UNE NUIT DE DECEMBRE AU PONT DES INVALIDES
Claire marcha dans les rues qui avoisinent le Luxembourg, sans avoir conscience d'elle-même. Elle semblait une victime qui croit avoir échappé à ses assassins, et qu'un coup de couteau vient de clouer sur place. Auguste, en ne venant pas, lui avait donné le dernier coup de couteau. Glaire entendait bien des voix autour d'elle, mais à i'état confus : des étudiants qui la rencontrèrent au carrefour de l'Ecole de médecine dépensèrent pour elle mille galanteries perdues, elle ne comprenait pas. Au commencement de la rue Dauphine elle eut une vision : il lui semblait qu'elle était tombée sous les pieds des chevaux, des cris se faisaient entendre, elle se trouvait mal. Un homme volait à son secours. Quand elle revint à elle, en ouvrant les yeux, Claire regarda avec étonuement de nombreux bocaux blancs qui couvraient les murs d'une boutique : devant elle un homme i:oir tenait un flacon à la main.
— Comment vous trouvez-vous, Claire? dit une voix bien connue.
C'était Bida, qui se tenait plein d'anxiété à ses côtés, dans une pharmacie.
Elle le regarda avec étounement.
— Où suis-je ? dit-elle.
— Dans im endroit où on vous a portée quand vous avez manqué d'être écrasée.
— Moi écrasée! s'écria-t-elle, plût au ciel!
— Ne vous ressentez-vous pas de votre chute, mademoiselle? lui demanda le pharmacien,
— Merci, monsieur.
— Si VOUS essayiez de marcher, Claire? dit Bida.
Elle se leva : au dehors, dans la rue, il se fit un niouvemeut violent qui ébranla la porte de la boutique. Trois cents personnes amassées attendaient le dénoûmeut do l'accident. Quand le bruit circula de bouche eu bouche «lue la jeune lillc écrasée était très-jolie, et qu'elle venait de se lever, tous les ciu"ieux voulurent la voir.
— Partons, dit Claire.
— Si vous voulez sortir sans être remarquée, dit le pharmacien, je vais vous conduire dans la pièce du fond, mademoiselle, et de là vous gagnerez le corridor de la rue.
En effet, les curicu.^, croyant que la malade entrait dans la maison, se dissipèrent pour courir à d'autres spectacles.
— Uu tour de roue de plus, dit Bida, et c'était fini, ma pauvre Claire.
— Ah! maintenant, dit-elle, je me souviens, vous vous êtes élancé sur les chevaux, vous serez toujours dévoué pour moi... Et cependant, ce serait fini maintenant, comme vous dites... Le plus dur moment était passé...
— Comment, Claire, vous m'en voulez de vous avoir retirée de dessous les roues !
— Oh! mon ami, je ne suis pas ingrate à ce point, mais...
— Que regrettez-vous ?
— Auguste, s'écria-t-elle.
— Toujours lui.
— Oh ! oui, toujours lui ; il m'a fait bien du mal. Il ne sait pas ce que j'ai là, dit-elle en se frappant la poitrine, mais je l'aime encore.
.Mors elle raconta au poëte le rendez-vous qu'elle avait donné au Luxembourg et l'état singulier dans lequel elle s'était trouvée en ne voyant pas venir son amant.
— Vous ne me dites pas tout, Claire ?
— Tout, je vous le jure.
— Vous avez des secrets, je ne vous les demande pas.
— Moi des secrets, et pour vous, Bida?
Le poëte était devenu sombre et ne parlait plus : ses lèvres se pinçaient comme pour empêcher quelque parole amère de s'échapper.
— Je voudrais bien savoir ce que vous pensez, mon ami? dit-elle d'une voix affectueuse qui pénétra Bida.
— Que comptez-vous faire maintenant, Claire?
— Rester avec vous cette soirée, si je ne vous gêne pas.
— Et puis?
— Retourner chez Gogué qui m'attend.
