‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 12 sur 44 · Z| LA MASCARADE · texte numérisé non relu

Z| LA MASCARADE

Il se passait d'autres troubles clans l'esprit de la jeune fille, au moment où elle quitta Bida. Elle avait joué la tran'^uillité , afîu d'imposer à son ami, mais au fond se tenaient; tapies mille inquiétudes qui surnagèrent aussitôt qu'elle se trouva seule. Claire s'était grisée de sa propre parole en parlant à Bida. Cette amitié qui se |enait sans cesse à ses côtés sans la gêner, lui rafraîchit un moment 'esprit ; elle avait laissé couler l'amitié à pleins bords , trouvant dans l'expansion de cette liaison profonde quelque rapport avec l'amour. Ce qu'elle ne pouvait donner h. sou amant, elle essayait de le faire passer sur la tête de son ami ; elle voulait s'intéresser à Bida, et ressemblait à ces joueurs malheureux qui, ayant tout perdu, mettent sur le tapis une allumette ciiargée de représenter mille francs; mais quelle que soit la parole du joueur, cette allumette n'a jamais le son de l'argent ni le luisant de l'or, ni le froissement sec d'un billet de banque.

Bida parti, Claire connut qu'elle s'était trompée.

— Ce n'est pas lui! disait en elle une triste voix.

Quand jadis Auguste la quittait, son cœur était plein de souvenirs accumulés ; elle s'en serait nourrie un mois comme Tours qui , diton, l'hiver, vit de sa propre graisse. Bida parti, il ne restait rien.

Pendant des heures entières Claire parcourut le quai des Augiistins sans se rendre compte du temps que prenaient ses pensées. La nuit était venue, l'activité s'éteignait, les promeneurs devenaient plus rares ; le gaz, dont les rayons s'allongeaient dans la Seine, attiraient les regards de la jeune fille, qui ne pouvait détacher ses yeux du cours de l'eau. Elle se sentait la poitrine en feu, et elle préférait ne pas parler, heureuse de broyer ses pensées en silence. Elle marchait le long des quais sans le savoir ; une force intérieure la poussait en avant sans qu'elle en eût conscience. Elle arriva ainsi au pont Royal à l'heure où les rares boutiques, tenues ouvertes, se fermaient: le silence devenait de plus en plus grand.

Claire, rêvant la solitude, continua sa route par les quais, jetant toujours ses regards sur la Seine calme et illuminée sur laquelle se dessinaient les grands peuphers de la rive. C'étaient des alternatives d'ombre et de lumière des rayons du gaz qui formaient une longue bande brillante, suivie tout à coup de l'image réfléchie d'un arbre noir. Telle était la situation d'esprit de la jeune fille; des éclaircies

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à travers lesquelles se dessinait le brûlant souvenir d'Auguste, voilt* tout à cou|i par un deuil profond.

Fatiguée, Claire s'accouda sur le parapet, suivant d'un œil intérieur ses pensées, qui perdaient leur caractère de netteté pour se confondre en un tourbillon singulier.

Une horloge voisine venait de sonner deux heures du matin ; mais Claire ne l'entendit pas, absorbée dans ses réflexions : cependant, en arrivant à la Chambre des députés, elle comprit qu'il était tard. La place de la Concorde était large et vide ; il n'y avait dans la rue, à cette heure, qu'elle et un factionnaire qui essayait de se réchauffer par des allées et des venues rapides.

— Où vais-je ? se demanda-t-elle ; car elle ne connaissait guère cette partie de Paris.

11 n'était plus temps d'aller demander l'hospitalité à Gogué ; elle n'aurait pu trouver le chemin quand même elle eût désirer rentrer, et elle avait besoin d'air. Elle continua sa route et gagna le quai qui fait suite à la façade de la Chambre des députés. Le silence était si grand qu'elle n'entendait plus que le bruit de ses fiiibles pas.

Tout à coup elle s'arrêta.

