‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA SALPETUIERE

Au bout de huit jours la maladie de Claire était complètement caractérisée ; mais le docteur Filhol, pour l'avoir prise au début, la combattait de telle sorte qu'un mois après Claire entrait en pleine convalescence. La poitrine était sauvée, mais le cerveau! Toujours Claire, étendue dans son lit, ouvrait de grands yeux fixes, vides de regards. On lui parlait, et elle ne répondait pas. Quelquefois des étrangers de distinction et des savants accompagnaient le docteur à fa visite, et malgré leurs questions, ne pouvaient tirer une parole de Claire. A tous elle inspirait le plus vif intérrH; sous son costume d'hôpital, en camisole blanche et en petit bonnet du matin, sa beauté se montrait sous un jour encore plus vif. Ses abondants cheveux blonds cendrés s'échappaient de son bonnet à la moindre ouverture, et se répandaient en grappes par endroits, en petites frisures naturelles du côté du cou. Sa peau luttait de blancheur avec le linge, la figure s'était allongée par suite de la maladie, et toutes ses souf-

frances semblaient s'être retranchées dans les paupières où elles formaient un cercle orangé doux comme du velours, qui faisait ressortir ses beaux yeux bleus.

Qui n'eût aimé Claire dans cette triste situation ! Aussi était-elle soignée à l'hôpital mieux qu'une princesse. L'interne ne faisait pas moins de quatre visites par jour : s'il l'eût osé, il en eût fait huit.

— Frédéric, lui dit le docteur, prenez garde à vous... L'interne avait commis la faute de conter au docteur l'état de

Claire heure par heure, avec mille intimes détails qui montraient combien il s'occupait de la malade.

— Elle m'intéresse beaucoup, dit-il.

— Beaucoup trop ; je suis sûr que vous n'allez pas visiter nos malades de soixante ans une heure par jour?

— Monsieur Filhol, ne serez-vous pas content le jour où vous serez sûr de la guérison de cette belle fille?

— Certainement... Je veux essayer par tous les moyens de combattre cette acharnée maladie.

— Vous voyez, monsieur Filhol, que je connaissais vos intentions.

— Moi aussi, je devine vos intentions ; elles ne sont peut-être pas aussi pures que les miennes... Vous attendez avec impatience une lueur de raison pour qu'on vous remarque ; alors vous redoublerez de soins, n'est-ce pas? vous viendrez un peu plus souvent... Vous causerez avec la malade, vous essayerez de la distraire... Et puis un beau jour, monsieur Frédéric aura pris la folie de sa malade ; elle aura le cerveau rétabli dans son équilibre, et monsieur Frédéric sentira le sien llotter... Mais c'est de votre âge, après tout... Pourvu que le service n'en souffre pas, j'ai le droit de conserver un interne un peu fou.

— Vous êtes un homme savant, monsieur Filhol et j'ai peur que vos prédictions ne se réalisent... Tout le monde ici devient amoureux de notre malade.

— Et vous avez fait comme tout le monde. Ah ! que l'homme est heureux de pouvoir être amoureux! dit le docteur d'un ton de regret.

Il y avait dans la voix du docteur un accent de mélancolie profonde qui ne démentait pas les bruits qui couraient dans le public sur son compte. Le docteur Filhol, médecin à la Salpêtrière, membre de l'Académie de médecine, député, décoré de plusieurs ordres

l'trangers, directeur d'une maison d'aliénés dans le quartier Saint- James, à Neuilly, au comble de la fortune, avait la figure constamment chargée de soucis ; on disait dans le monde médical que le docteur veillait dans sa maison de santé sur une folle, depuis vingt ans, et que cette folie était survenue à la suite d'une couche et d'un trouble de lait de cette femme, que M. Filliol devait épouser.

Eu effet, on voyait souvent avec lui une jeune tille de vingt ans, d'une remarquable beauté, encore dans un pensionnat, car le doc-j teurne voulait pas lui faire connaître la triste position de sa mère. Ainsi, presque au début de sa vie savante, la folie s'était dressée devant lui, froide et ironique, défiant ses efforts, narguant la science. Jamais homme ne fit plus d'efforts pour vaincre la nature. A une intelligence remarquable, le docteur joignait le fruit d'observations accumulées ; il travailla jour et nuit, voyagea dans toutes les capitales de l'Europe pour y chercher des faits particuliers d'aliénation : doutant de lui, il consulta les plus célèbres aliénistes ; tous ses efforts furent infructueux. Celle qu'il aimait ne devait pas guérir. Si la société y perdit un homme intelligent, l'humanité y gagna un praticien sérieux, attentif, qui éleva son art, et le plaça si haut qu'après sa mort personne ne put y atteindre.

