CHAPITRE XI
LE MAGNETISEUR DU TUINCE DE PÂVIE
Couturier avait pris son métier à cœur et s'était acquis la confiauce des concierges du faubourg du Roule, autant par sa mine honnête que par son activité. Succédant au vieux Bissac, qui travaillait plus de la langue que du crochet, Couturier n'avait pas eu de peine à passer pour un cliifTonnier propre et actif, et son installation, après un mois, lui rapporta au moins un tiers en sus des bénéfices créés par son prédécesseur.
Topino ne voulut pas qu'il logeât ailleurs que chez lui, craignant les funestes effets de l'isolement, car le souvenir de Claire, loin de s'éteindre dans l'esprit du malheureux père, allait en s'augmentant. La vie de Paris, que Couturier voyait pour la première fois de près, lui faisait apercevoir des dangers particuliers pour sa fille. Homme simple et honnête. Couturier, dans sa profession d'apprcteur, ne connaissait de Parisiens que les chilfonniers qui lui apportaient dos chats et les fabricants de jouets qui lui achetaient les peaux préparées. A peine même soupçonnait-il les joies du Petit-Gentilly, dont sa maison, quoiqu'isolée, faisait partie. Toute sa vie s'était passée à l'écart, dans la Maison-Rouge des bords de la Bièvre, et ses seuls divertissements consistaient en une bouteille de vin le dimanche, bue dans un cabaret voisin, à la barrière de Fontainebleau, en compagnie de SOS fournisseurs habituels.
Le logement de Topino, en plein faubourg Saint-Marceau, le mit en rapport avec la population pauvre et bruyante du qu;irtier. Partant de là tous les matins, à quatre heures, pour tomber dans les hôtels des en>irons de la Madeleine, c'était la transition la plus
ICZj LA MASCARADE
brusque entre les deux Paris de la rive gauche et de la rive droite. Ce ne fut pas sans réilexions nouvelles que le chiffonnier traversa tous les jours les ponts, quittant la montagne de la misère pour arriver dans ce faubourg riche, aux hôtels sculptés, où tout était endormi jusqu'à midi derrière d'épais rideaux de soie.
— Est-elle ici où là ? se demandait sans cesse Couturier, craignant autant le luxe que la misère pour sa fille.
Il osait à peine creuser cette question, ne coimaissant encore la vie intime parisienne que sous son aspect extérieur. Les singulières fortunes des femmes sorties des derniers rangs du peuple de Paris ou arrivant de province, ayant pour bagage un petit paquet de linge dans un mouchoir de poche, et s'élevant de là aux positions les plus fastueuses, il ne les soupçonnait pas. Quand, entrant le matin faire sa besogne dans un riche hôtel. Couturier se rencontrait avec un équipage de luxe d'où sortait, enveloppée de fourrures, une femme couronnée de fleurs, pâlie par le plaisir, qui rentrait en compagnie d'un homme dans les appartements intérieurs, Couturier était un esprit trop simple pour s'imaginer que cette belle et fière personne, qui, en descendant de voiture, laissait après elle dans la cour des traînées de molles odeurs, avait peut-être vendu des pommes sur la place Maubert, un éventaire devant elle, ou que, sortie d'un village, elle avait gardé des bestiaux.
Qui l'eût dit au chiffonnier aurait passé pour un insigne menteur.
S'il se demandait, en passant les ponts : Elle est ici? du côté de la Seine que je viens de quitter ; Ou là? de l'autre côté de la rivière, c'était sans y apporter d'idées précises ; ce que sa fille pouvait faire, comment elle vivait, il n'y pensait pas autrement qu'à l'état confus. Avant tout, sa préoccupation était de contempler les nombreuses maisons serrées les unes contre les autres, les toits des mansardes, et de chercher si tout à coup une tête blonde n'apparaîtrait pas pour lui rendre sa joie passée.
Mais de quatre à huit heures du matm, dans le faubourg Saint- Honoré, il se montrait peu de ces têtes de jeunes filles que Coutiu'icr évoquait. Les femmes de chambre attendent leurs maîtresses la nuit et ne se lèvent pas matin : si on excepte les boutiques du quartier du Roule, ouvertes entre huit et neuf heures, de ces grands hôtels riches et silencieux, à l'heure où le chiffonnier en sor-
laif, il n'apercevait que le mouvement des écuries et des palefreniers allant conduire les chevaux au Bois.