Deux hommes en blouses étaient accoudés sur le quai et parlaient à voix basse. Claire se crue perdue, car au maintien de ces hommes, à leur allure, elle se dit que des honnêtes gens ne parlent pas d'affaires à une pareille heure. Elle eut peur, non pas d'être volée, elle n'avait rien, mais pour sa vie.

Claire; qui regardait tout à l'heure la rivière avec de vagues idées de suicide, craignit d'être assassinée : ces deux hommes n'avaient rien de rassurant ; mais le sentiment de la prudence l'emporta sur la crainte du danger. Claire marcha droit à ces hommes après s'être arrêtée une seconde. D'une voix qu'elle cherchait à rendre rauque, elle chanta une contredanse du bal de la Guillotière qui était son air ftivori , l'air de la première contredanse dans laquelle l'entraîna Auguste. Elle passa ainsi en se donnant une démarche assurée devant les hommes en blouse, dont l'un se retourna.

Il avait vme figure sinistre, et Claire reconnut ces rôdeurs de barrière comme elle en avait vu souvent aux environs de la barrière de Fontainebleau.

Aussitôt passée, elle continua sa chanson en hâtant le pas ; mais

à cinquante pas de là une sueur glacée couvrit son front, ses genoux fléchirent, et elle crut quelle allait tomber.

Le quai devenait de plus en plus silencieux ; les maisons se faisaient rares; le froid commençait à se faire sentir, et l'obscurité par là était plus grande, car, à cette époque, les colonnes de gaz ne bordaient pas la Sein(! jusqu'à Passy; cependant, à une portée de fusil, Claire aperçut une lumière plus vive, et elle se dirigea de ce côté.

C'était un pont.

Elle respira ; il lui sembla que sur ce pont éclairé elle se trouvait 611 sûreté. Elle pouvait fuir d'un côté ; cependant elle était indécise, prêtant une oreille attentive au moindre bruit, craignant d'avoir été suivie par les hommes en blouse.

— Pourquoi ne suis-je pas retournée chez Gogué? se demandat-^lle en jetant un regard dans l'eau.

En ce moment elle entendit dans le lointain comme un bruit de pas ; la frayeur la reprit et elle se pencha vers la Seine, se demandant s'il ne vallait pas mieux en finir avec ses chagrins.

Le pont offrait à l'extérieur un large rebord formant ceinture au bas du parapet. Comme le bruit de voix allait en se rapprochant, Glaire n'hésita plus, franchit le parapet du quai et s'étendit sur cette plate-forme, de telle sorte que ceux qui passeraient le pont ne pourraient la voir qu'en se penchant vers la Seine. Elle appuya sa tète sur une des piles qui faisaient saillie, et se trouva presque aussi heureuse que dans son lit. Il n'y avait qu'un danger à craindre, le sommeil, car la plate-forme n'était guère plus large que deux personnes, et un soubresaut dans un rêve menait infailliblement au fond de la Seine.

Claire s'était réfugiée à temps derrière le parapet ; bientôt un bruit de pas se fit entendre, ainsi que les voix plus distinctes de personnes qui traversèrent le pont en parlant à voix basse. Il était impossible de saisir le sens de leur conversation ; mais si, dans cet endroit désert, sans témoins, des hommes se parlaient mystérieusement, cène pouvait être que dans de mauvais desseins. Claire frissonna quand elle entendit au-dessus de sa tête les pas retentissants sur le pont; mais les hommes passèrent et elle échappa encore à ce nouveau danger.

Peu après la lune vint à se montrer avec une figure si mélancolique et si froide, qu'elle glaçait le sang de Claire. Un gros bateau

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noir iMait amarré près du pont ; il éclairait les petites vagues brisées par une construtiion en bois formée de poutres disposées en triangle afm d'alïaiblir le courant, et Claire passa deux lieures ù suivre les mouvements des eaux que trouait de temps en temps la tète d'un poisson curieux,

A trois heures et demie do légers flocons de neige commencèrent à tomber. Claire les but avec avidité, elle avait soif et sa poitrine la brûlait ; mais elle ne pouvait réussir à élancher sa soif, en même temps la torpeur s'était emparée de ses membres et l'entraînait aune sorte de sommeil pénible qui lui enlevait l'idée de sa situation.

