VIE DE ROUGET DE LISLE SUITE
Rouget de Liste en garnison à Strasbourg, à Huningue. — Un nouvel hymne : Roland à Roncevaux. — Le lo août. — Droit exclusif pour la Convention, selon Rouget de Lisle, de prononcer la déchéance du roi. — Suspension de Rouget de Liste; sa réintégration provisoire en octobre. — Dans les tranchées, au siège de Namur. — Rouget de Liste à Paris pour sa réintégration définitive; il est employé aux bureaux de la guerre. — Suspect. — Son arrestation (iS septembre ()3). — Sa détention au château de Saint-Germain Jusqu'au i8 thermidor (5 août ()4). — L'hymne aux héros du Vengeur. — Rouget de Liste en germinal, prairial et vendémiaire défend ta Conventio/i.
La Convention, il est vrai, avait accompagné cette légère récompense au poète-musicien, d'un autre témoignage donné, celui-ci, au soldat : elle avait invité le Comité de salut public à reconnaître les services militaires de l'auteur de la Marseillaise — resté capitaine comme devant dans un temps où les adjudants généraux et même les lieutenants devenaient souvent dans la même année chefs de demi-brigade, de brigade ou même di\isionnaires — en lui accordant avec sa réintégration un peu d'avancement.
Pendant que son nom était si honorablement prononcé à la tribune de l'Assemblée nationale, Rouget de Lisle était en ef/et tout entier à son métier, à son devoir de soldat, à Quiberon, où
jS La marseillais !•;
Hoche Tavaii mande comme aide de camp dans son éiai-major ^i ;. Rouget de Lisle avait rejoint avec les commissaires Blad etTallien, que la Convention envoyait surveiller des opérations dont Textrême urgence ressortait du danger dans lequel cette audacieuse et habile irruption par mer des ennemis et des émigrés mettait soudainement la France et la République.
Rouget de Lisle a laissé une relation historique précieuse de ce grave épisode de nos guerres mi-étrangères, mi-civiles, dont l'intérêt politique, l'impartialité et le mérite littéraire ajoutent aux regrets que l'on éprouve de ne point avoir de sa prose cursive et entraînante, de son observation juste et fine, de ses souvenirs abondants, les mémoires de sa vie.
A cette époque même, sa vie venait d'être tort troublée et les aventures ou mieux les mésaventures, les à-coups, les heures pénibles ou dangereuses qu'il avait traversés durant de loiigs mois ne s'expliquent que par l'indépendance ombrageuse, la loyauté intransigeante de son caractère et aussi, il faut l'ajouter, par des vues très, trop arrêtées sur le mouvement et le personnel actif de la Révolution. De cette Révolution, il avait soutenu et défendu les principes bien avant qu'elle éclatât, mais il voulait surtout qu'elle fût ordonnée et restât légale comme il avait été fait à peu près jusque-là.
Nous avons laissé Rouget de Lisle à Strasbourg en fin d'avril 1792.
. Son Chant de guerre pour l'armée du Rhin composé et lancé,
(i) Entre autres témoignages publics que continue à recevoir Rouget de Lisle, relevons ceux-ci : d'abord celui de Grégoire à qui aucun parti n'a raisonnablement refusé son estime : <r Les conspirateurs, dit à la tribune de l'Assemblée l'évêque constitutionnel de Blois, n'ayant pu faire de la France un vaste cimetière en avaient fait une immense prison. A la liste qu'on vous a présentée des hommes à talents incarcérés, on peut ajouter Florian, MoIé, Larive, Arnaud, Quatremère, Barthélémy, Dutrone et Rouget de Lisle qui, par son hymne à jamais célèbre des Marseillais^ a peut-être donné cent mille hommes à nos armées. Du fond des cachots, ils chantaient la liberté et méditaient le bonheur de la République. » (Séance de la Convention du 24 frimaire an III, 14 décembre 1794).
V. id. 3o messidor an III (18 juillet t-jgb), la séance de la Convention où le représentant lloux de la Haute-Marne fait de Rouget de Lisle soldat un aussi bel éloge que celui que Jean Debry en avait fait comme poète.
Rouget de Lisle ne paraît guère s'être occupé du sort de son œuvre : elle était de taille à se passer de patronages et de lisières. Les affaires du service étaient au premier plan : la mise en état des places fortes était instante.
Le démon divin ne l'avait cependant point tout à fait quitté.
Rouget de Lisle composa, quelques jours après la Marseillaise^ en mai 1792, une chanson de Roland, un Roland à Roncevaux paraphrasant en même temps le vieux chant gaulois et le vers d'Horace, le
' TMcc et décorum est .pro patria mon
qu'il place en épigraphe.
Ainsi il doublait la Marseillaise d'un hymne nouveau qui, pour ne pas être l'égal du premier, celui de la nuit du 25 avril, n'en restait pas moins une poésie d'une superbe allure où plusieurs traits montrent la grande marque, celle du sublime. La crise patriotique de France l'inspirait sans trêve : comme au temps de Charlemagne, où la vieille Gaule frémissait sous la menace sarrazine qui, après avoir envahi l'Espagne, se ruait à l'escalade de nos Pyrénées et de notre Midi, c'était encore une invasion qu'il fallait refouler... à l'Est cette fois. Les circonstances du temps ne s'appliquaient que trop.
Dans le Roland à Roncevaux^ il y a des strophes admirables et tout à fait dignes du poète de la Marseillaise.
Le grand paladin — un ancêtre des généraux de la Révolution — rallie ses frères d'armes contre les hordes sarrazines qui ressemblent singulièrement aux régiments envahisseurs de FAutriche et de la Prusse; il s'écrie :
\'oycz-vous ces drapeaux tiottants Couvrant les plaines, les montagnes, Plus nombreux que les fleurs des champs; Voyez ces tiers mécréants Se répandre dans nos campagnes, Pareils à des loups dévorants! ,
Un soldat effrayé interrompt Roland et demande : Combien sont-ils, combien sont-ilsr
8o I^A MARSEILLAISE
Et Roland répond par cette strophe qui touche au sublime :
Quel homme ennemi de sa gloire Peut demander : a Combien sont-ils;... » Eh ! Demande où sont les périls :
C'est là qu'est aussi la victoire!
^ Lâche soldat! Combien sont-ils?
Puis vient le distique, le refrain à qui la Révolution de février 1848 donnera la gloire tardive — chose singulière — d'une popularité presque aussi assurée que celle du refrain, de Tappel final de la Marseillaise :
Mourons pour la patrie C'est le sort le plus beau, le plus digne dcnvic!
Voilà bien ici le même souttte poétique et musical que dans l'hvmne d'avril! Mais la Maiseillaise, dès qu'elle a paru, devait tout primer et ce qui avait été chanté avant et ce qui sera chanté après elle, même par Rouget de Lisle!
Entre temps l'œil toujours inquiet et ouvert sur les événements, Rouget de Lisle polémiquait avec les journaux jacobins du cru, notamment avec le CoiuTier de Strasbourg^ alors rédigé par un nommé Laveaux, hébertiste avant la lettre qui éclipsera parfois Euloge Schneider à Strasbourg et Hébert à Paris où il viendra rédiger, en concurrence du Père Diichâne, le Journal de la Montagne. La veaux demandera en 9 3 les honneurs du Panthéon pour Châlier, et dans son agitation, il ira tellement loin que Hébert le dénoncera comme brouillant la France avec la Suisse par « ses calomnies!... (^5zV^ » Sur le moment, à Strasbourg, Laveaux se contentait d'applaudir, dans le Courrier, les volontaires de l'armée du Nord qui venaient de massacrer sur place le général Théobald Dillon et d'assommer à coups de crosse nombre des officiers de son corps battu par les Autrichiens, non loin de Tournav, au début de la campagne (tin d'avril 1792).
Rouget de Lisle protesta par lettre signée dont il exigea la publication dans le journal (2 5 juin) contre c ces lignes effroyables », en flétrissant nommément le rédacteur Laveaux et demandant quand commencerait au Courrier de Strasbourg et
ailleurs « la lutte du vrai patriotisme contre le fantôme hideux qui ose en revêtir les traits, le nom et les dépouilles sacrées! » , Ce Jean-Baptiste Laveaux se calmera du reste opportunément. En 1806 on le retrouvera dans le poste paradoxal de chef du Bureau militaire du département de la Seine... Pour l'avocat de l'insurrection justicière de soldats contre leur général c'était finir d'une manière originale!
La physionomie de Strasbourg changeait du reste rapidement aux yeux de Rouget de Lisle. Tous ses amis étaient dispersés. Son cousin, le capitaine Malet avait été promu, détaché de l'état-major de Victor de Broglie et envoyé commander un bataillon d'infanterie au 5o*^ de ligne. Achille du Chastellet, parti pour l'armée du Nord, venait d'être gravement blessé devant Courtrai. D'Aiguillon avait été placé à la tête d'un petit corps de troupes chargé de défendre les gorges de Porrentruy. Le général en chef Biron, remplaçant Luckner tiré à l'arriére et assis à Châlons pour y commander un camp de recrues, avait installé son quartier général à Wissembourg et y avait été naturellement suivi de son chef d'état-major général Victor de Broglie flanqué de ses deux principaux officiers d'étatmajor, le capitaine Caffarelli du Falga et le lieutenant Desaix de Veygoux.
Enfin Rouget de Lisle était envoyé lui-même à l'extrême frontière sud-alsacienne dans la forteresse d'Huningue, à troisquarts de lieue de Baie. Les fortifications élevées par Vauban en 1668 avaient grand besoin d'une remise au point. L'importance de la Place est soulignée par le siège mémorable qu'y soutint le général Barbanègre en 181 5, se défendant avec une garnison de cent cinquante-trois hommes (cent trente-cinq si l'on ne comprend pas les blessés et malades) contre vingt-cinq mille Autrichiens qui la bloquaient et canonnaient (i), et par la destruction de son enceinte stipulée dans les traités ultérieurs par les Alliés. Rouget de Lisle s'occupa avec une extrême activité de l'état de la défense. Les archives du Ministère de la guerre conservent des rapports de sa main qui attestent la compétence technique et
(i) Le lecteur évoque ici la belle toile du peintre Edouard Détaille.
le zèle intelligent avec lequel le capitaine du génie — qu'on oublie trop — remplissait ses fonctions.
C'est à Huningue que vint le surprendre la nouvelle du 10 août.
Le lo aoûtl La précipitation de Louis XVI, la chute de la royauté! C'était l'au-delà de la Révolution, un saut dans la République, dans l'inconnu. Il y avait six mois, l'Assemblée nationale avait juré tout un ordre de gouvernement avec la Constitution de 91 : maintenant une insurrection déchirait cette Constitution! Quinze cents ans de rois vont disparaître devant une poignée d'avocats qui se disputent le pouvoir entre eux, dont les uns, comme Roland, étaient hier ministres de la Couronne!... Rouget de Lisle ne comprit pas du coup... Non point qu'il confondît la France avec le gouvernement royal même, avec la personne du roi, à la manière des émigrés, et vît la patrie dans le seul Louis XVI, mais le volte-face de la Législative, sans autre forme, lui sembla insuffisant pour sceller le 10 août.^
Dans quelques semaines, il faudra bien reconnaître, se persuader qu'en France, il y a place pour un autre gouvernement légitime que celui de la royauté, et que les hommes du Comité de Salut Public peuvent tenir la barre. La décapitation de Louis XVI va sacrer les avocats grands hommes publics ne fût-ce que provisoirement : en fait, ils ne feront pas plus mauvaise figure de pilotes au gouvernail, devant l'Europe, qu'un Richelieu !
C'est à Paris qu'il fallait être pour juger clairement; dans l'atmosphère parisienne qu'il fallait vivre et regarder pour comprendre à fond et dessiller ses yeux devant les manœuvres des Tuileries, les complots militaires et diplomatiques de la Cour.
Une piètre contagion de camaraderie militaire a-t-elle aussi un instant obnubilé Rouget de Lisle? Nombre d'officiers de l'ancienne armée demeurés dans la nouvelle, qui, comme Rouget de Lisle, détestaient l'émigration et avaient tenu à honneur de rester dans leurs corps, hésitèrent en cet instant et même plus tard quand il ne fallait plus hésiter.
Il faut observer également que la personne des Commissaires, délégués près l'armée du Rhin par la Législative, manquait ' — en dehors de leur qualité expresse — d'autorité vis-à-vis les
généraux, les états-majors. Rouget de Lisle lui-même, et ne contribuait pas sur Theure à rehausser le prestige et la valeur morale des décrets de l'Assemblée.
Ces délégués étaient Lazare Carnot dit l'aîné (i). Prieur de la Gôte-d'Or et Coustard, tous trois soldats. Le quatrième Ritter était avocat, ex-juge au Tribunal d'Altkirch, jurisconsulte instruit, qui par la suite deviendra membre du Tribunal de cassation.
Or, pour les trois soldats, il se trouvait que toute Tarmée avait naguère connu Lazare Carnot familier, — bien que d'autres l'aient écrit, nous ne le répétons pas pour y croire, — courtisan du prince de Condé qui lui avait fait donner, à l'âge de trente ans, la croix de chevalier de Saint-Louis, la Légion d'honneur de ce temps, que les vieux capitaines et majors réformés ou retraités n'obtenaient pas tous après avoir servi près d'un demi-siècle et dépassé la soixantaine î ^
Coustard était également chevalier de Saint-Louis, ancien mousquetaire, c'est-à-dire militaire privilégié de la Maison du roi, ancien lieutenant des Maréchaux de France (2).
Quant à Prieur, plus jeune de trois ans que Rouget de Lisle, c'est-à-dire âgé de vingt-neuf ans, il était son camaradç d'école, de promotion.
(i) 11 est suffisamment connu que Carnot (Lazare-Nicolas-Margueriie), le membre du Comité de Salut Public, avaitdeux iVères survivant surcinq, dont l'un Carnot-FeuUins (Claude-Marie) par rapport auquel Lazare Carnot est dit rc7///(' (parce que tous deux, capitaines du génie, figurèrent en même temps à l'Assemblée Législative où il fallait nécessairement les distinguer), était son cadet : Carnot-Feullins était né en ly.S.S et Lazare en 1753. Carnot- >
FeuUins poursuivit sa carrière exclusivcnicni dans l'armée et devint inspec- ■ teur général du génie; il mourut en i8J^6, quelques jours avant Rouget de Lisle. En réalité Vciinc des trois Carnot était Claude-François-Joseph, né en 1752, qui était entré dans la magistrature pendant la Révolution, et mourut en i835 conseiller honoraire à la Cour de cassation; ce dernier a laissé quelques ouvrages de droit pénal estimés en leur temps.
(•2) La conduite ambiguë de C^oustard ne lui mérita pas seulement le mépris de tous les partis, mais devait lui valoir une triste tin. Député de la Loire-Inférieure à la Convention nationale, on vit (Coustard successivement voter la déchéance du roi, se prononcer/7o«r puis contre la Cjironde, revenir à la Gironde, prendre-part à l'insurrection girondine-bretonne, tinalement se cacher; découvert et ramené à Paris, il était condamné à mort en môme temps que le duc d'Orléans avec lequel on l'accusa d'intelligence (7nov.93).
Certes le devoir en pareille grave occurrence était de ne point s'arrêter à la silhouette même, morale ou autre, des messagers, de ne point les comparer à eux-mêmes hier et aujourd'hui et de ne connaître que le message; mais en toute atiaire pourtant, la qualité des gens importe, et les grands services de Carnot et de Prieur de la Côte-d'Or sont postérieurs d'une longue année.
Le message sous forme de décret déclarait que le salut du peuple emportait l'obéissance à l'autorité souveraine de la nation ; qu'une Convention nationale allait être formée; qu'en attendant, « le Pouvoir Exécutif était provisoirement suspendu de ses fonctions ))f
Les Représentants, après lecture du décret, avaient ordre de demander individuellement aux officiers et aux magistrats municipaux « 5'//5 s'y soumettaient purement et simplement » .
A Wissembourg, le général en chef Biron répondit : « Oui, sans j^estriction ». Victor de Broglie fit cie même, puis revint sur son oui, voulut l'expliquer, poser des conditions.
Les Représentants le suspendirent.
Le capitaine Caffarelli du Falga fit plus : il s'emporta et qualifia durement la conduite des Représentants, des camarades. Sa suspension fut immédiatement prononcée.
A Strasbourg, le vieux de La Morlière fit acte de complète adhésion civique.
Quant à Dietrich, ses réponses furent évasives : mais malgré les dénonciations de Laveaux, les représentants ne suspendirent le premier maire constitutionnel de Strasbourg que provisoirement. Malheureusemertt Dietrich entendit tenir tête à l'orage : il menaça de réclamer... à Paris. Les Représentants le révoquèrent aussitôt. La suite des événements sera plus mauvaise à Dietrich. ^
Dans' le Porrentruy, sur saisie d'une lettre privée adressée à Barnave où il traitait l'Assemblée nationale à' usurpatrice^ d'Aiguillon était cassé et menacé d'arrestation. Il passait la frontière et se réfugiait à Hambourg où il mourra tranquillement — les autres disent de chagrin — en 1800.
Restaient la garnison et la municipalité d'Huningue.
Le 25 août 1792, les Représentants-commissaires y étaient
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reçus chaudement par les soldats et les habitants. Le corps des officiers adhérait de suite au décret.
Seul Rouget de Lisle refusa, prétextant qu'il était de devoir civique d'attendre l'arrêt suprême de la Convention nationale que la nation était en train d'élire.
Sur ce premier refus, les Représentants le lendemain demandèrent au protestataire une rétractation, c'est-à-dire une adhésion au décret.
Rouget de Lisle renouvela son refus et fut alors suspendu. Jusqu'à l'arrivée des commissaires, il avait travaillé à la défense de la Place.