Couturier résolut de ne consacrer que quelques heures au sonimeil, et de visiter Paris en détail le jour. Ce fut avec joie qu'il trouva, en classant les chiffons, un vieux plan de Paris éraillc, moisi, déchiqueté, qu'il recolla sur une feuille de carton et dont il décora l'endroit où il se couchait. Ne connaissant de Paris qu'une partie du douzième et du deuxième arrondissement, il suivait du doigt chaque rue nouvelle avec la curiosité d'un navigateur, étudiant sur une carte marine des points inconnus dans les mers du Nord. Avant de se lancer à l'aventure. Couturier, pour épargner du temps, voulait connaître son plan à fond, exercer sa mémoire à retenir les noms des principales rues, et il arriva, par la volonté, à se créer une sorte de méthode dont il n'avait pas la clef, mais qui était la plus naturelle pour ne pas s'égarer dans ce fouillis de maisons et de rues. Cette méthode consistait à n'étudier que les plus longues artères de la ville et à la diviser en parallèles ou perpendiculaires au cours de la rivière. Sans avoir la plus faible teinte de géomélrie, Couturier en arriva à se bâtir un système de lignes droites, d'angles, de carrés et de triangles.
Après avoir longuement étudié sou plan. Couturier se mil en route, en se donnant pour circonscription naturelle chaque arrondissement; mais il rentrait le soir accablé au moins autant par la fatigue que par le chagrin. Le mouvement de Paris l'effrayait. Comment retrouver une femme au milieu de tout un peuple affairé, pressé, curieux, plein d'une activité fiévreuse? N'était-ce pas chercher l'impossible?
Topino, qui commençait à douter de la possibilité de revoir Claire, devinait les angoisses de son beau-frère ; mais il n'osait lui en parler, ne trouvant plus que de vagues consolations à lui donner. Il surprit souvent Couturier, le dos tourné contre le mur, regardant son plan avant de se coucher, et Topino se disait : « Il cherche la rue où demeure sa fille. » Il attendait un regard, un mot, une plainte pour répondre à Couturier, mais il n'osait provoquer d'explications. Un soir, cependant, que l'apprêteur écoutait la leçon habituelle faite aux enfants du voisinage par Topino, au moment où le chiffonnier commentait peut-être pour la vingtième fois sa fameuse affiche du magnétiseur du prince de Pavie, lequel s'engageait à dévoiler les arcanes de la vie future, il déclara qu'il fallait ^:)!oc/i(.7' cette affiche.
car elle allait disparaître bientôt sous de nouvelles, roulées dans un coin, qui attendaient les honneurs d'un début. Couturier s'approcha de cette affiche et parut chercher à s'en rendre compte, quand Topino, une fois de plus, eut renoncé à donner la signification du mot fluidistc, qu'il s'obstinait à traiter de flidisse. Les enfants congédiés :
— Frère, conserve-moi cette affiche, dit l'apprêteur ùTopino. Depuis qu'il n'avait plus de fille, Couturier appelait le chiffonnier
son frère, pour se témoigner plus vivement qu'il lui restait un lambeau de famille.
— Tu ne veux pas que j'en colle une autre par-dessus? demanda Topino. Mais il me sera presque impossible de la décoller, toutes ces affiches font corps comme du carton.
— Eh bien ! je fen prie, laisse-la en évidence et ne la recouvre pas.
C'était aller contre tous les embellissements du musée Topino, justement célèbre par la variété et le culte des nouvelles affiches.
— Avec beaucoup de soins, dit le chiffonnier, j'essayerai de la décoller, et si je n'y parviens pas, elle restera à cette place aussi longtemps que tu le voudras. Mais en quoi cette affiche t'inléresset-elle?
— Ce M. Redjougla, magnétiseur du prince de Pavie, n'annoncet-il pas qu'il dévoile les arcanes de la vie future?