— Hé, la belle, que faites-vous ici? s'écria tout à coup une dure voix.

Claire ouvrit les yeux et se crut le jouet d'un rêve dans lequel elle entendait de nombreux pas en même temps qu'un cliquetis d'armes sur le bois sonore du pont.

— Allons, hô, levez-vous!

Elle se leva, tirée par un bras solide, et se trouva en face d'une patrouille de gardes municipaux.

— Que faites-vous là? On ne dort pas sur les ponts, dit le brigadier.

Claire ne répondait pas.

— Vous allez nous suivre.

Réveillée en sursaut, prise par le froid, ses dents claquaient.

— Marchons, ça vous réchaullera, dit le brigadier.

Claire se laissa conduire sans résistance, et prit place au milieu do la patrouille.

— J'ai bien froid, dit-elle.

— Vous vous réchaufferez au corps--de- garde, la belle.

Comme les soldats ne pouvaient tirer do Claire aucune réponse, ils la laissèrent tranquille, jusqu'au poste le plus voisin où elle arriva croyant qu'elle allait tomber. En entrant dans le poste, la chaleur suflbquante, jointe à l'odeur du tabac, la saisit plus vivement encore que le froid.

— Un peu d'eau, s'écria- t-elle.

Quand elle eut bu.

— Vous n'avez pas de papiers ? lui demanda le brigadier. Elle fit un signe négatif.

— Il faut la mettre au \iolon, dit le brigadier, c'est pourtant une belle fille.

■ — J'ai bien mal là, dit-elle, en mettant la main sur son cœur.

— Eh bien, couchez-vous sur le lit de camp. Voiià comment on attrape des fluxions de poitrine, reprit le brigadier. Ces diables de femmes n'en font pas d'autres.

Claire, étendue sur le lit de camp, se reposait pendant que les gardes municipaux fumaient et jouaient aux cartes. Au matin, le chef de poste vint pour la réveiller.

— Comme elle est pâle! dit-il, il faut qu'elle soit malade.

II la tira par le bras, elle ouvrit de grands yeux, et ne répondit

— Elle a les mains glacées, dit le brigadier. Qu'on m'aille chercher une voiture pour la transporter à la préfecture.

Pendant qu'on exécutait ses ordres, il lédigea son rapport, fit porter Claire dans un fiacre, et chargea deux de ses soldats de la conduire. Elle arriva ainsi à la préfecture sans avoir dit un mot, portant de temps à autre les mains à son front brûlant. Les formalités du dépôt accomplies, les gardes m.unicipaux la laissèrent au greffe où elle attendit l'arrivée du médecin, qui l'examina longuement, lui tâta le pouls, lui fit ouvrir la bouche et n'en put tirer de réponse.

— C'est un cas de stupeur, dit-il à son élève... Je m'en vais faire transporter cette femme à la Salpétrière.

Et il ajouta quelques observations au bas du rapport du brigadier.

Claire n'entendait plus. Des gardiens la portèrent dans une voiture noire, fermée de tous côtés, qui tirait son jour et son air de meurtrières horizontales disposées en échelons. De cette voiture sortait un bruit de voixétranges qui criaient, chantaient, pleuraient. C'étaient les folles ramassées la nuit, au milieu desquelles fut placée Glaire sans qu'elle remarquât ce sinistre concert. Elle était la seule silencieuse; toutes gesticulaient, sautaient. Claire ne remuait pas. 11 y en avait qui sifflaient, d'autres qui priaient en roulant des yeux effarés; à côté d'elle se faisaient entendre des jurons menaçants, des chansons à boire. Seule, Claire se taisait.

