APRÈS LA LECTURE D'UN DISCOURS DE GUIZOT
(session de février 1847)
ANNEXION DE LA REPUBLIQUE DE GRACOVIE PAR l'aUTRICHE
Réplique J' Alfred de Musset
Même en pleurant, même en tremblant.
Môme étourdi par ton tonnerre.
Je n'aurais pu suivre sur terre, Gésar, ton éperon sanglant,
APPENDICE 38l
Ni ta belle âme mal coiffée, Gros débauché de Mirabeau, Dont la perruque ébouriffée ' Remplit un immense tombeau!
Mais si deux tigures pareilles Habitaient dans ce pays-ci, Devant leurs yeux, à leurs oreilles.
Qui donc viendrait parler ainsi?
On nous menace de nous battre Entre deux bateaux à vapeur; Et Ton nous dit : « Un contre quatre!... » Et l'on nous propose la peur...
Que disait donc cet imbécile Dans son grand vieux cœur innocent, Quand il tombait à Bellcville, Xoir de poudre et rouge de sang:
(( Us sont trop! » — Mais l'Europe entière S'étant alors mise en chemin.
Ce spectre dans son cimetière S'avançait le sabre à la main.
Français, succès, — gloire, victoire.
Si tout cela rime à peu près.
Eh, nous, du moins, on devait croir '
Que le hasard l'a fait exprès!
Depuis qu'en un autre langage i
On a si bien parlementé.
Il nous pousse un nouveau courage L'aitdacc de la la cl w te!
Ce journal, qui vous rompt la lèlc, Fait venir des larmes aux yeux.
Et pourtant, pourtant, c'est bien hètc, C'est bien enfant et c'est bien vieux.
Et je lisais pourtant près d'elle Ce long discours fade et malsain; Son noble cœur — qu'elle était belle!
Battait tout entier dans son sein.
f^-^ètJ
Rachel était déjà venue à Marseille, Horace, Baja:;et, Polycnctc^ et en 1843; dans ce dernier voyage, Méry l'accompagnait.
Au printemps de 1848, après le triomphe à la Comédie-Française, elle revint à Marseille pour la troisième fois, en véritable missionnaire de la République, patronnée par Ledru-Rollin.
Son frère Raphaël Félix avait organisé une tournée dont elle était la grande attraction; la lettre suivante lui avait été officiellement remise à l'adresse du directeur du Grand-Théâtre de la ville :
CABINEr DU MINISTRE DE l/lNTKRIEL'R
Paris, 'jy avril iS^S.
Citoyen directeur,
Le citoyen Raphaël Félix a réuni une troupe avec laquelle il veut parcourir plusieurs départements.
Son intention est d'y faire entendre les chefs-d'œuvres de notre scène, en leur donnant naturellement pour interprète la citoj^enne Rachel.
La citoyenne Rachel avait à l'étranger des engagements considérables et les plus productifs; elle les a rompus pour rentrer en France.
Le dévouement qu'elle a montré pour la République à Paris dans son admirable création de la Marseillaise, elle veut l'étendre aux départements.
L'électricité qu'elle a répandue ici doit être d'un merveilleux et salutaire etïet dans nos provinces. C'est au nom de l'art sur leqiiel la République veut étendre sa puissante et féconde protection que je viens vous demander de tenir compte à la citoyenne Rachel de ses sacrifices en lui prêtant tout concours et en donnant toute facilité au citoyen Raphaël Félix pour la représentation qu'il a l'intention d'organiser dans votre ville.
Salut et fraternité.
î.c directeur par intérim des théâtres et de la librairie, ' Siffnc : Éli.vs Regnault.
kiichel joua, en juillet iH^-S. à Marseille. Horace, ^[/liironiaque, Phèdre, Jeanne d'Arc de Soumet, Lucrèce de Ponsard. Après chaque représentation
elle chantait ou mieux disait la AfarseilLïisc. Lu chronique locale veut que rillustre tragédienne ait eu moins de succès en 1848 qu'en 184^, surtout après les journées de Juin. Un vieux Marseillais qui nous entretenait en i885 de cette tournée artistique de Rachel nous assurait que les partis royaliste et conservateur de la Provence (et d'ailleurs) n'avaient pu lui pardonner de s'être mise au service de la Révolution; il nous rapportait ce propos de Ingres que nous retrouvons dans un livre paru à Marseille. {Souvenirs inat'scillais, provençaux et autres, Marseille, 1881, un vol. in-i8, Le Caducée.) Comme Rachel disait un jour à Ingres : « Faites donc mon portrait! m le grand peintre, resté très philippiste, lui répondit : « Jamais vous avez chante la Marsei/laîsel n
(salon j)k 1849)
La Marseillaise et son auteur doivent beaucoup de leur gloire aux Beaux-Arts autres que la musique et la poésie; eux aussi ont servi Rouget de Lisle et son chant avec une niervcillcuse puissance dans la mémoire des hommes.