~ Oui, de grands mots que je ne comprends pas. Tiens, dit le chiffonnier en faisant un effort sur lui-même, tu penses à Claire. — 'Je voudrais qu'on me parle toujours de Claire.
— Pourquoi ne me le dis-tu pas, moi qui ne pense qu'à elle !
— Ce serait fatigant entre deux, hommes qui vivent sans cesse ensemble.
— Par exemple! s'écria Topino. Ah! frères tu as une mauvaise opinion de moi. Est-ce que je n'adore pas Claire comme ma fille? Quand je te vois triste, abattu, sans souffler mot dans un coin, je sens ce qui te trotte par la tète, et j'aurais le maliieur d'oublier Claire, que tu m'y ferais penser rien qu'en te regardant.
— Tu vois que je te tracasse inutilement.
— Me tracasser ; mais je donnerais une main à côupei* si je revenais ici avec elle. Nous n'avons qu'elle, n'est-ce pas, c'est tout notre avenir.
DE J-A VIlî PARISIENNE 167
— Ail! tii es bon, Topino!
— Je suis ce qu'il faut cire, c'est ma nièce, et je dois in'iuquiétor d'elle... Tiens, si tu îveux faire une convention, tous les jours nous en p;u'lerons un moment. Tu me diras à quoi tu as pensé dans la journée, et moi je te dirai ce que j'ai pensé dans la nuit... Tu as l'air de chercher tout seul après elle, ce n'est pas bitn, tu me caches quelque chose... Je veux ma part de son amitié quand elle sera là et ([ue nous pourrons lui dire : Ma petite Claire, nous t'avons retrouvée à nous deux.
— La reverrons-nous jamais '?
— Tu en doutes ! Moi, je serais jaloux si tu la ramenais un beau jour; il faut que j'en sois. Je l'ai mis dans ma tête. J'en serai.
— Je ne demande pas mieux, dit Couturier. Pour commencer, j'ai pensé à une chose en regardant cette affiche. J'ai envie d'aller interroger le magnétiseur du prince de Pavie, puisqu'il dévoile l'avenir.
— Nous irons ensemble. Mais, ajouta Topino, le magnétiseur d'un prince n'est pas le premier venu ; il doit se faire payer diablement cher.
— Tu crois ?
— Est-ce que tu t'imagines qu'on placarde sur les murs de Paris des grandes r.lUches comme celles-ci (jui ne reviennent pas à moins de vingt sous pièce... Suis mon raisonnement ! Voilà un homme qui fait poser trois cents affiches dans Paris, ça lui coûte trois cents francs. Les gamins commencent par en déchirer au moins un cent pour avoir l'image, les chiffonniers en prennent bien cent cinquante ; la pluie, la boue, les nouvelles affiches couvrent le reste; c'est à recommencer. Voilà trois cents autres affiches à recoller, qui coûtent encore trois cents francs, total six cents francs. Et il n'y en a pas pour plus de quinze jours... Je connais l'affaire, moi; les afficheurs ont voulu nous faire mettre en contravention parce que nous déchirions leurs affiches, mais la police nous a donné raison... Ils collent leurs papiers sur des murs qui ne leur appartiennent pas ; les sergents de ville ne sont pas faits pour être posés en faction la nuit au coin de chaque affiche... Tu vois donc Couturier, que ce ne sont pas des petits frais... On a bientôt dépensé pour un millier de francs d'afûches, sans que ça paraisse... Nécessairement, le commerce ne placarde pas ses annonces pour le roi de Prusse.. Il faut que quelqu'un payé ces frais-là, et ce quelqu'un, c'est le public qui lit l'affiche...
— Je ne savais pas, dit Couturier.
