DU MARÉCHAL DE MAC-MAI ION
Ce serait alourdir et retarder le cours d'un récit global nécessairement rapide que d"y jeter la surcharge de détails qui n'ajouteraient rien à sa conclusion, le triomphe final de la Marseillaise, mais il n'en est pas moins intéressant de rappeler dans la sourdine de V Appendice, quelles pauvres contestations, quelles mesquines menées, quels misérables moyens les hommes du i6 mai, hauts et bas, ont employés pour conjurer le retour inévitable, l'installation détînitive de l'hymne républicain dans la vie morale et légale de la nation.
Le chef décoratif des hommes du i(3 mai, l'instrument déjà usagé, usé du 24 mai contre la République, le maréchal-président semble ne pouvoir prendre son parti de la défaite électorale de septembre 1877 et de sa conséquence.
Pour calmer l'agitation qui se continue dans le pays, le gouvernement nouveau — s.i l'on peut lui donner cette qualité — a organisé la fête internationale de l'Exposition universelle de 1878... Mais la musique officielle tient un rôle de premier plan dans ces grandes foires populaires : que joueront les musiques officielles, militaires ou civiles, des régiments ou du (conservatoire?
Ceux-ci opinent pour un chant fabriqué ad lioc, un hymne de circonstance... Soit! on arrête que les paroles en seront demandées à Déroulède, Tauteur populaire des Chants du soldat, et la musique au matistro Gounod, le non moins populaire auteur de Faustl Les exécutants seront l'orchestre et les chœurs de Colonne. L'accueil est plus que froid au chant cependant heureusement dénommé Vive la France! (3o juin, jardin des Tuileries). (>eux-là ont plus de sens; ils ont mieux compris la réélection des 363, entre autres le propre ministre de l'Intérieur du maréchal, M. de Marcère, assistant obligé de ces solennités.
Mais laissons la parole aux souvenirs mômes du ministre qui les a, non sans intention, intercalés dans son Histoire de la III' RépiiNigiie {V\on, 1910, 11, p. 22 1-224).
Le r"' mai 1878 tandis qu'on ouvrait l'Exposition en inaugurant une gigantesque statue de la République due au ciseau de Clésinger, le chef de
3qO LA MARSKILLAISE
musique de la garde républicaine s'approcha du ministre de l'Intérieur et lui dit : « Monsieur le Ministre, on me demande de faire jouer la Marseillaise :je ne veux pas le faire sans votre autorisation. {De tous côtés en eff^et, et le ministre en entendait bien la clameur : l'immense foule grondait, criait impérieusement, tumultueusement la marseillaise, la marseillaise!)
Un peu surpris de la question du musicien, M. de Marcère réfléchit un court instant, puis- répondit : « Pourquoi pas?... Jouez la Marseillaisel »
L'effet fut grandiose et sur la foule présente, et au dehors sur la population tout entière.
Mais le ministre avait compté sans l'hôte de l'Elysée. A peine rentré place Beauvau, M. de Marcère était d'urgence mandé au palais présidentiel :
— Eh bien, interroge le maréchal de Mac-Mahon, on vient de jouer la Marseillaise :
— Oui, monsieur le Président, réplique le ministre piqué du ton de l'interrogation. 11 n'y a pas si longtemps qu'on la jouait à titre national dans toutes les rues de nos villes, sur tous les chemins suivis'^par notre armée... C'était en 1870! (Textuel.)
A ce souvenir instructif, spirituellement évoqué, le maréchal tourna court, et voulant avoir le derftier mot, conclut :
— C'est vrai... maison ne l'avait jouée que dans les temps de révolution !
Le sentiment du chef de l'armée devait inspirer plus d'un état-major attardé dans une rébellion morale tenace qui aurait volontiers envoyé le commandant Labordère devant un conseil de guerre et peut-être pis!
C'est à Nantes qu'éclate le plus caractéristique des épisodes que nous avons relevés. Un officier, le jeune député de la ville, Laisant, le vaillant capitaine du génie du fort d'issy pendant le siège allemand, en dénoncera à la Chambre le triste et ridicule scandale (25 janvier 1879).
Au théâtre municipal de la Renaissance, belle et spacieuse salle où se pressaient prèsde3.5oo spectateurs, on donnait un drame populaire connu : Marceau ou les Enfants de la République et le directeur avait habilement intercalé dans la pièce le chant de la Marseillaise qui, bien enlevée au milieu d'une abondante figuration, provoqvie dans la salle un grand enthousiasme, sans d'ailleurs aucune gesticulation de désordre. Quand tout à coup, surgit à l'orchestre un groupe de protestataires habillés en bourgeois, mais que l'on reconnaît facilement pour des officiers... L'un d'eux se montre plus violent que les autres et toute la salle le nomme : c'est le colonel d'état-ipajor H.-C. qui agite sa canne, son chapeau, s'excteme, menace et s'écrie finalement d'un ton furieux : « C'est ignoble ! C'est infect!... Il n'y a ici que l'écume de la population! ('.v/V; »
Ces provocations sont accueillies par des huées, des sifflets. Le lendemain matin le directeur du théâtre était informé que l'autorité militaire lui retirait le concours des soldats gracieusement octroyé jusque-là pour corser sa figuration, et cette hostilité complémentaire achevait de fixer la situation.