La statuaire n'a pas été un auxiliaire moins pénétrant et moins durable parmi les masses, dans notre foule nationale et les foules étrangères. Le Départ de Rude, les portraits en marbre de David d'Angers ont contribué et contribueront, à travers les temps, à populariser la Marseillaise et Rouget de Lisle lui-même. Plus récemment les statues de Steiner à Choisy-le-Roi et de Bartholdi à Lons-Ie-Saulnier ont fixé, sur les places publiques, dans un bronze éternel, le témoignage plus indestructible encore de la reconnaissance française.
La peinture a, comme la statuaire, donné la contribution de son admiration.
Jadis ce fut Ralfet, V'iachon, Ary Schelfer, plus récemment ce tut Gustave Doré qui ont tenté de ressusciter les heures vivantes de la Marseillaise dans son irruption et sa course de Paris aux frontières; mais quel que soit le mérite de l'évocation historique des œuvres de ces bons artistes, nul n'a atteint à la reconstitution presque géniale réalisée d'un trait par Pils en 1849.
Pils, il est vrai, a bénéficié en pleine République de 48 ou du moins quand la République de 48 était encore debout, de l'enthousiasme de l'âme populaire. Ne doutons pas que les troupes chorales armées de la rue révolutionnaire, que les foules émues des théâtres, que surtout le génie acclamé de la tragédienne Rachel n'aient eu leur écho dans cette âme d'artiste! Ki c'est pourquoi il fit mieux que les autres, ceux qui l'avaient devancé et ceux qui l'ont suivi. Une grande commotion avait recréé un instant le monde dans lequel la Marseillaise était née. Pils le comprit. Mais son (uuvre fut dui\e originalité qui lui est propre.
PilS ne fit pas chanter la Marseillaise da^ns un carrefour par des engagés volontaires en partance, ni sur un champ de bataille où, ici les gestes de renrôlement, là les colères du combat eussent détourné et divisé l'intérêt : c'eût été une reprise banale. H ne la saisit pas non plus à soh balbutiement dans le petit logement de la rue de la Mésange sur les lèvres et l'archet de son auteur convulsé d inspiration et d'insomnie (i)... Non! il ^v'w. la Marseillaise parachevée, sur pied, prête pour sa première sortie publique, l'affrontant déjà, saisissant son premier auditoire, cette haute famille d'Alsace où le patriotisme et les talents d'un soldat français, musicien et poète, ont trouvé franc accueil.
Ce public intime d'essai est ;iussitôt subjugué, et telle est l'heureuse vérité de la scène que le spectateur fait halte devant le tableau : il prête l'oreille à son tour, semblable à ces passants du grand public du dehors qui s'arrêtent devant les fenêtres d'où s'échappent les sons d'une bonne musique, les élans d'une voix pure et puissante, et se surprennent à joindre leurs applaudissements à ceux des auditeurs du dedang. Et de fait, ici l'on ose davantage : l'on entre dans le salon du maire de Strasbourg, on crie : « Bravo, capitaine Rouget de Lisle!... » L'on fait chorus avec Dietrich et ses invités, et l'on se félicite d'avoir siégé parmi ce premier et intelligent public qui a donné le baptême de son admiration aux stances de l'hymne français et les a lancées de par le monde.
A quoi bon rééditer maintenant l'observation, au fond exacte, que le peintre aurait pu doubler la valeur historique de sa belle toile en s'enquérant de l'authentique visage sinon de son héros (on ne connaissait alors que le Rouget de Lisle presque septuagénaire de David), du moins, des membres de la famille Dietrich et de Dietrich lui-même. La gens puissante des Dietrich subsistait alors comme aujourd'hui avec ses archives, ses traditions, ses portraits d'aïeules et d'aïeux... Pils a prouvé que devant les foules populaires le vraisemblable peut devenir aussi vrai que la réalité, et le grief familial des Dietrich n'a pas diminué une œuvre confirmée, adoptée aujourd'hui, très digne de figurer parmi les chefs-d"œuvres du Louvre (2).