— Ali ! dit Topino, il y en a de plus malins que toi qui sont pris par les yeux sans s'en douter. Ils se promènent dans Paris en baguenaudant, les mains dans les poches, et pour passer le temps ils regardent les murs. Sur ces murs il y a des affiches de toutes les couleurs, comn^ dans ma collection. Ils regardent l'annonce d'un nouveau sirop, l'afliche d'une comédie, une campagne à vendre, de% perruques à ressorts invisibles... Très-bien; ils s'en vont ailleurs, croyant avoir dépensé une demi-heure à flâner. Ils se trompent, ils ont dépensé leur argent. Un matin mon curieux a mal à la gorge, et il se rappelle qu'il a vu tel sirop sur les murs, il envoie chercher le sirop. Ou bien un soir il s'ennuie et l'annonce de la comédie lui revient. Paris lui semble trop chaud au mois de juillet, il va louer la maison de campagne dont il a vu un dessin sur les murailles ; si ses cheveux tombent, la perruque à ressorts invisibles semble s'adapter toute seule à sa tête... Voilà ce que c'est que l'affiche, et tu vois bien que tu y as été pris toi-même Couturier, puisqu'en lisant l'annonce d'un flidisse tu demandes à aller le consulter.
— Je payerai ce qu'il faudra.
— Nous payerons et nous verrons bien ce que le flidisse a dans son sac. Il y a une adresse, sans doute?
— Oui, dit Couturier; M. Redjougla demeure 13, rue du Temple.
— En sortant du Roule, tu iras demander à quelle heure on peut voir le flidisse.
— J'irai demain matin sans manque ; mais je ne peux pas me présenter en blouse avec mon mannequin d'osier.
— Tu rouleras ta redingote dans le mannequin, et en arrivant à ton ouvrage tu la mettras de côté. La besogne finie, tu demanderas à un concierge la permission de laisser ta hotte une heure dans un coin de la remise; tu mets ta redingote, et tu arrives chez le flidisse comme un monsieur.
Couturier suivit ces instructions et apprit par le concierge que Redjougla, le magnétiseur, ne donnait de consultations chez lui que de une heure à cinq heures de l'après-midi ; il emmena le lendemain Topino et tous deux se présentèrent rue du Temple. Dans l'antichambre du magnétiseur étaient assis quelques clients au milieu desquels les femmes se trouvaient en majorité. Les unes racontaient qu'elles avaient perdu un chien, d'autres un bijou, et elles ne doutaient
pas qu'avec sa science, M. Redjougla ne donnât une indication précise de Tondroit où se trouvaient les objets perdus ou volés. Une mère avait amené son fils, enfant cliétif, que la médecine ne pouvait guérir, et qui certainement s'en retournerait avec des moyens de guérison donnés par la somnambule.
Couturier et Topino, eiïrayés de se trouver en présence de curieux qui les regardaient des pieds à la tète, allèrent s'asseoir dans un coin, ne se sentant pas à. la hauteur de la condition de toutes ces personnes. Un laquais galonné leur avait remis les numéros 18 et 19 découpés dans de petits carrés d'acier et ils attendaient leur tour, n'osant parler, émus de la consultation qui allait suivre.
— Vous attendez comme moi? leur dit un gros homme sans façons qui se promenait dans la salle, causait avec tout le monde et racontait lui-même ses propres affaires, sans s'inquiéter si elles intéressaient ceux à qui il s'adressait. Avez-vous déjà consulté le docteur Redjougla? demanda-t-il.
— Non; monsieur, dit Topino.
— Moi, je suis déjà venu une fois, il y a un an, à cause de ma femme, dont j'avais la bêtise d'être jaloux... Elle sortait souvent sans vouloir dire où elle allait. Je me dis que, si je la suis, et qu'elle me voie, ça amènera des discussions dans le ménage... On me parle du docteur Redjougla comme du meilleur magnétiseur; ma foi, je n'hésite pas, je coupe une petite mèche de cheveux à ma femme pendant qu'elle dormait, et je tombe ici... La somnambule n'a pas hésité à me dire l'âge, la profession, les habitudes de ma femme... C'était pour aller à l'église qu'elle sortait si souvent...
— Est-ce qu'il faut des cheveux de la personne? demanda Couturier. Je n'ai pas de cheveux de ma fille.
— Ah! monsieur vient pour sa fille... Certainement, des cheveux vaudraient mieux ; mais si vous avez quelque chose qui ait touché à la personne malade...
— Elle n'est pas malade, dit Topino. ^
— Elle est perdue, s'écria Couturier.
— Et vous voulez savoir où elle est, continua le gros homme. Ne vous inquiétez pas, la somnambule vous le dira, à condition que vous apportiez quelque objet, n'importe lequel, que votre fille ait touché.
