. Mais quel chroniqueur, même d'un grand quotidien, a jamais pensé qu'une indiscrétion maligne diminuerait le héros de son hebdomadaire puisque l'article en devenait plus piquant! Nul doute que Victor Hugo n'eût chanté une meilleure Marseillaise s'il eût paru à temps, mais il était né trop tard. Le siècle suivant avait, ce jour là, « deux ans » comme on sait. Il eût fallu au poète d'abord avoir en 92 sinon âge de soldat, au moins âge « d'enfant sublime » .
Victor Hugo (la particularité n'avait point échappé au sourire
du chroniqueur-académicien) s'était d'ailleurs rencontré dans la bonne intention de remplacer la Marseillaise avec un notable comique de nos scènes de boulevard, le plaisant Galipaux. Oui, Galipaux avait monologué le texte de la Mar'seillaise et son remaniement l'avait transformée en une de ses plus réussies... galipettes. Cependant un opportun scrupule avait imposé un demi-silence à la gaîté du rimeur-monologuiste : l'œuvre communiquée à un cénacle de choix était restée inédite. Galipaux a-t-il fait son meâ culpâl Le lecteur pardonnera plus facilement une facétieuse qu'une sérieuse substitution, s'il veut se souvenir qu'en son temps Sedaine, le modeste auteur du Philosophe sans le savoir^ le petit poète de Rose et Colas et du Déserteur avait déjà fait une parodie de la Marseillaise. Le cas est plus grave à l'actif d'un contemporain de 92.
Non pas Hugo, mais ces quelques gens de lettres, d'ailleurs aussitôt chutes, ont pour excuse qu'il est cruel à des hommes de plume qui ont le culte de leurs oeuvres, d'entasser professionnellement volumes sur volumes et trop souvent de n'avoir même point pour lecteurs les confrères de la Société^ tandis qu'avec six strophes de huit versiculets, au total quarante-huit demi-lignes, cinquante avec le refrain, un Rouget de Lisle, un rimailleur de mess, autant dire un simple amateur, avait conquis, avec des millions de lecteurs, d'auditeurs, d'interprètes, l'immortalité dans son pays, dans les Deux-Mondes.
Enfin un dernier genre de critiques lançait son mot contre la Marseillaise : l'éternel sous-groupe des politiciens de tout repos, des conservateurs de l'ordre même en paroles musicales... Celui-ci blâmait très haut qu'une manifestation d'origine révolutionnaire, de collaboration, d'aboutissement insurrectionnels, d'excitations soi-disant vengeresses, la préface chantée de la Terreur, le chant de la Terreur enfin, devint le chant officiel du peuple français, imposé par la Troisième République aux cérémonies populaires, aux régiments de nos armées, aux enfants de nos écoles, aux gouvernements amis et alliés! L'erreur de ces derniers n'était pas moindre que celle des autres.
L'équitable bon sens, frère de la vérité, avait vite remis toutes choses au point.
La Marseillaise aux premiers jours de son histoire : ses deux vies, politique et militaire. — Politique étrangère secrète de Loins XVI et de Marie' Antoinette : ses résultats. — La coalition européenne ; les émigrés dans les armées austro-prussiennes. — La Nation, la Marseillaise à la bouche, l'épée à la tnain, défend en g 2 la Patrie et la Révolution, — JLe bataillon des Volontaires de la Catinebière entre, le 3o juillet, dans Paris en chantant les six couplets de la Marche des Marseillais.
Oui, la Marseillaise avait été contrainte de vivre deux vies : l'une militaire et guerrière, l'autre civile et politique! Oui, elle avait été chant de combat sur ces deux fronts.
Oui, la Maî^seillaise était née devant les armées de Prusse et d'Autriche dans l'armée française, son vrai, son unique berceau : mais s'il lui avait fallu se dédoubler, c'est qu'elle avait dû faire face à l'arrière aussi, contre ces Français qui voulaient ouvrir Paris à Brunswick comme leurs pareils venaient de lui ouvrir Longwy et Verdun.
A qui la faute si elle n'était pas restée tout entière à sa faction, à son avant-garde de frontières?
Depuis 1770 comme dauphine, depuis 1774 comme souveraine, règne à la Cour de Versailles une princesse autrichienne. Dressée par sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse, stylée par Mercy d'Argenteau, l'ambassadeur de la Cour de Vienne, Marie- Antoinette figure à la Cour de France un grand agent secret, le mieux informé, le plus ciévoué de tous aux intérêts de l'Autriche. Jamais princesse étrangère montée sur le trône de France ne fut moins reine française. La grandeur de l'Autriche ne se conçoit, devant ses yeux faussés, qu'aux dépens de la nation sur laquelle règne son mari, régnera son fils. Comme sa sœur, Marie-Caroline, la reine de Naples, l'amie de cette miss Harte, la belle
fille galante, plus connue sous le nom de lady Hamilton, elle livre aux ministres de son pays d'origine tous les secrets d'Etat du pays qui l'a adoptée. Ces intelligences et les assurances qu'en tire Joseph II, son frère, sont telles que cet empereur d'Allemagne, après une première prise de part dans la Pologne dépecée, annonce publiquement le bouleversant projet d'annexer à ses États l'Électorat de Bavière! Marie-Antoinette assure le jeu en amusant son naïf époux et des ministres complices de la prétendue compensation offerte des Pays-Bas autrichiens... transformés en petit royaume soi-disant autonome, avec un prince allemand, vassal de Vienne, à sa tête! C'est le roi de Prusse, Frédéric II, qui, ne voulant pas pour voisine d'une Autriche si puissante, fera échouer le projet {1785V
Maintenant, toutes les manœuvres de cette diplomatie sont devenues politique courante de Cour, et la simple convocation des Etats généraux, l'essai d'un gouvernement constitutionnel, la permanence d'une Représentation nationale poussent davantage le couple royal dans la voie de perdition.
Maintenant, hélas! ce roi et cette reine de France se solidarisent avec les Cours étrangères : ils acceptent de payer le bénéfice personnel de cette solidarité avec la fortune, avec le sol même de la France. Les Cours recevront le prix de leurs peine et dépens en solides paiements territoriaux.
Dès le mois de novembre 1 790, Louis XVI et la reine, d'accord avec le comte d'Artois, premier émigré, travaillent à ameuter la coalition. En décembre, l'objet des négociations occultes est fixé par leurs envoyés particuliers à Berlin et à Vienne. Les instructions secrètes ont été apportées de Versailles à Frédéric-Guillaume de Brandebourg, à Léopold d'Autriche, autre frère de la reine, par le baron de Breteuil et le vicomte de Caraman. Choix significatif : Breteuil, ancien ministre de la Maison du roi, a été opposé à la convocation des États généraux; Caraman, à Berlin, s'est rencontré avec le baron Roll, envoyé de Coblentz au roi de Prusse sur l'indictrtîon du comte de Provence qui rejoindra bientôt d'Artois.
Les accords ne sont ni oraux, ni conditionnels, mais formels, écrits et militaires : le concours des troupes étrangères a été sii-
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pulé, consenti, écrit; jusqu'au quantum numérique, tout est arrêté. Louis XVI a envoyé à Bouille la lettre décisive pour lui donner toutes les instructions de connivence, du côté de Longwy, la première place en effet qui sera livrée. Marie-Antoinette avise en son particulier les souverains, ses alliés secrets de l'heure : (( Quelque échec bien honteux fera évanoxiir ce fantôme constitutionnel... » Et encore : « La meilleure manière de nous servir, précise-t-elle, est de bien nous tomber sur le corps... » Le 24 août 1 79 1 , la Prusse et l'Autriche associées signent la Convention de Pilnitz qui unit étroitement leurs armes contre la France. Pour porter librement tout son effort sur notre frontière, l'Autriche avait signé la paix avec la Turquie (4 août 1791). Quelques mois plus tard (29 décembre 1791), la Russie signera également la paix avec cette même Turquie.
En France même, la désorganisation s'organise. Le marquis de Toulongeon, ex-constituant, aménage avec la Cour la désertion de son corps entier sur Coblentz, où le service de Trésorerie fait effectuer le paiement régulier de la solde et des gratifications. Le ministre de la Marine, Bertrand de Molleville offre à bureau ouvert, sous forme de congés, des passeports aux officiers de l'armée de mer qui veulent émigrer : dans d'autres ministères et administrations, ces agences royales fonctionnent aussi librement. Un comte suédois, le beau Fersen, emporte sur Mallet-du- Pan, déjà député à Francfort, l'emploi définitif d'envoyé français de grande confiance : il voit l'empereur Léopold, se concerte avec son propre souverain Gustave III, en obtient la promesse d'un corps d'armée, revient au duc de Brunswick et collabore au manifeste de menaces de mort à l'Assemblée nationale et aux autorités constituées : Paris surtout sera puni par le pillage, les supplices et « la subversion totale! » Propos terrible, insensé, qui brise les amarres, rompt les ponts déchaînés et livre passage au torrent désormais irrépressible de la révolution militarisée (28 juillet 1792).
La guerre est déclarée depuis le 20 avril 1792. Tout dans sa préparation menteuse annonce la prodition. Un mois et demi s'est écoulé : nul obstacle de troupes de manœuvre, de forteresses garnies n'est opposé à l'ennemi. Le ministre de la Guerre Servan
demande la iormation d'un camp retranché de 2c.ooo hommes sous Paris. On conviendra — l'heure est favorable au rapprochement — que dans la tourmente il était aussi urgent qu'aujourd'hui de mettre en défense la capitale, alors ville ouverte, et que Servan avait les prévisions opportunes que l'on a si justement admirées dans la décision de Galliéni, dans l'acquiescement de J offre.
Le 8 juin, l'Assemblée décrète la proposition de Servan malgré l'opposition de la Cour, les intrigues de Montmorin, de Bertrand de Molleville, de l'intendant La Porte, de Lessart et autres membres du trop réel Comité autrichien. Dumouriez, après réflexion, appuie son collègue Servan; politiquement, il presse le roi de signer le décret de convocation.
Le roi refuse. Louis XVI n'a de caractère que pour user du veto !
Le lèse-majesté du 20 juin, la première prise des Tuileries, pacifique encore celle-ci, sont la réplique de l'angoisse populaire.
Certes, ce fut un grand malheur national que les vrais promoteurs de la coalition siégeassent aux Tuileries, et que ces mêmes, en même temps chefs suprêmes des armées françaises, par une stratégie à rebours guidassent l'ennemi, lui indiquassent les bataillons réduits, ceux de La Fayette surtout, les points de frontière affaiblis et ouverts, enfin où il fallait frapper la France!
Les histoires des écrivains étrangers, les publications diplomatiques, les mémoires d'émigrés, les papiers saisis aux Tuileries et hors frontières, détaillent, froidement les uns, passionnément les autres, les épisodes de cette politique de complot. Quiberon sera un des derniers gestes publics de l'incorrigible récidive de l'alliance étrangère : sur une escadre de la flotte ennemie, assez en arrière il est vrai, se profile, toute prudente soit-elle, la silhouette significative d'un frère du roi, le comte d'Artois.
Mais, terrible déconvenue pour les promoteurs français de ce lèse-patrie! les contemporains n'ignoraient rien de cette politique royale, de ces missives circulaires aux Cours, de cet appel, de ces signaux aux complices, de cette préparation commune d'invasion et de démembrement! Ils avaient percé à jour la trahison.
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Oui! à qui la faute du malheur de la rupture avec la nation? Sur qui en retombe la responsabilité?
A qui la faute si la Marseillaise est devenue l'hvmne à deux tins, l'épée à deux tranchants? Si pour frapper les ennemis il tui a fallu d'abord frapper leurs alliés français, les attaquer du chant et du canon dans la cour du Carrousel, donner l'assaut du Palais?
A qui la faute si la Marseillaise a reçu pour baptême du feu celui des régiments suisses? Si transposée, transplantée, la Marseillaise est devenue la musique de la tragédie des Tuileries et de la Place de la Révolution?
La Marseillaise a daté la chute du trône : elle ne l'a pas provoquée. Le roi et la reine de leurs mains propres avaient bourré la mine d'explosion.
Hier encore, tels de nos historiens cherchaient une excuse, toujours la même. L'un d'eux, un studieux cependant, M . G. Gautherot est assez mal à l'aise avec les textes. Mais un autre, le dernier, un descendant de ce Ségur, le ministre de la Guerre qui, à la veille de 89, chassa du corps des officiers ceux de la roture, essaye de pallier l'attentat royal : il plaide que l'idée de patrie n'était pas née encore, qu'elle n'était pas telle que nous la révérons aujourd'hui; il invoque l'exemple des chefs de la Ligue, le cas de Condé!... La défaîte est pauvre pour le temps où l'appel aux volontaires de 92 et les réquisitions de 93 étaient acclamés de la nation; où 1.800.000 jeunes hommes accouraient d'enthousiasme sous les armes au cri de « La Patrie est en danger! » Pour ceux-là l'idée de patrie était née et n'avait pas besoin de définition.
L'attardé, l'éternel distinguo entre le pays et les rois est une médiocre argutie. Les rois qui savent leur fonction ou respectent leur mission, s'incarnent dans la chair et la pensée du pays au gouvernement duquel ils président.
C'est d'ailleurs un axiome politique qui n'est pas nouveau : il était actuel au temps de Louis XVI ; il n'a pas varié. L'intérêt des rois se modèle sur celui des peuples; ces intérêts doivent se confondre dans une identité d'essence et de fait. Comment de nos jours admettre autrement la mission ou la foiiction de roi?
Quels temps peuvent faire comprendre ces heures inexorablement terribles, ces tempêtes furieuses de passions expliquées, ces coups de colères légitimes, mieux que les nôtres, ceux que nous vivons présentement debout contre cette même coalition germanique qui, pour des motifs plus inavouables encore qu'il y a un siècle, veut refaire une carte'd'empire allemand cette fois étendu jusqu'au cœur^ de la France! Quel châtiment aurait aussitôt frappé les Français qui eussent à l'est ou à l'ouest, pour quelque politique que ce fût, levé en août 19 14 un autre drapeau que celui qui flotte aux armées depuis 89, depuis i83o!
A ces derniers critiques non désarmés du chant national, il n'est qu'une réponse :
Il est aussi hors de raison présentement de rechercher si la. Marseillaise est le chant d'un parti parce qu'elle a été chantée le 10 août, qu'il le serait de se demander si elle est alsacienne, parce que son inspiration a jailli à Strasbourg d'un cœur de soldat de l'armée du Rhin! phocéenne, parce que le bataillon marseillais la chantait en quittant la Cannebière! parisienne, parce que Paris, à peine l'a-t-il entendue, l'acclame, la consacre, en jette l'enthousiasme contre toute oppression aux quatre échos de la patrie, de l'Europe, du monde! La Mar^seillaise est simplement française parce qu'elle a chassé, il y a un peu plus d'un siècle, les Autrichiens de la Belgique, les Prussiens de la Lorraine et de l'Alsace; parce que nos soldats la chantent aujourd'hui dans les mêmes lieux, souillés, ensanglantés par les mêmes hordes dont ils poursuivent la déroute et l'expulsion.
' Voici la veille du 10 aciût.
Deux ou trois bataillons de volontaires campent dans Paris, malgré le peto; les uns aux Champs-Elysées, les autres aux Cordeliers.
En tête a fait irruption, le 3o juillet, par le faubourg Saint- Antoine, le Faubourg- de gloire^ le bataillon des Marseillais, chantant un chant qui exalte les âmes, donne des ailes aux
jambes, met la flamme dans les yeux, dans la bouche, hausse les tailles, donne aux gestes des portées de géant...
Quel chant extraordinaire que ce chant de Marche des Marseillaisl II est bien court. On le retient rien que de l'entendre une seule fois.