Cette suspension, celle de Caffarelli et de plusieurs autres officiers du génie, appréciés pour leur capacité et leur patriotisme, avaient eu un retentissement prolongé dans l'arme, mais elles devaient avoir sur la vie particulièrement de Rouget de Lisle, au moins pendant la période uJtra-révolutionnaire, une influence fâcheuse : elles le classèrent de suite aux yeux du personnel Exécutif ou aspirant à le devenir qui allait gouverner le pays durant deux ans, dans la catégorie des Français susceptibles de regretter l'ancien ordre des choses, opinion d'ailleurs absolument erronée en ce qui concerne l'auteur de la Marseil^ laise, dont on peut reprendre en cet instant la perspicacité politique mais dont le caractère courageux, désintéressé se montre au contraire ici, comme il apparaîtra en d'autres graves occasions.
Rouget de Lisle en effet après un mois de mise à pied — si ce style avait cours alors — mois qu'il employa tantôt à excursionner dans les belles montagnes et forêts des Vosges, tantôt à résidera Colmar avec l'agrément de la municipalité, s'empressa, aussitôt la Convention réunie, de prêter le serment civique libéralement ofl'ert aux officiers dans son cas qui voulaient se faire réintégrer. La royautéétant légalement abolie, Louis XVI officiellement détrôné, la République proclamée, la conscience civique de Rouget de Lisle était en repos. L'émigration à l'intérieur ne le tentait pas et quant à l'émigration au dehors, il avait applaudi au propos du brave et loyal La Tour d'Auvergne jurant : « Quand toute l'armée émigrerait, je ne la suivrais pas! »
Le général Valence, un des héros de Valmy, avait contribué à
précipiter les démarches de Rouget de Lisle, en lui offrant par lettre un emploi d'aide de camp près de lui, à l'armée du Nord. Le jour même où l'armée française rentrait dans Verdun, Rouget de Lisle y venait prêter serment entre les mains du Représentantcommissaire qui lui donnait acte de sa réhabilitation provisoire : dans la soirée, il partait rejoindre Valence. Les généraux d'Harville, Le Veneur, qui commandaient également à l'armée du Nord, lui firent honorable accueil. Le Veneur avait pour aide de camp Hoche, adjudant général, hier capitaine comme Rouget de Lisle. C'est là que les deux officiers se lièrent, et que Rouget de Lisle contracta également avec deux autres officiers une forte et durable amitié dont les marques lui seront précieuses longtemps après, dans les années de chagrins et de détresse, le lieutenant Blein, le futur général, et l'intendant Voïart, alors dénommé Contrôleur-préposé aux vivres et à l'habillement. Une partie du corps de Valence étant retenue au siège de Namur, tandis que l'armée de Dumouriez se déployait en manœuvres pour attaquer les Autrichiens dans leurs retranchements de Jemmapes, c'est ainsi que la Marseillaise seule, sans son auteur, figura dans la belle victoire du 6 novembre 1792.
Sous Namur, Rouget de Lisle ne se distinguait pas moins que ses parents des Deux-Sèvres à Jemmapes, le commandant Rouget de la Fosse et le porte-drapeau Rouget... de Lisle, le cousin, l'homonyme. La guerre était de siège, il est vrai; moins brillante que l'autre : mais toujours dans les tranchées de première ligne, y travaillant avec ses sapeurs et mineurs. Rouget de Lisle qui se défilait peu, n'en était pas moins fortement contusionné d'une balle à l'épaule droite et continuait son service comme si de rien n'était.
La conduite de Rouget de Lisle sous Namur y fut assez remarquée pour que le général Bouchet, qui commandait en second l'investissement de la place, rendit hommage public, près des généraux en chef, à son intelligence et à son zèle d'ingénieur autant qu'à sa bravoure d'officier (i).
Le 2 décembre 1792, le fort Vilat, redoute très puissante qui
(i) Archives administratives du Ministère de la Guerre.
commandait le château-fort de Namur était enlevé de force et Namur capitulait. "
Sans doute l'affaire ne pouvait avoir le même retentissement que l'entrée de l'armée dans Bruxelles et dans Liège, Dumouriez en tête, mais elle avait assez d'importance pour que les généraux amis de Rouget de Lisle, pussent croire que sa conduite dès le début de la campagne lui vaudrait de la part des Pouvoirs publics une réintégration définitive dans l'armée; et dans ce but Valence, que Dumouriez envoyait à Paris avant de lui déférer le commandement de ses avant-gardes sur la Roër, emmena Rouget de Lisle avec lui afin de le mettre à même sur place de régulariser plus facilement sa situation.
Malheureusement pour Rouget dc Lisle l'an 93 ne devait point appartenir aux modérés : il débutait par le procès et l'exécution de Louis XVI, se continuait par les inexorables batailles parlementaires entre la Montagne et la Gironde, par la Suppression politique puis la proscription de la Gironde, l'assassinat de Marat, les guerres civiles provinciales et la constitution du Tribunal révolutionnaire bientôt suivie de son plein fonctionnement, tous événements qui mettaient le pouvoir exclusivement aux mains du parti jacobin, acculé pour ne pas périr lui-même et aussi pour faire face aux dangers du dehors, à ce crescendo de mesures terribles qu'il appela « le gouvernement révolutionnaire » et que l'opinion et l'histoire simplistes ont dénommé la Terreur.
Le moment n'était pas favorable à un ex-non-conformiste du 10 août, même légalement rangé au gouvernement populaire, pour obtenir une mesure de faveur ou simplement de bienveillante équité. Rouget de Lisle retrouva à Paris Cafîarelli du Falga, son camarade de Strasbourg, qui était dans la même situation que lui, et malgré les démarches de Fabre d'Églantine, n'avait pu obtenir sa réintégration, Il retrouvait en même temps son éminent compatriote franc-comtois, le général Le Michaud d'Arçon de l'arme du génie, membre du Comité des fortifications depuis 91, qui s'était obligeamment et inutilement d'ailleurs entremis pour lui, prés Carnot, au moment de la suspension d'Huningue. D'Arçon s'était lui-même retiré à Saint-Germain après avoir subi une véritable persécution de la part de ce général
étranger, prince de Hesse-Rothenbourg, resté au service de la France et de la République, qui commandait à Besançon. Hesse- Rothenbourg avait suspendu d'Arçon sous prétexte « qu'il favorisait l'ennemi (sic) » ; il avait même obtenu du Tribunal de district une condamnation contre lui parce qu'il avait signé sa protestation « d'Arçon » et non « Michaud ». Or, d'Arçon n'était pas seulement officier général dans l'armée régulière réputé comme l'équivalent d'une sorte de Grand Maître de l'artillerie, il avait été élu par le parti patriote Commandant de la garde nationale de Besançon.
Cette communauté de mesures excessives étendues à un général honoré pour ses longs services, son caractère et sa haute valeur technique pouvait, par son exagération même, servir des officiers moins élevés en grade et également inquiétés, surtout si un revirement se produisait au bénéfice de d'Arçon. En effet, à peine Pache élu maire de Paris (i5 février 1793) était-il remplacé au Ministère de la guerre par le général Beurnonville, que le nouveau ministre prononçait la réintégration de d'Arçon dans l'armée, le nommait à titre de réparation général de division [2 mars), et le chargeait de la direction du génie à l'armée de Dumouriez. Le ministre de la Justice avait préalablement cassé le jugement du Tribunal de district, relatif au port de nom nobiliaire, qui pouvait ressusciter pour d'Arçon une cause de graves ennuis.
Ce dénouement qui aurait dû être par contre-coup favorable à Rouget de Lisle et à Caffarelli n'emporta point cependant pour eux les conséquences qu'ils poursuivaient, la réintégration et le réemploi dans l'armée : il leur valut toutefois, surtout à Caffarelli, quelques mois de tranquillité^ de sécurité même, dans les bureaux du Ministère de la guerre où d'Arçon les avait fait admettre.
Entre mars et septembre de l'an 93, on voit d'Arçon désormais affermi dans ses grade et fonction, faire la navette entre l'armée du Nord et Paris où Carnot, entré au Comité de salut public, le rappelait très fréquemment pour conférer avec lui questions militaires, et nul doute que, si intermittente fut-elle, la présence de ce général en chef de l'arme n'ait été des plus
1792-1799 Sg
utiles aux deux capitaines du génie toujours tenus soùs Toeil de qui de droit. Mais Caftarelli devait être plus heureux que son camarade Rouget de Lisle : tandis qu'il achevait tranquillement dans les bureaux du ministère de passer les longs mois de la grande tempête, l'auteur de la Marseillaise allait être bientôt malmené dans le tourbillon.
Il y avait évidemment en haut lieu sur le compte de Rouget de Lisle, en raison même du renom que lui avait valu le Chant des Marseillais et du devoir qui en découlait, un courant d'opinions toutes faites et plutôt sévères. A peine d'Arçon de retour à Paris d'une inspection dans le nord-est aux places fortes de la Meuse, était-il désigné pour aller prendre le commandement du génie au siège de Toulon (i^'' septembre) où il se liera avec Bonaparte, que Rouget de Lisle est presque immédiatement arrêté sur décision expresse du Comité de salut public prise le 18 septembre 1793 : l'ampliation du décret qui ordonnait l'arrestation avait sur la première ligne pour signataire Carnot, puis s'échelonnaient Jean-Bon Saint- André, Gollotd'Herbois et Prieur de la Marne. . Sans doute la loi des suspects, tout récemment rendue, atteignait dans son premier et plus formel article, « les fonctionnaires et officiers suspendus », et Rouget de Lisle venait de l'être à nouveau dans le courant d'août, mais pourquoi Caffarelli ne subissait-il pas la même mauvaise fortune? Cependant Rouget de Lisle tout en fréquentant régulièrement les bureaux de la Guerre et y travaillant à des occupations techniques, ne semblait guère mener une vie susceptible d'attirer la malveillance ou même l'attention; il habitait ostensiblement près des boulevards, 23, faubourg Poissonnière, à côté du Conservatoire; il continuait de cultiver la poésie et la musique et venait, après retouche, de présenter à l'Opéra un livret d'opéra-féerie, Almam^or et Féline, écrit d'ailleurs depuis deux ans.
Aussitôt après la loi des suspects, il avait quitté Paris comme on le Jui avait conseillé dans les bureaux mêmes de la guerre, et, se souvenant sûrement des visites qu'il avait faites à d'Arçon rçtiré dans son domaine de Lusancy, près Saint-Germain, il était venu demeurer au hameau de Saint-Léger, proche la petite ville : c'est là que le Comité révolutionnaire local, sur mandat
du ministre de la Guerre directement saisi par le Comité de salut public, vint l'arrêter, le 24 septembre, pour l'écrouer à Versailles, dans la prison des ci-devant Récollets. Le Comité de sûreté générale à qui incombait d'ordinaire ce genre d'opérations n'était informé de cette arrestation que le lendemain. C'était bien une sorte de mesure par raison d'Etat.
Le 21 novembre 1793 (i^^ frimaire an II), après un séjour de près de deux mois aux Récollets, Rouget de Lisle était ramené à Saint-Germain débaptisé au début du mois et dit désormais Montagne-du-Bon-Air^ pour être écroué au château transformé en prison de suspects. De sérieuses démarches durent être faites pour sa libération probablement réclamée dans la Convention même par les uns, repoussée par les autres, car il existe aux Archives nationales, un second arrêté du Comité de salut public en date du 6 janvier 1794 (17 nivôse an II) confirmant, ordonnant à nouveau l'arrestation : l'expédition est encore signée par Carnot accompagné cette fois pour cosignataires de Barère, Robespierre, Collot d'Herbois et Billaud-Varennes; le ministre de la Guerre comme précédemment était chargé de l'exécution.
Il n'est pas difficile d'inférer que le spectacle des événements qui, si proches, si sanglants, se déroulaient sous ses yeux avait dû suggérer à Rouget de Lisle, humain, sensible, nerveux, poète d'élan primesautier, des imprudences publiques de langage, des libertés de réflexions incompatibles avec la rigueur des temps. Libéré provisoirement, sur le point de l'être, ou maintenu en prison, quelque cri de pitié et de colère avait échappé à l'homme au cœur généreux qirHdans les trois derniers mois de 98 avait vu successivement tomber les têtes de la Gironde, de Barnave; avait pleuré Bailly son parent, le maire Dietrich son ami! Madame Roland, les femmes, de toutes jeunes filles n'étaient pas plus épargnées que les authentiques complices de l'émigration, les agents militants et conspirateurs de la contre-révolution. Les charrettes du tribunal révolutionnaire commençaient à plein le défilé des fournées lamentables par les rues vers la place de la Révolution. Ces temps effroyables, les dangers de la patrie exigeaient sans doute des mesures adéquates, une défense terrible, mais la mesure était dépassée, submergée... Rouget de Lisle en
jugea ainsi et le dit tout haut (i). Sa révolte peut être comprise aujourd'hui, même dans les temps si angoissants que nous traversons. Et cependant notre pays, si adouci de nos jours, si indulgent dans ses mœurs publiques, qui peut dire ce qu'il déciderait, ce qu'il exécuterait, si, comme il y a un peu plus d'un siècle, au lieu de l'Union sacrée qu'il a voulue et pratique, il voyait une partie des siens, plus de cent mille Français dressés contre lui : les uns combattant dans les armées d'invasion de Guillaume II; les autres, à la manière vendéenne, par derrière, lui plantant le poignard dans le dos!
Arrestation non pas républicaine mais d'une couleur politique strictement déterminée, l'arrestation de Rouget de Lisle devait se prolonger autant que cette politique. L'auteur de la Maîseillaise restera détenu jusqu'au jour où le gouvernement ne sera plus ultra-révolutionnaire.
Rouget de Lisle n'a cessé d'attribuer son emprisonnement à la haine de Garnot et à la persistante pensée d'une persécution personnelle. Quelque réserve que l'on fasse sur le caractère de Garnot qui cosigna l'arrestation de Danton, de Gamille Desmoulins, de Lucile Desmoulins, très conscient des suites mortelles de sa signature et de son adhésion froidement délibérée
(i) Aussitôt après sa révocation Dietrich persistant dans son dessein de porter ses réclamations à Paris, se disposait pour le voyage avec sa femme quand il fut malheureusement détourné par un ami qui lui conseilla d'aller attendre à Bâle près de son beau-frère, Chancelier de la petite république, des jours plus calmes. Ses ennemis exploitèrent aussitôt ce départ et ce séjour à l'étranger comme une 'émigration : Dietrich fut immédiatement décrété de ce chef d'accusation et ses biens mis sous séquestre. Dietrich rentre aussitôt en France, se rend d'autorité à Paris et demande à se défendre lui-même à la barre de la Convention. L'Assemblée refuse. Dietrich est arrêté, ramené à Strasbourg où l'émotion populaire lui fait bon accueil, et de là transféré dans les prisons de Besançon. Le Tribunal révolutionnaire local l'acquitte des chefs d'accusation pour lesquels il avait été aussi incriminé, fermeture de clubs jacobins, complot avec La Fayette, protestations en faveur du roi détrôné, mais l'accusateur public retient le chef d'émigration, et Dietrich est ramené à Paris, emprisonné à l'Abbaye le 3i août 1793. Le 27 décembre, le Tribunal révolutionnaire le condamnait à mort et le 29 le premier maire constitutionnel de Strasbourg, le parrain de la Marseillaise^ était guillotiné. M"" Dietrich, qui n'avait pas quitté son mari, était restée en prison à Besançon. Les deux fils de Dietrich, Frédéric et Albert, servaient aux armées le premier volontaire en 1791, le second volontaire en 1792.
à Ces décisions, dont la dernière au moins est atroce, sans explications ni excuses, il ne nous parait pas que Carnot seul puisse être justement incriminé dans cet épisode de la vie de Rouget de Lisle.
C'est l'honneur du caractère de Rouget de Lisle de se rebeller, de s'indigner, d'éclater devant ce qu'il considère comme une injustice, un méfait, une cruauté, et de manifester sa protestation en poète, en écrivain ému, en polémiste même. Libre de parler, d'écrire, que n'aurait-il pas dit ou écrit! L'auteur de la Marseillaise ne se fut sans doute point montré inutilement; soutenu par les uns, attaqué par les autres, il eût provoqué des résistances, du trouble, probablement quelque désordre. Son arrestation, « sa mise à l'ombre » coupaient court à tout et prévenaient une répression plus grave. C'est dire ici que nous ne croyons pas, en dépit des doléances bien légitimes de Rouget de Lisle, que sa vie ait, du fait même de cette détention, couru de sérieux dangers, ait été menacée un seul instant. Sa grande notoriété fait tomber l'argument que, s'il fut sain et sauf, c'est qu'on l'oublia. Il protestait au contraire trop bruvamment pour se laisser oublier, et assez de personnages, ses propres compatriotes, occupaient au Tribunal révolutionnaire, dans la Commune hébertisteet ailleurs, d'importants emplois pour s'attribuer le devoir de penser à lui s'ils avaient soupçonné une tendance accentuée dans le gouvernement qu'il leur était d'ailleurs facile d'inciter. Il suffit de nommer des personnages peu connus aujourd'hui mais bien placés alors comme un certain Philibert Buchot (i), ou d'une célébrité durable tels que Dumas le propre président du Tribunal révolutionnaire séant dans la capitale, appelé à ce poste, de la vice-présidence même du Tribunal de Lons-le-Saulnier qu'il
(i) Buchot (Philibert) né à Maynal (bailliage de Lons-Ie-Saulnier), reçu avocat à l'Université de Besançon, devint en 1792 juge au tribunal de Lonsle-Saulnier et procureur général syndic du département du Jura. Appelé à Paris en 179?, recommandé à Robespierre, il était nommé substitut de l'agent national Payan, près la Commune, puis Commissaire (c'est-à-dire ministre) aux Relations extérieures à la place d'IIerman devenu président du Tribunal révolutionnaire, après avoir été lui-même ministre de l'Intérieur et Commissaire des administrations civiles, police et tribunaux. Employée l'octroi dans les ports parisiens de la Seine, Buchot mourut à Paris en i8i3.
occupait en 92, sans oublier i'ultra-cordelier Momoro, membre du Département de Paris, tous franc-comtois.