Ausfi il est peu de malades échappés à la folie qui ne parlent du docteur Filhol avec vénération. Un tel homme devait comprendre Claire.

L'interne parlait de Claire avec une admiration exagérée ; il racontait son amour à tous ceux qu'il rencontrait dans le quartier Latin. On se moquait de lui et il engageait ses camarades à venir à la visite Ju docteur. Les uns y allaient, mais n'en revenaient pas avec l'enthousiasme de Frédéric ; ils aimaient des beautés plus piquantes, et ne partageaient pas l'admiration de l'étudiant.

— Que je voudrais être peintre! disait sans cesse Frédéric qui, craignant de voir la folie de Claire s'éterniser et sa beauté se passer, désirait la voir représentée dans le singulier état où elle se trouvait alors.

— Toi qui connais tout le monde, dit-il à Truand, ne pourraistu pas m'amener un peintre pour dessiner une femme à la Salpètrière?

— Qu'est-ce que tu payes? demanda Truand, si je trouve ton affaire?

— Je ne suis pas bien riche dans ce moment, mais tu peux venir quand tu voudras di5jeuner ou dîner à la Salpêtrière.

— Rien que ça; merci, dit Truand. Est-ce que j'attends après mon dîner, mon petit? J'ai mon couvert dans tous les hôpitaux de Paris, et quand je fais l'honneur aux. internes d'aller m'asseoir à leur table, ce sont eux qui me doivent quelque chose pour avoir mangé leur dîner.

— Eh bien, nous choisirons mon jour de sortie et nous irons au spectacle.

— Tu parles déjà mieux; et puis nous irons souper à la halle après le spectacle.

— Ce sera, dit l'étudiant, comme tu le désires... Je n'ai pas d'argent, mais je mettrai mon habit au mont-de-piété.

— Est-ce un bon habit? demanda Truand, qui comptait déjà la somme à manger.

— Je ne l'ai mis que trois mois.

— Alors, mon petit, tu peux hardiment coller en même temps ton pantalon noir.

— Je ne pourrais plus m'hahiller si je n'ai pas de pantalon noir.

— Bah ! un pantalon noir avec une redingote, vous donne l'air d'un avocat. Tu ne voudrais pas ressembler à un avocat ? Si lu ne veux pas passer pour un avocat, il faut mettre aussi le pantalon au clou.

Truand alla chez Gogué. «

— J'ai besoin de toi pour lundi prochain toute la journée, lui dit-il. Voilà le programme des réjouissances : déjeuner à onze heures, dîner à six, spectacle à ton choix, souper à la halle à minuit. Cela te va-t-il?

— Oui, dit le peintre; mais en quel honneur cette solennité?

— En ton honneur... on ne to demande qu'un petit bout de dessin au crayon avant déjeuner.

— Un dessin de quoi?

— Le portrait d'une folle de la Salpêtrière.

— Je pourrais voir les folles? demanda Gogué.

— Tu suivras la visite.

— Je te remercie, dit le peintre ; il y a longtemps que je voulais étudier des folles.

— Lundi, à sept heures du matin, je viendrai te prendre.

En ell'el, le lundi suivant, Truand, qui avait passé la nuit, n'eut pas do peino à se réveiller, et vint fli(n'c1ier le peintre qu'il présenta à l'interne.

— Pendant la visite, lui dit Frédéric, je vous montrerai la personne dont je désire le portrait.

Le docteur fit son inspection générale, ayant à sa suite l'interne. Truand etGogué; ils visitèrent ainsi toutes les salles sous sa direction. Arrivé dans la chambre où Claire était couchée, Gogué ne put retenir un cri.

— Qu'avez-vous? lui demanda M. Filhol.

— Je la connais, s'écria le peintre.

— Vraiment, dit le docteur. Vous appelleriez-vous Auguste?

— Non, monsieur, je m'appelle Louis Gogué.

— Et cette jeune fille, comment est-elle devenue folle?