Dès que l'oreille l'a perçu, on ne reste point en place : il faut suivre ceux qui le lancent en s'élançant eux-mêmes.
Écoutons les Marseillais :
Allons, en fans de la Patrie!
Le jour de gloire est arrivé.
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé. (bis)
Entende:{-vous dans les campantes
Mugir ces féroces soldats?
Ils viennent jusque dans nos bras.
Egorger vos fils, vos compagnes!...
Aux armes, citoyens! forme:^ vos bataillons. Marchons (bis), qu'un sang impur abreuve nos sillons!
Que veut cette horde d'esclaves De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves.
Ces fers dès longtemps préparés? (bis)
Français! pour nous, ah! quel outrage! Quels transports il doit exciter?
C'est nous qu'on ose méditer De rendre à l'antique esclavage...
Aux armes, citoyens! etc.
Quoi des cohoî^tes étrangères Feraient la loi dans nos foyers!
Quoi ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers! (bis)
G? and Dieu!.. Par des mains enchainées. Nos fronts sous le joug ploir aient; De vils despotes deviendraient Les înaitres de nos destinées!...
Aux armes, citoyens! etc.
Tremble;, tyrans! et vous, perfides ^ L 'opprobre de tous les partis.
Tremble:; !. . . Vos projets parricides Vont enfin recevoir leur prix. (bis)
Tout est soldat pour vous combattre.
S'ils tombent ftos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux Contre vous tous prêts à se battre Aux armes, citoyens! etc.
Français! en guérir ier s magnanimes
Porte; ou retene:{ vos coups.
Epargne; ces tristes victimes
A regret s'armant contre nous. (bis)
Mais le despote sanguinaire!
Mais les complices de Bouille!
Tous ces tigres qui sans pitié
Déchirent le sein de leur mèt^e. Aux armes, citoyens! forme; vos bataillons. Marchons (bis); que tout leur sang abreuve nos sillons!
Amour sacré de la Patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs :
Liberté! liberté chérie
Combats avec tes défenseurs. (bis)
\ Sous nos drapeaux que la Victoire
Accoure à tes mâles accents :
Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire.
A ux armes cito yens !... ( i )
(i) Ici, même refrain que celui des quatre premières strophes.
Mais ce chant tout ensemble emporté et grave, magnanime et terrible, belliqueux et religieux, religieux de la religion de la patrie, qui en est l'auteur?
On demande l'auteur ?... Les nouvellistes parisiens les mieux informés assurent que c'est le Marseillais, le fédéré Rampalle fils, un volontaire du Batailloti. — La presse rectifie : <r L'auteur (paroles et musique) est Claude- Joseph Rouget de Liste, capitaine au corps du génie. » — Vie de Rouget de Liste : Rouget de Liste, de Lons-le-Saulnier (lo mai ijbo) à Strasbourg (26 avril ijq2). — La souche familiale languedocienne ; la halte poitevine; la naissance franc-comtoise. — L'enfance de Rouget de Liste; les Ecoles militaires. — Le poète, le lettré, le musicien, le dramaturge : un an de séjour à Paris. — Le départ pour Strasbourg. — Le salon du maire Dietrich. — La déclaration de guerre. — Une mat historique : naissance de la Marseillaise.
Qui est l'auteur de ce chant?
C'est ce dont l'on ne s'occupe guère, ni ceux qui le chantent, ni ceux qui l'écoutent. A Marseille, on ne l'a pas nommé, l'auteur, non plus qu'en cours de route.
A Paris cependant, il y a toujours des nouvellistes mieux informés qu'ailleurs : ceux-là sourient, haussent les épaules... Qui a écrit le chant chanté par les Marseillais?' Eh parbleu, un Marseillais! Gela se connaît à l'air, aux paroles, à l'accent...
« L'auteur est Rampalle, le volontaire, le fédéré Rampalle. Ils précisent même : Rampalle fils.
» On peut le voir tous les jours, aujourd'hui au jardin des Tuileries, demain au Palais-Royal, après-demain sur l'emplacement de l'ex-Bastille, quand le bataillon des Marseillais chante, donne son audition : c'est Rampalle, ce grand beau gars à barbe brune qui, grimpé sur une chaise, d'une voix plus tonnante que les autres crie le Aux ai^ines^ citoyens ..Il n'y a pas se tromper : il joint au refrain le geste de planter son shako de volontaire sur la
baïonnette de son fusil qu'il agite furieusement; souvent aussi c'est le drapeau du bataillon qu'il élève pour saluer et redoubler les acclamations de la foule. »
Dans deux ou trois mois on connaîtra plus exactement le véritable auteur. On applaudira son nom dans les théâtres, sur les places publiques, dans toute la France de l'arrière, aussi fort qu'aux armées.
C'est un lieutenant du génie qui vient d'être promu capitaine et s'appelle Rouget ou Rougez Delisle ou de L'Isle ou plus probablement de Lille, de Lille en Flandre : sur l'orthographe du nom on n'est pas encore tout à fait fixé. L'imprimé, les journaux varient. UAlmanacli des muses, le i'^'* janvier 1793, en reproduisant la poésie pour les amateurs de bonne littérature éclose dans l'année, n'orthographie pas encore exactement le nom du poète.
Pour certains cependant le capitaine Rouget de Lisle n'est pas tout à fait inconnu : ils se rappellent fort bien un officier sinon homme de lettres professionel du moins très lettré, venu à Paris en congé régulier, en février 1790 et reparti pour Strasbourg en mai 179.T . Il était de tenue soignée et de manières très courtoises, de langage aimable et bienveillant, parfois assez vif; d'une taille un peu au-dessus de la moyenne et prise en force. Son visage était à la fois souriant et noble, rosé avec seulement aux joues les petits favoris, fréquents aux officiers du temps; ses cheveux étaient bruns, bouclaient légèrement aux extrémités; ils avaient, détail singulier, des reflets d'un roux sombre au soleil. Ses yeux étaient bleutés; les paupières en étaient peu largement fendues; les sourcils en arcs. Son nez était bien modelé, moyen, fin aux lobes. Sa bouche était petite, gracieuse, avec des lèvres féminines, des dents petites, bien rangées, blanches. Sa voix était à la fois douce et forte selon l'occasion; il disait bien.
Un violon figurait dans son bagage ; son portefeuille était garni de poésies, de pièces de théâtre. Il était en relations amicales avec des auteurs dramatiques, des musiciens. En février 1791, à rOpéra-Comique, salle Favart, il avait donné une pièce en prose en quatre actes mêlée de chants {Varietta italienne) : Bayard dans
It) LA MARSEILLAISE
Brescia avec musique du compositeur Champein. La même année, c'est avec Grétry qu'il avait collaboré pour une pièce en trois actes encore en prose, toujours mêlée de chants, Cécile et Ermancé ou les Deux Couvents^ représentée, il y avait peu de mois, en janvier 1792 : l'auteur, dans cette pièce, avait repris le thème de protestations contre les excès de la théocratie monacale si puissante sous l'ancien régime; ce thème de libération était maintenant très en faveur dans l'opinion et avait récemment valu à quelques écrivains dramatiques connus, à Monvel, à Fiévée, avec les Victimes cloîtrées^ avec les Rigueurs du cloître^ un des succès scéniques les plus populaires depuis le 14 juillet 1789.
Cet officier avait même composé et lu. à ses amis, avant son départ pour l'Est, un très bel Hymne à la Liberté dans lequel il célébrait les conquêtes civiles et politiques de la Révolution, et l'avènement d'une France nouvelle où les droits exorbitants et les préjugés gothiques des classes privilégiées laissaient la place aux seuls mérites des talents ejt des services consacrés à la patrie. On se souvenait de quelques vers du début, animés d'une noble inspiration de lyrisme patriotique :
Liberté sainte, Liberté sainte,
Viens! Sois l'âme de mes vers,
Et que jusqu'à nos concerts
Tout porte en nous ta noble ernpreinte!
Qui d'ailleurs se serait étonné de voir un officier rimer, (( taquiner la Muse » selon le propos de l'époque? Quel officier un peu cultivé d'humanités, lieutenant ou général, n'avait point publié son volume de poésies? Le maréchal de camp, comte de Guibert, mort l'an dernier, en 90, avait été de l'Académie pour ses Poésies fugitives, ses Epîtres et ses tragédies : le Connétable de Bourbon^ les Gracques, Anne de Boleyn. Le baron de Besenval, lieutenant-général, inspecteur général des troupes suisses et grisonnes, grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, avait publié son volume de Chansons et Couplets épigî^ammatiques. Le maréchalde-camp de Montesquiôu-Fezensac avait, lui aussi, publié son volume de Poésies fugitives. Deux camarades d'école de Rouget de Lisle, comme lui officiers du génie, Lazare Carnot et Prieur
(de la Côte-d'Or), s'étaient associés dans le « culte des Muses ». Carnot rimait pour les Académies de Dijon, d'Arras, pour des sociétés littéraires, les Rosati, des couplets, des versiculets, que la petite presse du temps jugeait « très agréables », et sou\ent, son ami Prieur, qui savait parfaitement la musique, composait des airs sur les paroles que lui soumettait Lazare. Ici Rouget de Lisle avait double et même triple supériorité sur Carnot et Prieur puisqu'il était le parolier, le compositeur et l'exécutant de son œuvre!
Quiaurait oublié'encore que lechevalier de Parnv, le « TibuUe français », avait été capitaine de cavalerie... légère? Que Florian servait présentement dans la cavalerie de ligne et que l'auteur des Fables, d^Estelle et de Galatée, et de tant d'autres pastorales « respirant la plus douce sensibilité » était lieutenant-colonel d'un régiment de dragons?
Il n'est pas jusqu'aux savants, aux chimistes qui ne pavassent tribut au goût mondain de lettres : un émule des Lavoisier, des Fourcroy et des Berthollet, Guyton de Morveau, avait publié également son volume de Poésies fugitives, avant de faire paraître ses Eléments de chimie théorique et pratique et son Plan de nomenclature chimique.
Nous ne parlons pas des magistrats, des avocats : ils étaient tous, presque tous, poètes-nés! Hérault de Séchelles, avocat général au Parlement de Paris, Vergniaud, avocat au Parlement de Bordeaux, Robespierre, avocat au Conseil d'Artois, conservaient soigneusement dans leurs portefeuilles pour les semer dans les procès-verbaux des acadéniies locales, dans les recueils littéraires à la mode, des poésies galantes où l'amour était célébré en termes que n'eussent point désavoués les petits-maîtres reconnus de l'élégance versaillaise et parisienne. La poésie, ainsi maniée, était très prisée des femmes qui tenaient alors dans la société, grâce à leur libre esprit et à leur multiple culture, une large place justement méritée : elle était au moins un signe d'instruction distinguée, de savoir-vivre, de bonne compagnie quel que fut, hors les salons, l'emphji civil ou militaire du poète. On félicitait sincèrement Tauteur s'il avait fait montre d'une pointe d'esprit, d'un grain de talent véritable, \oire d'un gra-
l8 LA MARSEILLAISE
nule de génie! On était prêt à le promouvoir écrivain plein de promesses déjà en partie réalisées, sérieux auteur, futur candidat à l'Académie, etc. Les formules sympathiques ne manquaient pas.
Les amis de Rouget de Lisle ajoutaient qu'il suivait avec grande attention les événements et qu'il était fort patriote : nul ne jugeait plus âprement l'émigration; il qualifiait les émigrés de « criminels ))(i). En 1789, lors des troubles qui suivirent le 14 juillet, quand on pouvait craindre un retour offensif de la Cour avec les troupes privilégiées et étrangères, quand les municipalités se hâtaient d'organiser les gardes nationales, Rouget de Lisle, sur le point de passer lieutenant en premier, avait un instant quitté sa garnison de Mont-Dauphin dans les Hautes-Alpes, non loin de Briançon, p(3ur venir à Lons-le-Saulnier et s'efforcer de faire parmi les habitants l'unanimité en faveur des principes et des premiers actes de la Révolution.
Sur son origine familiale, sa généalogie, on savait peu de chose. Chérin, le généalogiste officiel, avait certainement dû reconnaître des pièces probantes puisque aux parents d'un jeune candidat aux écoles militaires, sous un régime qui excluait du corps des officiers tous ceux dont la noblesse n'était pas avérée, il avait fallu faire les preuves exigées.
De cette ignorance de l'instant les biographes ont lentement comblé les lacunes, et nous apportons notre contribution à l'œuvre commune.
Rouget de Lisle n'était pas vieux franc-comtois ou du moins ne l'était que par sa mère Jeanne-Magdeleine Gaillande, née ellemême à Lons-le-Saulnier, mais dont la famille était'originaire de Besançon. Du côté paternel, sauf au premier, peut-être au second degré — son père Claude et son grand-père François Rouget qui d'ailleurs n'étaient point de Lons-le-Saulnier mais de Dole — la souche devait sans doute être reconnue toujours très foncièrement française, mais un peu lointaine du Jura.
(i) Plus de trente ans après, pendant la Restauration, on retrouve sous la plume de Rouget de Lisle' cette même expression dans l'une des épigraphes latines qu'il mettra en tête de ses souvenirs historiques sur Quibeton', il s'adresse aux Français qui débarquent avec l'ennemi, et s'écrie en se couvrant toutefois du vers d'Horace : « Quo, quo, scelesti, ruitis! »
Les Rouget venaient en effet de Montpellier et étaient de pure origine languedocienne. Ils avaient embrassé dès l'origine le culte réformé, comme d'ailleurs plus de la moitié des populations du Midi et s'étaient trouvés aussitôt ernportés dans la tempête des guerres civiles et religieuses qui allaient ensanglanter et ruiner ces riches pays pendant plus d'un demi-siècle.
Montpellier jusqu'en 1622, époque à laquelle l'édit de ce nom y reconnaîtra le libre exercice du culte protestant comme à La Rochelle et à Montauban, avait été en effet un des centres les plus troublés de la Réformation méridionale. Les chefs catholiques et protestants, les Crussol, les Montluc, lefedes Adrets avaient, pour les besoins alternés de l'une et l'autre cause religieuse, par le canon et les égorgements d'assaut semé le massacre, le pillage, la démolition, l'incendie dans tous les quartiers de la ville.
Or, vers i58o, un Thomas Rouget, orfèvre de son état et l'exerçant en ladite ville de Montpellier, jugeant non sans raison que sa personne, sa famille et son bien, au milieu de tels ravages, couraient de trop graves risques, décidait sinon de s'expatrier, du moins de chercher ailleurs, en France, une région où il lui serait loisible, plus que dans le Bas-Languedoc, de vivre, de pratiquer sa religion et d'élever ses quatre fils.
Son choix se déterminait pour la ville de Niort dans le Poitou, où le culte réformé avait sans doute subi de sérieuses gènes, mais y était toujours très publiquement suivi et n'avait surtout point rencontré dans la fraction de la population demeurée catholique les haines, les persécutions d'un fanatisme furieuît, comme à Nîmes, à Béziers, à Castres, à Uzès, à Montpellier enfin.