Une décision s'imposait. M. Laisant la provoque en interpellant, au Palais-Bourbon, le ministre de la Guerre, qui lui répond par une franche et bonne proiliesse, et le 4 février, un projet déposé par M. Talandier demande
que la ^[arscillaisc soit légalement reconnue chant national. La rilière des formalités fait retarder la loi. Le 5 mai 187g, un rapport de M. Eugène Durand tend au rejet de la prise en considération pour la raison majeure que la Marseillaise n'a pas cessé d'avoir ce caractère de chant national. Un décret du 26 messidor an III le. lui a attribué; il n a jamais été abrogé.
C'est précisément ce thème juridique et patriotique qui l'emporte enfin dans la séance du 14 février 1879, quand le député Barodet fait à la tribune cette excellente décL^ration : « Messieurs, quand M, Talandier, quelquesuns de nos amis et moi avons déposé la proposition de loi tendant àjaire reconnaître à la Marseillaise le caractère de chant national, nous avions plusieurs ministres et un président de la République qui paraissaient avoir horreur de ce chant sublime dont Lamartine a dit qu'il est gravé dans l'âme de la France.
" On interdisait la Marseillaise aux ciioyens, on l'interdisait aux musiques militaires, on l'interdisait dans les cérémonies officielles, aussi bien en France qu'à l'étranger, et nous -nous raippelons tous qu'au Palais de l'Industrie, à la distribution solennelle des récompenses aux exposants, 011 a préféré nous faire entendre du plain-chant.et des cantiques.
') Aujourd'hui, messieurs, les temps sont bien changés; nous avons deux (chambres républicaines, des ministres républicains, un président de la République républicain. Nous avons donc lieu de croire que la Marseillaise a désormais conquis sa pleine liberté et que le décret du 26 messidor an III qui attribue à la Marseillaise le caractère de chant national, recevra son entière exécution.
» Si donc, messieurs, le ministère et notamment M. le Ministre de la (luerre veut bien nous en donner l'assurance à la tribune, nous retirerons notre proposition. »
Le général Gresley, ministre de la (juerre, répond en serviteur respectueux de la loi; nul ne peut le supposer s'opposant à son exécution*: "..l'appliquerai, dit-il aux applaudissements prolongés de l'immense majorité de la Chambre, le décret du 26 messidor an 111. dans toutes les circonstances oi'i il y aura lieu de l'appliquer. ■>
Quelques interruptions banales à droite tentent de se faire entendre. MM. de La Rochefoucault-Bisaccia, L. Le Provostde Launay, deTillancourt protestent que la Marseillaise a été le chant de la guillotine en 179!^, de la Commune de 1871, etc.; à gauche on demande quelle guillotine a été rétablie môme contre les conspirateurs du 24 et du 16 mai et, avec l'autorité du fauteuil, (îambetta qui préside la séance obtient le silence de tout le monde en qualifiant les interpellations échangées ff d'anachronismes ». L'histoire de la Marseillaise comporte cependant toujours de grandes évocations eTM. Barodet notamment avait pu rappeleropportunément au chefde la défense nationale de septembre 1870 que «i c'était au chant de la Marseillaise que l'on avait sauvé la patrie ». [Journal officiel, \b février 1879.)
Désormais et plus sûrement peut-être qu'en l'an III et années subséquentes, la Marseillaise a contribué à fonder l'ordre républicain : c'est donc à son actif une victoire évidemment politique. Aussi est-il inutile d'ajouter à l'épisode de Nantes celui de Dinan ot'i un jeune sous-lieutenant du ...• régi-
.->g2 LA MARSi:iLLAISl-:
mciu de hussards est happé de trente jours d'arrêt de rigueur par les généraux Osmont et de La Jaille pour avoir sifflé Ihymne pendant une représentation du cirque Anglo-Américain; non plus que la résistance du commandant D..., défendant à son bataillon en marche du ...* régimenitcrritorial d'intanterie de chanter Thymne, sous prétexte qu"il est une chanson politique; non plus cntin que le cas de Tarchevêque d'Avignon, récemment nommé, qui, plutôt que d'agréer tous les honneurs attribués à la prise de possession de son siège, honneurs et musiques militaires inclus, déclinait toute réception solennelle parce que la Marseillaise devait être naturellement au programme de cette pompe officielle; pour mieux marquer son hostilité, le même évêque renouvelait son refus de tout concours militaire et municipal à son entrée dans la ville d'Apt.
Mieux inspiré était Mgf Tévêque Marpot faisant son entrée solennelle dans la ville de Lons-le-Saunier. La garnison faisait la haie, le général de (ieslin à sa tête. Les musiques militaires jouaient la Marseillaise; une foule considérable se massait dans les rues et places sur le passage du cortège; les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux tricolores et de fleurs... Il est vrai que dans Lons-le-Saunier même, ville natale de Rouget de Lisle, l'attitude de l'archevêque d'Avignon eût été d'une médiocre politique ecclésiastique, (i)