La voiture roula près d'une heure et s'arrêta devant un grand bâtiment au milieu de la plaine. Des gardiennes attendaient la provision de l'hôpital. Quelques folles ne voulaient plus descendre de voi-

turc, certaines injuriaient les gardiennes et essayaient de les battre ; mais elles avaient alVaire à des femmes robustes qui no craignaient ni les menaces ni les coups.

On descendit Claire de la voiture et elle se laissa conduire, appuyée au bras d'une gardienne, jusqu'à la salle de la visite, où elle fut introduite en compagnie de quelques filles. A huit heures et demie, le docteur entra suivi de son élève.

C'était un homme aux cheveux gris, à la figure tourmentée, aux yeux rougis, ;\ l'aspect mélancolique, l'illustre Filhol, l'auteur du Traité de ridiotisme dans les campagnes du midi de la France, un livre remarquable qui lui valut son entrée à l'Académie de médecine. Il regarda le troupeau qu'on lui amenait chaque matin, parla à chacune des femmes, les observa attentivement et les classa immédiatement dans diverses salles, suivant la nature de la folie qu'il venait d'étudier d'un coup d'œil.

— Monsieur Filhol, s'écria l'étudiant en montrant Claire, est-elle johe!

Le docteur sourit tristement, et alla vers elle.

— Eh bien! mon enfant, dit-il, nous sommes donc malade? Claire ne répondit pas.

— Où est le rapport? demanda le docteur qui le lut dans une seconde, et dit à une gardienne.

— Nous avons de la place dans la chambre numéro deux?

— Oui monsieur.

— Conduisez cette enfant et ayez-en soin... Nous attendrons jusqu'à demain; il faut que la maladie se déclare. Frédéric, vous la visiterez à midi et à quatre heures. Je crains qu'il n'y ait une complication à la poitrine : vous lui ferez toujours prendre deux grammes de sulfate de soude.

Claire fut couchée dans une petite salle à quatre .lits; une surveillante avait ordre de ne pas la quitter, car les premiers symptômes sont d'une énorme importance à recueillir en matière de folie. Sur le soir, il lui échappa un murmure que la surveillante put entendre, quoiqu'il semblât prononcé mentalement,

— Auguste! dit-elle faiblement du bout des lèvres.

Mais si elle ne parlait pas, elle portait souvent la main à sa poitrine, et la frottait comme pour éteindre un feu intérieur; la fièvre

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s'était emparée d'elle, et elle repoussait les draps et la couverture qui lui tenaient trop chaud.

— Auguste! dit le lendemain le docteur Filhol en faisant sa visite, je ne me trompais pas. Il y a toujours un Auguste au fond de ces prostrations. C'est une pauvre fille dont l'amant sera mort, à moins qu'il ne l'ait abandonnée.

— Croyez-vous, [monsieur Filhol, que ce soit une ouvrière? demanda l'étudiant, car le docteur avait un singulier tact pour reconnaître la profession des malades 'qu'on lui amenait sans aucuns renseignements.

— Certainement elle a été ouvrière ; les mains ne sont pas d'une lorette... C'est une femme qui a vécu aux champs longtemps, quoiqu'elle n'ait rien de paysan .. Elle doit être de la banlieue de Paris; mais cela n'a rien d'important à l'heure qu'il est. . . Cette fille a un commencement de râlemuqueux, la maladie sera déclarée complètement demain.

Le docteur appela la gardienne, fit asseoir Claire sur son lit et l'ausculta longuement.

— Le poumon droit commence à se prendre, dit-il.., Nous pouvons commencer le traitement.

Il dicta une ordonnance à l'interne, et on replaça dans son lit Claire qui n'entendait rien et ne semblait pas appartenir à ce monde.

Il y avait à côté d'elle une folle religieuse qui ne voulait prendre aucune nourriture depuis que le diable était logé en son corps ; en mangeant elle craignait de nourrir le'diable. Elle avait résolu de le tuer par la famine, et aucun effort des gardiennes n'avait pu réussir à lui faire avaler une goutte de bouillon.