Qu'advint-il de Thomas Rouget lui-même, quelle est la date de sa mort? C'est ce que nos recherches et la savante. obligeance de nos correspondants n'ont pu nous apprendre. Mais l'aïeul avait sans doute prospéré dans ses affaires et bien élevé ses enfants car ceux-ci essaimaient dans la province, s'y distinguaient, y tenaient bientôt des emplois en vue et même des charges publiques importantes. Il n'est pas interdit de conjecturer que des abjurations opportunes en ralliant au bercail des brebis errantes avaient servi la fortune de la maison de Thomas Rouget. En i632, undes fils ou petits-fils de l'émigré montpelliérain
est échevin de la ville de Niort. Un Rouget deviendra lieutenantcriminel dans la même cité. Un Rouget devient lieutenant-général et gouverneur militaire du Poitou. Gomme les Rouget ont fait très abondante souche, leurs branches doivent se distinguer les unes des autres : on compte les Rouget-Grancey ou mieux de Grancey, car on les trouve presque tous anoblis; les Rouget de Gourcey qui donnent le lieutenant-criminel ; les Rouget de la Barbelinière le lieutenant-général ; les Rouget de Tournay qui, en 1710, recevront des armes, une rose d'or sur fond d'argent barré, et qui plus tard s'allieront à la famille de Fontanes, le futur grand-maître de l'Université impériale, né comme on sait à Niort; les Rouget de Grandry qui donneront un écuyer au prince de Conti ; les Rouget de la Fosse dont le chef, en 1 792, tombera héroïquement à Jemmapesà la tête du i'''" bataillon des volontaires des Deux-Sèvres qu'il commande; enfin les Rouget de Lisle qui figurent au moment de la Révolution la branche ainée des Rouget et sont eux aussi représentés à Jemmapes, par un Rouget, sergent porte-drapeau : ce dernier est fils du frère aîné de Claude Rouget père de l'auteur de la Marseillaise, et sa brillante conduite, à côté de celle de son parent Rouget de la Fosse, lui vaut d'être cité à l'ordre du jour et nommé sous-lieutenant de dragons. Ces rapprochements, cette double similitude de noms firent croire un instant que c'était l'auteur de la Marseillaise qui avait été blessé, tué à Jemmapes; mais à cette date l'auteur de la Marseillaise faisait son devoir devant l'ennemi au siège de Namur.
Comment des Rouget se trouvent-ils à Dole, à Lons-le-Saulnier? Par quel concours de circonstances, d'affaires? Un mariage, un emploi, une place vacante au barreau? C'est ce que l'on ne peut que conjecturer. Ceux-ci, d'une branche cadette, ne paraissent pas avoir la moindre prétention nobiliaire. Le grand-père François Rouget, homme de loi- à Dôle, Claude Rouget, le père de l'auteur de la Marseillaise^ avocat du roi' au Bailliage et au Présidial de Lons-le-Saulnier (il avait acheté ce second office de Philibert Lecourbe, oncle du futur lieutenant de Moreau) n'ajoutent jamais à leur nom les moindres surnoms ou particules de noblesse Sur aucun des actes publics, dans aucune correspon-
dance adressée ou reçue, le nom de Claude Rouget comme signature, désignation officielle, suscription épistolaire, n'est autre que Claude Rouget tout court.
Jamais d'ailleurs les Rouget du Jura n'ont contesté à leurs parents, les Rouget de Lisle de Niort le droit de porter ce nom que portait en effet de nos jours exclusivement, après la mort de son père le porte-drapeau de Jemmapes, M. Amédée Rouget de Lisle, décédé en 1887, ^près avoir été maire de Saint-Mandé près Vincennes. le dernier survivant mâle de cette branche de la famille. Mais par arrangement amical, par condescendance gracieuse des parents des Deux-Sèvres, l'avocat Claude Rouget et sa femme Magdeleine Gaillande en avaient sans nul doute obtenu que la qualification de « sieur de Lisle » fût légalement donnée à Claude-Joseph leur fils né le 16 mai 1760, afin que, examens satisfaits, il put entrer de piano aux écoles militaires. Dans les papiers certifiés exigés pour cette admission, ils sont tous deux du reste indiqués comme vivant noblement, jouissant du privilège de la fortune très convenable à leur état.
Rouget de Lisle ne semble nullement avoir tiré vanité d'un / prétendu anoblissement dont, à l'âge de raison, il appréciait le motif occasionnel : on a des lettres de lui à sa famille où il signe spirituellement « Rouget soi-disant (sic) de Lisle » et plus d'une fois — ceci nous a été rapporté — il évoqua entre intimes les vers plaisants que Molière met dans la bouche du bonhomme Chrvsalde de l'Ecole des femmes, raillant les anoblis proprio înotu de son temps... ce Gros-Pierre
Qui n'ayant pour tout bien quun seul quartier de rcrre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux
El de Monsieur de Tlsle en prit le nom pompeux.
Rouget de Lisle ne croyait point, comme on dit familièrement aujourd'hui, que... c'était arrivé; mais une fois ainsi connu dans le monde militaire et littéraire, inscrit comme tel aux états de l'armée, il lui était difficile de quitter un nom qui le distinguait d'ailleurs de la foule des Rouget de la famille et des Rouget du public, la désignation patronymique n'étant pas rare en France.
Son enfance avait été heureuse et intelligemment conduite. Sa mère était éclairée et tendre. Son père ferme, instruit, très occupé dans ses charges, prévoyant, studieux de l'éducation de ses enfants qui étaient nombreux. Rouget de Lisle, Joseph, était l'aîné de sept frères et sœurs (quatre survécurent) (i) qui grandirent ensemble assez longtemps, enfants et adolescents, au fover pour faire une maisonnée remuante et joyeuse. Afin d'élever plus à Taise ce petit monde, M. Claude. Rouget avait acheté à une demi-lieue de Lons-le-Saulnier, au village de Montaigu, sur la colline un peu abrupte qui domine la ville, un petit domaine d'où la vue panoramique s'étend au loin sur les montagnes et les vallées et donne au site une inoubliable beauté (2). Rouget de Lisle se souvint toujours qu'il avait passé à Montaigu de douces années dans son enfance; il y reviendra habiter quand les déceptions et les heurts de la vie l'auront rejeté un instant loin de Paris; il ne le quittera qu'à regret.
Le milieu familial n'était pas seulement d'une bonne culture d'instruction, d'humanités, de ton; il était artistique. M'"*' Claude Rouget était musicienne; son frère l'abbé Gaillande, docteur en Sorbonne, doté de prieurés dans le pays, habitant Lons-le-Saulnier, était également bon musicien; son père Adrien Gaillande, le magistrat lieutenant de Prévôt, était en même temps peintre d'un réel talent. Le jeune Joseph Rouget de Lisle trouvait dans Phérédité même les éléments de goûts qui devaient se développer avec
(i) Quatre survécurent au delà de l'enfance et de la jeunesse : Jeanne- Monique née en 1766, morte en 1802; Marguerite-Claudine née en 1761, un an après Rouget de Lisle, morte en 1812; Théodore-Éléonor né en 17^8, mort en 1819; entin Claude-Pierre, le futur général, né en 1770, mort en i833. Tous étaient nés à Lons-le-Saulnier comme Rouget de Lisle.
Rappelons ici, comme trait significatif de l'origine méridionale puis poitevine des Rouget, que Théodore-Éléonor, frère puiné de Rouget de Lisle, qui avait fait sa carrière dans l'administration de la marine de l'État, viendra mourir à Niort, le berceau familial, le 17 avril 1819 [Archives municipales de la ville de Niort).
(2) La maison subsiste encore comme au temps où la famille Rouget- Gaillande l'habitait; son monogramme R. G. en fer forgé se lit sur le même vieux balcon qui domine la petite cour d'entrée. La solidité imperturbable de la construction du petit immeuble, de ses deux façades, de ses voûtes et assises de sous-sol, même de ses boiseries intérieures, défie le temps. Il est vrai que les propriétaires successifs ont été jusqu'ici respectueux.
le temps et aussi l'étude, et que ses parents heureusement ne contrarièrent pas. A la suite d'une escapade de gamin s'oubliant à suivre dans la campagne une troupe de musiciens ambulants, on voit sa mère le gratifier d'un violon, lui en faire donner des leçons. Joseph Rouget de Lisle figure à cette époque un enfant tour à tour appliqué dans la maison et coureur dans les champs du plateau de Montaigu, aimant le jeu mais qu'on trouve souvent assis, seul, lisant à la lisière d\m bois, très affectueux, mais susceptible. Son père le plaça naturellement dans le meilleur établissement d'instruction de la ville, au collège de Lons-le-Saulnier, et en 1776, âgé de seize ans, l'adolescent partait pour Paris admis dans les conditions que nous venons de dire, à l'Ecole militaire.
La voie était désormais invariablement tracée. En 1 782 Rouget de Lisle était nommé sous-lieutenant et envoyé à l'École du génie de Mézières pour y achever ses études militaires techniques. Le i^'" avril 1784, il était nommé aspirant-lieutenant en second au corps royal du génie, lieutenant en premier le 7 septembre 1789 et successivement employé aux fonctions de son grade, d'abord à Mont-Dailphin dans les Hautes-Alpes, citadelle juchée sur un mont escarpé dominant la Durance, puis au fort de Joux dans le Jura. De temps à autre un congé ramenait le jeune officier à Lons, la ville natale, se retremper dans la vie de famille.
C'était en apparence la filière coutumière et banale, mais ces quatorze années de vie uniforme et régle'mentée n'avaient point été la vie d'un jeune officier désœuvré.
Rouget de Lisle avait été bien pourvu au foyer paternel et il avait cultivé soit aux écoles militaires, soit dans ses garnisons, les bons germes intellectuels, artistiques et moraux qu'il y avait apportés. Les officiers se classent, s'étiquetent vite entre eux : celui-ci est né paresseux et ne s'occupe à rien hors service; celui-là courtise les femmes ou, plus facilement, court les filles; cet autre ne se plaît qu'au jeu; cet autre qu'aux conversations de café... Rouget de Lisle s'était posé parmi les studieux et les mondains : il lisait beaucoup, écrivait de môme et en vers et en prose; il coulait sa poésie aisément dans tous les genres, chansons, épîtres, théâtre, épigrammcs, compliments, contes ou nouvelles, disciple,.
la plume à la main, de Boileau, de Voltaire, de La Fontaine, de Collé. Il avait poursuivi ses études sur le violon et maniait habilement Tarchet. Son caractère sociable, enjoué lui faisait, avec Toffre de ses diverses qualités, rechercher le monde, la bonne compagnie, et ses talents, une parfaite urbanité qu'il conserva jusque dans sa vieillesse lui ménageaient partout un excellent accueil. Il se plaisait dans la société féminine et pensait qu'il n'est rien d'agréable comme l'amabilité des femmes honnêtes. Cette petite réputation l'avait aussi suivi à Paris; elle l'accompagna à Strasbourg quand il y arriva en mai 1791, mais maintenant, il s'y ajoutait le renom d'auteur joué sur les scènes parisiennes, de collaborateur de musiciens notoires, même d'un Grétrv !
Le milieu social et politique de Paris avait fait déjà pénétrer ses fortes émotions dans l'émotivité naturelle de Rouget de Lisle : 1 790, l'année de la Fédération, des premiers grands anniversaires, des discours de Mirabeau, des abolitions de la Constituante, la chute d'un vieux monde... Dans l'Est, la vaste région-frontière n'était pas moins troublée et troublante, ni la fièvre moins chaude. L'Est en 1790, en 1791, c'est Nancy avec la révolte des régiments de sa garnison; c'est la fuite à Varennes et l'arrestation de la famille royale; c'est tout un corps d'émigrés sur le Rhin; c'est Pavant-garde à Trêves des armées étrangères qui vont se coaliser; c'est la déclaration de la Convention de Pilnitz (août 1791)!
A Strasbourg, comme partout en France du reste, on avait un instant espéré que le vote de la Constitution par l'Assemblée, son établissement régulier après le serment du roi, ramèneraient la confiance et la paix intérieure. La municipalité de la ville était libérale et loyaliste : elle professait les principes constitutionnels de la Révolution et avait été satisfaite d'apprendre que le roi en avait juré l'observation. Le maire élu en 1790 était Frédéric de Dietrich, issu d'une vieille famille française de Lorraine (les Didier avant la germanisation du nom) émigrée à Strasbourg au xvi^ siècle à la suite des persécutions religieuses guisardes.
Dietrich était le tvpe du baron -grand bourgeois alsacien, mais doublé d'un savant reconnu; géologue métallurgiste consulté comme un maître, il faisait partie de l'Académie des sciences, et avait été nommé Commissaire général à l'inspection des forêts, mines et hauts fourneaux de France. Dans sa jeunesse, il avait été officier dans les troupes franco-suisses. Riche, magnifiquement aimable, il tenait maison ouverte, et sa femme, Louise Ochs, sœur du Chancelier de la^ République de Bâle, ajoutait à l'attrait de cette hospitalité continue sa grâce et les charmes divers d'un esprit de premier ordre. Tous deux aimaient la musique et la cultivaient, elle et lui composant même; lui chantant d'une belle voix de ténor, jouant du violon, du piano-forte.
Un tel salon s'ouvrait de plain-pied devant Rouget de Lisle qui déjà s'était mis en relation d'amitié avec les lettrés et les musiciens de la ville, entre autres Ignace Pleyel, maître de chapelle de la cathédrale. Strasbourg n'était pas seulement la généreuse première ville patriote de France, face au Rhin, mais aussi une cité de sciences, d'art, de littérature et de musique; outre cette chapelle, il y avait celle du Temple neuf; il y avait aussi deux théâtres, l'un français, l'autre allemand, où l'on donnait l'opéra. La municipalité engageait au dehors des musiciens distingués dont elle peuplait les orchestres de ses concerts publics.
Une circonstance notable, solennelle même, s'offrait justement où la municipalité pouvait donner aux habitants une fête, susceptible de réunir le concours de tous les habitants; cette fête d'ailleurs était organisée partout en France. Il s'agissait de célébrer l'adhésion nationale à cette Constitution proclamée le 14 septembre à Paris. L'on sait le goût prononcé des Assemblées et des municipalités de la Révolution dès 89 pour les réjouissances nationales.
Dietrich demanda une cantate cie circonstance à Rouget de Lisle, et Rouget de Lisle, modestement, pria Pleyel d'en écrire la musique.
La fête eut lieu le 2 5 septembre avec le plus grand succès.
Rouget de Lisle avait repris V Hymne à la Liberté, la poésie
qu'il montrait à ses amis de Paris, l'avait mise au point, et la musique de Pleyel, sans avoir l'élan inspiré, le souffle que Rouget de Lisle imprime naturellement à beaucoup de ses productions poétiques et musicales, est d'une assez belle tenue de style pour qu'un bon juge, Julien Tiersot, l'excellent biographe de Rouget de Lisle, la rapproche de certaines cantates profanes de Sébastien Bach.
La foule se pressait sur la place d'Armes où le chœur et l'orchestre conduits par Pleyel la dominaient d'une haute estrade. Les paroles de Rouget de Lisle, imprimées en allemand et en français, furent acclamées, répétées jusque dans le Brigaw. Le soldatpoète préludait bien. Dietrich en gardera le souvenir.
Gepenciant la Révolution avançait à pas de géant...
Six mois après la fête pacifique de la Constitution, le 24 avril 1 792, arrivait à Strasbourg la nouvelle de la déclaration de guerre.
Sous la menace étrangère, c'était le commencementde la Révolution armée contre l'Europe.
Toutes les têtes se mirent en feu.
Les troupes de passage affluaient dans la ville, et la dislocation imminente de la garnison morcelée aux places de frontière jetait de plus son émotion dans les états-majors en rompant de bonnes camaraderies»
Le vieux Luckner, un septuagénaire, commandait l'armée à titre de généralissime : c'était, comme on dit aujourd'hui, une vieille culotte de peau, brave homme, mais borné, sans talents militaires, sans instruction même, jurant, sacrant, gros buveur de vin et de bière, se faisant ainsi une sorte de popularité dans le rang; il avait servi un peu partout, à la manière d'un condottiere, en Bavière d'abord, sa patrie, puis en Autriche, enfin dans l'armée prussienne pendant la guerre de Sept ans; une sorte de réputation d'homme de guerre — bien qu'il n'eût guère commandé qu'aux avant-gardes des troupes légères — lui avait valu d'être attiré à la Cour de France où il obtint le grade de lieutenant-général; le serment de fidélité à l'Assemblée nationale lui
PHliLIPPU PREBERÏC BIETRÏCH.