— Une petite pelotte à épingles suflit-elle, monsieur? demanda Couturier.
— S'en servait-elle habituellement?
— Oui, monsieur; c'est tout ce qui me reste d'elle... Je ne la quitte pas et je l'ai accrochée à mon cou.
— Cela suffit : la somnambule sera voyante pourvu que la perte de votre fille ne remonte pas trop loin.
— Il y a déjà six longs mois.
— Du moment que dix ans ne sont pas écoulés... Tenez, aujourd'hui, je viens pour retrouver une montre à répétition que mon garçon a perdue... il ne veut pas dire où; mais c'est comme si je le savais... Je lui ai dit : Si tu l'as vendue, drôle, j'en aurai le cœur net... Comme je ne savais comment couper des cheveux à ce vaurien qui ne rentre pas souvent à la maison, je lui ai pris adroitement un bouton de son habit... La somnambule n'en demande pas davantage. Ça va me coûter dix francs, mais je saurai où est passée ma montre.
— Dix francs, s'écria Topino, c'est diablement cher.
— On peut toujours s'arranger avec le docteur Redjougla, dit le gros bourgeois ; vous pensez bien qu'il n'était pas magnétiseur du prince de Pavie à raison de dix francs par jour... II avait vingt raille francs par an... S'il vient ici donner des consultations à dix francs, c'est pour payer ses frais de voyage. En même temps qu'il change d'air, il veut faire profiter la France de sa science. C'est un brave homme ; quand il a afi"aire à d'honnêtes gens qui ne sont pas riches ou qui ont besoin de plusieurs consultations, il diminue son tarif.
— Nous ne sommes pas riches, dit Topino. Des chiffonniers n'ont pas des mille et des cent...
— Ah! vous êtes chitfonniers...
— Du quartier Saint-Marceau, dit fièrement Topino. Et voilà mon heau-frère Couturier qui habitait le Petit-Gentilly, aux bords de la Bièvre, quand sa fille a disparu.
fta foule s'écoulait pendant cette conversation; il ne restait plus dans la salle que le bourgeois en compagnie de Topino et de Couturier. Le laquais ouvTit la porte du salon et appela le numéro dix-huit.
— Vous n'entrez donc pas? dit Couturier au bourgeois.
— A\\\ s'écria-t-il, dix-huit, est-il possible? on a appelé mon nu-
iiitTo pcnilanl que nous causions. Maintenant je ne peux plus passer qu'après vous ; je n'ai pas le temps, ce sera pour demain.
Là-dessus, il partit par la porte de l'escalier, pendant qm le laquais cliars;é d'introduire refusait de laisser entrer ensemble Topino et Couturier.
— Vas-y tout seul, lui dit Topino, maintenant que tu sais comment il faut s'y prendre.
Couturier, plein d'émotion, entra dans un vaste salon éclairé mystérieusement, d'où se détachait la figure d'une femme pâle étendue dans un fauteuil. Le jour d'une haute fenêtre tombait directement sur elle, et l'attention devait être attirée par sa physionomie mélancolique et ses longut'S mains blanches étendues sur une robe de taffetas noir qui dessinait exactement ses formes allongées et peu saillantes.
A côté d'elle, debout, se tenait un personnage aux yeux noirs, au teint bistré, la figure couverte d'une épaisse barbe et de moustaches d'un noir brillant qui ne dissimulaient qu'à moitié une large bouche, . garnie de dents blanches et solides. Sur ses épaules carrées était jetée une robe de chambre de velours noir attachée par une torsade d'or; autour de son cou nu et court flottait une grosse chaîne d'or de l'épaisseur d'un doigt. Ou ne remarquait chez cet homme que de l'or, car ses mains étaient chargées de bagues de toutes les dimensions.
C'était le magnétiseur du prince do Pavie, Redjougla, et sa somnambule Célina Japhet.
Couturier, quand il vit ce personnage imposant, et qu'il aperçut un grand bureau couvert de piles d'or, de billets de banque et de pièces de cent sous, recula instinctivement. S'il eût osé, il se fût enfui de la maison. Il se trouvait bien téméraire d'oser venir consulter un personnage si considérable ; mais le magnétiseur lui fit un geste de bienvenue et lui montra un fauteuil de la main. Couturier n'osait avancer, et siu-tout s'asseoir dans ce riche fauteuil capitonné, recouvert de soie ponceau.