— Je n'en sais rien; elle m'a quitté un jour pour aller au Luxerabourg, et je ne l'ai plus revue.

— Combien y a-t-il de temps?

— Un mois juste.

Le docteur regarda la pancarte accrochée au-dessus du lit de Claire, qui constatait son jour d'entrée à Fliùpital.

— Il y a un mois qu'elle est ici, dit le docteur. Tâchez de vous rappeler, monsieur, la date exacte.

— C'est le 29 décembre, je m'en souviens bien, deux jours avant le premier de l'an.

— On nous l'a amenée de la préfecture le 30 décembre... c'est bizarre. Et vous n'aviez pas remarqué, le 29 décembre, le moindre signe d'aliénation?

— Aucun. Claire est restée chez moi jusqu'à trois heures et demie de l'après-midi. Elle est sortie pour un rendez-vous important; je devais la revoir ensuite, elle n'est plus revenue.

— Pardon, monsieur, dit le docteur, de vous faire subir une sorte d'interrogatoire; mais nous n'avons aucun détail sur cette jeune fille et nous ne savons même pas son nom. Un heureux hasard vous a conduit ici. J'ai beaucoup de questions à vous faire et quelquesunes assez délicates.

— Je répondrai à toutes celles qu'il vous plaira, monsieur, dit le peintre.

— Cette jeune fille était-elle votre maîtresse?

— Non, monsieur. Claire avait perdu son amant, étudiant en droit, qui quittait Paris, et n'ayant pas de ressources elle logeait chez moi, 'momentanément.

— Cet étudiant s'appelait Auguste? demanda le docteur.

— Pardon, monsieur, il s'appelait Henri.

— Mais elle parle toujours d'Auguste.

— Je ne le connais pas, monsieur.

— Aimait-elle cet Henri?

— - Je ne saurais trop vous dire ; elle vivait tranquillement avec lui ; maintenant je me souviens de ses dernières paroles... Quand elle est partie de chez moi, si elle ne revenait pas, il était convenu qu'elle m'écrirait... Je n'ai pas reçu de lettre.

— Vous n'en savez pas davantage? demanda le docteur.

— Non, monsieur. Il n'y a qu'un de nos amis qui la connaît depuis plus longtemps que moi, et qui l'a vue dans Faprès-dîner, a causé longtemps avec elle, et pourrait donner des renseignements plus positifs.

— Je voudrais, dit le docteur, interroger la personne qui a vu eette jeune fille au moment où l'exaltation a dû s'emparer d'elle...

— Mais je la connais aussi, dit Truand, se rappelant la nuit orageuse de l'hôtel César.

Le docteur Filhol se retourna, regarda cette espèce de géant à épaules carrées, et lui demanda d'un ton de dédain les renseignements qu'il pouvait donner sur la malade.

— J'ai soupe avec elle, dit-ii ; c'était une femme qui taisait sa tète. Le docteur haussa légèrement les épaules : il s'était attendu à une

réponse vulgaire de la part de cet homme à tournure grossière.

— Est-ce qu'elle a couru longtemps le quartier ? demanda-t-il à Gogué.

— Jamais, monsieur; c'est le hasard qui l'a fait rencontrer un soir par Henri, un étudiant de mes amis, qui l'a emmenée chez lui à peu près de force. Depuis, elle ne l'a pas quitté, et s'il était resté à Paris, sans doute serait-elle encore dans sa petite chambre; mais si vous le désirez, monsieur, j'amènerai ici Bida.

— Qu'est-ce que Bida? demanda le docteur.

— Bida, dit Truand, un petit bonhomme qui fait des vers...

— Pourra-t-il me donner quelques nouveaux renseignements ? continua le docteur, sans faire attention à la réponse de Truand.

DK LA VIK P\RISIENNE \^C>

— Oli ! ivrtainenient. monsieur... 11 la cherche depuis si longtemps.

— Esl-cc celui qui s'appelle Auguste"? demanda le docteur préoccupé de ce prénom.

— Non plus,

— C'est Auguste qu'il faudrait retrouver... Croyez- vous que M. Bida connaisse cet Auguste?

— Je ne pourrais vous dire, monsieur ; je sais seulement qu'il était plus avant que moi dans l'intimité de Claire. 11 lui a appris à lire, à écrire.

— Diable de Bida! s'écria en éclatant de rire Truand, qui ne comprenait pas l'amour à ce point.