( //r • '//////'/;> (/i i) .' i/^tf.iUDuri/ /^ /,v. / 1 uua f/^0.
Il \ S h<isi)i>>«i'> iluv. lAllKUU n la Motuujic. Cabinet des Estampes Bibliothèque nationale
avait fait octroyer par l'entremise de Narbonne, le bâton de maréchal. •
L'octogénaire de La Morlière était gouverneur de la ville de Strasbourg, un bon homme, soldat de l'ancien régime, mais très promptement chaud et inébranlable patriote.
Sous Luckner commandaient à Strasbourg et aux environs Victor de Broglie, ex-Constituant, chef d'état-major «général, et trois autres généraux Armand d'Aiguillon, également ex-Constituant libéral, Achille du Chastelfet (on ne sait s'il était parent, fils de la marquise de Voltaire) et Kellermann, demain le second de Dumouriez. Autour de ces maréchaux de camp on trouvait le lieutenant-colonel Kléber, strasbourgeois pur sang mais qui, comme Luckner, avait servi outre-Rhin; Caffarelli du Falga, ainsi que Rouget de Lisle capitaine du génie, qui suivra Bonaparte en Egypte et s'y fera tuer; le lieutenant Masclet, le lieutenant Desaix alors appelé de Veygoux (il était né au château de ce nom près Riom) de l'arme d'infanterie, dont la gloire prochaine est assez connue; le capitaine Claude-François de Malet, cousin de Rouget de Lisle, destiné à la tragique fin du 29 octobre 18 12, enfin Rouget de Lisle lui-même.
Tous ces officiers fréquentaient chez Dietrich, et le maire dans une pensée de cordialité patriotique les avait réunis le soir même dans un grand dîner d'adieu avec quelques personnages civils notables.
C'était une sorte de veillée des armes mais familière, à table, le verre en main, et, comme tous allaient partir pour un poste de combat, naturellement joyeuse, enthousiaste, confiante, telle enfin que pouvaient la faire autour d'un couvert bien servi de mets 'et de hauts vins, des convives, jeunes, ardents, d'esprit cultivé et de cœur patriote, se connaissant entre eux. La présence de M*"® Dietrich et de quelques-unes de ses amies tempérait les entretiens qui eussent été trop longtemps masculins ou politicoguerriers, et comme on était aux desserts, comme le Champagne circulait joyeusement et abondamment dans les flûtes, le maire parla musique, chansons, non pour en demander, selon la vieille mode, à ses convives, mais pour se plaindre de la monotonie, de la pauvreté des airs accoutumés, populaires, militaires ou offi-
ciels. Le matin, des bataillons avaient encore défilé sur le refrain de l'éternel Ça ira et autres Catmagnolesl Dietrich s'en déclarait fatigué et, s'adressant à Rouget de Lisle : « Voyons, capitaine, lui dit-il, vous qui êtes poète et musicien, je suis l'interprète de tout le monde ici, en vous priant de composer pour le soldat un chant nouveau, qui sera le vrai chant de la patrie! » Toute la table applaudit et Rouget de Lisle qui s'était d'abord récusé, dut se soumettre et promettre. Les flûtes de Champagne continuaient de s'emplir, de se vider, de se remplir encore; l'animation s'accentuait.
Rouget de Lisle sortit avec du Chastelletqui partait le lendemain de grand matin pour Schelestadt. En prenant congé, lui tenant la main dans la main, du Chastellet ajouta : « N'oubliez pas, de Lisle, que vous m'avez promis de m'envoyer votre chant... J'y compte! »
L'inspiration avait empoigné, exalté le soldat-poète.
Rouget de Lisle rentre dans son petit logement de la rue de la Mésange : son violon était sur sa table de travail; il le saisit... L'air et les paroles jaillissent; il les écrit nerveusement, les ajuste, les termine, et à l'aube se jette épuisé sur son lit.
Dans cette nuit immortelle, leur hymne était né aux Français,
Le lendemain matin Rouget de Lisle court d'abord chez son ami Mascletqui l'applaudit, mais lui fait dans la dernière strophe changer deux vers un peu trop accentués à son sens pour le récent poète de la Constitution de 91 ; de là chez Dietrich qui, matinal, humait l'air frais dans son jardin, saisit le papier, rentre au piano-forte de sa femme et s'enthousiasme aussitôt à l'admirable mélodie, à la flamme parolière. Toute la maison accourt, M'"^ Dietrich, ses deux nièces, ses deux flls, et voici Dietrich entonnant lui-même de sa belle et puissante voix les six strophes géniales. Rouget de Lisle les reprend, les dames l'accompagnent. . .
Le soir même les copistes du théâtre avaient couché sur le papier une cinquantaine d'exemphiires, paroles et musique, de l'hymne que Rouget de Lisle intitulait Chant de guerre pour l'armée du Rhin et, en officier correct, dédiait au général en chef, à Luckner. Abondante distribution en était faite dans les casernes aux musiques militaires, et dès le surlendemain, le chant, descendu du salon d'un grand magistrat municipal sur la place d'Armes, faisait son apparition publique, entonné dans la revue des bataillons volontaires par ce magnifique bataillon de Rhôneet-Loire que commandait le Lyonnais Seriziat.
Dès cet instant le chant de Rouget de Lisle ne cessera d'être le souffle du soldat français défendant la patrie.
Faut-il faire au soldat-poète cette sorte de demi-injure que ce n'est pas lui qui a trouvé le verbe et la mélodie de son chant? que c'est la France qui le lui a dicté? qu'il ne fut que l'obéissant écho cie la nation? la main qui, machinale, transcrivit? .
Rouget de Lisle aimait assez ardemment sa patrie pour trouver en soi des accents dignes d'elle; il était assez génial pour les interpréter ce jour-là et d'autres encore en maître, et la grande et maternelle inspiratrice de belles choses, actes et pensées, qu'est la France, puise au contraire son génie collectif dans les milliers de génies individuels qui l'alimentent et la constituent; c'est en les confondant en un chœur inspiré, en les résumant, en les absorbant en elle qu'elle se crée ce génie unique, immortel que les autres grandes nations sans jalousie saluent et célèbrent.
Un mot doit être encore dit sur ce chant né à Strasbourg. C'est un soldat, non pas un volontaire accourant tout exalté d'une course enthousiaste, c'est un officier de l'ancienne armée, qui a jeté le cri d'appel... et voici qui découvre à fond quelle était partout l'âme de France face à l'ennemi et aux émigrés.
Le nom de Dietrich a mérité de rester ici dans le souvenir national uni à celui de Rouget de Lisle. Ce maire de la grande ville d'Alsace comprit aussitôt quelle parole avait été lancée.
3o LA MARsi^,ILLAISE
quelle arme forgée dont la première Marche de France allait se couvrir ! Ses descendants ont grand'raison de garder pieusement dans la maison ce titre de vraie noblesse (i).
Et maintenant l'hymne n'appartient plus à telle ville, à telle région de la patrie : il s'envole aux quatre coins de l'horizon de France. Tous les bataillons de volontaires l'emportent à travers leurs étapes, su par cœur ou en écrit, sur leurs lèvres ou dans le sac au dos. Quand leurs musiques le jettent dans l'air où il essaime comme la saine graine vivante, ils rient bonnement :
« Quel diable'^d'air, on dirait qu'il a des moustaches ! » plaisantent-ils.
Toutes les familles strasbourgeoises l'ont copié, le jouent, l'adressent en correspondance à leurs amis, à leurs parents. Les voyageurs de commerce le chantent à la table .commune. Les journaux l'encartent dans leurs numéros expédiés, aussitôt que Dannbach, l'imprimeur de la municipalité strasbourgeoise, en a tiré — sans nom d'auteur — un petit in-quarto oblong.
Deux mois plus tard, l'hymne se chante à Montpellier... Montpellier, le berceau familial originaire des Rouget! Curieuse coïncidence.
De Montpellier à Marseille, du club montpelliérain de la Société des amis de la Constitution au club de la rue Thubaneau, le saut va de soi. Deux délégués sont envoyés pour porter la bonne parole des bords du Lez à la Gannebière qui n'en a pas besoin pour être au niveau. Il s'agit de constituer d'un élan emporté le fameux bataillon de fédérés, les six cents hommes qui sauront mourir que demande le député Barbaroux et qu'attendent au camp interdit par le veto royal les patriotes de Paris, dans Paris même. L'un de ces délégués, le jeune Mireur, docteur en médecine tout frais éclos de la Faculté montpelliéraine, prononce au club un discours enflammé et le lendemain chante l'hymne dans un banquet fraternel.
(i) V. notamment Rouget de Lisle et la Marseillaise par Auguste Dietrich {Paris, A. Ghio, édit., in-i8, 1882). — La Création de la Marseillaise ; Rouget de Lisle et Frédéric de Dietrich, par Albert de Dietrich (brochure in-i8 de 46 pages, bibliothèque d'Alsace-Lorraine, Paris, 1917).
Marseille l'adopte cet hymne : il fera la route plus courte à son bataillon qui part le soir du 2 juillet. Et le 3o à midi, au débouché du faubourg Saint-Antoine, les Parisiens, toujours spirituels et très souvent justes, lui donneront son vrai, son seul nom de baptême, le nom qui lui restera.
C'est, ce sera la Marseillaise qui, entrant dans Paris, est entrée dans l'histoire!
Départ des volontaires. — Wilniv. — Un moi du ininistrc Servan : « L'Hymne des Marseillais est le Te deum de la République. » — La Marseillaise en Savoie. — . Jemmapes : tin général en chef, Dumourie:^, chanteur de la Marseillaise. — Une mission d'artistes envoyée en Belgique pour chanter la Marseillaise ; « Votre chanson patriotique, écrit Grétry à Rouaet de IJsle, donnera aux Belges envie d'être libres. »
C'est que cette histoire de la Marseillaise aux armées est une épopée sublime. Ce n'est plus le verbe, c'est l'action héroïque même que l'Hvmne de 92 !
La Alarseillaise'A le don d'ubiquité : elle est demeurée debout face à l'Allemand, le bras tendant haut et droit l'épée; si elle se chante aussi en deçà, i\ distance de la frontière, elle ne l'a pas quittée un seul instant.
Les contemporains se croient transportjés aux âges antiques, aux temps fabuleux. Tyrtée ne chante plus à Sparte, mais siir le sol des Gaules. Plus heureux que les « Trois Cents » aux Thermopyles tournées par les Perses, les Français vont barrer la route aux Prussiens.
La Marseillaise commence son œuvre, aux frontières : elle emporte la nation dans un élan toujours grandissant.
Vires aequirit gallicus miles eantando!
A Valmy d'abord où s'applique si bien le mot de Grétry à Rouget de Lisle : « Votre Marseillaise^ c^est de la musique à coups de canon! »
Les Prussiens sont entrés en France le 19 août, Le2 3,Longwy s'est ouvert; le 2 septembre, Verdun n'a pas fait moins bon accueil. Les émigrés ont juré au roi de Prusse que tout est concerté pour son entrée triomphale à Paris! Dans la capitale, une contrerévolution est prête pour supprimer l'Assemblée nationale et la municipalité. La Cour, tout un état-major accouru des provinces l'ont préparée. Les corps de l'armée française sont dispersés. Le seul général populaire, La Fayette, dont le nom puisse servir au ralliement, s'est retiré. Une tourbe tumultueuse accourt, il est vrai sous le nom de volontaires — les volontaires de 92 — mais ces paysans, ces ouvriers, agités et criards, sont-ce là des soldats? Pour comble d'imprudence, ils sont assemblés en bataillons à part de la petite armée de ligne; ils ont apporté de leurs villages, de leurs faubourgs des mœurs d'indiscipline telles que, battus en Belgique, ils viennent de massacrer leur général Théobald Dillon! Puis le corps d'armée des émigrés va être centuplé par la foule des vrais sujets français qui, de toutes parts, viennent se joindre. La résistance des places ne sera même pas simulée! On l'a éprouvé. Les étapes sont toutes fixées sur la route de Paris : il ne s'agit que d'une promenade militaire sur les rives de la Marne! La restauration de l'Ancien régime et la paix allemande sont assurées... Ainsi parlent les émigrés.
Et dans une offensive d'audace et d'orgueil, cette armée prussienne qui se qualifie elle-même la première des troupes réglées d'Europe, commandée hier par le grand Frédéric, conduite aujourd'hui par son, meilleur disciple, est déjà en Champagne.
Mais le nouveau commandant en chef est Dumouriez. Intrigant à doubles pensée et face, vieilli en province dans les grades intermédiaires et militaire de Cour tout ensemble, politicien souvent obnubilé de calculs, soit! Il a tous ces défauts et d'autres encore, mais ce Duçiouriez est un soldat, décidé, hardi : c'est aussi un général d'inspiration et de génie : il est de la lignée des Maurice de Saxe.
Son armée ne compte pas quarante mille hommes. C'est avec
cette poignée qu'il ose s'opposer. Son sang-froid égale son audace. Il acceptera le combat.
Dumouriez descend du Nord; il longe l'Argonne à l'Est, en occupe les défilés ; en même temps il appelle l'armée de la Moselle et son chef Kellermann.
Les Prussiens, venus de Coblentz, sont flanqués à droite et a gauche de corps autrichiens. Ainsi leur nombre l'emporte : ils peuvent forcer le défilé de la Croix-aux-Bois.
Aussitôt Dumouriez abandonne le Chêne -Populeux, passe l'Aisne, redescend sur Sainte-Menehould, campe Kellermann rallié sur une série de hauteurs avec une artillerie bien posée. Les Prussiens croient les Français tournés. Le 20 septembre, à la pointe du jour ils attaquent Kellermann avec fureur : ils sont partagés en trois colonnes que soutient le feu de leur énorme artillerie. La double canonnade s'engage à portée de fusils : les boulets ennemis trouent les rangs de nos bataillons sans les désunir. Volontaires sont aussi fermes que vieux soldats. Dumouriez intervient vigoureusement avec deux de ses divisions. Partout dans nos bataillons on entend les commandements : A la baïonnette ! En avant! les cris de Viue la Nation! les chants de la Carmagnole^ de Ça ira! Chez les volontaires, surtout, la Marseillaise!
Cependant l'ennemi a atteint en partie son objectif : il ne nous a pas ébranlés; nos positions sont restées immuables; mais nos charges ne l'ont pas arrêté; il peut passer, il passe.
Alors Dumouriez — n'est-ce pas là encore une manœuvre d'inspiration comme celle du général en chef du camp retranché de Paris en septembre 1914? — jette toute sa caxalerie légère sur le flanc de Brunswick, lui mord les côtes, les derrières, échancre, coupe ses communications. Le temps est affreux. Ce sont ces diluviennes pluies septembrales que nous connaissons, qui transforment chemins et champs en fondrières, en fossés, en marais de boue collante et froide.
La situation devient -menaçante, périlleuse, insoluble pour l'ennemi dans la marche en avant. Plus de vivres, plus de munitions. Un déluge de maladies saisonnières. Des rangs qui se vident par cholérine-morbus. Sur les côtés, en face, plus loin, des
bataillons français de volontaires enthousiastes qui accourent à Dumouriez, s'agglomèrent à Châlons. Une avancée de plus, c'est le désastre. Une prudente retraite le conjure.
La Prusse rebrousse chemin. Valmy avait sauvé la France. Brunswick n'entrera pas à Paris. L'Assemblée ne sera pas dissoute, les représentants pendus Place de la Révolution, rebaptisée place Louis XV, autour de la statue du prince réédifiée. La Révolution française de 89, de 92 ne sera pas anéantie... quitte à se recommencer, il est vrai, mais quand et comment?
Le comte de Provence et le comte d'Artois, confondus parmi les premiers fuvards prussiens, ne s'étaient arrêtés qu'en Westphalie, au château de Hamm!