— Ne craignez rien, monsieur, lui dit Redjougla d'une voix ca- '^■^sante.
Mais Couturier avait une sueur froide d'embarras; les dix francs qu'il tenait enveloppés dans un morceau de papier lui semblaient une somme dérisoire à côté de l'or accumulé sur la table, des
grands coffres eu vieux cuir qui ornaient l'appartement, des mille objets brillants placés sur des étagères et la cheminée. L'apprêteur s'était assis tout à fait sur le bord du fauteuil, comme font les gens humbles qui, ne se croyant pas dignes d'un tel honneur, en prennent le moins possible.
— Vous venez, monsieur, consulter la somnambule? demanda Redjougla.
En ce moment la somnambule regarda Coutur-ier, qui se trouva encore plus étonné de ce regard pâle et fixe sortant de deux yeux creux entourés d'un cercle de couleur maladive.
Il eut cependant la force de prendre ses dix francs enveloppés de papier et de les tendre au docteur, quoiqu'il se dît combien un misé' rablede sa sorte était audacieux d'apporter une si faible somme. Le magnétiseur chiffonna le papier entre ses doigts, pour se rendre compte du nombre des pièces qui y étaient renfermées, et jeta d'un air indifférent sur le bureau cet argent qui fit tressaillir l'or et les autres pièces de cent sous.
— Remettez-vous, monsieur, dit-il à Couturier, je comprends votre émotion... Moi qui ai fréquenté des souverains toute ma vie, je n'en ai pas laissé un sans cette émotion bien naturelle... Avez-vous déjà consulté quelque magnétiseur?
— Non, monsieur, dit d'une voix basse Couturier.
— Vous allez accomplir un des actes les plus importants de voire Vie... Vous y sentez-vous bien préparé?
L'apprêteur dit qu'il avait la plus vivo intention de connaître le sort de sa fille.
— Qui vous envoie ici? demanda Redjougla.
— J'ai pris, monsieur, votre adresse sur les aftiches.
— Vous ne connaissez pas mes Arcanes de la vie future dévoilées ? demanda le magnétiseur en ouvrant un gros volume qui se trouvait à sa portée.
— J'ai à peine le temps de prendre du repos, dit Couturier.
— Oui, vous travaillez de vos mains, reprit le magnétiseur, en fixant ses grands yeux noirs sur l'apprêteur, mais vous savez lire ?
Couturier fit un signe aflirmatif.
— Vous devez donc sacrifier quelques heures par semaine à vous initier à mes observations, fruit de ma vie tout entière ; car il faut que vous reveniez ici en crovant.
L'apprêteur fit un geste qui prouvait sa croyance.
— Voici M"*^' Céliiia Japlict, ma somnambule, dit le magnétiseur... ^euillez lui confier Toiijet que vous avez apporté, et qui a touché à la personne sur laquelle vous désirez des renseignements.
Couturier se détourna, ouvrit son gilet et en retira la petite pelote qu'il avait trouvée au chevet du lit de sa fille.
— Maintenant, monsieur, je vais commencer, dit Redjougla. Le plus grand silence doit régner ici jusqu'à ce que la somnambule soit endormie.
Le magnétiseur regarda le ciel comme s'il appelait les astres à son secours, apprêta le fauteuil où se tenait assise Célina Japhet, s'approcha d'elle et la couva du regard. .\ussitôt les longues paupières de la somnambule s'abaissèrent mystérieusement, s'ouvrirent à demi et se refermèrent tout à fait, lledjougla commença son système de passes qui s'étendaient depuis lefront jusqu'aux genoux de la femme, et ses mains chargées de bagues, dont la plupart en brillants envoyaient des feux, troublaient de plus en plus Couturier. Lui-même subissait l'influence des passes magnétiques, et son cerveau était remué par mille tiraillements neneux qu'il n'avait jamais ressentis.