Le vaste et vieux château de Saint-Germain fort délabré en 93 et bien mal aménagé pour les géhennes coutumières d'une prison véritable, reçut environ une cinquantaine de détenus des deux sexes : c'était peu d'entassement dans l'ancien palais qui deviendra un instant, après sa destination provisoire, hospice civil spécial (genre Saint-Louis), puis caserne de cavalerie, etc. Les prisonniers étaient, sinon en majorité du moins en nombre notable, de marque, de bonne et même très notoire noblesse : c'était surtout des parents d'émigrés, des veuves de condamnés; il y avait quelques prêtres, des étrangers aussi, .notamment des anglo-irlandais, enfin plusieurs pauvres diables de sans-culottes antirévolutionnaires donnant la note invraisemblable du petit peuple — rarissime du reste — qui regrettait l'ancien régime!
La vie à l'intérieur était aussi libre qu'elle pouvait l'être sous la seule et distante surveillance du concierge du château, qui n'avait pour triple fonction que de tenir l'écrou à jour, de bien clore la porte et de ne l'entr'ouvrir que sur formel laisser-passer. Détail peu connu, les détenus, sur demande motivée adressée au Comité de surpeillance rcuolutionnairc dQ Montagne-Bon-Air, obtenaient sans difficulté permission de sortir au dehors, de se rendre à Versailles, même à Paris pour vaquer à leurs affaires urgentes, en étant toutefois accompagnés d'un gendarme ou d'un sans-culotte préposés par le Comité. Ils obtenaient même un congé de plusieurs jours quand ils justifiaient de son emploi. Les procès-verbaux du Comité de surveillance relatent exactement ces permissions de sortie et les motifs allégués par les détenus : celles-ci demandaient à aller voir un enfant malade, à régler les comptes de l'institutrice, les gages de la gouvernante demeurées à leur domicile; ceux-là à s'entretenir avec le précepteur de leurs enfants, avec leur intendant, leurs gens d'affaires. C'est ainsi que Rouget de Lisle le 22 pluviôse an II (10 février 1794) est autorisé par le Comité de surveillance révolutionnaire à sortir « sous la surveillance d'un sans-culotte (sic) ».
En entrant à la prison, les détenus avaient à déclarer entre
autres formalités, le montant de leurs revenus, leurs moyens (inexistence, et comme ils devaient tous subvenir, pendant leur séjour, à leur entretien, une taxe individuelle leur était imposée proportionnelle aux ressources de chacun : de ces taxes, il était fait « bourse commune » ; les riches « français et étrangers » pavaient pour les pauvres. Rouget de Lisle qui n'avait que sa solde de capitaine, d'ailleurs supprimée le i*^"" janvier 1793, et avait été considéré comme n'ayant pour « se procurer la subsistance que l'emploi de ses talents (sic) », avait été taxé à quarante sols par jour : on le voit verser exactement vingt livres par décade (germinal an II) (i). On a considéré les prisons de suspects comme des viviers où le Tribunal révolutionnaire jetait sa nasse pour se saisir de ses nombreuses victimes : en dehors du malheureux président Nicolaï condamné à mort le 7 juillet 1794 comme complice de la conspiration du Luxembourg où il avait été transféré, de son fils condamné le 10 pour la même cause et de un ou deux autres infortunés, on ne voit pas que les détenus au château de Saint-Germain aient eu beaucoup à souffrir pendant la Terreur, autrement que de la privation de la liberté.
L'éditeur d'une Histoire de la ville et du château de Saint- Germain^ Abel Goujon, publiait en 1829 (2), dans une phase de la Restauration où la politique aurait précisément poussé les auteurs à exagérer et flétrir les souvenirs révolutionnaires, ces lignes curieuses : « Sous le règne de la Terreur, le Château-Vieux servait de prison et les détenus n'avaient qu'à se louer des personnes chargées de leur surveillance; aussi se félicitaient-ils quelquefois d'être réunis dans cet antique palais où ils se montraient affables les uns vis-à-vis des autres. Le soir, chacun apportait dans un salon commun les ressources de son esprit, de ses talens, et faisait oublier les mortelles alarmes dont le âmes étaient affectées. »
La tranquillité ne paraît guère avoir été troublée au Château- Vieux que par le bruit cruel, absurde, invraisemblable, lancé par un lugubre plaisantin à propos de la .visite d'une Commission
(1) Archives départementales de Seine-ei-Oise.
(2) In-8", 1829, p. 212.
parisienne : <s Le Comité de salut public s'enquérait par ces inspecteurs si la grand'cour était convenable pour recevoir le montage de la guillotine? Tous les suspects de la zone parisienne devaient être réunis dans la prison de Saint Germain; un tribunal révolutionnaire y tiendrait à demeure ses séances et, pour éviter tout retard et tous frais dans l'exécution des jugements à mort, les les condamnés seraient aussitôt exécutés sans déplacement, c'est-àdire dans la cour même. » Le projet n'ayant pas eu de suite, il avait été conclu « que les commissaires n'avaient point trouvé le lieu approprié » ! Cette méchante et stupide histoire était d'autant moins susceptible de créance que la loi criminelle prescrivait formellement, pour exemplarité, la publicité des exécutions capitales ou autres, expositions sur tréteaux avec carcan et écriteau au cou, en place publique, etc.
Rouget de Lisle n'a pas laissé transpariiître dans ses écrits, entretiens, correspondance, le moindre tableautin de sa vie durant les onze mois de sa détention à Versailles, puis à Saint-Germain. On n'est renseigné sur sa présence dans cette dernière prison que par les états des détenus et quelques comptes d'économat où il figure tantôt sous le nom de Rouget soit de Lille, soit Delisle, ou de de Lisle tout court. On sait seulement qu'il partageait son temps en violentes récriminations, en lectures et en compositions littéraires, poétiques et musicales. Plusieurs d'entre elles ont été publiées par lui. Au bout de sept mois de séjour, il écrivit d'abord un long mémoire adressé au Peuple et à ses représentants où il exposait sa conduite depuis le début de la Révolution, pro^ testait contre l'iniquité cie son arrestation et réclamait sa mise en liberté (i). De ses compositions quelques-unes méritent l'attention pour l'étude des temps et la psychologie même de Rouget de Lisle. La première est un Hymme à la Raison^ l'autre un Hymne aux marins français, aux héros du a^ Vengeur)), toutes deux pièces de circonstance, la première se rapportant à la politique philosophique de la Révolution et montrant l'auteur de la Marseillaise resté contemporain de Voltaire, à la mort duquel — il est
(i) Joseph Rouget Delisle, capitaine au corps du génie. — .1// peuple et aux représentants du peuple. ln-4° de lo pages. Montagne-Bon-Air le . An deuxième de la République.
Opportun de s'en souvenir — Rouget de Lisle avait dix-huit ans; la seconde célébrant l'immortel courage des marins du navire qui, le i*''' juin 1794, se faisait sauter pour ne point se rendre. Cet exploit entré aussitôt dans la légende populaire avait fait tressaillir le cœur de tous et provoqué l'admiration de l'ennemi luimême, difficile en matière d'héroïsme naval.
Dans cet hymme dédié a.u\ Héros du « Vengeur », le capitaine du vaisseau ainsi qu'avait îaÂx Roland à i^o«cera«Jc pour ses preux dans l'autre poésie de Rouget de Lisle, exhortait ses matelots : mais ceux-ci devançant la pensée de leur chef ne répondaient que par un cri unanime et c'était encore au même magnanime refrain :
Mourir pour la patrie C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
qu'ils s'abîmaient dans les flots.
Rouget de Lisle, bien inspiré en ne cherchant point une autre inspiration que celle de l'hymne de Roland^ avait reproduit dans son n«»uveau chant le refrain sublime du premier. Quelle plus belle pensée eut-il pu enchâsser dans son hommage aux marins de la République? Quelle phrase musicale plus adéquate en beauté profondément émouvante eut mieux exprimé cette pensée? Les autres strophes montraient que son génie poétique n'éclatait pas par bouffées seulement, aussi par inspiration soutenue.
Mais la fin de sa détention approchait. Le 1 1 thermidor on entendit autour du château de joyeuses et hardies clameurs; des groupes gesticulaient, appelant les détenus; le soir on illuminait et faisait des feux de joie dans le parc; on brûlait un mannequin de silhouette connue...
La veille, Robespierre avait été exécuté, place de la Révolution, avec le petit, l'infinitésimal groupe de ses féaux.
La détention de Rouget de Lisle n'était plus qu'une affaire de quelques JQurs. A la première nouvelle, il avait écrit d'enthousiasme un Hymne dithyrambique sur la conspiration de Robespierre et la Révolution du g thermidor, et en avait fait hommage
à la Convention de laquelle il réclamait directement sa mise en liberté immédiate.
Cette demande si souvent renouNelée et toujours refusée, repoussée ou ignorée il y avait à peine quelques semaines, est aujourd'hui accueillie par tous. Tallien la réclame personnellement et le héros de la chute de Robespierre est tout-puissant. Le Comité de sûreté générale la signe, mais quand Tordre de libération arrive à Saint-Germain, Rouget de Lisle était déjà sorti de prison. Les commissaires de la Convention en Seine-et-Oise y avaient tous les pouvoirs, et le représentant Crassous avait, sûr de hautes approbations, pris Tarrcté de mise en liberté.
Le i8 thermidor (5 août 1794) Rouget de Lisle avait franchi sans l'escorte d'un sans-culotte la porte du château en même temps que trois autres détenus nommément libérés de même par Crassous, « les citoyens Lésines et Den'is et la citoyenne Madeleine Poinsignon ».
A peine arrivé à Paris, Rouget de Lisle — trait qui peint la générosité, l'humanité, la bonté de son caractère — se mettait en campagne dans les bureaux de la Convention, près des membres influents des Comités, pour obtenir la libération de nombre de ses compagnons de captivité moins favorisés que lui. Il s'était notamment lié avec le marquis Louis-André-Boniface de Castellane suspect pour avoir donné sa démission de maréchal de camp sous le ministère de Servan et surtout avoir été à l'ex-Cour chevalier d'honneur de Madame Sophie, une des- tilles de Louis XV, mais dont la conduite aux Etats-généraux avait été celle d'un député de la noblesse libérale, votant pour la réunion des trois Ordres, la liberté des cultes, la suppression des lettres de cachet, la Déclaration des droits, etc. Rouget de Lisle lit des pieds et des mains pour emporter sa mise en liberté; il argumentait que les ci-devant duchesse de Richelieu, duc de Brancas et quantité d'autres nobles avaient été très promptement libérés. Mais le cas était moins facile. Le marquis de Castellane avait un jeune frère, un cadet, le vicomte, intrépide, fol, provoquant, qui, incarcéré en 93 à la prison du Luxembourg, s'était échappé, avait pu passer en Suisse et, sur la nouvelle de thermidor, était rentré en France, installé à Paris où il narguait la police et exécutait sous le nez de
98 LA MARSi;iLLAlSI';
ses agents les plus insolentes prouesses : cerné dans une maison à la porte de laquelle le Comité de la section avait mis une sentinelle en arrnes, il s'échappait déguisé, un matelas sur les épaules, et s'enfuyait en criant : « Castellane, contumax! »
La police furieuse affectait de confondre les deux Castellane et de mettre sur le compte du marquis soi-disant libéré les crimes de son cadet, imbroglio compromettant que Rouget de ]^isle s'ingéniait à éclaircir, mais qui indisposait en haut lieu et retardait une mesure entin obtenue le 22 vendémiaire an III (i3 octobre 1794) (i). . .
Fidèle à sa parole d'Huningue et à sa profession de foi civique, Rouget de Lisle à peine libre se rangeait aussitôt près de la Convention. Avant d'aller à Quiberon combattre les émigrés du dehors aux côtés de Hoche et les émigrés du dedans en vendémiaire aux côtés de Barras, de Bonaparte, de Brune, de Berruyer, du représentant Cavaignac et autres, il défend l'Assemblée nationale contre les deux insurrections à la tête desquelles il voit les hommes qui symbolisent à ses veux les fureurs de la veille, les persécutions de la Terreur.
Le 12 germinal an III (i'^'' avril 1795) quand les faubourgs, qui avaient abandcMiné Robespierre, se -prennent à protester contre /le décret d'arrestation de Collot, de Billaud et Vadier, et envahissent la Convention en réclamant la Constitution de 98, Rouget de Lisle figure dans les sections fidèles qui contre-enva-"' hissent l'Assemblée pour en chasser la foule tumultuaire. Un mois et demi après, le i'"'" prairial (20 mai), l'affaire est plus chaude : le représentant Féraud est assassiné; sa tête est portée
(1) Louis-André-Boniface de Castellane dont Rouget de Lisle poursuiva;it la libé'-ation, était le père du futur maréchal de Castellane (né en 1788, mort en 1862); il av,ait épousé en 1778 xVdélaïde-Louise-Guyonne de Rohan- Chabot qui ne fut point inquiétée. La correspondance d'une famille Courcelles qui s'était également entremise pour la libération de Castellane relate ces faits si honorables pour Rouget de Lisle; elle est en partie insérée dans le livre que M""^ de Baulaincourt-Marles, rîlle du maréchal, a consacré à l'histoire politique et privée de son grand-père, Louis-André-Boniface, né en i758. mort en 183?. (ln-8", Pion et Nourrit, Paris, 1901, p. 6, 25, 32, ^9, 77v
ail bout d'une pique jusque devant le bureau du président Buissy-d'Anglas qui la salue courageusement. Rouget de Lisle paraît ici au premier rang des défenseurs de la Convention avec un jeune ami, Frédéric Dietrich, tils aîné du malheureux maire de Strasbourg, venu à Paris pour obtenir la réhabilitation de son père. Ce jour-là, toujours impulsif. Rouget de Lisle s'était jeté en avant et recevait dans le côté un coup de pistolet dont la poudre brûlait son vêtement mais dont la balle déviait après forte contusion. Toujours incurablement modeste, Rouget de Lisle ne parlera jamais de cette blessure non plus que de celle qu'il avait reçue devant Namur, non plus que du coup de mitraille dans la cuisse à Quiberon. Mais ces blessures, pour n'avoir point entraîné d'impotence, étaient cependant notables : beaucoup d'autres s'en seraient glorifiés. Rouget de Lisle tenait que le courage du soldat au feu se mesure aux risques qu'il brave et non aux effets incertains qu'il en ressent. Dans la suite, un sûr moyen de l'indisposer était d'évoquer le souvenir de ces incidents; un jour qu'on insistait, il répartit importuné : « Est-ce qu'on parle de ces chiquenaudes à un ami de Kléber, de Desaix, de Caffarelli!... » On sait comment ont péri ces trois soldats (i).
Maintenant voici bien que Rouget de Lisle est libre, qu'un temps de réconfort et d'espoir s'offre à lui : mais par un contraste, original si l'auteur de la A/ar5e///a/56' est désormais tranquille, en sécurité, recherché, félicité, applaudi, c'est la Marseillaise ellemême, hier incontestée, souveraine, qui va être négligée, reniée, siflflée, tout au moins très bataillée, parfois proscrite.
(i) Caffarelli était né en ijSô, au château du Falga (Haute-Garonne'). Camarade de Rouget de Lisle aux écoles, son compagnon d'inquiétudes en 93-94, il partait pour l'armée de Jourdan tjprès thermidor. Grièvement blesçé au passage du Rhin par un boulet, il était amputé de la jambe gauche et promu général de brigade (17 frimaire an IV, 8 décembre 1795). Maintenu dans les cadres actifs, Caffarelli accompagnait Bonaparte en Egypte. On se rappelle le propos des troupiers murmurant sur l'éloignement, la longueur de Texpédition d'Orient : « 11 se moque de ça, disaient-ils en montrant (Caffarelli avec sa jambe de bois, il a toujours un pied en France... » Une nouvelle grave blessure atteignit le vaillant officier du génie, dans la tranchée devant Saint-.Iean d'Acre : une balle lui tracassait le coude droit. Cette fois (>affarelli succomba aux suites d'une autrp amputation (8 tloréal an VU» •27 avril i7()()).
Les thermidoriens n'osent pas encore relever un autre drapeau contre le drapeau tricolore, mais ils chantent! Le 9 thermidor a ouvert la crise de la Marseillaise^ la première, et la Marseillaise en comptera plus d'une.
Le lendemain du 9 thermidor, la Marseillaise a un rival — le Réveil du peuple, non pas aux armées, il est vrai.
LA MARSEILLAISE APRES LE IX THERMIDOR SON DUEL AVEC LE <( RÉVEIL DU PEUPLE » DANS LE MIDI
La rcaction thermidorienne et la Contre-Révolution dans le Midi. — Le Réveil du peuple opposé à la Marseillaise. — La a Terreur blanche » et son hymne. — Les massacres de républicains à Lyon, Marseille, Tarascon, Toulon, etc. — Les • Compagnons de Jéhu ». — Souvenirs de Charles Nodier.