— Eh bien! s'écria Bida, Claire, faites ce que vous voudrez, jamais je ne vous le reprocherai, mais ne retournez pas chez Gogué.
— Pourquoi ?
— Déjà vous subissez tellement son influence que vous me refusez la porte quand je viens vous voir.
Alors Claire se rappela de la personne qui frappait à la porte de l'atelier, et que le peintre lui avait assuré n'être autre que Truand. . — Vous voyez bien que vous ne me répondez pas.
— Et c'est pour cela que vous ne veniez plus, méchant?
— Puis-je me présenter dans une maison dont on me ferme la porte ?
— Bida, je croyais vous avoir assuré de mon amitié. S'il faut que je vous le jure, je jurerai. Vous savez si j'aime d'amour Auguste : mon amitié pour vous est aussi profonde. Je serais un monstre d'ingratitude si je ne me souvenais pas de tout ce que vous avez fait pour moi ; tout à l'heure encore vous venez de me donner une preuve de votre affection en me sauvant la vie. Ces clioses-là ne s'oublient pas.
— Pourquoi retourner chez Gogué ?
— Où voulez-vous que j'aille, mon ami?
Le poëte ne répondit pas.
— Tenez, Bida, dit Claire, laissez-moi suivre ma destinée... Où je vais , je n'en sais rien ; j'attendrai patiemment jusqu'à ce qu'un jour...
Elle s'arrêta et changea brusquement de conversation.
— J'ai une prière à vous faire.
— Pas de prière, dit Bida, un ordre.
— Je veux que vous ne me perdiez pas de vue... Je tiens à vous revoir... Vous êtes comme un frère pour moi, et je ne sais pas pourquoi je pense que nous suivons deux routes difliciles.
— Oui, difficiles, dit Bida,
— EIi bien, nous nous soutiendrons quand nous scions taligucs... Si vous n'étiez plus là pour nie donner du courage, j'aurais assez de lu vie.
Le poëte [rit la main de la jeune fille, et dans celle simple étreinte deux cœurs purs descendirent pour se rapprocher.
— Parlez-moi toujours ainsi, Claire, dit Bida.
— Est-ce trop que de vous demander de venir me voir tous les quinze jours?
— Tous les jours, Claire.
— Une fois par huitaine j'irai chez vous et vous viendrez chez moi, n'importe où je me trouverai... Est-ce convenu ?
— Je le jure, Claire
— Adieu, donc, mon ami, dit-elle... Si vous étiez triste et découragé, écrivez-moi et je vous rendrai courage; si vous tombiez malade, je veux être prévenue la première... Adieu, donnez-moi encore une fois votre main.
Bida prit la main de Claire, en détournant la tète, et la quitta, car il craignait de partir en sanglots. Plus il aimait Claire et plus il souffrait, car elle venait de lui montrer une force de caractère et une volonté qui le surprenaient, en lui ûtant tout espoir. Depuis le peu de temps qui s'était écoulé sans qu'ils se fussent rencontrés , le caractère de Claire avait acquis une fermeté que donne seul le malheur. Dans cette détermination si spontanée de la jeune fille qui ne semblait plus craindre l'avenir, cuirassée par les chagrins. Bida ne retrouvait déjà jrlus celle à qui, quinze jours auparavant, il donnait encore des leçons d'i'criture.
La physionomie de Claire avait subi l'empreinte des nombreuses pensées qui se pressaient en elle ; le sang joyeux des joues était parti comme dévoré par un acide, et faisait place à une pâleur mate dont le charme était plus grand encore.
Ses yeux timides lançaient par moments des éclairs, qui paraissaient plus brillants sortant d'un orbite déjà légèrement creusé. La réflexion avait pris domicile dans le cœur de Claire , en laissant quelques traces de son passage sur sa figure.
Bida attribua ce changement subit , cette pâleur aux suites de l'accident de la rue Daupbine, et il alla s'enfermer dans sa chambre, sans allumer sa lampe, heureux de penser dans les ténèbres, et d'évoquer l'image de Claire.