Célina Japhet devenait ("e plus en plus pâle ; sa poitrine un peu plate, qui s'était soulevée au début des passes, rentrait dans un calme presque absolu. Couturier crut se trouver en face du corps d'une jeune femme morte subitement. Au contraire, la vitalité du magnétiseur avait redoublé ; ses mains couraient plus pressées du front aux genoux de la somnambule. Les joues et les oreilles de Redjougla se coloraient d'un sang rouge et épais, pendant que son front brillait d'une rayonnante moiteur. On eût dit que tout le sang de la somnambule l'avait abandonné pour passer dans les veines du magnétiseur.
Il s'arrêta cependant, fixant toujours d'un air sévère la figure de Célina Japhet. Puis il s'assit en face d'elle sans quitter sa main.
— Dormez-vous"? lui demanda-t-il.
— Oui.
— Voulez-vous répondre à mes questions?
La somnambule passa la main sur son front.
— Ne vous sentez-vous pas lucide ?
Et il fit de nouveau quelques passes sur le front.
— Je suis à vos ordres.
11 h LA MASCARADE
— Dites-moi, que tenez-vous là?
— Une pelotte qui a appartenu à une jeune fille sauvée de la maison paternelle.
Couturier fit un geste iVébahissemeut : il n'avait pas parlé de sa fille à Redjougla.
■ — Depuis quand est-elle partie de la maison ?
— Depuis six mois.
— Oh ! monsieur, s'écria Couturier, comme cela est vrai !
— Pas un mot, je vous prie, dit le magnétiseur.
— Voyez-vous cette jeune fille ?
La somnambule hésita quelques instants.
— Dites-moi d'où elle est partie d'abord.
— D'une maison rouge aux bords de la Bièvre. Couturier joignait les mains, ne pouvant croire ses oreilles.
— Et ensuite ?
— Elle est entrée dans Paris et a traversé les ponts...
— Cela ne suflit pas.
— Je la vois près du Palais-Fioyal. Elle hésite à s'adresser à une femme qu'elle connaît depuis longtemps. Cette femme a un salon tendu de bleu, à grandes rosaces...
— Dans quel quartier?
— Dans les environs de la place Louvois.
— Précisez la rue.
— La jeune fille a suivi la rue Sainte-Anne ; je la perds autour de l'Opéra-Comique.
— Mais cette femme chez qui elle allait, que fait-elle ?
— C'est une dame honorable.
— Cette jeune fille y est-elle encore ? v
— Non ; on lui offrait une condition de sul)alterne qu'elle ne pouvait accepter.
— Suivez-la ; je vous l'ordonne.
— Je suis fatiguée, j'ai besoin d'un peu de repos.
- Je vous en prie, monsieur, dit Couturier au magnétiseur, laissez cette dame se reposer.
— Soit, dit Redjougla ; dans cinq minutes, nous reprendrons la séance.
— Ah ! monsieur, s'écria Couturier, que ne vous dois-je pas de
m'avoir parlé de ma fille... Quel malheur que je ne sois pas riche ! je viendrais tous les jours,
— Vous f'Ies un bon père, dit le mn^néliscur, vous m'intéressez... Venez quand vous voudrez, je ne vous prendrai que cinq francs ; mais ne le dites à personne.
Couturier serait volontiers tombe aux genoux de Redjougla.
— Je vous donnerai, en partant, mon ouvrage, les Arcanes de la vit- future, vendu vingt francs dans la librairie, mais que je cède pour cinq francs aux personnes qui sortent de ma consultation,
— C'est que je n'ai pas d'argent sur moi, dit Couturier.
— Eh bien, je le ferai mettre sous bande à votre adresse. Quand vous passerez par ici, vous le demanderez à mon domestique, et il vous le remettra.
— Pensez-vous, monsieur, que je retrouverai bientôt ma fille?
— Je ne peux que recommander à ma somnambule de la suivre pas à pas... Aujourdliui elle n'est pas d'une parfaite lucidité ; vous êtes arrivé à la fin de la séance, elle est fatiguée... Elle a pénétré dans tant de mystères ! Tout à l'heure, il y a un banquier dont le caissier a dérobé le portefeuille, et qui a échappé à la justice, mais que iM"*.Célina .îaphet a suivi à l'étranger... Elle a retrouvé le caissier à Namur, en Belgique, où il croit être bien caché. C'est quatre cent cinquante-trois mille francs que je fais retrouver à ce banquier.