Le docteur regai'da froidement Truand.

— Monsieur, lui dit~il, on ne plaisante pas dans les salles des malades.

Truand devint aussi humble qu'il était grand.

— Ce jeune homme est un honnête garçon alors ? continua le docteur.

— Très-honnête, dit le peintre, et il aime Claire comme on aime rarement... Moi aussi j'ai eu du chagrin de ne plus la revoir; mais quand j'ai revu Bida, à qui j'en voulais, je n'ai pas pu y tenir, je me suis raccommodé avec lui parce que j'ai senti que mon amour pour Claire pouvait n'être qu'un caprice, tandis que ce que Bida appelait de Tamitié était une profonde passion.

— Eh bien 1 Frédéric, dit le docteur en se tournant vers l'interne, comment trouvez-vous la conduite de monsieur?

L'étudiant ne répondit pas.

— Demain, à huit heures, avant la visite, si cela ne vous dérange pas, dit le docteur, voudrez-vous m' amener votre ami Bida?

— Oui, monsieur, dit le peintre.

Pendant cette conversation, dans laquelle elle jouait un si grand rùle, Claire n'avait pas remué, quoique son nom eût été prononcé plusieurs fois : toujours son regard fixe dressé contre les murailles semblait les pénétrer pour regarder au delà.

— Pauvre fille! s'écria Gogué... Elle est encore plus belle qu'avant sa folie. Est-ce qu'elle souffre beaucoup ? demanda-t-il au docteur.

— Physiquement, non ; mais moralement, je le crois. Cette fixité

du regard tient à une fixité de pensées qu'aucun traitement ne saurait détruire... Il faut laisser au temps la guérison d'un passé sans doute troublé qui s'est accroché à tout l'être de cette jeune fille... Depuis qu'elle est entre nos mains, elle vit d'une vie intérieure que les agitations extérieures ne peuvent détruire. C'est là que gît le mal : si je pouvais la distraire, la pauvre fille serait sauvée.

— Gomment, dit Gogué, rien ne saurait la tirer de cet état ?

— Rien, dit le docteur : c'est là que la médecine se sent petite et s'inoline devant la nature, qui seule a le secret de la guérison... Vous avez vu des morceaux de fer dévorés par la rouille? Eh bien ! le passé est la rouille qui s'est attachée à cette pauvre âme... Nous n'avons pas de remèdes contre ces afflictions, et j'oserai même dire que nous n'en auronsjamais.

— Ainsi Claire se souvient? dit le peintre.

— Dans ce moment elle se souvient, et elle s'est toujours souvenue depuis sa maladie; mais si la guérison arrivait, elle n'aurait pas conscience des troubles qui ont assiégé son cerveau. Voilà pourquoi je ne pourrai affirmer qu'elle souff're, car elle est dans un état de torpeur et de prostration dont elle n'aura aucune idée en se réveillant... lien arrive souvent ainsi dans de graves maladies : l'esprit s'en va voyager on ne sait où, laissant le corps sur un lit de douleurs. Quand la tourmente physique a disparu, l'esprit rentre dans le corps, l'anime, le réveille; c'est alors que le malade a ce qu'on appelle sa connaissance.

Gogué écoutait ces détails avec le plus vif intérêt; mais Truand, qui n'avait jamais songé à l'anatomie de l'âme, se promenait dans la salle, manifestant son impatience par ses pas précipités ; tantôt il s'asseyait, se levait, s'appuyait contre un pilier, se frottait la tête entre ses deux mains. Ce gros homme à l'esprit faible sentait des gouttes de sueur perler sur son front depuis qu'il était question de folie : la vue de toutes ces démences le troublait, il ne serait pas resté impunément un jour à la Salpêtrière sans se sentir pris le peu qu'il avait de cerveau. Heureusement le docteur leva la séance.

— Nous allons déjeuner, dit l'interne.

— Mais je veux prendre l'absinthe, dit Truand.

— Eh bien, sors de l'hôpital et tu trouveras une cantine à ta droite... Tu nous attendras pendant que monsieur fera le portrait de Claire.

DK l\ VIE PARISIENNE 155

— Je n'ai pas l'intention do iaire son portrait, dit Gogué ; J'ai dessiné Claire quatre l'ois ;\ l'atelier, et. cela me suffit.

— Oui, dit Truand, allons boire l'ahsintho.