L'instinct populaire, non plus que la rétiexion des historiens ne s'y sont trompés. D'autres batailles ont aligné des forces numériquement plus imposantes, ont été plus meurtrières : nulle n'a donné sur l'heure des résultats plus grands. Sur le coup victorieux de Walmv, la France prit confiance en soi. Le volontaire français s'estima ce qu'il valait. L'Europe apprit qu'une nation en juste révolution ne se laissait point conquérir et que le sort de la France ne serait point celui de la Pologne.
Gœthe, au spectacle de la débandade de ses compatriotes, l'avait bien compris quand il écrivait sur son carnet de route la petite phrase, intelligente des faits, tant de fois citée : a De ce lieu, de ce jour, date une nouvelle époque dans l'histoire du monde. » Il est bon que ce soit un Allemand qui ait mis cette épigraphe à ces temps et qu'il l'ait piquée sur une défaite prussienne.
La Marseillaise n'avait point été le seul chant de l'armée de Valmy, mais elle n'en avait pas moins bien mérité de la patrie; elle avait eu avec le Ça ira et la Carmagnole et autres « pas de charge de l'émeute » les honneurs de la journée, mais déjà elle prenait le pas sur eux.
Gomme Kellermann qui doit en opportun lieutenant de Dumouriez partager la gloire de cette utile bataille, s'enquérait auprès de Servan comment la victoire serait solennisée dans son camp (29 septembre 1792), le ministre de la Guerre lui répond : « L'hymne national, connu sous le nom cies Marseillais est le
Te detcfn de la Réj/ublique : celui-là est le plus digne de frapper les oreilles du Français libre! »
En même temps, Servan lui fait tenir a la partition du chant sublime » pour son armée, et pour lui « un cheval en remplacement de celui qu'il avait eu tué sous lui dans le combat ».
Sur l'ordre de ce ministre loyal, l'imprimerie du département de la Guerre avfiit tiré la Marseillaise à cent mille exemplaires, expédiés aussitôt aux états-majors de toutes les armées.
C'est au chant de la Marseillaise^ devant l'armée française victorieuse rangée en bataille, l'arme au pied, baïonnette au canon, que le 22 octobre, à dix heures du matin, Brunswick à la tête de sa garnison évacue Verdun encerclé depuis le 14, et rabat, moins crâne que dans son manifeste, vers la frontière. Même chant, même tableau à Longwy. Il n'y a plus un seul Prussien sur le territoire de la République.
Les vaudevillistes parisiens voulurent aussi dire leur mot dans ce premier acte du grand drame, et en guise d'adieu aux fuyards germains, leur décochèrent plusieurs spirituelles « gaités patriotiques » (i) où leur verve gauloise trouvait à « victoire » et à « gloire » une irréprochable rirne, fournie par le Prussien luimême!
Aux heures mêmes du grondement des canons de Valmy, le général Anselme, à la tête de l'armée du Var, occupait le comté
(1) Celle-ci entre .autres :
Savez-vous la belle histoire Le grand Frédéric (b) s'échappe
De ces fameux Prussiens? Prenant le plus court chemin;
Ils marchaient à la victoire Mais Dumourier (sic) le rattrape
Avec les Autrichiens : Et lui chante ce refrain :
Au lieu des palmes de la gloire N'allez plus mordre à la grappe
Ils ont cueilli du raisin (a). Dans la vigne du voisin!
Le raisin donne la foire N'ayez peur qu'on m'y rattrape
Quand on le mange sans pain : Dit le héros prussien;
Pas plus de pain que de gloire, Je saurai si j'en réchappe
C'est le sort du Prussien. Dire au brave Autrichien :
11 s'en vient chantant victoire, Va tout seul cueillir la grappe
Il s'en va criant la faim. Dans la vigne du voisin!
(a) Les coteaux de Verdun et des pays euvironnaiits étaient alors couverts de vignobles.
(b) Ce « grand Frédéric» neveu de Fréderic-le-Grand, était simplement Frédéric-Guillaume II né en 1744, qui succéda à son oncle en 1786 et mourut en 1797.
36 LA MARSEILLAISK
de Nice, et Montesquiou, avec quelques troupes de Tarmée du Midi, entrait en Savoie.
Ce ne fut point une conquête que l'entrée en Savoie. La Savoie se donnait : elle se donnait en chantant la Marseillaise. Montesquiou dans la nuit du 21 au 22 septembre, lance son avant-garde à travers les défilés des Abîmes de Mians et avec un tel élan que l'armée ennemie est coupée en deux tronçons : l'un se replie sur Montmélian, Tautre sur Annecy. Aussitôt les habitants saluent la victoire française, accueillent nos troupes avec grandes démonstrations d'hommage et de fraternité : ils accourent des rives du lac de Genève, de celles de l'Isère, députent auprès de Montesquiou et veulent que leur députation encadre le général français dans Chambéry. Sur la Grand'Place, le chet de la municipalité salue Montesquiou, proteste que la population l'attendait, lui et son armée, lui, le chef généreux d'une armée généreuse à qui, avant de tirer un coup de fusil, il avait « fait prêter serment de respecter les citoyens désarmés, les propriétés du pays et d'être généreux avec les ennemis qui rendraient leurs armes ».
Dès lors c'est le cordial d'une fête et de jour et de nuit dans Chambéry « ville libre ». L'allégresse et la conviction sont sincères. On chante. On danse : « C'est un bal permanent. » Mais on vise aussi au principal. Des assemblées se forment dans la capitale de la Savoie pour nommer les députés qui porteront à Paris, à l'Assemblée nationale le vœu de la province — la réunion à la République française. Les musiques çt les chœurs font entendre pour la joie populaire et pour le serment civique « les sons guerriers de l'hymne national ». La Marseillaise scelle l'union, et même, un bon Savoisien, homme de lettres du cru, réputé pour son talent poétique (« il fait des vers... » assure-t-on à Montesquiou), ajoute à l'hymne trois couplets dont le dernier surtout, dit la dépêche du général à Servan, respire « toute l'énergie marseillaise » (i). L'auteur les déclame et est acclamé.
(i) De Nice aux remparts de Genève Que les tyrans courbent leur tête
Que l'arbre de la Liberté Devant ce signe protecteur!
Planté par vous, croisse et s'élève! Mais si leur'aveugle fureur Qu'il soit à jamais respecté! Croit disputer sa conquête...
Aux armes! citoyens, formez, etc..
Il ouvre la liste innombrable des collaborateurs anonymes de Rouget de Lisle.
Dumouriez commit-il une grave faute de jugement militaire, de stratégie en laissant l'armée prussienne battre en retraite sans autre inquiétude que l'imperceptible talonnement de ses lieuienants? Il est certain qu'il y eut des dessous divers et discordants. Enfin après avoir été perdre le mois d'octobre à Paris en entretiens extra-militaires, le vainqueur de Valmy rejoint ses soldats, quitte la Champagne, remonte vers le nord, entre en Belgique avec une armée excellente, d'humeur joyeuse, enthousiaste, aborde le prince de Sax.e-Cobourg qui commande les forces autrichiennes, le bat, le balaie à fond, et sa victoire libère une première fois la Belgique des coalisés d'Autriche, libère aussi la vaillante cité de Lille, chasse le corps d'émigrés qui assiégeait Thionville, permet à nos armes l'occupation des pays de Gaule jusqu'au Rhin (6 novembre 1792). •
Cette bataille de Jemmapes ne sera jamais trop célébrée dans les annales de la patrie. C'est la victoire du courage français, de l'enthousiasme patriotique du soldat, de l'élan lié des bataillons. Une flamme brûle tout ce monde, et l'emporte d'un élan prodigieux. La guerre chantée n'est point de la littérature. C'est le crachement de la mitraille, c'est le hérissement des baïonnettes, bruits et gestes mêlés à la voix. « Au matin de Jemmapes, dit Michelet, la Marseillaise tint lieu d'eau-de-vie! » Point de cette comparaison. Non. L'eau-de-vie, l'alcool, sont des excitants qu'il ne faut point dédaigner, mais factices, passagers, étrangers au cœur. La Marseillaise est le cri, le mouvement naturel du héros défendant son pays. Le 6 novembre 1792, la Marseillaise n'a pas besoin non plus ni d'alliée de chant, ni d'émulé : elle se suffit. On n'entend plus ce jour-là ni la Carmagnole, ni le Ça ira.
L'armée autrichienne, renforcée par un corps prussien, occupait des positions formidables sur les hauteurs de Jemmapes, non loin de Mons; sa droite appuvéc au village même de Jemmapes formait équerre avec son front et sa gauche s'appuyait elle-même
sur là chaussée de Valenciennes. La longueur de tout ce Iront s'étirait sur une montagne boisée où s'élevaient en amphithéâtre trois étages de redoutes garnies de grosse artillerie et d'obusiers. Chaque bataillon ennemi possédait trois pièces de campagne. L'artillerie autrichienne comptait cent bouches à feu.
Bien que notre armée possédât une artillerie à peu près égale en nombre, dominée qu'elle était par l'ennemi, elle se trouvait dans une position de défense ou d'attaque singulièrement désavantageuse.
A 7 heures du matin, Dumouriez fait ouvrir le feu de ses canons, mais il ne constate « aucun succès assez décisif pour se borner à ce genre de combat ». Il ordonne toutefois de rapprocher ses batteries. Puis il lance son cheval au-devant de son front, s'arrête devant les uns, devant les autres de ses bataillons et leur jette de courtes allocutions.
Dumouriez est dans ce temps de fin de 92 adoré de ses soldats. Il s'est montré chaud manieur, alerte entraîneur d'hommes. Il est diligent, abordeur, tutoyeur, paternellement familier et civique. Il a déjà adroitement alterné ses vieilles troupes réglées avec ses bataillons volontaires. Leur esprit s'amalgame. Dans ces raiigs animés il puise un enthousiasme qu'il redouble en le rayonnant.
« En avant, mes enfants, crie-t-il! Voilà Jemmapes! Voilà l'ennemi! A l'arme blanche! A la baïonnette! Voilà la tactique pour escalader et pour vaincre!... »
En même temps, il plante son chapeau au bout de son sabre et entonne la Maî'seillaise.
La silhouette de Dumouriez galopant sur le front de ses troupes, lançant du haut de sa tribune cavalière le refrain de VEn avant ^ du Marchons de choc et d'assaut, évoque celle de nos chefs francs et gaulois entonnant sur les fronts- de bataille la Chanson de Roland^ tantôt seuls, tantôt suivis d'une escorte de soldats chanteurs, rappelant dans des vers emportés les vertus des pères, leurs exploits fameux, flétrissant les lâches. Comme fera Dumouriez, un chef cavalier à la bataille d'Hastings, .pousse son cheval sur le front de bataille et entonne le chant des exploits de Chàrlemagne et de Roland, fameux dans toute la Gaule : en
chantant, il mouvementait son épée, la lançait haut dans Tair, la recevait de sa droite, et les Normands répétaient ces refrains de. victoire en criant : <( Dieu aide! Dieu aide! »
A Poitiers, l'étourdi roi Jean ne prise pas ce chant de ses soldats : en passant, il hausse les épaules et dit au chef chanteur : « Il y a longtemps qu'il n'y a plus de Roland! — Oui, réplique le soldai, depuis qu'il n'v a plus de Gharlemagne! » Dumouriez croit que les Roland sont nombreux dans ses bataillons et il a raison.
Dumouriez est acclamé.
« En un clin d'œil (sic) », toute l'infanterie s'est formée en colonnes de bataillons; elle prend le pas de charge; elle se jette « avec la plus grande rapidité et la plus grande allégresse » sur les premières pentes des hauteurs. Pas une tête de colonne ne reste en arrière.
Le premier étage des retranchements est enlevé d'un trait. Mais bientôt les obstacles redoublent. Le feu ennemi devient de plus en plus meurtrier. La seconde redoute n'en est pas moins enlevée à son tour. Chemin faisant, le i^"" bataillon de Paris transforme en culbute, en fouillis, une charge de cavalerie.
Et sur toute la pente de la montagne, au milieu du crépitement, dans la fumée, dominent les cris de : Vive la nation! Et V Allons, enfants de la patrie... de la Marseillaise.
Maintenant c'est l'assaut, l'abordage de la troisième redoute, sur le plateau. C'est ici qu'est tassée en bloc ^infanterie célèbre des grenadiers hongrois, une troupe d'élite rangée comme à la parade, une vraie garde impériale.
Tandis que nos bataillons piquent et mordent, baïonnette au canon, sur ces lignes épaisses, Beurnbnville opère habilement un mouvement tournant.
Les Hongrois d'abord inquiets, se raffermissent, ils s'obstinent. Puis ils ondulent, cèdent pied à pied; puis c'est une reculade; puis, sous Tetfort enthousiaste et sanglant, ils décampent; c'est une débandade, une fuite. Le plateau reste libre, couvert de leurs cadavres.
Dumouriez continuait de se multiplier, toujours à cheval, tantôt au centre, tantôt à la tête de l'aile droite, galopant dans
les gorges à la tête de deux régiments de chasseurs et de hussards.
La Marseillaise n'avait pas été présente qu'en paroles à Jemmapes.
Il y avait dans notre infanterie un beau bataillon de volontaires, le bataillon des Deux-Sèvres commandé par un parent de Rouget de Lisle, le lieutenant-colonel Rouget de la Fosse, avec pour porte-drapeau, son cousin germain, le sergent Rouget. Dumouriez avise un point sur la hauteur où la résistance ennemie est particulièrement tenace, encore invaincue, le bois de Boussu : il galope vers ce bataillon, lui commande de se jeter en avant, le provoque à un nouvel élan, le conduit, crie la Marseillaise avec lui. Le bataillon s'élance, commandant et porte-drapeau en tête. Le duc de Chartres (il ne faut oublier personne) appuie avec un bataillon parisien. Le bois de Boussu est un des mieux défendus, il est tout hérissé de canons. Rien ne tient devant la valeur et le chant de nos assaillants. La position est emportée comme les autres. Le bataillon des Deux-Sèvres se vérifia, la bataille gagnée : avant, il comptait 5oo hommes; après, il n'en restait plus que 48. Rouget de la Fosse avait été tué raide. Le porte-drapeau Rouget, ferme à ses côtés, fut mis à l'ordre du jour et nommé sous-lieutenant de dragons.
Dumouriez pouvait écrire à la Convention : <( Cette journée à jamais mémorable, couvre la nation d'une gloire immortelle. Il n'est pas un bataillon, ni un escadron; il n'est pas un soldat qui ne se soit battu et de très près. » En chef habilement équitable, Dumouriez rendait justice à tout le monde, généraux et soldats, à Beurnonville, à Thiévenot, aux deux Fregéville, auduc de Chartres; il n'otibliait pas son ordonnance, le brave Baptiste Renard qui, dans une bousculade d'infanterie, avait raffermi le monde, en criant : « En avant », à sept escadrons de hus'sards et chargeant à leur tête. Baptiste Renard obtenait l'épaulette de sous-lieutenant.
Dumouriez rendait aussi bonne justice à la Marseillaise. Le lendemain matin, 7 novembre, le général entrait dans Monsque l'armée autrichienne écrasée, abattue, ahurie traversait en détalant avec une telle promptitude qu'elle ne laissait même point
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une arrière-garde sur les hauteurs environnantes pour protéger sa retraite. Il se rendait aussitôt à la salle des Etats et là, sur le balcon, entouré de ses officiers, saluant les bataillons rangés sur la place, il entonnait encore une fois avec eux la Mafseillaisc^ et il ajoutait : « Mes amis, nous voici en Belgique, paraissez-y en libérateurs et non en ennemis! »
Le i3 suivant, la victoire d'Anderlecht ouvrait à Dumouriez les portes de Bruxelles. L'armée autrichienne et le corps prussien étaient rejetés jusque dans Télectorat de Cologne.