— Allons, dit le docteur, il faut chasser le diable par un bon purgatif.

Et il réussit. C'était un homme qui avait abandonné les anciens modes de traitement de la folie ; il arrivait à la guérison, quand elle était possible, par des moyens simples. Dans les troubles les plus étranges du cerveau, à leur début, il s'inquiétait d'abord de l'état de l'estomac; mais le cas de Claire était grave. Son traitement était plus difficile, non pas qu'elle refusât de prendre les médicaments ordonnés par le docteur : au contraire, elle se laissait faire comme un automate, et c'était là le difficile delà guérison.

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Comment opérer sans renseignements sur l'esprit d'imc femme dont l'existence antérieure n'est aucunement connue ? Ciiaque matin le docteur en était réduit à parler d'Auguste. A ce nom seulement les yeux de Claire brillaient d'une courte flamme.

— Comm.e elle l'aimait! s'écriait le docteur. Frédéric, ce ne son* pas vos griseites du quartier qui aiment ainsi... D'ailleurs je ne vous le souhaite pas... Vous ne travaillez pas trop.

— Comment, monsieur Filhol, demanda l'étudiant, vous n'avez jamais eu dans votre service des femmes du quartier folles par amour?

— Je ne m'en souviens pas. J'ai vu beaucoup de filles qui se sont perdu le corps à passer des nuits, à boire, à ne pas manger ; mais folles par amour, c'est un cas excessivement rare dans la rue Saint- Jacques.

— Monsieur Filhol, continua l'interne, si on pouvait retrouver cet Auguste?

— Eh bien!'

— Ne croyez-vous pas qu'en l'amenant en face du lit on pourrait obtenir de bons résultats?

— Je n'emploierai jamais ce moyen, parce qu'il peut amener des secousses trop graves... C'est un moyen qui, je crois, n'a réussi jusqu'ici que dans les comédies. Une folle par amour se guérit ou ne se guérit pas : si elle se guérit, la nature seule lui vient en aide, et uim pas l'amant... Qui sait si dans une convalescence, cet Auguste ne produirait pas une réaction fatale par le souvenir des souffrances intérieures qu'il a occasionnées, et dont la malade a peur elle-même'

— J'aurais voulu voir celte expérience, dit l'étudi.int qui n'était pas convaincu.

— Eh bien ! Frédéric, quand vous aurez beaucoup travaillé, et que vous dirigerez un service dans une maison d'aliénés, vous expérimenterez tout à votre aise.

Quinze jours s'étaient passés depuis la maladie de Claire , et ce n'était pas elle qui souffrait le plus, mais Bida. Il avait attendu avec impatience les huit jours de séparation au bout desquels Claire devait venir lui rendre visite. La veille il alla au quai aux fleurs, et revint avec une provision de fleurs , qu'il arrangea de sorte à

donner un air de fête à sa pauvre mansarde. De ces fleurs, il avait réservé un gros bouquet qu'il comptait offrir à Glaire.

— Toutes les fois quelle viendra ici, se dit-il, je lui donnerai un bouquet.

Pour la première fois depuis longtemps , il rangea ses papiers, les livres qui encombraient la table, les cbaises; ainsi la petite mansarde avait un caractère priutanier que ne démentait pas l'horrible couleur jaune des murs, cachés autant que possible sous des gravures.

— Si elle avait voulu vivre près de moi ! se dit le poëte , qui conservait un secret espoir.

Il était resté dans le fouilHs de papiers d'Henri les premiers hâtons de Claire, ses essais de griffonnage quand elle avait commencé ses leçons d'écriture. Bida les encadra à la place la plus visible dans un beau cadre doré que lui avait prêté un de ses amis. C'était le seul objet qui lui venait de Claire.

— Elle verra, se dit-il, combien m'est cher tout ce qu'elle a touché.