Et la'vertu de la Marseillaise est telle qu'elle n'avait pas été seulement l'occasion d'un premier triomphe pour l'artiste, promu du coup peintre d'histoire nationale, elle faisait plus : elle avait révolutionné son talent, renouvelé son /;/.^c///?/;«, déchiré le voile, jeté à terre les types de convention classique, qui jusqu'ici lui cachaient le monde réel, vivant, humain. Si le peintre n'avait pas fait de son auditoire, autour de Rouget de Lisle, le groupement authentique des Dietrich, de leurs hôtes et amis, il n'avait pas
(i) Comme, beaucoup plus récemment, Mclingue fils, puis J. Scherier.
(2) Le reproche, nous l'avons dit dans le texte du livre, a été formulé par Albert de Dietrich, arrière-petit-fils du maire de Strasbourg, dans son excellente brochure publiée à Paris en 1817 dans les Bibliothèques d'Alsace-Lorraine', M. A. de Dietrich raconte, avec toute l'autorité que ui donnent les traditions et les archives familiales, le diner où Rouget de Lisle est invité par son hôte à remplacer les carmagnoles en cours par un chant et une musique dignes de la défense de la patrie, la nuit inspirée du 24 au 25 avril (c'est la date qu'il adopte), la visite matinale de Rouget de Lisle à son ami le lieutenant Masclet puis à Dietrich qui, enthousiasmé tait aussitôt convier par sa femme à déjeuner ses convives de la veille, et après le repas entonne de sa belle voix de ténor l'hymne baptisé demain la Marseillaise.
Les convives auditeurs énumérés par M. Albert de Dietrich sont au nombre de treize; ce
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non plus racolé un i^ros de modèles connus sur la place, errani — à lant Ihcurc ou la séance — d"atelier en atelier. Touies ces tigures étaient celles de personnes tiunilières qu'il connaissait et aimait; parmi elles, il avait placé- s.()n père, le vieillard debout, à tète blanche dont l'e protil ému. h\pn(nisé par Ihcrc/isme du chant, tixe Rouget de Lisle.
.lusquc-là Pils, premier grand prix de Rome en i(S'\S, médaille de seconde classe aux salons de la Monarchie de Juillet, semblait voué aux reproductions banales, imposées par renseignement de ses maîtres dccole, F'icot et surtout Lethière : il envoie ainsi de Rome des Adam et l'.vc citasses du Paradis terrestre, des ^ii'ei/fi;-/es i;i/éris par des saints: il expose des Christ prècliant en barque, des Mort de sainte Madeleine, des Bacchantes et satyres, etc. Après le Rouget de IJsh\ il entre de plain-pied, dans le monde de son temps, le monde vivant du dehors et ne cessera plus d'y chercher choses et personnes de son observation, le thème de son exécution attentive aux réalités des formes vécues et de la lumière. C/est pourquoi sous le Second Empire où se développe presque exclusivement la fécondité de sa \ ie d"artiste, l'ils prend dans l'armée, dans cette collectivité jeune, vaillante et toujours vraie par l'action, les sujets principaux qui achèveront de consacrer son renom : Le débarquement en (Crimée. la Bataille de l'A/ma. les Zoiiares à la tranchée. l'Ecole à feu de }'incennes. le Batailloi de chasseurs à pied, etc., pour rinir, quand l'âge et une santé débile ne permettent plus les voyages lointains, par de précieuses séries d'aquarelles sur le siège de Paris en 1870-71, les campements de la garde moJ^ile, et même sur le Paris de la Commune du 18 mars.
Sansdoute l'éloge ici doit garder lamesureetil ne fautévoquer ni (îros, ni (iéricault — (jéricault pour lequel Pils professait un culte public — mais combien l'auteur du 7^o//j;'-('/ de Lisle et de la Bataille de l'Aima dépasse ses contemporains immédiats soit Horace V'ernet, soit Protais, Yvonet même Meissonnier. L'armée de la Troisième République a été heureusement servie perde Neuville et Détaille et nul doute que Théroïsme de nos <( poilus » ne trouve des poètes de dessin et de couleur dignes de Pils, de ses émules et surtout dignes des exploits du front.