On disputera longtemps sur le 9 thermidor, non sur ses conséquences assez patentes, mais sur ses causes, un peu sur ses circonstances, surtout sur les intentions et plans de ces deux groupes d'acteurs. La chaire nationale d'histoire de la Révolution française ne date pas d'hier : elle a été créée il y a plus d'un siècle. Thiers, Mignet, et avant eux une femme de génie, M'"'' de Staël, l'avaient occupée, sans parler des tout premiers, Fantin- Desodoards et autres : ils ont dit leur sen'timent sur le grand épisode. Bûchez, Lamartine, Louis Blanc, Michelet, Villiaumé parmi les plus notoires ou illustres, ont opiné dans des sens contradictoires : ils ont aujourd'hui leurs successeurs, MM. Aulard, Mathiez, Madelin, écrivains de très intéressant labeur et esprit critique qui auront à leur tour leurs suivants respectifs. Nous taisons Taine, peu qualifié, ce semble, comme plume politique, étant resté, quoiqu'il en ait, si métaphysicien qu'il prétend expliquer la psychologie du peuple français pendant les longues années de la Révolution, sans faire entrer en ligne d'action déterminante ou au moins parallèle, la guerre, la coalition, l'émigration, la Vendée, l'invasion!
1792- 1799 lOï
Le 9 thermidor est-il procès juge et non plaide selon le mot de Cambacérès? Dans Finstant la faute paraît incomber aussi au principal accusé (dont la plaidoirie du 8 est si fautive) et non pas au seul tribunal, à la Convention même.
C'est assurément un des plus grands problèmes de la Révolution française, derrière la solution duquel se cache ou se dresse toute une orientation sociale et politique, et les avocats qui s'emploient à débrouiller le dossier de ce très grand procès, à suppléer les lacunes de l'instruction et du débat par une revision d'appel, voire de cassation, se livrent à une œuvre capitale.
Le 9 thermidor, quelles que soient leurs investigations et leurs découvertes, prend toutefois rang d'abord parmi les nombreuses Journées des dupes que compte notre histoire. C'était le sentiment de la plupart des contemporains à la vue des prompts et fâcheux destins de tels des vainqueurs, ceux du moins qui dans les Comités ou sur la Montagne avaient mené le branle. Le dénouement définitif est en effet inattendu, sauf pour ceux qui, Sur la dernière heure, ralliés au coup d'Etat montagnard, s'étaient placés à la remorque des chefs d'attaque, et, d'auxiliaires, de caudataires, allaient en quelques mois, en quelques semaines, avec la complicité ou sous la direction des renégats et des contrits de la Terreur, devenir les arbitres de la situation politique et les rédacteurs de la nouvelle Constitution.
Tout le monde dans la Convention et même en immense majorité au dehors peut célébrer le triomphe, crier gloire à la grande journée!
Salut, neuf thermidor, jour de la délivrance! Chantres républicains, célébrez la victoire!
Marie-Joseph Chénier et Rouget de Lisle lui-même peuvent mêler leurs odes à la voix de la foule; l'intervention des dithyrambes ne dissipe aucune confusion.
La République française reste debout, mais la crise du 9 thermidor a ouvert le champ, livré la scène à un monde, non pas tout à fait inconnu, mais nouveau, qui s'y précipite bruyamment, le monde thermidorien, amalgame confus, disparate, bigarré,
I02 LA MARSKILLAISI-;
d'origines les plus diverses, qui contient certes une minorité de républicains lovaux, aussi loyaux quoique modérés que les gens de la Montagne, monde aveuglément violent où vont peu à peu se découvrir les i-oyalistes et les émigrés de l'intérieur, où ferdrit grand tapage les fractions des sections qui ont donné asile aux ex-fournisseurs de la Cour, aux bourgeois pour lesquels Voltaire, Jean-Jacques, Diderot ont perdu les lettres et la philosophie; où plastronnent les jeunes patriotes qui se sont défilés devant les appels aux volontaires et les lois de réquisition, les embusques du temps; où grouillent le monde des noceurs, furieux du trop long sevrage de plaisirs, et la basse-cour des tilles.
Le Réveil du peuple sera leur mot d'ordre chanté.
Le Réveil du peuple possède toutes les qualités requises par les partis pour un rôle de ce genre. Les partis, on le 'sait assez, ne sont point difficiles sur le choix d'une littérature qui avec leurs intérêts, sert leurs passions. Toute parole, tout écrit leur est bon quand ils y trouvent le cri de leur haine et le geste de leur vengeance. Médiocrité de forme, platitude de verbe, furie cruelle d'action, le Réveil du peuple met tout cela à la portée des masses de la contre-révolution.
Ce misérable chant qui pendant deux années va tenir tête à la Marseillaise^ ou la mettre en échec, ou même la proscrire, est un des plus sanguinaires qu'on puisse imaginer. Sanguinaire, il l'est atrocement, avec rage et un arrière froici calcul. Ce n'est point ici, comme dans tels chants révolutionnaires, une strophe détournée de son sens et subissant dans la tempête une application que ne prévoyait pas, qu'aurait repoussée Fauteur. Ce n'est point non plus, comme dans la Carmagnole ou le Ça ira^ une menace avec un arrière-goût degaîté populacière sans doute terrible, mais localisée sur une tête, une sélection dans les coupables désignés : non, c'est ici le prêche furieux, écumant, de regorgement en masse irhposé du premier cri au dernier. Dans le soidisant « Sus aux terroristes », le seul mot d'ordre vrai est (( Sus aux républicains! »
Aucune des explications qui se donnent des chants de la Révolution ne peut être hasardée sur l'origine de ce chant précoce de la contre-révolution. Tous les autres sont nés au milieu
des plus etfroyables tourmentes de trahisons intérieures, des plus actuels dangers de batailles. Les traîtres, les émigrés, les armées ennemies sont sur le sol de la patrie, tiennent la patrie à lu gorge. Les chants de la Révolution sont le cri suprême, le dernier souffle d'appel pour la libération : leurs auteurs sont aux frontières et, comme Rouget de Lisle, jettent leur inspiration aux armées, ou, comme Chénier, dans la fournaise de la Convention d'où ils lancent leur invocation à la place publique : acteurs eux-mêmes, ils sont emportés dans le tourbillon des marches de combats, des clameurs de tribune, des fumées de poudre, des lueurs de canon, des risques personnels de mort.
Le Réiwil du peuple n'a ni de tels auteurs ni de tels berceaux. C'est le,factum écrit ti^anquillement, à froid, d'un obscur vaudevilliste, royaliste non même déguisé, protégé par l'hypocrite mélange de ses relations Conventionnelles, plus encore par sa nullité même, accouplé pour la musique à l'acteur-chanteur Gaveaux, de la troupe du théâtre Feydeau qui, de ses planches, escompte aux bureaux une queue de clientèle bien pensante et suppute la bonne recette; Gaveaux du moins s'est fait connaître par la mise en musique de petits opéras-comiques non siffles.
Ce Souriguières lance son Réveil du peuple quand tout danger a disparu, quand il n'y a plus crainte de voir le couperet tombé sur le col de Robespierre et de son groupe, se relever, et par un jeu de bascule connu, trancher du côté opposé le caquet des factieux de l'autre clan.
Et ce poète de thermidor écrit ces abominables exhortations au massacre :
Peuple français, peuple àù frères,
Tu souffres qu'une horde atroce Et d'assassins et de brigands Souille par son souffle féroce Le territoire des vivants!
Quelle est cette lenteur barbare Hâte-toi, Peuple souverain, De rendre aux monstres du Ténare Tous ces buveurs de sang Humaih.
(^ui. nous jurons sur voire tombe Par notre pays malheureux De ne faire qu'une hécatombe De ces cannibales affreux.
Ce signal cie l'assassinat, de regorgement n'est que trop entendu.
Le chaud, Fenflammé Midi qui, au xvi** siècle, s'ensanglantait si furieusement des guerres religieuses, recommence : il happe le Réveil : ce sera son catéchisme, son Oremiis. son chant de carnage en bloc et par tête.
Lvon inaugure la tuerie. Tout le reflux d'une marée d'émigrés dégorge par la Suisse : ils arrivent de partout, de Rome, de toutes les villes des Etats pontificaux, de Sicile, de Naples, de Vienne, de Buda-Pesth. L'état-major du fameux Précy, le général de la défense pendant le siège Ivonnais, est refait. Les nobles, les fils de bourgeois citadins y coudoient les fils de viticulteurs, de campagnards enrichis et les ouvriers des ports. Leur nombre sans cesse accru, leur audace s'excitant par l'affiche réunissent promptement en véritables bandes les furieux cachés hier, éparpillés par la peur dans la contrée. Ils se disciplinent, s'organisent et s'ils n'osent déjà arborer la cocarde royale, ils attachent à leur chapeau une large ganse blanche. Ils se dénomment Compagnies de Jéliu... un docte fanatique lyonnais leur ayant suggéré que Jéhu n'avait été sacré roi d'Israël par le prophète Elysée que sous la condition de massacrer tous les prêtres de Baal, tous les tenants d'Achab et de Jézabel... Quels faux dieux plus détestables que les principes républicains, et la Révolutionne s'incarne-t-elle pas dans l'impie Jézabel!
Ils se dénomment aussi par ironie Compagnons ou Enfants du soleil parce qu'ils assassinent la nuit, un masque sur la face.
Ils cherchent et trouvent facilement leurs victimes. Tout républicain est déclaré terroriste; toute femme de républicain est réputée complice de terroriste. Pour eux sont des monstres ceux ou qui ne crient pas Vive Louis XVII ou n'en portent pas le deuil! ou qui ont ri... on sait quand! chanté on sait quoi!
Les compagnons de Jéhu débutent par des égorgements en détail; ils montent dans les maisons; ils assom^ment, jettent dans
les escaliers les cadavres : une charrette attend en bas qui va se vider au Rhône.
Mais ce travail fractionné est trop lent. Il faut donner un pendant aux journées parisiennes de septembre!
Les républicains sont arrêtés en masse par quartiers et conduits en prison; souvent dans leur effroi ils accourent spontanément aux portes des maisons d'arrêt pour y trouver un refuge, une barrière de sûreté. Ainsi s'expliqueraient (par parenthèse rétrospective) les emprisonnements par la fameuse loi des suspects qui mettait à l'abri de l'échafaud les imprudents de gestes et de langue jusqu'à la paix. Mais point, à Lyon, de si opportune analogie! Cette ressource de la prison-refuge ainsi recherchée n'y est pas admise. L'égorgement se fait en grand à l'intérieur. Les massacreurs s'étaient réunis, concertés au théâtre : ils se divisent en trois troupes : les uns forcent la prison de Roanne, défoncent les portes des cachots et égorgent : comme les détenus se barricadent, résistent, on apporte des bûches, des fagots, des bottes de paille et on y met le feu : jusqu'aux femmes emprisonnées périssent avec leurs petits enfants, étouffés, brûlés vifs. A la prison des Recluses et de Saint-Joseph, mêmes sauvages assauts, égorgement, incendies... De là, le massacre s'étend. On égorge à Marseille, au fort Saint-Jean; fils d'armateurs rivalisent d'entrain avec débardeurs. On égorge à Toulon; on égorge à, Tarascon... Et cependant — observent quelques républicains — on n'annonçait point l'entrée des Prussiens dans Verdun.
La tuerie s'est solidement étendue en largeur : elle occupe dix départements, trente villes; avec Lvon, Roanne, Tarascon, Aix, Toulon, elle a inondé de sang Avignon, Nîmes, Sisteron, Montélimar, Saint-Etienne, Montbrison, Bourg, Lons-le-Saunier et autres. Le comte de Lestang, de Montélimar, dit le Cliarctte du Midi^ tiendra la campagne un an avec dix mille hommes recrutés dans le Gard, les Bouches-du-Rhône et vient en plein Avignon proclamer la déchéance de la Convention. A Bollène, le général Dours, qui avait figuré dans l'armée républicaine au siège de Lyon et s'était retiré à la campagne, est assassiné avec des raffinements de sauvagerie inouïs.
Maintenant la tuerie gagne en hauteur : elle remonte vers le
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centre. La voici dans les campagnes d'Angers. On enfouit dans les fossés, à la lisière des bois, quatorze cents cadavres de chefs de famille républicains, égorgés, mutilés.
Vainement la Convention envoie des commissaires, Boisset, Goupilleau, Boursault, Fréron. Goupilleau constate que le Rhône charrie de nombreux cadavres. Fréron confesse que « c'est une Saint-Barthélémv de républicains ». « La réaction est sans mesure » avoue Durand-Maillane. Les thermidoriens de Paris trouvent que les thermidoriens du Midi exagèrent!
Fréron aurait pu réentendre à Aix un collègue de la Gironde l'orateur des premiers mois de la Convention, Isnard, celui qui menaçait de détruire Paris et d'en pulvériser les ruines mômes en poussière si menue que l'on chercherait vainement la trace de la grand'ville sur les rives de la Seine! Sorti de ses cachettes, le modéré girondin balconne aujourd'hui du haut de la salle des fêtes de l'auberge du Cours avec la même politique éloquence : « Compagnons, crie Isnard, quand vous rencontrerez un terroriste, si vous n'avez pas d'armes, assommez-le à coups de bâton ! Si vous n'avez pas de bâton, courez au cimetière, déterrez les ossements de vos morts et assommez le terroriste à coups de fémurs et de tibias! » Il est fâcheux que la prose d'Isnard ne soit pas versifiée, elle figiirerait un notable couplet du Réveil 1
Que parle-t-on dans le Midi de Maignet, de Jourdan, de leurs fureurs ultra-jacobines? La république d'avant thermidor ellemême avait arrêté, puni Jourdan : le 8 prairial an 1 1 (27 mai 1 794) , elle avait guillotiné ce terroriste exagéré comme « contempteur de la Représentation nationale ». La république de la fin de l'an II et de l'an III inspire au tribunal de Roanne des jugements moins sévères : les Compagnons de Jéhu sont acquittés pour leur massacre des prisons; sur les rharches du Palais de justice qu'ils descendent fiers, libérés, une foule amie jette des fleurs; le soir, au théâtre, elle leur lance des couronnes, et le Réveil du peuple chanté sur la scène provoque un délire d'enthousiasme. Cette même république pour achever de rétablir l'ordre envoie au Midi le général Willotqui pactise avec les assassins, les encourage, se fera élire député à l'Assemblée des Cinq Cents par eux, par le suffrage restreint des Bouches-du-Rhône, et revient à Paris,
sous Pinexplicable protectorat de Carnot, conspirer publiquement contre la République qui, il est vrai, le fructidorisera.
La contre-révolution est telle qu'en juin 1796 rien n'est terminé : il faut, pour rétablir l'ordre dans les campagnes, organiser une armée républicaine en colonnes mobiles comme en Vendép. Enfin l'une d'elles s'empare du comte de Lestang et le fusille à Avignon (24 prairial an IV).
Cette terreur méridionale, si justement qualifiée Tendeur blanche^ qui ne comporte ni les motifs, ni les explications de l'autre, fut une des heures les plus atroces de l'époque de réaction : il s'y commit des barbaries que Paris ne connut pas, n'aurait pas souffert, et toujours avec l'accompagnement du refrain scélérat.
Tout jeune adolescent, Charles Nodier vit ces hommes; il en écrivit sur le tard des tableaux encore pleins d'épouvante. On ne sait pourquoi les friands de documents de source traitent les Sotwenirs de Nodier de broderies légères et fantaisistes. Il était franc-comtois et vécut toute sa jeunesse dans sa patrie provinciale qui commence le Midi et était excellent terrain d'observation. La Franche-Comté a donné à la Révolution des hommes de toutes couleurs et de tous emplois, les généraux Lecourbe, Joubert, Pichegru, etc., le président dli tribunal révolutionnaire de Paris, Dumas, l'hébertiste Momoro, le dernier montagnard Goujon, Rouget de Lisle enfin. Toutes les opinions s'y sont contrebattues. Le père de Nodier était un avocat instruit, magistrat élu président du tribunal criminel qui, à ce titre, assumait sur sa tête toutes les haines d'une foule de coupables, fabricateurs de faux assignats, brigands de grandes routes, détrousseurs de courriers et malle-poste de finances, voleurs de diligences, escalàdeurs nocturnes de maisons isolées, etc., tous malandrins antirépublicains exerçant leurs crimes sous couleur d'opinion et se haussant, en cas d'échec fet de capture, à la prétention de justiciables d'un tribunal politique qui les renverrait absous!
Né en 1780 à Besançon, Charles Nodier adolescent, jeune homme de quinze à vingt ans, vit défiler de près toutes les variétés de criminels devant le prétoire de son père : il y avait parmi eux des gens fort bien, des anciens capitaines de dragons, des chevaliers de Saint-Louis, jéhuistes naturellement.
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Ces messieurs escortés de solides gaillards parcouraient les campagnes avec des caravanes de charrettes sur lesquelles ils empilaient, « comme on entasse les veaux pour la boucherie », les républicains cueillis dans leurs randonnées à travers les villages; les victimes étaient fortement ligottées aux pieds et aux mains. Arrivée aux faubourgs de la ville, la file était arrêtée par une meute stylée, et regorgement sur place s'opérait. Les passants de bonne compagnie venaient voir, lorgnaient, riaient, prenaient part quelquefois. Nodier vit un bon septuagénaire, un homme de la meilleure compagnie qui avait jadis assisté à Versailles à la chasse et au jeu du roi, frapper à tour de bras sur un malheureux qu'agitait encore une convulsion d'agonie, avec sa canne, un petit jonc à pomme d'or.
« Tout cela ressemblait étrangement aux exécutions de cannibales, achève Nodier, et comme chez eux, l'affreux sacrifice se passait au bruit des chants. Dans la bouche des tueurs, c'était le Réveil du peuple qui allait toujours augmentant d'éclat et de sauvage expression à mesure que les fumées du sang leur montaient au cerveau; c'était le refrain de la Marseillaise^ qui expirait de mort en mort dans la bouche des mourants. Seulement on ne les mangeait pas... Voilà toute la différence! »
Nodier sincèrement rallié aux Bourbons, rente de l'excellente place de conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal, écrivait ses Souvenirs sous la Restauration, Quelque imagé que soit le style d'un romantique admirateur de Walter Scott, de Hugo et de Vigny (dont Nodier regrette en l'instant de n'avoir point le génie de peinture descriptive), on ne voit point en quoi l'attestation historique de tels faits par un tel témoin et à une telle date en est diminuée : l'impartiale véracité de sa mémoire et la franchise de sa plume s'en trouvent confirmées, ce semble, au contraire. Avec un peu plus d'émotion, sinon d'indignation, Nodier écrit trente-cinq ans plus tard sur ce duel méridional du Réveil du peuple et de la Marseillaise^ sur la Terreur blanche, ce que tout le monde en disait en 1798 à Paris. Ses souvenirs sont aussi exacts qu'un bulletin du Comité de sûreté générale ou qu'un rapport de Merlin de Douai, ministre de la Police : on peut même dire, si on les rapproche, qu'ils en reproduisent les textes.