Le i^"" décembre. Lais, Chéron, Renaud, Gossec toute une troupe d'artistes, chanteurs et musiciens, envoyés par le gouvernement quittaient Paris pour la Belgique : ils avaient pour mission de faire une tournée de patriotismeet d'aller chanter à Bruxelles, à Liège, à Mons, à Anvers, à Gand, à Tournay, V Hymne sacre de la Liberté, autre appellation de l'hvmne, de la marche, de l'air des Marseillais. « Votre chanson patriotique, écrivait Grétry à Rouget de Lisle, donnera aux Belges envie d'être libres ! »
Le lendemain, 2 décembre, à la fête civique de Liège, pour la plantation d'un arbre de la Liberté, Dumouriez, inlassable, aimant à entendre battre le cœur du soldat, passait ses troupes en revue sur l'esplanade, et y entonnait avec passion la Marseillaise, encore la Marseillaise \
LA MARSEU.LAISE AUX ARMÉES (SUITE)
L'Europe contre la France. — Lm. coalition de ijgS. — Trahison et défaites de Dumourie^. — Appels du Comité de salut public à la Nation. - Dix-huit cent mille hommes sous les armes. — La Marseillaise à Hondschoote avec Jourdan. — La Marseillaise à Wattignies avec Jour dan et Carnot. — La Marseillaise au Geisbcrg avec Hoche.
C'est moins peut-être l'indignation de la mort de Louis XVI que la crainte de nouvelles défaites qui va maintenant coaliser l'Europe entière. Ces victoires imprévues, remportées sur les
généraux impériaux les plus célèbres, ont fait trembler toutes les Cours.
On cherche qui manque à l'appel de la nouvelle coalition.
La Suisse seule, malgré l'aristocratie de ses cantons allemands, fait défaut. Cette fois le dépècement de la France est certain : il s'opérera dans le même temps que le second partage de la Pologne, celui du 9 avril 1793 (i).
La Confédération helvétique avait été vivement pressée dès juillet 1791, à l'instigation des envoyés de la Cour de Versailles, de se joindre à la coalition qui se scellait. Dans le traité dit de Paris-Pavie, il était offert aux. Confédérés suisses l'évéché de Porrentruy, une partie du territoire de la Franche-Comté avec le débouché des Gorges, et le territoire de Versoy qui coupait le / pays de Vaud alors soumis au canton de Berne. A l'est, il lui était offert quelques territoires du Tyrol. Mais la Suisse s'en tint fidèlement aux termes du traité de V Alliance perpétuelle qu'elle avait signé avec la France en i5i6.
L'Autriche qui dans ce même traité de Paris-Pavie se faisait payer son intervention et la restauration du pouvoir absolu en France par la... restitution (sic) de l'Alsace, de la Lorraine et de toutes les provinces du Nord devenues françaises depuis, Louis XIV; qui entendait s'annexer l'électorat de Bavière; l'Autriche met en ligne sur le Rhin et en Belgique où elle les ramène d'Orient, ses troupes les plus aguerries. Les Prussiens restaurés se campent de nouveau. Puis ce gros effort a usé nos ressources de matériel, épuisé no's munitions. Et encore, ce fait singulier : des milliers et milliers de volontaires, soldats déjà faits et solides, croient la campagne terminée, tout leur devoir accompli ; ils rentrent tranquillement dans leurs foyers ; déserteurs héroïques, ils jugent la France sauvée! Ces soldats, ouvriers et paysans, reviennent en foule aux champs, aux ateliers.
Toute l'action militaire de Dumouriez se ressent de la sourde
(i) Le premier partage de la Pologne remontait au 5 août 1772. Le troisième devait avoir lieu le 3 janvier 1795.
politique qu'il trame. Au lieu de se consolider fortement sur le Rhin, au moins sur la Meuse, toujours à son rêve d'une restauration du trône et du fils d'Egalité — assis dessus, le vainqueur de Valmy, pour jeter de la poudre... à canon aux yeux de la Convention, entreprend avec les à-coups d'une tactique imprudente, la conquête de la Hollande. Ses corps agissent victorieusement encore mais isolément sur Bréda, Berg-op-Zoom (février ijqS). La Marseillaise a beau être ferme à son devoir, à son poste; Dumouriez, inquiet, a beau s'écrier : « Serrez vos bataillons! Baissez vos baïonnettes, entonnez VHjtnne des Marseillais^ et vous vaincrez! » (i3 mars 1793); la Marseillaise n'empêche pavS l'échec des mouvements mal combinés, insuffisamment soutenus. La Marseillaise a ses grandes vertus et mérite le culte, mais elle ne veut point de fétichistes ; elle ne conjure pas fatalement les mauvais calculs ni ne supplée aux trop graves fautes des généraux.
Ces mêmes Autrichiens, ce même prince de Saxe-Cobourg que Dumouriez vient de battre à Jemmapes, manœuvrent sur la Roër, battent les lieutenants de Dumouriez à Aix-Ja-Chapelle (i^*" mars 1793). Vainement Dumouriez s'efforce d'arrêter Cobourg dans une bataille décisive, il est battu à son tour à Neiv^inde (18 mars 1793). Le lieu était cependant propice. Le 29 juillet 1693, un siècle auparavant, le maréchal de Luxembourg y avait créé le souvenir d'une belle victoire française.
Cette défaite qui rejette Dumouriez sur la frontière, le perd moins que son intrigue : il sent qu'il ne peut réaliser son plan politique; il se voit surveillé, bridé; il se croit méconnu. Il se rebelle. Les volontaires de son armée, retournés, indignés, le chassent à coups de fusils. Et cet homme, vraiment supérieur, ira méditer dans un inexorable exil si, au lieu de construire des plans de gouvernement, de restauration anticipée, il ne valait pas mieux pour sa gloire et sa fortune faire simplement son devoir de général français! La Restauration de 181 5 elle-même, qui reçoit à résipiscence d'Orléans fils, ne rouvrira pas les portes de la France à ce compromettant grand soldat politicien : elle le laissera vainement mendier des subsides; elle le répudiera au point de lui refuser ses Ordres!
Dans les premiers mois de gS, la situation est promptement devenue terrible; les mois qui se succèdent vont encore en exaspérer le danger.
En même temps que les Pyrénées sont franchies, Perpignan bloqué par les coalisés du Sud, Lyon va se mettre en révolte, Toulon en trahison et les Vendéens, maîtres de Saumur, marchent sur Nantes.
La France semble déjà à moitié poussée au tombeau et son patrimoine ne. lui appartenir plus : la succession est ouverte.
Mais l'élite de la Convention ne désespère pas : elle se cambre, elle se raidit une seconde fois comme en septembre 92. Elle ordonne une deuxième levée de trois cent mille hommes (24 février 1793); elle crée son Comité de salut public (25 mars); elle l'épure, le raffermit (6 avril, 10 juillet); elle accepte la dictature de neuf de ses membres. Un simple capitaine du génie, Carnot, en fera partie sous peu; il y apportera son loyal patriotisme et le labeur infatigable de son bon sens et de son savoir professionnel. Enfin la Convention institue l'amalgame qui donne sa cohésion à l'armée (12 août) et ordonne la levée en masse qui décuple les combattants (23 août 1793).
Le décret que lance le gouvernement pour ce rassemblement suprême, trahit dans son éloquence d'action le péril mortel fondant sur la nation : « Tous les Français, tous les sexes, tous les âges sont appelés par la patrie à défendre la liberté... Les jeunes gens combattent; les hommes mariés forgeront les armes, transporteront les bagages et l'artillerie, prépareront les subsistances; les femmes travailleront aux habits des soldats, feront des tentes et porteront leurs soins hospitaliers dans les asiles des blessés; les enfants mettront le vieux linge en charpie, et les vieillards, reprenant la mission qu'ils avaient chez les Anciens, se feront porter sur les places publiques; ils enflammeront le courage des jeunes guerriers... La République n'est plus qu'une grande ville assiégée; il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp »
Certes, la France de Fheure n'a à chercher dans ces souvenirs ni inspiration, ni enseignement : elle s'est suffi à elle-même. Les hommes mariés de 19 14 et années suivantes marchent même à l'égal, du même pas, au même rang que les non-mariés, et les
enfants n'ont plus à effiler les loques en charpie : la chirurgie réserve de plus sains pansements à nos blessés. Mais le grand exemple des devanciers reste et le patriotisme des anciens fait la chaîne avec le patriotisme des arrière-petits-tils.
La France en gS est mieux qu'un vaste camp : c'est une immense armée en marche. Dix-huit cent mille hommes sont en armes : douze cent mille aux frontières; six cent mille dans les haltes d'instruction. ' .
Et certes, ce n'est point trop.
Custine qui commande sur le Rhin et la Moselle, dans le Nord et les Ardennes, n'est pas moins néfaste par son incapacité que Dumouriez par sa trahison.
Le Comité de salut public, sur le rapport de Carnot, adonné à tous les généraux en chef d'armée un premier ordre militaire, ordre absolu, commandé lui-même par les gigantesques rassemblements des coalisés, blocs compacts, énormes, atteignant ici plus de cinq cent mille hommes, — l'ordre de rassembler eux-mêmes leurs unités, leurs corps et d'attaquer en grandes masses.
Pas un d'eux n'obéit ou ne sait tenir la main. Chacun veut se tailler dans le jeu un commandement autonome, craint d'avoir trop proche un collègue surveillant, jaloux. Nulle idée, nulle' action d'ensemble. Les lieutenants, les ailes, les divisions décident à leur guise; se font culbuter ici, là. Les troupes, décapitées de la volonté supérieure qui guide, se découdent, s'espacent, se débandent et quand l'ennemi approche elles cèdent, faut-il dire? fuient à son contact. Les victorieux d'hier sont maintenant les vaincus. Quand les héros du rang tiennent, ils se font massacrer sur place sans avancée ni profit.
C'est là l'histoire militaire tristement banale de Custine, de Beauharnais, de Houchard et autres.
Custine fait le bravache au delà du Rhin; en pointant sur Francfort, il s'éparpille, néglige sa base sur le fleuve : il est ramené violemment, repasse sur la rive gauche, abandonnant Mayence où il laisse follement tout un corps d'armée sans approvisionnements, vingt mille hommes qui \ont lui faire défaut;
46 ' LAMARSEILLAISE
Wurmser et Brunswick sont sur ses talons; il court si vite qu'il ne s'arrête qu'aux lignes de Wissembourg. L'élan à rebours du général passe aux soldats : trente mille Français détalent devant dix mille Kaiserlicks. Dans sa course affolée, Custine ne pense même pas à emmener ses fourgons de subsistances, de munitions, à les garer partiellement dans la forteresse de Landau.
Beauharnais demeure un instant, en pied de grue, près Mayence ne sachant tenter ni de le secourir, ni de l'alléger de sa disproportionnée garnison : quatre-vingt mille Prussiens, Saxons, Hessois, Autrichiens, vont faire le blocus de la ville.
Hou(?hard accuse Custine d'incapacité : il le remplace à l'armée du Nord comme il avait fait à l'armée du Rhin. A quoi bon ces chasses-croisés de généraux incapables? L'ex-lieutenant ne sera pas moins nul que son chef. Il partage ses soldats en trois colonnes de six mille hommes, confie Tune à un indigne qui se cache au moment de l'action, dirige l'autre *dans le vide, vers la mer, attaque avec la troisiènje les forces concentrées de l'ennemi retranché, terré, hérissé d'une artillerie formidable dans le village d'Hondschbote (8 septembre 1793).
Par vrai miracle la boucherie tourne à notre victoire. Jourdan à la tête d'un bataillon défonce la première ligne ennemie, saute dans les retranchements, drapeau tricolore en main, Marseillaise à la gorge. Le gros du corps le suit, Leclerc en avant avec les ex-gardes françaises dits maintenant gendarmes à pied. Hondschootte est emporté. L'ennemi pivote, tourne le dos. Houchard ne le poursuit pas. Hoche, simple adjudant général, se rongfait les poings dans Dunkerque devant tant d'inepties. Sans doute Dunkerque est dégagé et les représentants Trulard et Berlier en mission dans la ville ont le plaisir patriotique d'écrire à l'Assemblée ; « Les coalisés autrichiens ont fui comme des ddÀxns (textuel)\ » Ils avaient même abandonné bagages et chevaux-, les chevaux qui aident cependant à détaler, à gagner au large plus vite! Mais à Furnes l'armée vaincue s'arrête, se reforme, et Houchard vient se faire culbuter sur la Lys par un corps autrichien surgissant tout à coup (i5 septembre 1793).
La bataille d'Hondschoote, célébrée aux premiers courriers comme une grande victoire, apparaissait bien ce qu'elle était vraie
ment sur place, un succès de hasard, partiel, ruineux d'hommes et de sang. Pour comble d'incorrection militaire, Houchard dans ses dépêches au gouvernement avait gardé le silence sur toutes les conséquences actuelles et ultérieures de ses incohérentes opérations.
Alors le Comité de salut public abattant cartes sur tribune et jouant à découvert devant la Convention, devant le pays au premier instant étonnés, destitue le « vainqueur » Houchard, le fait enlever, mener à Paris, le jette devant le conseil de guerre, id est le Tribunal révolutionnaire et, avec lui, cette escouade de généraux qui n'ont défilé à la tête des armées du Rhin et du Nord que pour y rivaliser de sottises extraprofessionnelles. Dans ces impasses terribles, qui est accusé d'incapacité est condamné pour trahison! Et défilent alors, du Palais de justice à la Place de la Révolution, les charrettes des généraux jugés, ces charrettes sanglantes qu'en octobre 1870 les oflficiers patriotes d'une autre armée du Rhin (i) regrettaient de ne pas voir traverser les camps sous Metz et faire halte devant le quartier général de Bazaine! Ellesemportent ces malheureux Custine, Beauharnais, Houchard, Dillon, Biron, etc.
Seulement, nouveau danger...
Personne ne veut plus être général en chef! C'est à qui offrira sa démission, se défilera devant l'appel.
Le Comité de salut public Tavoue; il ne craint pas de le proclamer du haut de la tribune. Il cherche des généraux en chef, mais qui n'eii feront point à leur fantaisie, qui exécuteront ses ordres.
Et puisque MM. les lieutenants-généraux, MM. les maréchaux de camp de l'ancienne armée offrent leur démission, se récusent, font demi-tour, place aux sous-officiers, place aux sous-lieutenants de 88, de 89! Place aux commandants des bataillons de volontaires de 91, de 92!
Place à Hoche, l'ancien caporal aux Gardes! aux sergents Lefebvre et Marceau, ses camarades; à Jourdan l'engagé de 1778,
(i) D'Andlau, Cliuchant, Bonnalj Lebrun même et Stoft'el; puis Rossel et tels autres.
le soldat réformé de 1784; aux étudiants en droit Moreau et Joubert, à l'avocat Championnet, chefs de bataillons de volontaires; au garde national parisien, le journaliste-typographe Brune; au juge de paix Pérignon; à l'adjudant sous-officier Pichegru (qu'il faut bien nommer) ; aux sous-lieutenants Kellermann et Kléber; au brigadier hussard Ney, au soldat maître d'armes Augereau ! etc., etc. '
Le Comité de salut public en trouvera des généraux divisionnaires, des généraux d'armée. Il en trouve en les créant. Il en envoie sur l'heure aux quatre points cardinaux de la patrie, pour les armées du Nord, du Rhin, des Pyrénées, de Vendée!
Jourdan- est nommé général en chef a l'armée du Nord. Garnot y est envoyé avec son collègue le représentant Duquesnoy, commissaire de l'Assemblée : ils surveilleront l'exécution du plan du Comité. Ils assureront l'action de grande armée, l'action en masse.
Un mois après l'inutile boucherie d'Hondschoote, l'armée française remporte la pleine victoire de Wattignies (16-17 ^^~ tobre 1793).