Pils (Isidorc-xVlexandre-Auguste), né à Paris le 7 novembre i8i3. est mort en Bretagne, à Douarnenez, le '.^ septembre 1876. 11 avait été nomme professeur à TÉcole des beaux-Arts en i863et membre de l'Institut en i8()<S. (>e détail d'hérédité ne doit pas être omis : son père, François Pils, avait suivi comme soldat puis officier d'étal-major, cultivant presque professionnellement la peinture, sans grand talent du reste, les guerres du Premier Empire; il était l'ami du maréchal Davoust dans la familiarité duquel il vécut longtemps.
sonl : Kougcl de l.islc, le maiic l"iedt;iic do Dicuich. les trois niaicchiiuv de camp V'iclor de Hroglic, d'Aiguillon et Achille du (^hatellet, le capitaine Cafl'arelli du Falga, le lieulenanl Desaix de Vcygoussc, le lieulenanl C. Masclet, les deux fils du maire Dieirich Frédéric et Albert, engages le premier en 91 le second en 92 au bataillon des volontaires du Bas-Rhin. I.ouise-Sybille Ochs femme du maire, enfin les deux nièces du maire Louise et Amélie, filles de son frère Jean de Dietrich, capitaine-commandant au Royal-Alsace, cavalerie. Or les groupes, d'ailleurs admirablement composés de Pils, ne comptent que onze personnes; tous les hommes, sauf Rouget de Lisle, sont en habilS civils. Pils, à ce point de vue de l'absence de militaires dans son auditoire, s'est assurément privé d'un concours et l'un effet qui eussent au mieux servi son olijectif d'art historique et patriotique.
RAPPORT i)i-: LA COMMISSION 1) i;xami;n
palais Ji's l'iti/rrics. /.V ai'r/7 iSjo.
« Le direcieur de i/Ekdorado demande à taire chauler la Marseillaise dans son établissement.
"On ne peut se dissinuilei" qne celle autorisation spéciale accoi'dee enlraine une autorisation générale, et que presque insianlanenient, C(jmnie une traînée de poudre, l'hymne célèbre va retentir sui- tous les théâtres et sur les innombrables scènes de cafés-concerts qui pullulent dans Paris et dans les faubourgs. Aussi est-ce à un point de vue général que la question nous paraît devoir être examinée.
" Il y a deux choses dans la Marseillaise : la Marseillaise telle qu'elle a existé, telle qu'elle est encore, à ne prendre que le sens exact du lexie; la Marseillaise telle qu'elle est devenue par Tinterprétation haineuse des partis.
» La Marseillaise^ si on ne veut voir que le chant lui-niénie, si par l'esprit on se repoiie dans le milieu qui la vue éclore. si on lesle enfin dans la sphère historique et artistique, la Marseillaise est le chani français par excellence. C'est son rythme entraînant, qui aujourd'hui encore pousse les soldats à la victoire, comme en 179211 faisait voler les enrôlés à la frontière. Ce caractère héro'ique et grandiose de Tœuvre est indiscutable. Malheureusement la Marseillaise patriotique n'existe plus pour les hurleurs de la rue. les passions des partis en ont travesti le sens. La Marseillaise est devenue le. symbole de la Révolution; ce n'est plus le refrain de l'indépendance nationale et de la liberté, c'est le chant de guerre de la démagogie, c'est rhymne de la République la plus exaltée.
)) Que la rue soit en mouvement, qu'une réunion publique fermente, qu'une barricade tente de se foi-mer. que l'atelier ou l'école s'agite, c'est le rugissement de A? i\/c7r,s-('//A7/.vc qui relenlil. Les musiques miliia ires ne la
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jouent plus, les tribunaux condamnent les perturbateurs qui, dans la rue^ font de ce chant un cri séditieux; le plus irréconciliable des journaux s'arme de ce titre (i) comme d'un déti à la paix publique; à Londres, si les réfugiés du monde entier fêtent, à l'ombre du drapeau rouge, quelque éphéméride républicaine, c'est au refrain de la Marseillaise que se portent les toasts; tout enfin, à Paris, en France, à l'étranger a concouru à faire de ce chant, magnifique souvenir d'une des crises glorieuses de notre pays, le refrain le plus entrainant de la révolution européenne.
» Y a-t-il lieu de laisser chanter la Marseillaise :
» Deux opinions sont en présence.
» Des personnes pensent que le gouvernement par l'autorisation générale, complète, hautement avouée et même patronnée, de la Marseillaise^ enlèverait de suite au chant une partie de son caractère d'hostilité, et sans que cette habileté désarmât les factions révolutionnaires, elle atténuerait, du moins instantanément, la valeur et la portée de leurs moyens d'action. Le public n'étant plus alléché par l'attrait du fruit défendu, envisagerait l'œuvre d'une façon plus calme et plus intelligente, et les impressions mêmes produites par la sauvage énergie du refrain se modifiant peu à peu, les uns cesseraient peut-être bientôt d'en faire un épouvantail, tandis que les autres, s'accoutumant à l'entendre, ne s'en troubleraient plus.