LA MARSEILLAISE APRÈS LE IX THERMIDOR SON DUEL AVEC LE «< RÉVEIL DU PEUPLE » A PARIS
Ixi réaction t/iennUoricnnc et la Contrc-Rcvolution à Paris. — Le Réveil du peuple contre la Marseillaise. — La jeunesse muscadine et Dillaud- Varenne* — « Jacoqnins et J acoquines! » — Désordres dans les cafés, les théâtres, au Palais-Royal. — Politique équilibriste de la Convention, inutile. — Aggravation des désordres.
La réaction thermidorienne fait dans le même temps ses prouesses à Paris : sans doute ce n'est pas le drame de Lyon ou deTarascon, mais ce n'est point la faute du personnel si le ridicule et la violence de sa sédition ne tournent point au même tragique sanglant. A la vérité, il manquait dans ses rangs Télément essentiel, l'élément populaire : mais les faubourgs n'étaient point disposés à le fournir, non plus que les campagnards de la banlieue parisienne : ceux-ci étaient bien accourus le lo thermidor sur les terrasses du jardin des Tuileries, face à la guillotine, acclamer le supplice de Robespierre, mais leur démonstration n'allait pas plus loin.
La réaction thermiciorienne à Paris s'est écrite à elle-même une page non seulement politique, mais fâcheusement pittoresque dans la chronique des mœurs et de la vie de la capitale. Elle est avant tout symbolisée et représentée par cette jeunesse, hier si discrète, si effacée, si absente qu'on ne la voyait point dans les rues aux jours joyeux des grandes victoires nationales. Aujourd'hui elle envahit tout Paris, s'y étale, y déborde, ne souffre point de coudoiements. Elle a adopté des modes, des vêtements, des coiffures, des manières, un langage qui la mettent hors la foule vulgaire.
Les nombreux adeptes portent le chapeau bicorne coiffé en travers, l'habit vert ou bleu barbeau carré très serré et très court à collet noir, une énorme cravate blanche ou verte où s'engoncent leur cou et leur menton; le gilet en panne veloutée couleur chamois n'a pas moins de dix-huit boutons de nacre; les culottes
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ne descendent qu'aux mollets; linge de batiste parfumé au musc; souliers tins de semelle et à pointe. Leurs cheveux sont longs, tombent sur les épaules des deux côtés de la tête en cadenettes ou bien en oî^eilles de chien; ils les poudrent genre ancien régime pour bien rriarquer à la canaille aux clieveux gras le retour en arrière. Ils affectent l'insolence d'une fausse mvopie pour jouer de la main avec un gros binocle et regarder les gens sous le nez ; ils sont armés d'un énorme gourdin plombé, gros bois en torsade aussi fort à la poignée qu'en bas, excellent assommoir. Ils se sont fait, pour parler plus élégamment, un argot mondain qui ébauche les mots ou les estropie de leur ossature; le suprême bon ton est de supprimer les r : l'r sonne mal, il est démocratique et donne au mot un ton populacier, un air faubourien : ils disent : « Paole d'honneu... C'est incoyable... C'est inéveilleux! » Le nom leur en restera; on le leur applique de suite : ils seront les Incoyables\ La senteur dont ils s'arrosent leur vaut aussi le sobriquet de muscadins. Cette silhouette grotesque a obtenu des historiens et peintres, de Mercier aux Concourt, sans oublier nos gais faiseurs d'opérettes contemporaines, Lecoq et autres.
Les thermidoriens de Paris ne seraient pas au complet sans les femmes; elles ont déjà un pied parmi eux avec les commis de nouveautés, les garçons de magasins qui y abondent et toute cette jeunesse masculine de petits employés dont la vie de travail se greffe sur les dépenses du luxe féminin. Depuis l'émigration et la guerre, les cent mille femmes à Paris qui vivaient de l'amour public, sont tombées à la portion congrue. Les « boudoirs », selon le style du temps, ont dû fermer. La Révolution, il est vrai, a supprimé l'arbitraire de la Lieutenance, les bourrades des soldats du guet et l'espionnage des mouches des commissariats; elle renvoie les imprudentes ou les cyniques des carrefours devant le tribunal correctionnel de droit commun, mais le procureur de la Commune de Paris, Chaumette, flanqué du municipal Marino, leur a tout de même fait passer, en ces avant-derniers mois, de mauvais moments..!
Maintenant, elles sont libres, elles viennent faire leur partie; les petits thermidoriens leur tendent les bras! Elles y sautent. Elles collaborent. Il y aura tout plaisir et profit, car les Incoyahles
s'appellent aussi la Jeunesse dorée\ Elles, on les appellera les muscadines et aussi merveilleuses avec ou sans r : elles sont en ert'et merveilleusement attifées !
Les jeunes gens ne se sont jamais scandalisés des lacunes du costume des femmes (nous le voyons en ce moment). Les thermidoriennes revêtent en 1795 des toilettes qui permettent tous les dévêtements : tunique de linon étroite, moulante, presque toujours sans dessous de chemise, parfois avec un collant sur peau en tricot de soie couleur chair; décolletées, bras nus, seins nus, fente sur le côté pour laisser voir une jambe nue jusqu'audessus du genou; pieds nus dans des sandales; cheveux en nattes ou roulés mollement et largement au chignon avec, au front, un bandeau-diadème. Les femmes du mouvement ressuscitent à leur goût les républiques d'Athènes et de Rome tant de fois évoquées par les politiciens Conventionnels. Les « dames » récentes des députés en vue donnent le nouveau ton, en tête la belle Gabarrus, hier Notre-damé de Septembre, aujourd'hui Notredame de Thermidor selon les avatars de Tallien.
Et tout ce monde de fêtards se rue aux tapages de rues et au plaisir clamé, affiché : il tient en maître les promenades publiques, les Champs-Elysées, le Palais-Royal, les grands boulevards, les jardins de musique, les salles de concert, les cafés, les théâtres, les bals de rendez-vous- publics; il fonde le bal des Victimes où l'on n'est admis que sur preuve de la mort d'un parent par la guillotine... Il fait partout, du moins il veut faire partout la loi ; il a ses chefs à la Convention indistinctement sur tous les bancs : Tallien, Fréron et autres, et aussi Rovère, ce Rovère le plus drôle des drôles qui se donne comme fils de noble et s'est fait fabriquer par un héraldiste d'Avignon où il était gradé dans la garde papale une généalogie étincelante; il y apparaît comme issu des Rovère de Saint-Marc et marquis de Fonvielle; il est tout bonnement tils d'un aubergiste de Bonnieux, dans le comtat de Venaissin, tenant par surcroît étal de boucher.
Tallien a donné à sa jeunesse dorée un journal, l'Orateur du peuple où l'on prendra, le matin, le mot d'ordre, ou mieux de désordre pour la journée.
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Et le Réveil du peuple, rhvmne thermidorien de choix, braille par ces milliers de bouches sa musique d'égorgement. Il fait ses preuves en ce moment sur les rives du Rhône et sur la Cannebière : si, sur les bords de la Seine, il ne fait pas à vaisseaux largement ouverts couler le sang, il v fera du moins en môme temps que grand bruit de bâtons, couler beaucoup de salive et ' d'encre. Mais la tâche se proportionne ici aux possibilités et non aux intentions, et la Convention nationale est trop proche pour qu'on se risque déjà à organiser et commencer, sous ses veux, une bonne guerre civile. Mais cela se fera sous peu.
Les jeunes gens à cadenettes ont dès maintenant leur tribune, un club à Clichy; bientôt ils auront à Paris une agence royaliste presque officielle, en relation avec les agences vendéennes et bretonnes.
Le Palais-Royal est leur quartier général, leur lieu de gr^ind rendez-vous. C'est ici que l'on chante le Réveil en chœur; c'est ici que l'on conspue la Marseillaise et donne les représentations thermidoriennes.
Quand l'ex-omnipotent, le sombre Billaud lance sa fameuse menace : « On a mis en liberté des nobles, des aristocrates. Ce sont ces hommes qui accusent les patriotes : ils se réunissent à des individus couverts de dettes et de turpitudes et qui vivent avec des femmes d'émigrés.
» On accuse les patriotes de garder le silence, mais le lion n'est pas mort quand il sommeille, et à son réveil il extermine ses ennemis. La tranchée est ouverte; les patriotes vont reprendre leur énergie et engager le peuple à se réveiller. . J'appelle tous les hommes qui ont combattu pour la Révolution à se mettre en mesure pour faire rentrer dans le néant tous les lâches qui ont osé l'attaquer! »
r La jeunesse dorée la relève, aussitôt, cette menace, et de plaisante manière et qui montre à Billaud combien les temps sont changés : elle affuble un mannequin mi-peau de lion, mi-costume de représentant d'une énorme perruque, la perruque rousse de Billaud..., la crinière du lion, et en plein jardin Égalité, y met le feu! (17 brumaire an III-7 novembre 1794).
C'est du Palais-Royal que partent les cortèges de thermido-
riens en randonnée : tantôt ils nettoient les boulevards, tantôt les Tuileries de tout ce qui n'est pas leurs : tantôt ils tombent sur le club des Jacobins, rouvert on ne sait pourquoi? pour entendre les rodomontades de Billaud! Ils en font le siège en rèi^le; ils en chassent les auditeurs et auditrices aux soirs de i^rande séance, et quand tout ce monde, criant sous les coups de bâton, se sauve, ils activent la fuite en le criblant de pierres dont ils ont pleinement bourré leurs poches... D'abord, il ne doit plus V avoir de Jacobins! On ne connaît plus que des Jacoquinsl et quant à leurs femmes, aux Jacobines^ tant pis pour celles qui ne décampent point assez vite ou font une chute maladroite : elles sont troussées et fessées en plein vent à titre de Jacoqtiinesl
Généralement, le Comité de sûreté générale est prévenu mais trop tard; il envoie bien des patrouilles de garde nationale, mais, quand celles-ci passent ou repassent, tout est terminé ou même la scène recommence : messieurs les gardes nationaux regardent faire en riant! Souvent les fessées sont administrées au refrain de la Carmagiiolel L'accompagnement semble de spirituelle application sur les femmes des sans-culottes.
On ferait un volume de chroniques parisiennes à suivre chaque jour, chaque soir ces tumultes, à extraire des rapports des commissaires de police et des journaux du temps l'épisode vulgairement comique ou d'intention menaçante.
C'est la Marseillaise qu'il s'agit d'abord d'interdire. A bas les Marseillaisl A bas le Chant des Marseillaisl La jeunesse dorée décrète le silence sur l'hymne de la patrie victorieuse.
Les théâtres sont surtout le champ des exploits thermidoriens qui s'y cantonnent. Le milieu était excellent pour la propagande républicaine, il n'est pas moins favorable maintenant aux tapages de la contre-révolution. Les circonstances s'y prêtent au mieux : la lumière des lustres et rampes, les cris, l'animation des femmes, le public à scandaliser, à contraindre ou exciter; au dehors la nuit, l'ombre des petites rues pour décamper sans trop d'affaires, car Mercier le note dans son Nouveau Paris : « Les muscadins assaillent surtout quand ils sont six contre un! »
Mais la Marseillaise ne se laisse facilement ni gourmer, ni
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LA MARSi: J LLAISI';
meure à la porte; les pairioles résistent ferme mali^ré les sitHets, les poussées.
Le monde théâtral se divise comme les salles. Il v a le parti républicain : Talma, Monvel, Laïs, Dugazon;ily a le clan thermidorien : Mole, Lainez, Elleviou, Gavaudan, Quesnel. La jeunesse dorée va à TOpéra acclamer Lainez qui chante \q Réveil du peuple a avec une force et un enthousiasme qui transportent les spectateurs de rage contre les terroristes », écrit la petite presse. Lainez s'était fait connaître dès 90 comme royaliste militant; il rendait comme nul autre le célèbre passage dUphigénie en Aulide : « Chantons, célébrons notre reine... », les mêmes soirs où les passager allusionnistes de Riehard Cœu?'-de-Lioii allumaient au Théâtre italien d'imprudents, de provoquants enthousiasmes. Ce souvenir lui vaut un redoublement de bravos. Laïs, toujours artiste de l'Opéra, veut tenir tête à son camarade, chanter la Marseillaise^ mais la cabale muscadine, plus d'un soir, l'emporte, et souvent quand il entonne l'hymne de Rouget de Lisle, Laïs est forcé de quitter -la scène. On lui reconnaît du talent, mais on n'oublie pas son opinion. Le chanteur de V Offrande à la liberté ne retrouve plus son public de septembre 92.
Dans les théâtres de genre, plus de couplets improvisés sur VAir des Marseillais à propos des succès de frontières, des nouvelles militaires du jour qui sont cependant toujours si glorieusement heureuses.
Le dispositif, l'aménagement des salles a changé aussi. Au commencement de l'année 94, les directeurs avaient dij faire de grosses modifications intérieures. La Municipalité avait voulu que les théâtres fussent vraiment populaires : elle avait supprimé les loges, « ces repaires d'aristocrates ». Au Théâtre-Français où il y avait quatre rangs de loges, ce sont maintenant à leur place quatre uniformes hémicycles, quatre rangs de sièges semblables égaux accoudés les uns aux autres qui font le tour de la salle. La Municipalité avait également supprimé les loges reparues sur la scène malgré l'ombre de Voltaire, et, pour caractériser cette révolution, elle avait baptisé le Théâtre-Français du nom de Théâtre de l'Egalité.
Malgré les protestations du représentant montagnard Duhem,
les loges sont partout rétablies. La jeunesse dorée s'y installe en compagnie féminine, portes closes, comme dans une série de fortins d'où elle commande le parterre et la scène.
Les cafés ne sont pas moins remués. Refoulés, les chants civiques y trouvent des refuges et des citadelles qui se défendent vigoureusement. Les limonadiers Chrétien et Raisson, une paire d'amis, membres des Jacobins, arrêtés après le 9 thermidor pour avoir été y acclamer la seconde lecture de la conférence de Robespierre, ont une chaude clientèle patriote qui fait ici la Marseillaise inexpugnable. Au café Beaucaire se réunissent les ultras du patriotisme, dits les excessifs.
Et toute cette agitation incessante ne laisse pas d'inquiéter les nouveaux Comités : bousculades, attroupements, cortèges, stationnements, cris, rixes nocturnes, batailles à coups de chaises et de rotins, répliques de la police par arrestations individuelles et massives, sont le fait-divers quotidien, et ce fait-divers ne s'explique que trop bien par la présente politique Conventionnelle.
Sauf la cérémonie officielle, — étrange, à cette date, — de la translation en grande pompe des restes de Marat au Panthéon (12 septembre 1794), proposée par Fréron, un des grands chefs* thermido-républicains, applaudie par le républicain Chénier à titre d'avance ou de consolation aux faubourgs (i), la politique de la Convention est, tels et tels jours, à l'unisson des manifestations thermidoriennes. Lecointre peut déposer à la tribune la première dénonciation contre les membres des anciens Comités, et, s'il n'y est pas présentement donné suite, Legendre ne sera pas empêché de déposer la seconde. Les premiers mois de 1795 sont consacrés aux tractations officielles, aux marchandages de la paix signée à La Jaunaye avec les généraux vendéens; à l'octroi de l'amnis-
(i) Cinq mois après, le 8 février 1795, la même Convention décrétait : <' qu'aucun citoyen ne pourra obtenir les honneurs du Panthéon et que son buste ne pourra être placé dans le sein de la Convention que dix ans après sa mort. » C'était expulser les restes de Marat du Panthéon, et son buste de la salle des séances de l'Assemblée. Au dehors les bustes de Marat étaient arrachés de leurs niches de carrefours, de leur piédestal dans le vestibule des théâtres. Le cercueil de Marat fut toutefois transféré sans esclandre des cryptes du Panthéon au cimetière Sainte-Geneviève, près l'église Saiiu-Iuienne-du-Mont.
lie aux massacreurs de Machecoul (19 février 1795 ; les Girondins emprisonnés et même mis hors la loi pour participation à la guerre civile lyonnaise, bordelaise, bretonne et normande sont rappelés aux Tuileries. Le maximum est aboli. Les faubourgs exaspérés sont matés le 12 germinalfi*^''" avril) et le i^"" prairial (20 mai 1795).
Le parti thermido-royaliste se demande si Theure ne serait pas propice pour, de Paris, donner la main aux émigrés qui préparent la descente à Quiberon? Le Prétendant a dans la Convention des partisans secrets plus dangereux à la République que les partisans avoués de sa restauration.
Mais la Convention a compris le danger qu'elle a créé, qu'elle court elle-même : les républicains, — car il en reste en nombre, et de loyaux sur ses bancs, — n'attendent pas le dénouement de la menaçante expédition dans la presqu'île bretonne, ils trouvent que l'Assemblée penchait trop à droite, ils le disent : et le même mois qui va enregistrer aux annales républicaines les terribles exécutions d'Auray, la Convention célèbre en pompe très officielle deux grands anniversaires qu'elle soude presque à dessein, celui du 14 juillet 1789, date de la chute de la tyrannie royale, et celui du 27 juillet 1794, le 9 thermidor, date de son affranchissement d'une autre tyrannie.