— Mais j'aurais bien désiré avoir le portrait de Claire, reprit l'étudiant.

— Monsieur, dit Gogué, demain mon ami Bida viendra, c'est à lui que vous devrez vous adresser pour avoir cette permission... Je ne voudrais pas me permettre de donner l'image d'une femme qui n'existe pas, à un homme qui la connaît à peine...

— Allons donc prendre l'absinthe ! s'écria Truand.

— Laisse-nous en repos avec ton absinthe, dit Frédéric, confus de voir ses projets renversés.

— Eh bien ! ne restons pas ici.

— Où veux-tu aller?

— Dehors, dit Truand.

— Pourquoi foire ?

— Pour déjeuner, parbleu.

— Mais nous déjeunons ici, dit Frédéric.

— Ici, s'écria Truand, jamais... Je ne reste pas dans ta Salpêtrière cinq minutes de plus.

— C'était convenu.

— Je croyais que tu nous offrais à déjeuner dehors ?

— Tu sais, dit Frédéric, que je n'ai pas d'argent. Ici cela ne me coûte rien.

— Alors partons, Gogué, dit Truand.

L'étudiant voulut les retenir, mais ce fut peine inutile. Truand foisait d'immenses enjambées comme s'il avait été poursuivi par toutes les folles, et le peintre, qui ne se souciait pas d'accepter le repas d'un homme qu'il ne connaissait pas, et à qui il venait de refuser un service, le suivait.

— Truand ! cria l'étudiant dans la cour.

— Bonsoir ! dit Truand avide de laisser derrière lui la porte de l'hôpital. J'en ai assez de leurs folles, s'écria-t-il en aspirant une large bouffée d'air quand il fut en pleine campagne.. Il me tarde d'arriver au café des Quatre- Vents pour boire un verre d'absinthe.

Le peintre répondait avec distraction : le souvenir de Claire était vivement dessiné en lui, et il ne pouvait confier ses réflexions à Truand qui ne les eût pas comprises. Aussi à la barrière le quitta-

156 l.'V MASCARADE

t-il pour courir ù toutes jambes sans s'inquiéter de ce que penserait son compagnon. Il fit une lieue de la sorte, à travers Paris, n'ayant plus de souffle, mais soutenu par une pensée qui le fortifiait ; et il tomba plutôt qu'il n'arriva chez Bida.

— Je l'ai vue ! s'ccria-t-il.

— Claire ! s'écria Bida, plus pâle que son ami. Où est-elle?

— Laisse-moi respirer... Un verre d'eau.

Mais le poëte, les yeux sur ceux du peintre; ne le quittait pas du regard : son émotion était plus grande que la fatigue de Gogué. Il voulait parler et ne pouvait pas ; seules, ses mains, jetées en avant, étaient pleines de questions. Gogué lui fit signe qu'il désirait boire ; Bida alla chercher une carafe qui était sur la cheminée, ne la vit pas, revint vers le peintre, et voyant que celui-ci ne pouvait parler, il se jeta à son cou et l'embrassa.

— Ah! dit-il, que ça fait de bien... où est-elle?

Gogué alla à la cheminée, prit la carafe et la vida d'un trait.

— Pauvre Claire ! s'écria-t-il.

— Que lui est-il arrivé?

— Mon cher Bida !

— Parle donc vite ?

— Malade.

— Je m'en doutais. . . Bien malade ?

— Très-malade.

— Y a-t-il de l'espoir?

Gogué leva les yeux au ciel et ce simple regard d'un homme qui ne priait pas d'habitude fut plus éloquent que toutes les réponses. Les deux amis restèrent l'un devant l'autre sans parler, Bida craignant d'interroger, Gogué craignant de répondre. Après un moment de silence :

— Je suis prêt à tout, dit le poëte.

Alors Gogué raconta l'état dans lequel il avait trouvé Claire, l'endroit où elle était, et la mission dont l'avait chargé le médecin.

— Tu vois ce portrait? dit Gogué en regardant l'esquisse de Claire accrochée au mur, devant le lit de Bida. Il est bien au-dessous de la réahté. En le peignant, je sentais combien mon pinceau était impuissant à rendre les délicatesses des traits de Claire. Aujourd'hui, dans la triste position où elle se trouve, elle est cent fois plus belle qu'auparavant... Ce n'est pas une femme que j'ai vue ce

malin , c'est un.- vision angt'Iiqiip. Ali ! Rida, il te thiulra du coitr:ige.