Ici cependant, les coalisés avaient encore la supériorité du nombre : ils étaient quatre-vingt mille contre quarante-cinq mille Français. Ils avaient aussi les positions dominantes. En arrêt le long d'un petit affluent de la Sambre, le Tarsy, fermement retranchés sur des hauteurs couronnées de bois, ils avaient creusé leur front de retranchements, hérissé leurs retranchements de batteries; sur les pentes alternaient les fossés, les palissades, les haies, et des abatisde gros arbres jonchaient les routes rompues de leurs troncs et branches. L'armée autrichienne, cornme fixée à cette terre montante, était vraiment inexpugnable. Cobourg disait en riant à ses officiers d'état-major : « Si les Français me chassent d'ici, je me fais, comme eux, républicain... et bon républicain », insistait-il en riant plus gros.
La bataille fut très dure. Le front ennemi résistait d'abord imperturbablement. On se bat toute la journée du 16 octobre depuis l'aube. Enfin, le 17, l'impétuosité des dernières attaques françaises décide de tout. Une manœuvre heureuse de Jourdan ébranle définitivement la profondeur des lignes : tandis que les
colonnes à la tête desquelles se sont héroïquement jetés Carnot et ce vaillant Duquesnov (qui périra dans la tourmente civile de prairial) fondent sur le centre, le général Duquesnov, frère du représentant, à la tête d'une aile renforcée pousse une impétueuse attaque de flanc. Voici la tombée du jour du 17. L'armée autrichienne a commencé son recul : elle laisse six mille morts sur place. Un brouillard fuligineux qui obscurcit encore la nuit la sauve d'une plus destructive retraite. Les attaques françaises à la baïonnette avaient fait miracle; Tarmée les avait pointées dans Temportement infatigable du chant héroïque de la Marseillaise « chérie ».
Le lendemain matin nos avant-gardes entraient dans Maubeuge débloqué : les habitants les acclamaient d'une « joie frénétique ».
A ces victoires du Nord faisaient écho les victoires des autres frontières. Hoche tout d'abord, pour ses débuts de général en chef, n'avait pas été aussi heureux que Jourdan, mais le Comité de salut public, plein de b(m sens, ne lui tient pas rancune d'une attaque trop audacieuse contre les Prussiens et d'un échec. Le Comité s'irrite seulement de la trahison ou de l'ineptie. Sur l'ordre de Carnot qui l'apprécie et le justifie. Hoche donne la main à Pichegru, à Desaix, déborde avec les deux. -armées réunies du Rhin et de la Moselle l'armée de Wurmser, emporte Wissembourg dans une bataille qui ressemble à un tourbillon; s'empare coup sur coup de Lauterbourg, des défenses de Kaiserlautern, de Spire, de Worms; débloque Landau. L'Alsace encore une fois était nettovée de l'ennemi.
La Marseillaise n'avait pas été pour Hoche et ses soldats moins bonne compagne de guerre que pour Jourdan. C'est un officier^ futur parent de Joséphine de Beauharnais, qui dans ses Souvenirs l'atteste, le comte de Lavalette. A la bataille de Wissembourg, l'ennemi avait couronné /le plateau du mont Geisberg de trente pièces de canons qui vomissaient la mitraille à pleines et incessantes gueules sur nos bataillons s'avançant lentement dans la plaine. Hoche avait donné l'ordre impératif de marcher ainsi pour éviter tout flottement, toute hésitation. Mais
DO 1. A Mars i:i i.LA 1 Si;
à peine arri\és au pied du Geisheri^, ce t'ul comme une turie. La Mj/'sci/Iaisc lonne dans toutes les bouches; les bataillons se lancent, s'emportent; ce n"est plus une escalade, c'est un vol. Le plateau est inondé de Français. L'ennemi boulé s'enfuit. Toutes les baiieries restent entre nos mains.
Plus bas, Lvon. Toulon étaient repris; la Vendée refoulée, disloquée, punie.
L'année ^3 se terminait tièremeni. Mais Tangoisse avait été terrible. Carnot rentré à Paris, avouait tout bas entre intimes : (( Si les armées coalisées, après la chute de Mavence (2J juillet, après quatre mois de sièi^e) et de Valenciennes (28 Juillet, après deux mois de siège) avaient marché sur Paris, elles auraient trouvé peu de résistance... ».
C'est une des gloires assurées du gouvernement Coiiventionnel d'avoir inspiré un respect, d'avoir donné aux armées une discipline, une obéissance de direction tels que ses propres révolutions intérieures v sont ignorées, et ne dévient point d'une ligne le but des généraux, ni d'une semelle la marche des soldats.
Pendant ce retour de victoires, les déchirements de gouvernement les plus profonds ont à l'intérieur ensanglanté la France; la proscription de la Gironde, de la Commune Hébertiste, de Danton ; toute une orientation, tout un personnel politique changés : rien de. tout cela n'a pour les armées d'autre valeur que celle de la nouvelle du jour couchée dans la gazette que les crieurs du camp distribuent le matin siir le front de bandière. Le temps des généraux La Fayette, Luckner, Dumouriez et autres est passé. Si les armées se sont occupées de l'intérieur, c'est pour V suivre d'un vceu fraternel la garnison de Mavence réoccupant la France vendéenne, et les Kléber et les Hoche battant* les Stoflflet et les Charette. La grande crise du 9 thermidor \a coïncider avec de plus,décisi\es \ictoires ncjuvelles, et l'exécution de représentants populaires, des commissaires les pliis réputés aux armées. Saint-Just et Lebas, y est reçue comme un fait divers.
LA MARSEILLAISE AUX ARMEES iSUITEi
La Marseillaise à l'icunis avec Jourdan. Marceau. Kléber, Lefebvre. Dubois. — Générosité des soldats français envers les prisonniers : rappel d'une strophe de , la Marseillaise ; « Français en guerriers magnanimes... m et d'un mot de Moreau. — La popularité de la Marseillaise dans les étatsmajors, dans les camps français, et aux avant-postes ennemis. — La Marseillaise et les Mayençais. — La Marseillaise et le duel du colonel Boyer. — La Marseillaise à Amsterdam et dans le Zuy-der-Zee avec Pichegru. — Le duel de la Marseillaise et de la Sainte-Vierge à Pagoclioëta avec Pérignon et le curé don Antonio de Achutegui. — La Marseillaise sur le Vengeur. — lassitude de la coalition.
Au printemps de cet an 1 1 qui va parfaire la déroute çornrnune des coalisés, leur jactance est encore haut montée. L'empereur François vient à Landrecies resté aux mains des Autrichiens; il
V passe en revue une division sur la place au milieu de décombres de bombardement, et après une généreuse distribution de pièces de vingt-quatre sous par tête, adresse à ses. soldats cette allocution réconfortante : « Mes enfants, prenez patience! Dans quelques mois je vous donnerai la paix et nous irons prendre nos quartiers d'hiver à Paris.,. »
Jourdan cependant avec Tarmée de la Moselle montrait une activité offensive de tâcheux augure pour une sj alléchante et amn gante promesse : il traverse les Ardennes, livre aux Autrichiens une série de gros combats préparatoires où Lefebvre et Kléber déploient la plus contagieuse bravoure; du 2 au 3o prairial (20 mai-i8 juin 1794/ il n'en livre pas moins de huit. L'ennemi
V perd seulement en morts six mille hommes, comptés à terre. Le 7 messidor. Jourdan annonce à la Convention queCharler<>i s'est rendu à discrétion et qu'une bataille décisive est imminente.
Réuni aux armées du Nord et des Ardennes, Jourdan a concentré cent mille hommes dans les plaines de Fleurus, Fleurus, champ de bataille heureux : déjà en 1690, le maréchal de Luxemr bourg V a vaincu des Impériaux,
Cobourg commande en chef Tarmée autrichienne égale en nombre aux Français, mais augmentée la veille de vingt mille Prussiens accourus à marches forcées. Sa cavalerie est double delà nôtre : le prince de Lambesc la commande; une vieille connaissance des Parisiens, ce Lambesc : c'est lui qui à la tête de son Royal Allemand, le 12 juillet 1789, faisait passer une charge ventre à terre sur une foule de femmes, d'enfants, de vieillards poursuivis jusque dans le jardin des Tuileries. L'aile droite est sous les ordres du prince d'Orange, la gauche de Beaulieu.
La science s'était mise au service de la patrie. Des laboratoires et ateliers de Meudon était arrivé le « ballon observateur » qui. brave ancêtre de nos avions, note et transmet depuis la veille les mouvements de l'ennemi. En mettant le pied dans la nacelle, Guvton de Morveau fredonnait la strophe : a Allons, enfants... » ; il est vrai qu'il était lui-même poète en même temps que chimiste!
L'enthousiasme des troupes françaises était « incroyable ».
Toute la nuit nos bataillons viennent se ranger au long et au large des plaines, dans un silence de mort commandé.
A trois heures du matin, le 8 messidor (26 juin), le signal est donné. Les Français attaquent. Notre première ligne, dix mille hommes se heurtent au feu de l'artillerie ennemie qui alterne avec des charges d'infanterie et de cavalerie. Cinq heures durant, nos soldats se maintiennent sans broncher « à portée de pistolet ». Quelques brigades s'avancent pour les soutenir. Ils hnissent cependant par reculer deux fois jusque dans leurs retranchements. Ces reculades ne font qu'exaspérer le soldat. « Pas de retraite, pas de retraite aujourd'hui! » crie-t-on de toutes parts.
Jourdan, Marceau, Kléber, Lefebvre, toujours à cheval, en vue du soldat, ne cessent de parcourir nos fronts. Marceau a deux chevaux tués entre les jambes.
Le retour dans nos positions n'en laisse pas moins la bataille mdecise. Il est midi.
Un puissant effort s'impose. Jourdan le commande à luimême et à ses lieutenants : il enlève le village d'Herpigny. Marceau s'y jette avec lui, s'v cramponne. Kléber repousse une série d'attaques sur le pont de Marchiennes.
Mais la journée s'avance. Voici le soir. Il est six heures.
Jourdan ordonne au général Dubois de grouper toute sa cavalerie, de charger en masse sur l'artillerie ennemie qui n'a pas cessé de tonner : il le fait suivre de trois bataillons d'infanterie, de batteries d'artillerie légère. En même temps, il ramasse ses réserves, rapproche sa grosse artillerie, parcourt encore une fois ses fronts, fait battre le pas de charge sur toute la ligne, et l'assaut de l'Autrichien est donné avec fureur aux cris de Vire la nation! Vive la République ! La Marseillaise mêle dans toute la plaine sa clameur d'élancement.
Cette fois, les lignes ennemies défoncées fléchissent, tournent le dos : quinze mille Autrichiens morts ou blessés jonchent le terrain. Depuis le 8 mai, les ennemis ont perdu trente et un mille hommes, tués et prisonniers.
A une heure du matin la retraite autrichienne est générale : elle se dirige sur Namur et Mons où nos avant-gardes entrent dans la journée. Une foule de déserteurs profitent de la nuit pour jeter leurs fusils, joindre nos soldats. Jourdan est informé que les émigrés étaient en nombre dans l'armée autrichienne et le corps prussien; que Cobourg ne pouvait contenir les jurons de sa fureur; que Lambesc, écumant de rage, frappait à coups de pointe et de lame tous les cavaliers de son corps qu'il rencontrait...
C'est à Fleurus que se put observer la belle générosité du soldat français. Les prisonniers ennemis affluaient plus qu'aux précédentes victoires. La Convention avait, un mois auparavant, donné l'ordre terrible que l'on sait contre les Hanovriens et autres... Nos troupiers, loin de se souvenir de la sanglante consigne, sur laquelle d'ailleurs officiers et généraux ont, dès qu'elle fut donnée, fermé les yeux, ne voulaient se souvenir que de l'admirable strophe de leur chant de guerre qui n'était pas un chant de bourreau :
Portez ou retenez vos coups :
Epargnez ces tristes victimes A regret s'armant contre nous!
La Marseillaise répondait encore ici 11 l'une des belles quali-
:)ij. LA M A R S i; I L 1. A I S I-;
tés du caractère national. Rouget de Lisle avait chanté la même noble pensée qu'exprimera Moreau après ses mémorables campagnesj dans sa défense publique, rendue nécessaire par la politique consulaire : « Sous mes ordres, écrira le Vainqueur de Hohenlinden, la guerre n'a jamais été un fléau que sur les champs de bataille... »
Il n'v a plus de champ de bataille quand Tennemi v est désarmé, à la merci.
Jourdan, Hoche, comme Dumouriez, ne seront pas les seuls généraux qui s'exalteront à la Marseillaise et demanderont son magnifique service.
Tel général aurait besoin de renfort; cependant il se contentera ainsi; il écrit au ministre de la Guerre ; « Envoyez-moi mille hommes ou une édition de la Marseillaise, »
Cet autre marque bien ce que vaut la Marseillaise dans les chœurs de ses soldats qui la traitent comme une alerte troupière : « Sans la Maj^seillaise, je me battrais toujours un contre deux; avec la Marseillaise, je me bats un contre quatre! »
Cet autre, Carnot — cependant en si fâcheux discord avec Rouget de Lisle — avoue en plein Comité de salut public : « La Marseillaise a donné cent mille défenseurs à la patrie. » Il eut pu tripler le chiffre sans l'exagérer.
C'est encore celui-ci qui prononce : « La Marseillaise ne marche pas, elle vole! » Et il ajoute en souriant : « Elle nage aussi^ elle passe les fleuves ailleurs qu'au gué' »
La Marseillaise^ enfin, semble un général; et, au vrai, elle a conquis sur les champs victorieux tous ses grades et ses broderies de feuilles de chêne. Ce commandant d'armée écrit d'elle à la Convention comme d'un grand camarade : « J'ai gagné la bataille! La Marseillaise commandait avec moi. »
Cette Marseillaise, d'ailleurs, le soldat prussien et le kaiserlick avaient fini, après se l'être entendu tant de fois chanter face à face, puis dans les reins, par la savoir par cœur. Souvent les premiers échos du jour aux grand'gardes leur en apportaient le Tugissêment lointain : c'était l'éveil des Français et comme leur
prière du malin, aux premiers teux du soleil dardés de la lii!,ne d'horizon. Un officier allemand qui avait assisté aux^batailles de 92 racontait : « Uiie fois, comme le jour venait de poindre, nous entendîmes sorlner l'alarme. Personne ne pouvait se rendre compte des bruits qui retentissaient aU loin : on croyait etitendre des cris, des roulements de tambouf, de^ coups de canon. C'était bien tout cela en effet. Les Français qui s'étaient rapprochés de nous depuis quelques heures, saluaient Faube matinale et en même temps l'ennemi, en répétant VH]iuiîc -terrible des Marseillais. Décrire l'etiet de cet hymme chanté par des milliers de voix et accompagné d'une manière si formidable, est chose humainement impossible. »
Un des chœurs qui impressionna le plus Tenrtemi — ici toute une armée confondant Prussiens, Autrichiens, Hessois, Saxons qui formaient le blocus de Mayenco— et se grava le mieux dans sa mémoire, fut le chant de VHymtte par la garnison française : elle sortait de la ville avec les honneurs de la guerre, musique en tête, et s'avançait ù travers les camps de ces quatre-vingt mille hommes, au milieu desquels grouillaient des foules de paysans des environs, des émigrés parés de la cocarde prussienne accourus pour se gausser et rire; elle marchait hâve, loqueteuse, hère, solide, ses drapeaux déployés, ses fusils à Tépaule, traînant ses canons. Tout à coup sa musique attaque la Marseillaise et de tous les rangs français jaillit la clameur de la poésie de guerre et de liberté!... Ils chantaient en regardant avec une fureur sombre de défi les troupes ennemies alignées sur leur passage. Les émigrés ne riaient plus, a Ce fut d'un effet terrible », racontait le maréchal Lefebvre longtemps après. Il eût suffi du moindfe incident, d'un lancer de caillou, d'une grimace, d'un bfuit d'insultes pour que la garnison se jetât sur les troupes qui la regardaient défiler. Gœthe, que nous retrouvons dans la haie des spectateurs, conservait de cette scène, comme le maréchal français, un souvenir d'impression profonde et tenace (25 juillet 1793).