Elle fait plus.
Elle relève le gant jeté par la moitié royaliste du parti thermidorien lui-même : elle symbolise son républicanisme de gouvernement; elle rend ce décret du 26 messidor an III (14 juillet 1795) qui sacre, nous l'avons dit, l'hymme républicain, la Marseillaise, chant officiel de la République française et associe à cette apothéose, son auteur. Rouget de Lisle.
LES EMEUTIERS PARISIENS DU « REVEIL DU PEUPLE » LE l3 VENDÉMIAIRE
Le parti tJwrmidoricn veut interdire le chant de la Marseillaise. — Faiblesse du général Menoii. — L'émeute du 28 messidor. -^ Protestation de Jean Debry à la Convention. — L'émeute du 2q. — Menaces de... révolution contre la Révolution. — Arrestation d'émeutiers a anti-marseillais ». — Une grande séance à la Convention (i" thermidor an III) : <c Les Français vont-ils se battre entre eux à cause du Réveil du peuple et de la Marseillaise ? ». — Discours de Boissy d'Anglas ; rapport de Chénier. — Les thermidoriens l'emportent : le Réveil chanté à la Convention le 23 thermidor an III (10 août ()5). — Les officiers et les soldats chantant la Marseillaise à Paris assommés par les thermidoriens. — Vote de la constitution de l'an III. — Le i3 vendémiaire.
Cette fois, c'en est trop!
Les thermido-royalistes ont toléré pour le Réveil du peuple une concurrence d'ailleurs bruyamment disputée et parfois supprimée, et c'est maintenant à cette Marseillaise abhorrée qu'il faudra céder le pas! C'est la Marseillaise qui seule aura la parole! Comme si la Marseillaise avait cessé d'être le chant de l'anarchie !
Le doute n'est plus permis avec ce dernier décret :
(( La Convention veut rétablir la Terreur! »
Et sur ce mot magique qui fait explosion et enflamme autour d'elle comme une traînée de poudre, le bouleA^ard Italien, le Palais-Royal, les terrasses des Tuileries; les cafés, surtout les grands cafés de Chartres et de Valois prennent feu. Autour du café du Cavenu, les rixes commencent : on pugile dans la rue des jeunes gens qui en descendent, chantant la Marseillaise.
Le lendemain, 27 messidor, la jeunesse dorée jure que seul le Réveil sera chanté à la Convention même! Et la Convention revoit, réentend à ses portes presque les mêmes tumultes qui l'ont effarée au 3i mai, au 2 juin 1793, au g thermidor.
Paris offre le spectacle d'une vraie sédition : déjà l'émeute monte sa houle humaine.
Le 28 messidc^r une foule immense a envahi la cour des Tui-
leries, le vestibule du Palais national, siège de la Convention. La garde montante débouche musique en tête, elle joue la Marseillaise^ conformément au décret conventionnel de l'avant-veille. Alors une énorme clameur s'élance de milliers de bouches : « Pas de Mar^seillaisel A bas la Marseillaisel A bas les Marseillais! » Les commentaires injurieux et les objurgations s'ajoutent : « C'est avec cet air là qu'on nous a égorgés pendant quinze mois. A bas! Nous voulons le Réveil du peuple^ le Réveil! » Un gros de jeunes gens s'élance dans les rangs des soldats, entoure le corps de musique, saisit les instruments, menace de les briser. La troupe demeure silencieuse, l'arme au pied. Menou qui commande la garde de l'Assemblée, Menou qu'il suffit de nommer, fait d'abord caracoler son cheval, puis parlemente : « Ce ne sont pas des cris qui m'influenceront ! ... Je ne dois obéir qu'aux ordres de la Convention... Je ferai jouer les autres airs... Je ferai jouer la série des airs de la Révolution (sic), — Nous voulons le Réveil \ Pas de Marseillaise\ — Menou : « Ai-je perdu votre confiance?... Alors je donnerai ma démission... — Vous ne l'avez pas perdue... On ne vous demande pas votre démission, on vous demande le Réveil du peuple. » La clameur le Réveil, le Réveil : couvre tout. Un dernier cri perce cependant : « On veut l'ecommenceî^ la Terreur. » Menou très émotionné devant ce bouillonnement qui va s'exaspérant, envoie deux de ses officiers exposer le cas au Bureau de la Convention.
L'Assemblée est en séance. Elle est très troublée, très perplexe elle-même. Autour d'elle, elle voit s'apprêter un véritable siège, un assaut peut-être. Les politiques des Comités interviennent... Sans doute il y a des opinions derrière les chansons, mais est-ce pour des chansons qu'on va se battre sous les fenêtres mêmes de la Convention? Est-ce que des .morceaux de musique vont devenir un brandon de discorde entre les citoyens?
Et l'Assemblée prend dans l'instant une série de mesures, d'ailleurs contradictoires, qui ont à ses yeux l'avantage de tout concilier.
D'abord elle envoie à Menou l'ordre, aussitôt exécuté, de faire jouer le Réveil.
La foule acclame, fait chorus; elle exige que la musique de
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la garde montante joue Tair trois fois; elle est insuffisamment calmée d'ailleurs.
Ensuite l'Assemblée ouvre sa séance publique par débat sur son. décret même qui a fait de la Marseillaise le chant national.
La Convention, à vrai dire, est fort décontenancée par l'accusation thermidorienne : « Elle! Vouloir rétablir la Terreur... Il n'y a que les ennemis de la République, de ses pouvoirs souverains, qui puissent lancer de telles perfides imaginations! »
Jean Debry, le motionnaire du 26 messidor pour l'apothéose de l'hvmne, proteste chaleureusement contre une aussi monstrueuse et aberrante accusation : « Où trouve-t-on, dit-il, une idée pareille dans le texte du décret, dans l'exécution de Vair vraiment itatiotial que chantent nos héros triomphateurs}... La Convention voudra que l'armée joue les airs civiques qui ont le plus contribué au maintien de notre glorieuse Révolution... «
A droite, on l'interrompt : « Qu'est-ce que des chants civiques? »
Jean Debry : « Les- chants civiques sont tous les airs qui ont contribué à notre liberté!... Les chants civiques doivent être ceux qui ont fait conspirer la perte des tyrans, ceux qui ont fait triompher nos armées à Jemmapes et ailleurs. Est-ce donc demander la Terreur que demander ces chants-là? C'est cette énergie qu'ils devaient faire naître que j'ai voulu rétablir. Mais quand je réclame cette énergie, je réclame en même temps la justice... »
Debry est applaudi.
L'Assemblée repousse une motion de sa droite qui demande avec Lanjuinais le rappel du décret qui a sacré la Marseillaise^ sous prétexte « que la Convention ne devrait jamais faire de décrets sur des choses pareilles (sic) » ; mais elle fait prendre aussi par ses Comités du salut public et de sûreté générale, m arrêté immédiat aux termes duquel il sera désormais « défendu de chanter et lire sur les théâtres aucuns airs, chansons et hymnes qui ne seraient pas contenus dans les pièces annoncées et jouées ».
Désormais aux spectacles plus de Marseillaise^ plusde/?éi^e/7...
120 LA MARSK 1 LLA rSl'!
Alors, il faut Fespérer, on ne se chamaillera, .on ne se battra plus, et Paris redeA'iendra tranquille!
En môme temps l'Assemblée met à son ordre du jour un grand débat sur la politique intérieure du gouvernement où elle protestera devant la France entière contre les imputations calomnieuses des partis factieux et contre des désordres intolérables dans la capitale où siège le gouvernement. Ce débat aura lieu le i*"'' thermidor an III (19 juillet T795), dans deux jours.
Ces décisions de bascule équilibriste n'agréent point à la foule, à ses meneurs : elle se dissipe cependant sur la promesse du général Menou que désormais la garde montante défilera aux seuls airs du Réveil du peuple et de Veillons au salut de V Empire \ mais le mot d'ordre est donné pour la nuit même, pour tous les soirs du reste : la foule thermidorienne, meneurs en tête, se répartira dans tous les théâtres de Paris : d'ordre on y exigera, on y chantera le Réveil du peuple^ la Mat^seillaise sera interdite, conspuée si elle ose paraître, ses chanteurs expulsés, punis sur place.
La consigne est bien observée.
Le 28, au soir même, à l'Opéra, le Réveil du peuple q^x chanté, avec enthousiasme : « Lq^ Maf^seillais )) veulent répliquer. Rixes au parterre. La garde.de service arrête les perturbateurs et les relâche. Au théâtre Feydeau, au théâtre de la Monlansier mêmes épisodes, plus violents au théâtre de la République. Ici les acteurs sont républicains, ils se font tirer l'oreille : ils en tiennent pour la Marseillaise. Enfin pour conjurer l'orage, l'un d^eux, Dugazon, se sacrifie, il chantera « l'hymne thermidorien ». Mais à peine paraît-il devant la rampe qu'il est reçu par cent bordées de sifflets, d'injures : « A bas Dugazon; c'est un terroriste! un autre! un autre! » Dugazon entre en fureur, arrache sa perruque, la jette par terre, est aussitôt agrippé, bourré de coups par des jeunes gens qui ont escaladé les planches; les acteurs et les actrices sortent des coulisses^ s'interposent; les femmes dans la salle poussent des cris aigus, la plupart rient et applaudissent; la garde accourt, les commissaires, un juge de paix : tout ce monde se colleté sur la scène dans une confusion violente et grotesque.
Enfin Dugazon se dégage en lambeaux, et peut s'esquiver par les coulisses. Peu à peu la scène se libère et le calme se rétablit. Le Rcj^eiTest chanté au milieu des hourras de toute la salle.
Le lendemain matin 29, à la parade, sur l'ordre exprès de la Placée la garde montante prend le service sans musique. Peu de protestations. Il se répète que les consignes militaires sont cette fois sévères... Les fusils seraient chargés... On se réserve pour les théâtres.
Le soir, en effet, ce sont plus que des échauffourées.
Le public parisien, dans son éternelle et spirituelle badauderie, toutes opinions comprises, est sorti en masses pour voir... Il encombre; il complique, il fait masse.
Le théâtre des Arts l'emporte cette fois sur les autres par la violence de la manifestation. D'abord interdiction est faite par la salle aux commissaires de police de monter sur la scène pour lire l'arrêté des Comités au litre duquel tous chants autres que ceux de la pièce même sont formellement interdits. Les commissaires se le tiennent pour dit, n'insistent pas. Ce premier succès obtenu, le parterre donne le signal de l'hymne thermidorien : deux énergumènes se font remarquer par leur désordre échevelé. La police revenue en force veut les faire taire : ils se rebellent. On les arrête. Noms déclarés, ce sont Gavaudan et Micalef, artistes du théâtre Favart. Le Comité de sûreté générale cette fois maintient l'arrestation.
Cette anodine répression augmente la fermentation. Les agitateurs et les meneurs ordinafres se concertent. Puisque ce soir la police l'emporte, rendez-vous est pris pour une plus corsée manifestation au même théâtre des Arts, le lendemain. Les femmes sont chargées d'arpenter les boulevards, cie racoler et donner rendez- vous au lieu convenu.
Toute la journée du 3o, des rassemblements considérables divaguent au jardin du Palais-Royal, au boulevard Italien. On crie Çavaiidaii, Micalef ou la mort.
Dans la cour même des Tuileries, on insulte les postes de garde; on essaie de pénétrer.
Dans la ville l'agitation est extrême. On n'y compte plus les rixes individuelles et collectives. Les « connaisseurs », — et ils
122 LA MARSKILLAISi;
sont nombreux depuis cinq ans, — estiment que Paris est à la veille d'une nouvelle révolution.
Cependant le Comité de sûreté générale commence à prendre l'événement très au sérieux : il décide d'abord de se protéger lui-même. De gros détachements de troupes de ligne parcourent les principales rues; quelques bataillons de gardes nationales républicaines de sections sûres, des sections du Muséum, des Gardes françaises, de la Halle-au-Blé entourent les Tuileries; des réserves de ligne sont massées pour marcher sur les principales salles de spectacles, et le soir quand la manifestation du théâtre des Arts commence à battre son plein, elle est maintenue, cernée... Mais la bataille est chaude : les meneurs crient : « Marchons sur la Convention! il y a là sept cents brigands, oppresseurs du peuple qu'il faut jeter à l'eau ! » D'autres crient : ^v A bas l'anarchie! Il faut un gouvernement... Il faut un chef!... » Un chef? en juillet 95... Le vœu et le propos sentent la royauté! En vérité tout ceci est bien faits, dits et gestes de contre-révolution.
Le lendemain, i^'" thermidor, a lieu à la Convention la séance annoncée.
Les meilleurs orateurs de cette phase de l'existence Conventionnelle finissante sont invités à donner de leur personne, au premier rang, Boissy d'Anglas, le grand homme de prairial. Le début de son discours donne la note : « Citoyens, il est impossible de fermer plus longtemps les yeux sur la situation de Paris; elle est telle que la liberté publique est menacée comme au jour des plus grands dangers... Heureusement, la Convention possède en ses mains une puissance invincible parce qu'elle est nationale, et le moyen infaillible de conjurer le péril public est de faire connaître à la France et aux amis.de la Liberté égarés, les quelques scélérats artificieusement coupables de ces désordres : ce sont les stipendiés de la faction des étrangers... La Convention n'a pas infligé un châtiment terrible aux hommes de sang, le 9 thermidor, pour laisser périr la liberté sous les coups d'un autre parti. Nous ne voulons pas que le corps social périsse dans ces convulsions. Nous disons à ces jeunes gens, dupes, nous aimons à lecroire, de leur enthousiasme pour k liberté, de leur haine pour la tyrannie : Pourquoi ces chants qui deviemient dans votre bouche le
ralliement d'un paî^ti? Ils sont, dites-vous^ la comménio?\7tion glorieuse de la journée du 9 thermidor : mais ils sont aussi un germe de division entre les bons eitoyens; ils ont été plus d'une fois, à Lyon et dans le midi, le signal des égorgements... Pourquoi ces rassemblements séditieux, ces émeutes répréhensibles? Pourquoi cette opposition aux décrets de la Convention, aux arrêtés de ses Comités? Ah! si vous chérissez la liberté, obéissez aux lois qui doivent en garantir l'exercice. Dans toute autre circonstance de pareils chants n auraient rien de répréhensible ; mais quand la malveillance en abuse, vous deve{ vous en abstenir, et il est du devoir de la police d'empêcher qu'ils ne se fassent entendre; ils sotit coupables, non par eux-mêmes, mais par l'avantage dont ils sont aux scélérats qui vous les inspirefit... » Et Boissy termine en annonçant le vote prochain « d'une Constitution sage et ferme qui, avec l'ordre, assurera le bonheur de tous ».
Delaunay cadet vient lire le Rapport du Comité de sûreté générale sur les événements mêmes, et Chénier termine la séance en donnant lecture de la Proclamation de la Convention au peuple français dont la rédaction lui a été confiée et réédite le discours de Boissy d'Anglas.
L'Assemblée adopte en un tour de votes tous ces documents : elle en ordonne l'impression, l'affichage dans Paris, l'envoi aux départements, et le rideau d'une politique équivoque baisse, une fois de plus, sur cette tragi-comédie parlementaire.
De tout ce remplissage de séances, on pourrait dire d'un mot populaire que c'est pour la frime. La Convention est prisonnière de sa politique nouvelle : elle ne veut pas plus brider les langues de ses alliés qu'elle ne peut changer leur opinion ; et leur concours lui a été trop utile, trop nécessaire pour qu'elle prenne l'initiative d'une rupture définitive. *
Le Réveil du peuple le lendemain de ces fermes paroles et décrets, se chante de plus belle, comme si 1 Assemblée n'avait ni discouru ni statué, et vingt jours après le décret d'interdit, le 2 3 thermidor an III, vulgo le 10 août 1795, troisième anniversaire de l'escalade des Tuileries, la Convention donne la grande'
124 LA MARSKILLAISK
fête nationale coutumière OÙ Thymnc thermidorien va reprendre sa place.
Daunou préside et prononce un éloquent discours. Les artistes du Conservatoire de musique siègent dans l'amphithéâtre à sa droite; tout prés d'eux, des théories d'artistes aveugles de l'un et l'autre sexe ont été conduites et casées pour corser les chœurs. Les Représentants sont en grand costume. C'est tout un répertoire de morceaux qui est exécuté à grand orchestre : l'Hymne du lo août de Chénier, musique de Catel; l'Hymne à la Liberté de Baour-Lormian, musique de Rigel père; un autre Hymne à la Liberté de Deforgues, musique de Lenglé; le Chant républicain du lo août de Lebrun, musique de Chérubini.
La fête se termine par l'exécution de l'Hymne national : Allons, enfants de la patrie, par celle du Réveil du Peuple, et le public s'écoule sous le Chant du départ \ Le compte rendu officiel constate, à la suite de cette longue énumération, que les acclamations ont accueilli chacun de ces hymnes, mais toutefois que « rien n'a égalé la sensation que produit la strophe Amour sacré de la patrie. \]n mouvement rapide, spontané, s'est communiqué à toute l'Assemblée : Représentants et spectateurs se sont découverts à cette invocation à la fois religieuse et guerrière (sic). »
Cette impartialité presque parfaite ne convainc pas les thermidoriens ni ne les calme. Les Parisiens demeurent toujours partagés, inégalement sans doute, en Marseillais et Réveillés. Et les théâtres continuent à être le champ d'exploits et de tumultes qui vont chaque jour en s'exagérant et s'exaltant de plus en plus. L'écho des exécutions d'Auray et les discours à la tribune conventionnelle de Tallien revenu de Quiberon, converti ou acculé pour l'instant par les attaques et soupçons dont il était l'objet, à un renouvellement de méthode jacobine, n'étaient cependant point de grand encouragement réacteur.