— J'en aurai, dit le jiOL'te, qui avait les yeux pleins de larmes. Tous deux restèrent ainsi sans se parler, détournant la tète,

n'osant pleurer l'un devant l'autre.

— Qui m'aurait dit quand je l'ai quittée, s"écria Bida, elle pleine de vie, qu'elle jetait son dernier feu !.. . Jamais je ne l'avais vue avec tant de résolution... C'était la maladie qui parlait... PauvTe Claire, que je m'en veux des mauvaises pensées que j'avais sur son compte ! C'est une brave fille... Elle sentait son mal et ne voulait pas me faire do chagrin... Que dit le médecin"?

— Le médecin est un honaéte homme qui avoue son impuissance.

— Il ne donne pas d'espoir?

— 11 attend.

— Il me semble que si je la voyais, elle me reconnaîtrait.

— Elle ne m'a pas reconnu, disait Gogué.

— Lui as-tu parlé ?

— A qui voulais-tu que je parle? Elle est absente d'elle-même.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait Bida marchant à grands pas dans sa mansarde. Qu'est-ce que je lui porterai bien demain pour lui faire plaisir ?

— Il n'y a rien à lui porter.

— Voilà des fleurs que j'avais achetées pour elle, dit le poète, quand elle n'est plus revenue. Je les ai laissé se flétrir sur leur tige.. . Je lui porterai des fleurs nouvelles.

— A quoi bon ?

— Un bouquet, le médecin ne le défend pas ?

— Je ne crois pas, mais Claire ne le verra pas.

— Je lui en porterai un tous les matins... qui sait? Quand elle se réveillera, et qu'elle trouvera un bouquet à côté d'elle, elle comprendra que ses amis ne l'oublient pas.

— Porte un bouquet.

— Certainement, et si le médecin ne le voulait pas, je payerai la femme de garde afin qu'au premier signal de retour à la raison, le bouquet se trouve devant ses yeux.

— Ah ! dit Gogué, je vois que tu l'aimes plus que moi.

— Oui, je l'aime.

— Je n'aurais pas pensé au bouquet, dit le peintre en prenant congé de son ami. Ainsi demain, à huit lieures précises, ne manque pas l'arrivée du docteur Filliol.

— J'y serai au petit jour.

— Tu demanderas qu'on t'indique le pavillon où le docteur donne ses consultations, et s'il n'était pas arrivé, tu te présenterais à l'interne qui se nomme Frédéric.

Le lendemain, à six heures du matin, Bida était sur pied ; il n'avait pas dormi, pensant sans cesse à Claire : s'il fut pris par quelques accès de sommeil irréguliers, dans ce sommeil passait toujours la figure de celle qu'il aimait. 11 se mit en route de grand matin, rencontrant les ouvriers qui s'en allaient au travail dans les rues de Paris, un gros pain sous le bras, marchant d'un pas alerte, la mine ouverte comme les gens qui se lèvent matin. Les laitières s'installaient sous les portes cochères, les fruitières ouvraient leurs boutiques. Tout ce coin de la place Maubert, illuminé la nuit de sinistres lueurs qui s'échappent des boutiques des marchands de vins, devenait plus tranquille en prenant son aspect matinal. Les ivrognes avaient disparu comme honteux de l'arrivée du jour : c'étaient des gens nouveaux qui faisaient place à la population tapageuse de la nuit. Bida fut frappé de cette impression, et bien plus encore quand il eut quitté Paris pour suivre le Jardin des Plantes. Les arbres étaient couverts d'un givre blanc, sec et cristallin, et sous ce manteau blanc le gazon était encore vert. 11 ne put s'empêcher de songer à Claire, dont l'esprit était couvert d'une sorte de givre froid qui recouvrait peut-être encore de vertes pensées.

— Si ce givre pouvait fondre ! Telles étaient les espérances du poë.te.

11 arriva ainsi à la porte de la Salpêtrière, dont les bâtiments se dressaient au loin devant lui ; leur aspect ne lui inspira pas ces craintes vagues qui s'attachent aux murs des hôpitaux et des prisons. La Salpêtrière ressemble plutôt à une caserne qu'à un hospice ; c'est un édifice sans caractère particulier : de grandes constructions à plusieurs étages, s'élevant aux portes de Paris, et qui pourraient renfermer des soldats comme des aliénés. Le nom de Salpêtrière n'est devenu ^sinistre que par Tidée que chacun attache à la folie.