Les avant-gardes allemandes chantaient la Marseillaise patdélassement, par gouaillerie aussi. On citait des défis collectifs et d'homme ti homme où la Marseillaise ressuscitait en plus bref les défis des héros discoureurs d'Homère. Cet épisode d'Urt
56 T. A MARSKILLAISi:
exploit du colonel Boyer se narrait dans l'armée; il avait même eu les honneurs de Tordre du jour. Ce Boyer était célèbre dans le rang d'où il était sorti; il était même connu à Paris où, tandis qu'il y garni^onnait, il avait eu une violente querelle avec le garde du corps Paris, le futur meurtrier de Pelletier de Saint- Fargcau. Sa bravoure était légendaire, et ses gestes faisaient la joie des causeries de bivouacs. Il commandait un régiment de hussards. Un jour Boyer, à la tête d'une patrouille en reconnaissance qu'il ne dédaignait pas de conduire lui-même, tombe sur un escadron de hussards autrichiens. On s'arrête 'de part et d'autre. On se mesure de Toeil. Les soldats s'invectivent. L'officier ennemi se détache et, d'un ton d'insolente bravade, il se met à chanter : « Allons, enfants de la patrie, le jour de gloire est arrii'c',.. » Bover saisit aussitôt le duel : il m'aintient du geste ses hommes qui veulent se précipiter, rassemble les rênes de son cheval. — « Tu as donc peur? Enfant de la patrie... Tu n'oses pas avancer! » crie l'officier autrichien. -Sans dire un mot, Boyer pique profond sa bête, la projette, esquive un coup de pointe du partenaire et lui casse la tête d'un coup de pistolet. Ainsi sont punis les ennemis qui profanent le chant français, concluent nos soldats en guise de morale.
On racontait bien d'autres prouesses du chant patriote, prouesses individuelles, prouesses d'escouades, dans les causeries des camps : (^n rappelait ce bal, improvisé d'une grand'garde où la Marseillaise se dansait comme une ronde joyeuse. Un gros de dragons autrichiens survenu à Timproviste veut interrompre ce bal champêtre; il fond sur le terrain d'un galop furieux : mais nos danseurs sautent sur leurs armes et les empêcheurs de danser en rond sont obligés de détaler, laissant à terre comme souvenir de leur importunité plusieurs hommes et chevaux.
La victoire de Fleurus nous donnait Landrecies, le Quesnov, Valenciennes. Condé, Maestricht, Luxembourg et de nouveau, moins quelques pouces, la rive gauche du Rhin.
Le Comité de salut public reçut et commenta avec la belle sobriété civique coutumière ce grand et décisif triomphe : « Voilà, dit-il à la Convention en le lui annonçant. l'heureux effet de
l'action par masses de la réunion des armées de la Moselle, des Ardennes et du Nord. »
La Convention réplique en décrétant que « ces trois armées ne cessent de bien mériter de la patrie ». Elle décrète en même temps que ces trois armées porteront le seul nom d'Armée de Samhre-et-Meuse . Notre histoire militaire, notre poésie patriotique le retiendront, ce nom désormais immortel.
Le rapport du Comité à la Convention se terminait par ces quelques mots qui marquent bien la gaie sérénité, la belle liberté esthétique de la nation : « Quant aux victoires, c'est aux arts à les célébrer : c'est à la musique devenue nationale et républicaine à rappeler les chants de Tvrtée et à prendre le caractère énergique qui convient à un peuple libre. Ce soir, dés chants ci\'iques célébreront les victoires remportées par les armées de la République. » Il v eut fête de nuit, concert, illuminations dans le jardin des Tuileries.
Deux mois après, en septembre 1794, Jourdan passe le Rhin de force et marche contre l'autrichien Clairfavt, Il est encore vainqueur à la bataille de la Roër.
Les trois armées de la Moselle, du Rhin et de Sambre-et- Meuse bordent le Rhin de Baie à la mer.
L'armée du Nord est libre et Pichegru, déjà vainqueur dans la Belgique occidentale, va aisément entrer dans les Etats du Stathouder pour y développer sa campagne.
. Le terrible hiver de 1795, ramenant l'Europe presque à l'époque glaciaire, congèle, solidifie, terrifie marais, rivières jusqu'à la mer même. Le 19 janvier (So nivôse an III), le Stathouder est déjà en fuite, et les hussards et l'artillerie légère de Pichegru galopant sur la mer, à l'entrée du Zuy-der-Zee, enlèvent la flotte incrustée entre le Helder et l'île de Texel. Les chevaux piquent de leurs fers à pleine course sur la glace, et peu s'en faut que pour rire, plaisante escalade, leurs cavaliers les fassent monter aux échelles de haut bord! La veille, les avantgardes françaises entraient dans Amsterdam, au chant de la Marseillaise. Le souvenir de cette entrée est resté dans les mémoires hollandaises. Toute la population, les cossus marchands se tassaient en. foule pour voir défiler ces déguenillés, à
demi nus. les pieds en sabots ou entourés de tresses de paille; ils les rei^ardaient formant alignement joyeux dans la neige, attendant patiemment la distribution de leur pain et le retour des fourriers du logement.
Dans le Midi, aux Pvrénées, Moncev occupait la Navarre d'au delà les monts, descendait dans la vnllée de Roncevaux, v démolissait au chant de la Marseillaise, sur Tordre des commissaires Conventionnels Baudot et Garrau. la Pvramide élevée contre la France en souvenir de Téchec de Roland et de Charlemagne octobre 1794 . Quelques semaines plus tard. Pérignon à la bataille de Pagochoëta avait sous les veux un curieux et symbolique spectacle : une colonne française et une colonne de neuf cents volontaires de la Biscave se heurtaient avec fureur. Les Français chantaient la Marseillaise. Ceux de la Biscave chantaient les litanies de la Sainte-Vierge; à leur tête marchait en grand costume sacerdotal, tenant un drapeau sur lequel était brodée Timage de la mère de Jésus, le curé don Antonio de Achutegui... L'é\énement fit grand bruit en Espagne. Le prince de la Paix, Godoy, prétend dans ses Mémoires que ce fut la Sainte-Vierge qui l'emporta, mais Pérignon n en convenait pas (février 1795^
A l'Ouest, la guerre de défense maritime n'était ni moins vaillante, ni moins utile à la patrie que l'autre; les ports de guerre et l'armée de mer pas moins fervents du chant national. Les cœurs ici sont à hauteur égale.
Et d'abord, ports et équipages sont délestés de ces quatre ou cinq cents officiers déserteurs de leurs postes, grâce à l'émigration avouée ou à la comédie des passe-ports de leur ministre Bertrand; ils sont commandés par de botls et lovaux capitaines de la marine marchande maintenant gradés officiers de l'Etat (î).
Puis une antique rivalité anime les marins de nos côtes. Le
(i) Sur le rapport de Bréard, député de la Charente -Inférieure, appuyé par .lean Bon Saint-André, la Convention nationale avait décrété que les officiers de la marine marchande remplaceraient dans la marine de TÉtat les officiers émigrés ou destitués.
souvenir des désusireux coups réciproques excite des deux côtés les combattants : la perte du Canada, des Indes, des colonies du Nord*Amérique. Grenville a renvoyé le ministre de France Ghauvelin, et Pitt a renforcé la coalition. Une descente sur les ri\ages de Touest est toujours possible, elle est probable; elle se produira. Le danger de l'invasion avec la Vendée, la Bretagne insurgées, avec les Iles normandes peuplées d'émigrés tout bouillants de foi et d'audace, est au^si grand que dans le Midi. Les « habits rouges » de l'amiral Hood ne se promènent-ils pas, bras dessus, brus dessous avec les habitants, sur les quais de Toulon (24 août 1793)! Le contre-amiral français Trogotî, de concert avec ses états-majors, n'a-t-il pas livré toute une magnifique flotte, dix frégates, dix-huit vaisseaux de guerre de hautbord! Marseille n'a-t-il pas fait à la coalition un accueil aussi chaudement hospitalier!
Contre la menace de l'Ouest, le Comité de salut public a multiplié ses mandataires en mission, membres de la Convention, Jean Bon Saint-André, Prieur de la Marne ou envoyés directs, Jullien fils et autres.
Et c'a été partout, i\ Cherbourg, à Lorient, à Quimper, il Vannes, à Auray une enthousiaste prise de possession nationale de l'empire maritime abandonné par ses chefs.
A Brest, dans l'immense rade, ce fut en octobre 1793 une fête patriote grandiose. Elle commence par le bapténie des navires : le Royal-Louis s'appellera le Républicain; le Diadème, le Brutus; le Sceptre, la Convention; le Diic-de^Boiirgogne, le Peuplé ; le Duc^de-Chartres est spirituellement dénommé le Coureur. Mais respectueux des vieilles gloires, on conservera leur ancien nom au Suffrkn, au Jean-Bart et même — hommage classique à un grand empereur romain — au Trajan! Quelques coups de hache font sauter à la proUe et à la poupe les orgueilleux décors de l'ancien régime : statues de bois, couronnes dorées.
Les équipages, grimpés partout dans les cordages, à cheval sur les vergues enroulées de voiles, entonnent joyeusement la Marseillaise scandée aux refrains par le tir des canons auxquels
bO LA MARSEILLAIS!:
répondent les salves de boîtes des quais, les vivats d'une foule immense, les ouvriers du port, groupés en bataillon saluant de leurs drapeaux tricolores abaissés le défilé des arbres de liberté que l'on plante de ci, de là.
Le cadre incomparable de cette manifestation de cœurs populaires ajoute à l'extraordinaire de son tableau. Un ciel bleu clair détache sur l'horizon les plus fines silhouettes humaines. La mer est calme. Pas un souffle n'agite les petites voiles ni ne détourne de leur envolée l'échange de la mer à la terre, de la terre à la mer des « refrains chéris de l'Ait^ de liberté \ » Un témoin, un acteur écrit avec l'éloquente et sincère emphase du temps : c II semblait que la mer tranquille défendait à ses vagues de troubler cette fête unanime et touchante, que les vents étonnés se taisaient pour écouter les accents nouveaux, que la nature entière contemplait dans un respectueux silence cet admirable spectacle. »
Mais ce n'est qu'une prise de possession du gouvernement substitué au régime dont la politique et les plus hauts comme les plus bas agents avaient arrêté de livrer partie de la France « pour compensations ». A l'ivresse de joie et de délivrance succède l'ivresse d'action et de combat. Il faut vaincre. Il faut donner la chasse aux croisières ennemies qui viennent jusqu'aux goulets, aux jetées insulter, canonner; il faut veiller contre les descentes toujours menaçantes. On y réussit. Tant de vaillance empêche dans les ports de l'Ouest le recommencement des trahisons de Toulon redevenu toutefois, le 19 décembre 1793, ville française.
Il faut surtout protéger ces convois de grains qu'attendent les populations affamées des villes, les jeunes soldats des camps d'instruction, les grandes armées des frontières! Il faut aller au large, sinon traverser l'Océan, au moins le pénétrer.
Le i3 prairial an II (i^'" juin 1794) c'est une telle impérieuse mission que l'amiral Villaret-Joyeuse reçoit. Cent seize navires chargés de blé et de riz arrivent d'Amérique; ils sont signalés : l'entrée du convoi doit être protégée. Villaret n'a que des forces inférieures. N'importe! Il attaque, il se fait cribler, éventrer, écharper... Il ne connaît que la consigne du devoir. Et c'est là, dans une de ces batailles navales dont ni Aboukir, ni Trafal-
gar n'ont efface la mémoire, que Tun des plus puissants de nos vaisseaux, l'immortel Vengeur^ ses flancs troués à jojur de boulets, ses ponts inondés de sang, empilés de mâts fracassés, de morts et de mourants, sommé d'amener son pavillon, plutôt que de se rendre se fait sauter et s'engloutit aux cris sacrés de : « Allons, enfants de la patrie, le Jour de gloire est arriré... » et de a F/Ve la République! » Le convoi passa. C'était avoir vaincu.
Vingt-cinq jours après, dans ce même mois de juin 1794. ce sera Fleurus.
Un peuple qui se défend par de tels héros est de ceu>c que les coalitions les plus amoncelées n'abattent. ni n'étouffent : il mérite de vivre libre parmi les peuples les plus vivaces et d'être respecté grand parmi les plus grands.
La Prusse se détache de la coalition. — I^i Paix de Baie, 1 1 floréal an III (i5 avril I7p5). — La frontière du Rhin. — La Gaule, puis la France toujours envahie par le Germain. — Le Traité de Bdlc refoule une Allemai^nc antérieure (sic) et consacre la Gaule Rhénane. -^ Le <i Pré carré » de France a pour frontière, à l'Est, le Rhin.
C'est ce que la Prusse comprend la première. Elle fausse compagnie à ses coalisés. Elle ose se compromettre dans l'estime des cours d'Europe, affronter les dédains aristocratiques des chancelleries. Elle demande la paix à la Convention, au Comité de salut public!
Ce traité de Bàle que la France consent à la Prusse le i5 avril 1795 (11 flc^réal an III), n'a pas été dans notre propre histoire étudié et apprécié comme il le méritait. On le néglige à côté des traités qui vont suivre. On le considère comme le vagis-
(-)2 l^A M ARSi;iLLAlSI-;
sèment de pleines affirmations seulement formulées à Campo- Formio et à Lunéville. L'erreur ou la timidité sont singulières. Ces deux derniers traités ne sont que les copies du premier; ils le rééditent en second et troisième exemplaires. Sur la clause dominante ils ne contiennent rien de plus. La frontière française de TEst, le i5 avril 1793, est tracée au Rhin selon la marque de la nature, selon la volonté de la nation entière qui ne comprendrait pas un autre prix de son terrible effort, selon son influence obligée en Europe. Nous laissons de côté le droit d'une occupation juste et victorieuse. Qu'ajouteront ici encore une fois Campo-Formio et Lunéville? Et que" peut l'Autriche sur le Rhin dont elle' a été chassée quand la Prusse confesse ne pouvoir y demeurer?
Seulement le traité de Baie a été signé avec simplicité. On n'y relève point de mise en scène ni d'épisode de tragi-comédie. Le Comité de salut public n'a pas flanqué son plénipotentiaire civil, François Barthélémy, d'un général enclin au geste théâtral ; il ne lui a pas envoyé comme collaborateur Jourdan ou Hoche ou Kléber avec ordre de jouer le rôle de casseur, et nul cabaret de porcelaine n'a été brisé sur les souliers à boucles du plénipotentiaire prussien. Hardenberg, toutefois, plus avisé en 1795 que son collègue Cobentzel en 1797, n'a pas eu la maladresse de préluder aux négociations en faisant valoir la grande concession dont on honore la République française en la reconnaissant!
Mais il est un personnage ^.il est vrai, symbolique — qui pourrait paraître à Baie, forcer la porte des conférences, s'asseoir d'office à côté des négociateurs et cosigner le traité-: c'est le génie du chant national, c'est la Marseillaise.
La Marseillaise n'aurait que ce seul mcjt à dire : « Je me suis d'abord appelée : ,
f' Chant de guerre pour l'armée du Rhin. »
Cette rive gauche du Rhin complète à la France le pré carré qui lui appartient. C'est la limite naturelle, ethnique, politique, militaire, élevée entre la Gaule et la Germanie. César, bien désintéressé, on nous le concédera, dans les luttes des vinut siècles
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