Les désordres n'en vont pas moins leur train sur les boulevards et surtout aux spectacles : sifflets à la Maf^seillaise, soufflets, coups de canne et de chaise échangés, injures, rixes globales, les épisodes se succèdent avec alternatives de succès et.de défaite dans les deux partis.
Le comique se mêle au violent;
Aujourd'hui les muscadins fustigent et tirent les oreilles de l'officier de paix Descoings qui s'est aventuré dans le jardin du Palais-Egalité.
Le lendemain on va donner le siège à la boutique du repré-, sentant Louvet rentré à la Convention, pauvre comme devant, installé libraire; on met lepoingsousle nez de l'aimableet dévouée Lodoiska dont le nom, par une coïncidence fâcheuse, figure juste à l'instant sur les affiches d'un opéra-comique... On crie : A bas la Louise et le Louveteau! Lodoiska venait d'être mère. Louvet l'orateur girondin de « Robespierre, je t'accuse! » passe à l'état de terroriste! Et c'est un éclat de rire thermidorien quand la police plante une sentinelle à la porte de la librairie en souvenir, dit-on, du journal mort-né de l'auteur de Faublas (i).
Les représentants républicains se donnent mission de se rendre le soir dans les spectacles pour parler raison au public : on les applaudit, mais on ne les écoute guère. Merlin cie Thionville a des succès oratoires à l'Opéra, les rixes ne s'en renouvellent pas moins à la sortie, où les queues hostiles s'injurient et se gourment. Les postes de police sont encombrés, et la conduite des délinquants au Comité de sûreté générale, fort importuné de ces rixes et désordres obstinés, devient besogne ordinaire.
Mais voici qui devient grave, singulièrement grave. Les thermidoriens ne s'en prennent plus seulement aux civils qui chantent contre eux la Marseillaise-^ ils s'attaquent aux militaires. Le décret conventionnel qui a sacré l'hymme si fort en honneur aux armées a été vite populaire chez les soldats, et Paris est constamment rempli de soldats : blessés, fiévreux soignés aux hôpitaux, permissionnaires au repos, troupes de passage, troupes de la garnison, tous ont au cœur et aux lèvres les strophes vaillantes et victorieuses qu'on chante aux frontières et aux batailles; tous se réjouissent d'entendre le Allons, en fans de la patrie... aux musiques de leurs demi-brigades.
(i) Louvet avait repris, depuis son retour, la publication du journal de ce nom, la Sentinelle, où il avait, au temps du ministère girondin, violemment soutenu Roland, qui d'ailleurs le subventionnait.
I2Ô LA MARSKlLLAiSr:
Les thermidoriens ne l'entendent point de cet air et les voici fondant à coups de leurs matraques sur tout officier ou soldat qui chante la Marseillaise... Assommé, déchiré de coups au théâtre des Arts, l'adjudant général Devaux, un tout jeune et héroïque officier couvert de gloire à Charleroi et à Fleurus que le général en chef Jourdan a récompensé en l'envoyant, il y a quelques mois, déposer les clefs de Namur sur la tribune de la^ Convention ! Devaux arrive^ maintenant de Vendée avec plusieurs blessures encore ouvertes; ce soldat resté citoyen a voulu s'interposer entre combattants, prêcher la paix civile, crime impardonnable!
Tombé, culbuté, rossé au Palais-Royal un jeune soldat qui répond par la Mar^seillaise à un groupe de jeunes gens chantant le Réveil : la police emporte le militaire sans connaissance sur civière au Bureau militaire de la Convention.
Encore au Palais-Roval, rixe générale : un groupe d'officiers généraux, supérieurs et de soldats, suivis d'une quarantaine de citoyens pénètre dans le jardin en chantant la Marseillaise; ils insistent sur le refrain : ils sont accueillis par une mitraille de chaises... que leur jettent les états-majors thermidoriens; les soldats dégainent; on se bat aux cris de A bas les royalistes! A bas les jacobins! Enfin les patrouilles accourent, désaccrochent les combattants, poussent les moins furieux, immobilisent les plus violents, ramassent les blessés... L'épisode est du 5 vendémiaire. Le 8, il se renouvelle, toujours au Palais-Égalité : les journaux royalistes accusent le député Hardy (de la Seine-Inférieure) d'avoir compromis la Représentation nationale en faisant irruption avec des généraux, bras dessus bras dessous, et provoqué la riposte ciu Réveil en chantant la Marseillaise sabre au vent.
Le i3 est proche. La guerre civile est déjà sur la place publique.
Les thermidoriens crient : « A bas, à mort Tallien, Fréron. Legendre! »... leurs grands hommes d'hier...
Il est tout de même invraisemblable d'assister en plein Paris à cet événement : des fuyards de la Défense nationale rossant les soldats qui ont sauvé la Patrie, reblessant au débotté des champs de bataille les blessés. Chenier n'en pouvait croire à l'authenticité du spectacle et se lamentait à la tribune de l'Assemblée contre
« celte., brave jeunesse qui, par excès'de courage obstrue tous les Comités, tous les bureaux de la Convention, assiège toutes les autorités constituées pour se faire réquisitionner à . . . l'intérieur, tandis que la vraie jeunesse française, sans doute moins utile à la patrie, terrassait chaque jour les armées liguées contre la République! «
Le général Lefebvre dont on sait le franc parler, arrivant de l'armée de Sambre-et-Meuse à Paris, déclarait très haut qu'il faisait meilleur aux avant-postes : républicains et soldats y étaient plus considérés et plus en sûreté qu'à l'intérieur...
Qui s'étonnerait que l'armée prenne position et qu'en Vendémiaire comme en Fructidor, avec la Ma?^seil/aisc% elle défende la Révolution?
Maintenant les thermidoriens, les royalistes, les sections « réactrices » ne se possèdent plus. La Constitution nouvelle vient d'être votée par la Convention. C'est la Révolution à perpétuité puisque la Convention s'éternise. Les Deux-Tiers^ les plus odieux de ses membres, passent aux Cinq-Cents! Silence à la Marseillaise\ A bas les Deux-Tiers! A bas la Convention! A la section des Piques parmi les orateurs les plus violents contre le recrutement conventionnel obligatoire des nouveaux députés, on remarque Souriguières, l'auteur du Reueill
LA MARSEILLAISE SOUS LE DIRECTOIRE LE GÉNÉRAL BONAPARTE ET LA MARSEILLAISE
Le Réveil du peuple chante à Paris après Vcndcmiaire! — Attitude de finit indu gouvernement dans l'affaire des Chants nationaux. — Arrêté du Directoire du i8 nivôse an IV (8 janvier iy<)6). — Le général Bonaparte, commanda/it en chef de l'armée de Vintérieitr et de la indivision militaire, fait lui-même la police des théâtres. — Victoire de la Marseillaise et des « airs chéris des Républicains ». — Départ de Bonaparte pour le quartier général de Nice. — La Marseillaise dans la campagne d'Italie; un témoignage de l'historien royaliste, l'abbé Montgaillard.
Fait peu croyable, l'issue de la bataille parisienne de Vendémiaire ne fait pas taire les chanteurs du Réveil.
La victoire a été, sans doute, non pas à fond disputée; elle a été pourtant complète. Mais, il y a eu attaque ouverte contre la République, dans Paris même, puis courageuse résistance, et le général Lafond de Soulé, un ex-garde du Corps de Louis XVI, a fait noble ligure même à côté des Bonchamp, des d'Elbée, des La Rochejaquelein. Les thermidoriens royalistes ont senti leurs forces et distingué le point faible dans le gouvernement. Certes l'année 95 n'a pas été bonne, mais l'on a prouvé que l'on n'abdiquait point, et rien n'est perdu. Si Quiberon avait été retardé de trois mois, et pu se faire en octobre, ou si Vendémiaire avait été avancé et avait éclaté en juillet, alors entre ce double feu la Convention, la République culbutait! Mais avec ^ des chefs d'actioii et de tactique comme Charette et Puysaye dans l'ouest, Willot dans le midi, Pichegru à Paris ou sur le Rhin, avec la force de face et de flanc et la trahison partout, nul espoir n'est interdit : c'est partie à reprendre.
Et voici presque les mêmes journées qu'avant le i3 vendémiaire, les mêmes invraisemblables faits-divers.
Rovère, membre du Comité de sûreté générale, quelques jours avant que la Convention se déclare dissoute (4 brumaire an IV; 26 octobre 1795), ramène la foule des muscadins aux Tuileries, leur donne le signal, fait taire la garde montante qui veut jouer la Marseillaise et répond à Legendre : « La Convention n'a que des lois à faire!... » Sur fureur de Legendre, il se ravise et engage le lendemain ses amis de la rue à permettre qu'on joue le Chant des Ma?^seillais\
Il y aura aux Cinq-Cents, aux Anciens, nombre de ces mêmes personnages qu'à la droite et au centre de la Convention. Le régime électoral de la Constitution de l'an III organise à revanche.
La mansuétude de la Convention dans la répression a été vantée; elle s'expliquait; la tolérance du Directoire fait suite; elle est immédiate.
Cependant aussitôt après la victoire du i3, le Comité de sûreté générale a un bon mouvement : il faut remercier les patriotes des faubourgs, les vaincus de germinal et de prairial, qui, sortis de prison, sont accourus défendre la Convention. Le
Comité rapporte l'arrêté qui, après les émeutes des 28-3o messidor, avait interdit tous les chants, y compris la Marseillaise^ aux spectacles, et « les Marseillais » usent aussitôt copieusement de la mesure.
La Marseillaise^ le Chant du départ sont, il est vrai, siffles, chutes, au théâtre Feydeau; au Théâtre Italien, Chénier est conspué ; mais à l'Opéra un bon parterre acclame Lais qui chante (19 vendémiaire) dans Œdipe et entonne entre temps la Marseillaise avec la maestria des grands soirs de V Offrande. Au Palais- Egalité, un énorme rassemblement, de soldats et de jeunes citoyens fait plusieurs fois le tour du jardin en chantant V Hymne marseillais. Le 9 brumaire, au Théâtre de la République, officiers et soldats chantent également l'hymne, culbutent les collets noirs et les filles « aussi insolentes qu'indécentes » qui sifflaient les uniformes. A Feydeau, il y a toujours tapage : les Marseillais gardent rancune à ce théâtre : c'est à sa troupe qu'appartient Gaveaux, le musicien du Répeil. On trouve plaisant de faire chanter la Marseillaise au comédien-compositeur. Gaveaux s'exécute de bonne grâce et au mieux : il est applaudi.
Les thermidoriens de leur côté s'avisent de riposter : puisqu'ils ne chantent plus facilement le Réveil^ ils se mettent à chanter la Marseillaise, mais ironiquement; ils déplacent les intentions, et, avec les mêmes paroles, s'amusent à en faire un chant réacteur. Ou bien ils choisissent les strophes et chantent les mêmes, toujours, sans fin, oubliant naturellement celle où Bouille est flétri. Ou bien encore, ils feignent d'ignorer le rappel de l'arrêté d'interdiction et demandent à grands cris le commissaire, l'officier de paix sur la scène pour qu'il continue d'v interdire toutes chansons sauf les ariettes mêmes de la pièce.
Cependant les oreilles républicaines s'échauffent.
Les patriotes du café Chrétien, les exciisifs, comme on appelle ces républicains irréductibles, jurent d'en finir avec ces opposants; ils déclarent que tous les soirs ils se rendront en masse dans les spectacles pour y faire chanter V Hymne des Marseillais de gré ou de force.
Dans les théâtres mêmes, la patience des patriotes de toutes classes, civils et militaires, est à bout : les soldats surtout se font
I 3o LA MARSKILLAISE
remarquer par l'énergie de leur protestation et de leur geste. Quand les thermidoriens s'agitent, protestent, le premier qui se fâche au Théâtre de la République (i6 nivôse an IV; 6 janvier 1796) est un soldat : il se hisse sur la banquette et lance un vigoureux : A bas les Chouans! Trois ou quatre jours après, dans ce même théâtre, un membre du Conseil des anciens, outré du tapage anti-marseillais se lève à l'orchestre et crie : « Misérables! Allez en Vendée puisque la Marseillaise vous fait tant de peine ! (sic) Allez rejoindre Charette : on ne joue pas d'air patriotique là-bas.. Mais vous êtes trop lâches pour aller vous battre! »
La quatrième strophe de la Mat^seillaise va servir de. menace contre les thermidoriens, et Faltération de son premier vers rend bien, dans l'instant, le sentiment public :
Tremblez, c/iuiia/isl et vous perfides, L'opprobre de tous les partis...
Le mot chouans remplace dorénavant dans une exacte pointure, la métrique du texte tyj^aus. La deuxième guerre de Vendée et les sauvages exploits de Stofflet et de Charette ne donnent que trop d'actualité à l'injurieuse apostrophe.
Le gouvernement comprend qu'il faut donner un coup de barre. Il a d'ailleurs mis à la tête de l'armée de l'intérieur et de la 17^' division militaire, un jeune général jacobin, protégé et ami de Barras, Napoléon Bonaparte, qui a fait ses doubles preuves de civisme et de talents militaires au siège de Toul(jn et le i3 vendémiaire : on peut compter sur sapoigne.
En conséquence le 18 nivôse an IV (8 janvier 1796) le Directoire prend maintenant un autre arrêté, définitif celui-là, et en opposition formelle avec celui du 28 messidor an III (16 juillet, dernier).
Désormais le Directoire arrête que quatre airs, « les airs chéris des Républicains » (sic)^ la Marseillaise, le Ça ira. Veillons au salut de l'empire et le Chant du départ seront seuls chantés sur les théâtres. Dans l'intervalle des deux pièces on chantera tou-
jours VHymne des Marseillais ou quelque autre des chants patriotiques désignés. Toutes les fois qu'il y aura grand spectacle, rOpéra donnera une représentation de VOffrande à la Liberté,
Quant au Réveil du peuple, v( cet air homicide » (textuel), il est expressément défendu de le laisser ou faire chanter.
Et le jeune général en chef de l'armée d'intérieur prélude à la campagne d'Italie en établissant tous les soirs son plan de campagne contre les chouans des spectacles : il envoie ses instructions les plus détaillées à son chef d'état-major.: les adjudants généraux, les adjudants de service à leur poste dans les loges militaires, après accord avec les agents secrets de la police; des piquets de cinquante hommes aux portes des théâtres principaux; cinquante dragons dans la cour de la Bibliothèque nationale avec le Commandant de place à leur tête; des sentinelles immédiatement de planton aux portes des loges d'où partiraient les sifflets; en cas d'improbation à l'adresse de l'acteur-chanteur du Chant patriotique, ordre de faire baisser le rideau et évacuer la salle. La garde du Directoire fournira une réserve de dragons prêts à brider pour se porter aussitôt aux points menacés. Maintien de l'arrestation faite de tout individu qui donnerait une marque d'improbation.
Ce régime n'empêchera pas les élections de Fructidor, sans doute, mais présentement il assure dans la capitale un calme très suffisant et, pour tout gouvernement, Tordre intérieur n'est-il pas le premier objectif?
Le général Bonaparte s'applique d'ailleurs avec grand zèle à son emploi et ne s'en remet point à ses lieutenants du soin de surveiller; il veut tout voir et voit tout par lui-même. Barras qu'il ne faut lire à cette date et plus tard d'ailleurs qu'avec Une certaine prudence a tracé un vivant crayon de son ex-général en second dans l'exercice de ses fonctions plutôt administratives. Bonaparte avait obtenu, grâce à ce puissant protecteur, d'être en relations continuelles avec le Directoire, d'être reçu à toute heure dans la salle des séances et montrait le plus respectueux empressement, venant, chapeau très bas, plusieurs fois par jour et dans la soirée faire son rapport. Il n'était pas tendre pour messieurs les aristocrates; il s'était composé un état-major semi-militaire,
t32 la marseillaise
semi-policier auquel le bataillon des patriotes de Prairial, sortis de prison la veille de Vendémiaire, avait fourni un appoint choisi par Merlin de Douai, ministre de la police, et le soir venu, sortant de dîner de chez Barras ou de chez la Montansier (pour les uns) ou « M™^ de Montansier » (pour les autres), il enfourchait sa grande jument et se tournant vers l'escorte de ses officiers à moustaches : « Allons! citoyens, disait-il, allons faire chanter la Marseillaise et corriger les chouans ! » Et Bonaparte faisait en personne son service des théâtres, comme un simple officier de paix.
La Marseillaise^ l'hymne national, l'emporte donc enfin! Devant cet appareil décidé, continu, les résistances faiblissent peu à peu d'ailleurs : les criards sans être bouche close se tiennent plus cois, et les sabres au clair font rentrer les gourdins sous les houppelandes. Bonaparte peut partir pour d'autres champs de bataille; il a mieux à faire qu'à assurer tous les soirs la police des spectacles de Paris : Montenotte, Millesimo, Dego, Mondovi, Lodi, Milan, Lonato, Castiglione, Arcole, Rivoli l'attendent Le 23 février 1796, M'"^ veuve. Alexandre de Beauharnais lui avait remis, de la part de Barras, avec l'approbation technique de Carnot, sa nomination de général en chef de l'armée d'Italie; le 9 mars, ils se mariaient; le 26, Bonaparte arrivait à son quartier général, à Nice.
A l'armée d'Italie, Bonaparte va retrouver la Marseillaise c\m ne connaît ni halte ni repos. Pour avoir contribué à chasser Autrichiens et Prussiens des pays belges, alsaciens et lorrains, elle n'a pas terminé son œuvre. L'Autriche prétend tenir tête encore. Les armées de Provence et de Languedoc lui feront entendre le grand refrain du recul définitif : elles Tout même gaiement accommodé.
Un Hymne patriotique de l'année d'Italie salue Bonaparte au quartier général :
Oiseaux du Capitole, éveillez les Romains... Brennus va de nouveau franchir les Apennins!