Cependant, au moment de s'engager sous la première voûte,

Hida tut pris d'un senfimont d'angoisse qui le fit liésiter dans sa marche.

— Où allez-vous? lui- demanda le concierge.

— A riiôpital, monsieur, dit Dida en rougissant.

— Avez-vous une carte ?

— Quelle carte?

— On n'entre pas sans carte.

Bida ignorait cette formalité ; s'il était entré d'un pas délibéré, la tète haute, le concierge ne lui eût fait aucune observation, et l'eût pris pour un des nombreux étudiants externes suivant le cours d'un des professeurs ; mais le poëte indécis, ne sachant où il allait, baissant la tète sous ses pensées, n'avait pas la mine d'un externe, et le concierge n'était pas fàcbé de déployer son autorité, en exigeant la carte qu'aucun étudiant n'exhibe d'habitude.

Bida sortit honteux, se demandant comment il fallait s'y prendre pour adoucir ce terrible concierge ; mais il se ravisa et revint sur ses pas,

— Monsieur, dit-il en saluant profondément le concierge, je venais savoir des nouvelles de Mi'" Claire.

— M"e Claire, connais pas... Une aliénée, sans doute?

— Oui, monsieur.

— Vous ne pouvez pas entrer aujourd'hui, nous ne recevons le public que le dimanche et le jeudi.

Rida ne comprenait pas comment Gogué avait pu parvenir à pénétrer.

— Cependant, dit-il, j'ai un de mes amis qui n'est pas étudiant, qui est venu la visiter hier mardi.

— C'est possible, dit le concierge, il sera passé en fraude.

— Vous ne connaissez pas le nom de vos malades? demanda timidement Bida.

— Quand vous m'aurez dit la division à laquelle appartient la malade, dans quel pavillon elle est logée, je pourrai peut-être vous répondre. Si encore vous saviez le nom du professeur qui la traite.

— M. Filhol, s'écria Bida, je me le rappelle : il m'attend.

— Le docteur Filhol vous attend ?

— Il a des renseignements à me demander sur une personne.

— Il fallait donc le dire : vous entrez ici sans parler.

160 l.A MASCARADE

En ce moment un cabriolet venant de la campagne se dirigeait vers la porte de la Salpètrière.

— Justement voici le docteur Filhol.

Bida fit mine d'aller vers le cabriolet.

— Arrêtez donc, jeune homme, M. Filhol ne descend pas ici, sa voiture le conduit jusqu'à son cabinet de consultations ; vous allez le suivre, et vous lui ferez passer votre nom par la gardienne de service.

Bida suivit les instructions du concierge, traversa trois grandes cours à la suite du cabriolet, et le vit s'arrêter devant un bâtiment dans l'angle de la dernière cour. Le docteur en descendit précipitamment, poussa une porte vitrée et disparut. Le poëte entra à sa suite et se trouva dans une grande chambre carrelée, propre, décorée seulement de deux tableaux. Un poêle était au milieu ; près d'une croisée se tenait une femme en costume noir, accompagnée d'une autre femme en habit gris qui raccommodait du linge, et de temps en temps jetait un singulier regard sur les arrivants. Deux autres femmes, l'une vieille et la seconde jeune, se tenaient près du poêle avec d'étranges figures ; sur les bancs de bois qui entouraient la salle, on voyait un homme à la mine affligée et une jeune fille qui, les yeux rougis, semblait avoir beaucoup pleuré. Une petite porte donnait dans cette pièce ; le docteur l'ouvrit, suivi de son interne ; et la surveillante en costume noir, occupée à la couture, dit à la femme en habit gris assise à ses côtés :

— Tiens-toi, Nanon, et ne bouge pas.

Nanon se mit à rire d'un singulier rire et continua son ouvrage.

— • Venez, monsieur, dit la surveillante à l'homme qui attendait sur les bancs.