» D'autres personnes, au contraire, croient que, dans l'éiat actuel des esprits, l'exécution multipliée de la Marseillaise dans tous les lieux publics serait une cause nouvelle et dangereuse d'excitation. Son caractère, exclusivement révolutionnaire, est trop universellement connu et accepté aujourd'hui pour espérer que la générosité du gouvernement le modifie en rien. A voir de quel enthousiasme vrai ou factice sont accueillies les mesures intercalées dans les chansons, on peut préjuger de l'effet produit par l'œuvre elle-même.
» Entre .ces deux opinions, la Co)}ii7iissioii d'examen penche pour la dernière, surtout dans les circonstances actuelles.
» Nous pensons qu'avec l'effervescence que les partis extrêmes entretiennent'dans les classes ouvrières et dans la jeunesse, à la veille des réunions publiques et d'un vote qui vont remuer la France entière (2), la Marseillaise courant de salle en salle, de ville en ville, profitant de l'autorisation même pour déborder impunément dans la rue, ne peut être qu'un ferment révolutionnaire de plus. Nous craignons que cette cause, secondaire sans doute, mais assez, vive pourtant de trouble et d'émotion, venant se joindre à toutes celles qui existent déjà, pour les entretenir et les aviver, ne desserve, au profil de l'agitation républicaine et socialiste, la cause de l'ordre et de la liberté.
i) Telles sont les considérations que nous avons l'honneur de soumettre à l'appréciation de l'Administration supérieure. »
(1) Le nouveau journal J'Henri RoclieJort, succcdanl à la Lanterne, avait paru le 18 décembre i86<>.
(:>) Allusion au plchiscile du 8 mai prochain.
388 LA M A R S i; 1 L L A 1 S !•:
LA MARSKILLAISK KN PROVINCE
(JUILI.ET-AOUT 1870)
Alcide Dusolicr, depuis député et sénateur de la Dordogiie, décrit Tagitation de la petite ville de Nontron jusqu'alors provincialement fort tranquille et insouciante, quand arrivent les premières nouvelles des hostilités, c'est-à-dire des défaites... On court à la sous-préfecture, on veut savoir la vérité; le soir toute la ville anxieuse attend les dépêches sur la place; on arrête la domestique du sous-préfet qui descend de la gare... Les dépêches sont lamentables comme la Proclamation aux Français d'Emile Ollivicr. Les jours qui suivent le 7 août ne sont qu'agitation : ce sont les rappelés, les engagés volontaires, les jeunes gens devançant l'appel qui se groupent et partent en colonnes... « Tout le monde, tout ce qui pouvait marcher, écrit Dusolier dans Ce que J'ai vu en iSjo et en iSji, les accompagnait, au chant de la Marseillaise, au delà des faubourgs, en pleine campagne, et, après avoir entendu à genoux, la tête découverte, la grande invocation des vieux de la première République
Aniottr sacré de la Patrie...
on se serrait une dernière fois la main, puis on se séparait au cri, au cri unique de « Vive la France! » .Jamais un « Vive l'empereur 1 «... Les autorités elles-mêmes n'osaient plus acclamer ce nom maudit; elles se contentaient, elles aussi, de crier <(. Vive la France! » cette pauvre France que le maitre venait de livrer à l'invasion étrangère ».
11 ne parait pas qu'il y ait eu unanimité parmi les gouvernants impériaux et surtout dans l'entourage de Napoléon III, pour approuver les manifestations suspectes du patriotisme commandé dont la Préfecture de police faisait tous les frais. Im Marseillaise notamment sonnait toujours désagréablement à de nombreuses oreilles officielles. Nous lisons en effet dans les' Souvenirs militaires du général Lebrun, aide de camp de l'empereur, aidemajor général adjoint au maréchal Lebœuf, ces quelques lignes :
« L'empereur quitta Saint-Cloud le 28 juillet et arriva à Metz le même jour dans l'après-midi. Tous ceux qui, ce jour-là, raccompagnèrent dans son voyage, ne peuvent avoir oublié combien il se montrait préoccupé de l'issue d'une guerre qvii allait demander tant d'efforts et de sacrifices, combien il était affligé de ces démonstrations prétendues patriotiques, dont le vin et le chant de la Marseillaise faisaient tous les frais!... Comment, en effet, ces démonstrations auraient-elles pu le confirmer dans la confiance qu'il avait mise jusque-là dans le patriotisme et les ressources immenses de la France? Est-ce qu'un grand peuple qui réfléchit et qui se respecte dans sa force songe à s'étourdir dans les chants bachiques quand la patrie est en danger! »
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