La grande Marseillaise s'amuse de ces parodies et ne leur cède point la place.
Cette campagne d'Italie est d'ailleurs toute merveilleuse de génie de guerre : le souffle républicain anime encore le général en chef. En moins de dix-neuf mois, l'Autriche est à genoux... Jourdan et Moreau aidant toutefois. Aidant aussi quelque peu la Marseillaise^ si l'on en croit de véridiques témoins servant sous Bonaparte, bons acteurs de sièges et de rase campagne; si l'on croit entre autres ce brave chef de bataillon au 4® régiment de ligne, Dupin (Jean-Pierre), qui dans un crayon rapide esquisse ces gros épisodes victorieux, la prise au galop de Millesimo, Cossario, Cavar, Chérasco, 'Plaisance, Reggio, Modène, des forts Ubry ,de Bologne et termine par cette attestation donnée sur place : « Notre demi-brigade à elle seule, avec deux pièces de quatre, a fait soumettre tout ce pays, toutes ces villes, au seul chant de la Marseillaise. »
La seconde campagne d'Italie semble aussi devoir quelque reconnaissance à la Marseillaise. Si d'après le commandant Dupin (Jean-Pierre) en 1796 elle pétrifie l'ennemi, elle apparaît en 1800, comme toujours, un merveilleux stimulant d'effort et d'endurance pour nos soldats. Nulle parole ne vaut la citation fidèle et les jugements impartiaux des écrivains royalistes souvent, à certaines heures plus équitables qu'on ne croit.
C'est l'abbé Montgaillard, historien cependant passionné de Louis XVI et de la Restauration, qui nous peint en ces termes fidèles l'entrée de l'armée de réserve et du Premier Consul en Italie : « Pendant toute"n[a durée du passage du mont Saint-Bernard, la musique des régiments ne cesse de se faire entendre... h' Hymne des Marseillais^ qui exerça une si puissante influence dans les armées républicaines de 1793 et 1794, est chanté avec enthousiasme par les soldats de Bonaparte; les échos des Alpes retentissent de ces strophes qui décidèrent si souvent de la victoire, qui firent trembler les ennemis de la France. Liberté! Liberté! ce talisman enflamme encore aujourd'hui les soldats et double leurs forces sur les glaciers des Alpes. »
Belle paix sans doute que le traité de Campo-Formio, rédigé par Bonaparte le 17 octobre 1797, qui confirme sur l'Autriche, trois ans d'ailleurs après sa dépossession effective, le droit
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français de récupération des provinces du Nord et de la rive gauche du Rhin (i) et réédite ainsi textuellement le traité de Baie.
LA MARSEILLAISE SOUS LE DIRECTOIRE (fIN) LA MARSEILLAISE UN PEU PARTOUT - LE SILENCE DE BRUMAIRE
Dernières chicanes à la Marseillaise f<3r /t'.s- « chouans des spectacles », par les filles à « mouchoirs blancs ». — Apothéose de la Marseillaise; son règne en France et hors France. — La Marseillaise en Belgique, en Siiisse, à Gênes, dans le Piémont, etc. — La Marseillaise et les Émigrés. — La Marseillaise et les prisonniers français en Autriche, en Prusse. — Les représentants Drouet et Lamarque dans laprison du Spielberg et la Marseillaise. — La Marseillaise aux funérailles de Hoche (6 vendémiaire an. VI). — La Marseillaise vaitie protestation à l'Orangerie de Saint-Cloud contre le i8 Brumaire.
Il serait misérable de suivre désormais la Marseillaise civile dans ces chicanes nocturnes de parterre de plus en plus rares d'ailleurs-: il v a bien encore de-ci de-là quelques faits-divers à son sujet, mais cela ne doit guère plus compter que toutes les taquineries et railleries de la petite presse à l'adresse du canapé de Barras, des prêches de la théophilanthropie de Laréveillère- Lépeaux, ou les habituelles esclandres d'Ange Pitou, le chanteur populaire, qui tient séance place Saint-Germain-l'Auxerrois, et se fera fructidoriser, il est vrai, ni plus ni moins qu'un sérieux thermidorien.
Dans la strophe de la Marseillaise, « chouans « continue à remplacer « tvrans ». Quand les muscadins veulent un peu de tapage, ils suggèrent au directeur «du spectacle de faire chanter l'Hymne par un acteur atteint de rhume aigu avec toux incompressible ou d'enrouement chronique. Il y a aussi l'épisode de t
(i) Mulhouse, ville impériale appartenant aux Habsbourg jusqu'en 1273, puis alliée aux Cantons suisses, victorieuse de Charles le Téméraire, constituée en république indépendante, s'était en 1798 spontanément réunie à la France.
la « cocarde nationale » que les Merveilleuses et les catinelles du boulevard refusent de mettre à leur chapeau ou qu'elles remplacent sur leurs éventails par une large « croix chrétienne » en paillettes d'argent : elles manifestent encore en affectant, pour applaudir, d^agiter un mouchoir... blanc. Une mesure ultérieure de police mettra bon ordre à ces tracasseries plus ou moins puériles ou agaçantes : le député de la Vienne aux Cinq Cents, Rampillon, fera voter un décret aux termes duquel les entrepreneurs, administrateurs et artistes de théâtres seront assujettis à la prestation du serment civique comme d'authentiques fonctionnaires de la .République. La menace de la fermeture de la salle, sans préjudicede poursuites correctionnelles, sera une excellente garantie de calme sur la scène et au parterre. Quant aux demoiselles des loges ou du Palais-Royal, les dames des faubourgs se donnent plusieurs fois mission de leur infliger des corrections exemplaires : en août 1796, elles viennent à diverses reprises nettoyer le jardin Egalité des « belles impures » qui y étalent la provocation de leurs nudités, y tiennent galerie avec les muscadins et continuent ainsi à faire de la politique thermidorienne à leur façon.
Mais la plus sotte de ces sottises d'irritante et vainc agitation est encore, toujours, la conduite journalière que les royalistes continuent à tenir vis-à-vis l'armée. En dehors de la garnison, Paris est le lieu de passage ou de séjour de nombreux officiers et soldats qui n'ont guère en bonne odeur ces Vendéens du boulevard, ces émigrés de l'intérieur. C'est avec les frères de ces Français encadrés de Prussiens, d'Autrichiens que nos armées se battent au delà du Rhin; ce sont eux que Hoche trouve dans l'ouest à la tète de malheureux paysans dévoyés.
Les agences bourboniennes avaient un instant espéré une désunion dans l'armée française; il y avait dans la capitale un grand nombre d'officiers hors cadres, non em{51oyés ou suspendus, ayant appartenu aux réquisitions, notamment à l'appel en masse de 93, et qui, malgré une élection très valide par leurs camarades, n'avaient point trouvé place dans la réorganisation des cadres; beaucoup avaient même été « réformés » par Aubry sans autre motif qu'une allégation de prétendues opinions terroristes!
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Cet Aubry, capitaine d'artillerie dans l'armée royale avant 89, girondin furieux, un des soixante-treize, était entré au Comité de salut public après le 9 thermidor où il prenait la place de Carnot; il avait, entre autres destitutions ineptes, signé celles de Bonaparte et de Masséna! Fâcheuse récompense aux soldats qui avaient fait « les guerres de liberté » ! En vendémiaire, les royalistes avaient un instant escompté une coopération de ces mécontents; mais ils jugeaient mal du patriotisme de ces braves gens. Leurs avances furent peine perdue.
Ces quelques derniers épisodes peignent les rapports des officiers et des soldats avec les fervents attardés du Rth'eil du peuple. Au Vaudeville un spectateur des premières loges, quand l'acteur entonne Veillons au salut i^e/'£';7?/'/rc/ applaudit avec un fracas dérisoire, se lève et sort en faisant claquer les portes : un militaire bondit aussitôt de sa place d'orchestre, saisit le manifestant au collet et le jette à l'officier de police. Au Théâtre de la République, c'est encore un militaire qui empoigne un manifestant, lequel avait crié: « Non! non! » à la substitution de chouans\ Au théâtre Favart, tout un parterre composé de soldats acclame avec transport le refrain de la Maî^seillaise et celui de Veillons... « Plutôt la mort que l'esclavage! » La veille, dans ce même théâtre trois militaires houspillent vertement des civils qui avaient crié à propos de l'hymne Veillons : « A bas la chanson de Carrier (sic)! » Le surlendemain, au Vaudeville, c'est un adjoint aux adjudants généraux, le capitaine Gouvion, qui arrête de sa main quatre perturbateurs et les conduit lui-même au poste, etc. : le capitaine Gouvion n'admet pas que des polissons, des poltrons restés à Paris quand les camarades se faisaient cribler de belles et de mitrailles allemandes, revenaient mutilés, sifflent ce drapeau de gloire qu'est aux armées /a A/ i7r5<?/7/a/5e! En fait, les commissaires de police à l'interrogatoire relèvent neuf fois sur dix que ces tapageurs sont de jeunes couards tombant sous le coup des réquisitions nouvelles et qui ne veulent pas rejoindre (février 1796).
En annaliste véridique, il nous faut du reste relater que finalement, de mois en mois, ce remue-ménage théâtral par sa banale et truyante répétition devient fastidieux, fatigant. Spec-
tateurs et spectatrices se lassent de cette tragi-comédie, de ce duel des loges et des parterres ou du poulailler qui interrompt les représentations et gâte le plaisir de leur soirée. Plusieurs raisonnent tout haut : « C'est à la longue profaner l'hymne national que de l'imposer sans paix ni trêve dans un tel rrjilieu qui n'a rien d'héroïque. » D'autres plus audacieux avancent que le gouvernement est dans son droit en interdisant tels et tels airs, mais qu'il l'excède en prescrivant : a On chantera ceci... On chantera cela...! « Nombre de directeurs prennent des initiatives à côté : de la Marseillaise^ ils choisissent une strophe, la plus générale de sens, ou s'en tiennent à des tempéraments, à des solutions mixtes : ils suppriment l'intermède chanté sur la scène, les paroles : l'orchestre joue l'air seulement. Bref le public des théâtres se calme, faut-il écrire qu'il se blase?
Mais il n'en va pas de même au dehors.
Le grand public populaire, celui qui sur les Champs-de-Mars, sur les places publiques confond toutes les classes, les unifie et en fait la nation, ne connaît ni subtilités, ni énervements, ni lassitudes : sa fibre restée saine et forte, est toujours aussi vibrante, et son bon sens patriote n'est ni moins enthousiaste ni moins politique. La Marseillaise a été le signal et le signe de la victoire républicaine à l'intérieur et au dehors; partout, aux Tuileries comme sur le Rhin, elle a contribué à libérer la France; elle demeure le symbole etia garantie de son salut.
Rien ne le lasse, lui, le grand public. La Marseillaise est toujours son « air chéri i», selon le mot touchant et naïf du temps : il la demande, il l'exige, il l'acclame, il la chante à tout moment, à toute heure, en toute occasion. Fêtes nationales, gouvernementales (et elles sont déjà nombreuses!), anniversaires, glorieux ou terribles, le 14 juillet, le 10 août, le 22 septembre le 21 janvier, le 9 thermidor... et jusqu'à l'anniversaire de la Constitution de l'an III! Anniversaires des grandes victoires, Valmy, Jemmapes, Wattignies, Fleurus, Geisberg, Wissembourg, Traité de Baie... Fêtes de moindre envergure, réjouissances locales, revues, départs de recrues, promenades militaires, plantations d'arbres de la Liberté, fêtes de décadis, mariages de5
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décadis, « mariages pauvres, patriotes, vertueux, célébrés sur l'autel civique de la patrie »; pour la dot de l'épousée, on quête gaiement dans l'assistance :
Français, assistans magnanimes, Donnez vos livres ou vos sous :
De l'amour heureuses victimes Sachons réjouir ces époux!
Toute occasion est bonne pour placer, pour chanter la Marseillaise^ pour la plagier, la paraphraser aussi, mais avec les intentions les plus patriotes du monde. Toute chanson improvisée se fait sur Vair des Marseillais. Tout chansonnier, tout rimailleur de cabinet de lecture et de cabaret, « y va de sa Marseillaise », et il en a été ainsi dès le début!
En 93, en 94 avant thermidor, il se trouvait même des gouvernants pour se choquer, s'inquiéter littérairement de ce genre de fécondité. Une engeance poétique intrépide menace d'envahir partout, à la Convention, aux Jacobins, la tribune aux harangues et, ni plus ni moins, de se substituer d'abord aux orateurs légitimes, aux discoureurs coutumiers; puis, une fois dans la place, installés chanteurs, d'introniser dans une Marseillaise ampuiée leurs strophes personnelles! Et le 2 pluviôse an II, on voit à la tribune des Jacobins, un chanteur arrivé tout essoufflé, tout chaud de la Convention où il a chanté son hymne arrangé, qui se carre et recommence, et Collot d'Herbois de lui rappeler sévèrement que « la tribune de l'Assemblée nationale est pour les Français le trépied sacré ^5/V^, abordable seulement à ceux qui ont reçu du peuple l'honorable emploi de défendre ses droits! » Un autre censeur est plus précis. Dufourny de Villiers, membre écouté aux Jacobins et aux Cordeliers, architecte parisien notoire alors, qui s'était jeté dans le mouvement en 89; il reprend vertement ce récidiviste, par une motion d'ordre : « Tous les jours on entend certains auteurs substituer des couplets bons ou mauvais à « l'Hymne de la Liberté » (la Marseillaise). Ces couplets sont ignorés de tout le monde, incapables de produire une impression patriotique... J'invite ces auteurs à réprimer leurs démangeaisons (textuel) en laissant chanter les hymnes nationaux consacrés et connus de la nation. »
Vaines remontrances! La Marseillaise continue à enfanter de petites Marseillaises : elle est devenue, sauf respect! la Mère Gigogne des chansons de la Révolution! Et quand le 10 messidor an VI (28 juin 1798] le classique littérateur François de Neufchâteau, ministre de l'Intérieur, est chargé de célébrer par un morceau officiel, la fête de l'Agriculture, son génie poétique ne trouve pas de plus géorgique inspiration que de pasticher la Marseillaise^ paroles et musique!
Allons, amis du labourage, Poussez le soc avec vigueur...
Aux armes, laboureurs! Poussez votre aiguillon; Marchez! (bis) Qu'un bœuf docile ouvre un large sillon!
Réductions, allongements, démarquage, plagiat, imitation, collaboration, caricature, la Marseillaise connaît toutes ces formes de la popularité, et jusqu'aux plus drolatiques, ce qui est le comble de la popularité.
Le Directoire voit d'un bon œil toutes ces manifestations de quelque vêtement de texte, exact ou non, dont elles se parent; il les favorise et le plus souvent s'y associe quand sa dignité de gouvernement peut s'en accommoder; elles servent sa politique républicaine « quand même », que personnitie Barras dont la physionomie publique et le vrai rôle mériteraient, par parenthèse, un bon historien, ne s'arrêtant point aux commérages de la chronique scandaleuse. Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), le 22 floréal an VI (11 mai 1798), le 3o prairial an VII (18 juin 1799) même, à travers tous ces coups d'Etat variés. Barras en effet reste un gouvernant considérable et qui figure politiquement une autre phase historique que celle d'une licence publique de mœurs d'ailleurs incontestable, mais dont Paris s'était à lui-même donné plusieurs fois le spectacle sous Louis XV et même récemment tout au cours du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
La belle conséquence de cette musique ininterrompue est d'incarner plus profondément la Marseillaise aux entrailles des Français. La Marseillaise aux armées, la Marseillaise aux places
publiques, la Marseillaise aux écoles avec le couplet des « Enfans », la présence continuelle des femmes et des petits aux fêtes font de l'Hymne le souffle chantant de la nation entière. Les enfants Font entendu chanter dans le sein de leur mère : ils la savent, la Marseillaise^ avant de naître! Ils ne l'oublieront pas.
La Marseillaise, comme elle est nationale et publique, s'est faite familiale et familière : on la chante aux ateliers, dans les faubourgs des villes, sous le chaume dans les campagnes; les soldats en congé, les blessés au repos de convalescents, les licenciés la chantent au retout", mais ils la retrouvent sur ces lèvres de civils aussi fière,- aussi vivace qu'aux frontières. Seules deux ou trois chansons de Béranger, dans les premières années de la Restauration, auront une telle fortune, mais moins durable.
Que parler encore (fût-ce d'un mot) du Réveil du peuple devant cette emprise universelle de la Marseillaise} Ce cri de parti, de circonstance, de vilaine cruauté s'est tu, étouffé : il a suffisamment rempli de maux sa brève destinée. Sans l'opposition qu'il a osée contre la Marseillaise^ qui se souviendrait de lui?
Cette force de pénétration, cette vertu d'humanité conquérante qui émane de la Marseillaise ne la laissent point se restreindre à son peuple d'origine, s'y cantonner, enfin se nationaliser trop à l'étroit... Certes elle est nationale et bien française, mais comme les vents féconds elle s'emporte à travers tous pays, et la voici qui court l'Europe. Dès ses premiers jours elle a franchi les fronts des armées coalisées pour jeter au loin la bonne semence.. Et d'abord, elle a germé, s'est aussitôt épanouie aux pays qui ont fait don d'eux-mêmes à la République française comme la Savoie, comme les Flandres, la Wallonie, le pavs de Liège. En février ijqS les peuples de ce Nord n'attendent point le traité de Baie (du 5 avril suivant) pour crier : Nous sommes Français! et demander la réunion : ils la cimentent déjà sur leurs places de beffrois, dans leurs églises où ils chantent l'Hymne français; ainsi font-ils à Gand, à Bruges, Louvain, Tournai, Ostende, Namur; ils le chantent à Mons à Saint-Vaudru, à Bruxelles à Sainte-Gudule. Les Pays-Bas donnent la