Le carreau de la chambre était en un triste état, brisé par endroit, usé, troué. Bida alla à l'emprunt partout, et il trouva pour recouvrir le parquet une tapisserie verte à dessins jaunes qui représentait une chasse au héron. Pour le lit, un morceau d'étoffe de soie rouge gaufrée servit à dissimuler la maigreur des matelas, et donna des reflets éclatants dans la mansarde.

Bida s'y promenait en triomphateur, se croyant dans un palais. Une seule visite de Claire égayerait la mansarde pour quinze jours, jusqu'à la prochaine visite. En acceptant franchement cette situation, ne valait-il pas mieux avoir la jeune fille pour amie que pour maîtresse? Le poëte l'adorait, mais n'avait aucun moyen de satisfaire les caprices d'une femme ; à peine pouvait-il subvenir à ses propres besoins. C'est par de telles raisons qu'il refoulait sou amour, certain de le trouver vierge un jour. N'étaient-ce pas des racines qui, par la profondeur de leur enfouissement, devaient donner de belles fleurs?

Mais quand vint le jour du rendez-vous, Bida fut d'autant plus triste que ses espérances avaient été rayonnantes. Assis devant sa table, la tête dans ses mains, l'oreille aux aguets, le pauvre garçon épiait les moindres bruits de l'escalier. Tout à coup il se leva d'un

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bond et coiinil à sa porte ; il avait cru entendre un bruit de pas sur les marches formées de mauvaises bri(iues et d'un soutien de bois. Ce n'était qu'un chat qui descendait rapidement, et l'oreille du poëte était si attentive qu'il entendit le bruit léger des pattes de velours de l'animal. Sur le soir, Bida reprit un peu courage,

— Quelque événement l'aura empêchée de venir, dit-il.

Et il attendit jusqu'au lendemain, croyant trouver chez son concierge une lettre qui lui annoncerait les causes de ce retard. Le facteur n'apporta pas de lettre, et Claire ne vint pas. Bida passa une journée de colère fiévreuse, irrité contre toutes les femmes. Claire ne valait pas mieux que les autres : elle avait Aiit une promesse aussi vite oubliée que donnée. Qu'est-ce que l'amitié d'une femme qui aime passionnément ailleurs"? Un peu moins que rien, pensa-t-il. Si je jouais à la Bourse, se demanda Bida, pourrais-je penser à la poésie? Non; je suis enveloppé par mille sensations diverses accrochées à mon cerveau, les chiffres, les combinaisons d'affaires n'y trouvent plus de place. Si j'étais à la fois poète et industriel, je ferais un mauvais poëte et un mauvais industriel. N'eu est-il pas de même de l'amour et de l'ainitié? Claire a donné toutes ses pensées, son existence à quelqu'un; que peut-il lui rester pour moi? quelques mauvaises miettes d'affection. Je ne dois pas compter sur son amitié.

Alors Bida se désespérait d'avoir accepté cette position inférieure auprès de Claire. Pourquoi ne lui avait-il pas déclaré ouvertement sa passion? Elle eût peut-être été touchée ; une passion avouée franchement pouvait l'étonner, la décider. Bida n'avait-il pas des trésors d'amour à étaler, tels que l'étudiant et le peintre ne pouvaient lutter avec lui? Quand il eut passé deux journées entières à réfléchir tristement sur l'amitié des femmes, Bida en arriva à cette conclusion :

— Il faut qu'elle soit malade.

Car, ainsi que tous les amoureux vivement épris, les reproches adressés à Claire étaient toujours recouverts d'une couche de pensées à sa justification.

— Elle est malade, se dit-il plusieurs fois, et Gogué l'empêche de me donner tle ses nouvelles.

Plein de celte idée, il alla dans la rue de l'Est, et regarda les murs de la maison, comme s'ils pouvaient lui donner des nouvelles de Claire. L'atelier du peintre tirait son jour du toit : quand même

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