Il la suivit dans le cabinet du docteur, accompagné d'une des femmes qui se chauffaient au poêle. C'était un ouvrier qui amenait sa femme à la consultation, peu nombreuse ce jour-là, car il n'y avait qu'une mère folle conduite par sa lille. L'homme sortit bientôt du cabinet du docteur, plus heureux qu'à son arrivée : il emmenait sa femme ; mais la jeune fille qui conduisait sa mère reparut seule en poussant de terribles sanglots. La mère restait à la Salpètrière ! Ces scènes courtes remplirent le cœur du poëte de mélancolie. Dans ce cabinet, se disait-il, se décide le sort de toutes ces pauvres femmes.

La surveillante revint dans la salle, et demanda à Bida ce qu'il attendait :

— M. Filhol m'a fait prier de passer aujourd'hui pour obtenir quelques renseignements sur M"^ Claire.

— Je m'en vais prévenir le docteur, lui dit-elle. Bida attendit, et la surveillante revint.

— Le docteur est à vous tout à l'heure, monsieur; veuillez vous asseoir.

Bida était assis depuis cinq minutes qu'il trouvait mortellement longues, lorsqu'il entendit un bruit de voix dans le cabinet du docteur. Quoiqu'il ne connijt pas la voix de M. Filhol, il s'imagina avec raison que c'était lui qui parlait, car il avait un ton de commandement et de colère qui ne pouvait venir que d'un supérieur. Par moments une vague réponse se faisait entendre, mais timide comme celle d'un inférieur. C'était l'interne qui était entré avec le docteur.

— Tout est de votre faute! s'écriait le docteur s'échauflant ; mais j'y mettrai ordre à l'avenir.

Jusque-là, la fille en habit gris qui raccommodait le linge avait souri et jeté des regards curieux sur Bida ; mais en entendant la voix de commandement du docteur, elle baissa la tète sur son ouvrage et ne leva plus les yeux.

— Le docteur n'est pas de bonne humeur aujourd'hui, Nanon, lui dit la surveillante.

Nanon ne répondit pas : il lui semblait que le docteur allait paraître et la renverrait dans la salle, d'où elle avait été tirée depuis peu, afin d'échapper au contact des autres folles ; car il reste à la Salpêtrière beaucoup d'ouvrières dont le cerveau affaibli pour toujours ne saurait résister aux fatigues, aux privations et aux mjsères de la vie. Sans être aliénées, ces femmes ont besoin d'une forte direction, et l'administration les emploie à des travaux faciles, leur tiiisant une existence humble et tranquille.

Enfin le docteur parut sur le seuil de son cabinet.

— C'est vous, monsieur, qu'on nous a annoncé hier... Que pouvez-vous nous apprendre sur notre malade ?

Bida répéta à peu près tout ce qu'avait dit le peintre.

— Je connais, je connais, disait le docteur brusquement... Vous ne savez pas autre chose ?

— Monsieur, reprit Bida en tournant son chapean dans ses mains.

— Eh bien I quoi ? parlez !

— J'aurais désiré...

— Parlez donc, monsieur, je suis pressé; ma visite m'attend. Bida, effrayé du ton du docteur, osa à peine avouer qu'il venait

avec l'espérance de voir Claire.

— 'Je n'ai pas promis cela ! dit le docteur... c'est impossible.

— Je croyais, monsieur, dit le poëte troublé, que vous m'aviez fait venir...

— Pour vous demander des renseignements... N'avez-vous pas autre chose à me dire ?

Le docteur Filhol, quand il entrait dans ses accès de mauvaise humeur, était brutal comme un cheval. Bida n'osait plus lui parler.

— Eh bien, dit le docteur à son interne, vous voyez, monsieur Frédéric, que j'avais raison l'autre jour en refusant d'appeler au lit de mes malades leurs parents, amis et amoureux ; la visite de ce peintre a amené le plus mauvais résultat.

— Est-elle plus malade ? se hasarda à demander Bida.

— Elle a eu un accès violent depuis hier... En s'entendant appeler par son nom, elle s'est pour ainsi dire réveillée.,.

— Ah ! dit Bida, et maintenant?

— Maintenant je vais la voir... Le peintre est -il votre ami"?

— Oui, monsieur.

— Dites-lui, ainsi qu'à tous ceux qui la connaissent, que personne n'entrera dans la chambre de cette jeune fille avant un mois.

— Un mois ! s'écria si douloureusement Bida que le docteur en eut pitié.

— Revenez dans trois semaines si vous voulez, mais pas avant. Adieu, monsieur.

Et le docteur, suivi de son interne, partit pour sa visite.

Page 1