— Vraiment, s'écria Couturier.
— Ce banquier a du reste généreusement récompensé IVI^is Céhna Japhet... Voilà cinq mille francs qu'il a laissés pour elle, dit le magnétiseur, montrant un paquet de billets de banque. Voilà pourquoi je ne réponds pas aujourd'hui de l'extrême clairvoyance de ma somnambule. Au commencement de la séance elle avait été obligée de suivTe au delà de l'Océan un jeune homme qui avait enlevé une jeune fille. Il n'y a rien de plus" fatiguant pour les somnambules que de quitter la terre ferme et de s'embarquer...
— Oui, je le crois, dit Couturier. Mais ma fille n'a pas dû s'embarquer.
— Nous le saurons, dit Redjougla en jouant avec sa grosse chaîne d'or. Maintenant, nous allons continuer. Étes-vous reposée ?demanda-t-il à la somnambule.
— A peine, j'ai le cerveau lourd.
Le magnétiseur se leva.
— Pas di? paresse, s'écria-t-il, soyez docile.
— Je suis si fatiguée.. ,
Il continua à faire quelques passes sur le front de Céliua Japhef, dont la figure se contracta comme sous le coup d'une violente lutte. Tout son corps s'allongea en craquant.
— Il est inutile de vouloir échapper au fluide.
— Je le sais.
— Obéissez donc, esprit insoumis. ,
Le corps de la somnambule se raidit, et ses bras retombèrent à ses côtés, inanimés. En ce moment Redjougla avait l'air d'un tourmenteur du moyen âge. Couturier eut pitié de Cclina Japhet.
— Monsieur, dit-il, j'en sais assez aujourd'hui.
— Non, il faut qu'elle parle.
— Je reviendrai un autre jour.
— Il ne sera pas dit qu'un honnête homme qui vient ici dans im cas grave, s'en retournera sans avoir entrevu la vérité.
La somnambule était étendue dans le fauteuil, les cheveux en désordre, entièrement privée de mouvement.
— Parlez, je vous l'ordonne... Où est cette jeune fille?
— Elle a une robe bleue à petites fleurs ; je la vois...
— Je ne connais pas cette robe, dit Couturier.
— Depuis six mois que votre fille vous a quitté, elle a dû changer dérobe. La description de ses habits ne sufiit pas, continua le magnétiseur ; dans quelle position de fortune se trouve-t-elle ?
— Son porte-monnaie est sur la table ; il contient dix-sept francs vingt centimes ; sur ces dix-sept francs, il y a deux pièces de cent sous et sept francs en monnaie.
— Est-ce tout ce que vous voyez ?
— Elle essaye un joli chapeau devant la glace de la cheminée.
— Ah ! s'écria Couturier, un joli chapeau, quel malheur !
— Quelqu'un sonne à la porte, continua la somnambule... Le bruit de la sonnette la contrarie ; elle se demande si elle ouvrira.
— Qui sonne à la porte? demanda Redjougla.
— Le charbonnier qui vient lui réclamer un cent de bois... Elle n'ouvre pas, le charbonnier descend en jurant.
— Claire fait donc des dettes? s'écria Couturier.
— Ne m'interrogez pas davantage, dit la somnambule, ma tète se fend... Je ne parierai plus... donnez-moi à boire?
— Oui, je VOUS «Ml prie, dit Couturier que cette scène affligeait.
— Vous allez voir, dit au chiffonnier le niagnéliseur en versant de l'eau dans un verre. Que désirez-vous?
— Un grog très-chaud, avec beaucoup de citron, demanda la somnambule.
Redjougla magnétisa le verre d'eau, et le donna à sa somnanihul'^ qui l'avala d'un trait.
— Ce grog est excellent, dit-elle, mais il n'y a pas assez de citron. Le magnétiseur fit une passe autour du verre.
— Voilà du citron, dit-il, en remplissant de nouveau le verre avec la carafe d'eau.
— Je l'aime mieux ainsi, dit la somnambule.
— Avec une |)asse, dit Redjougla, et en appliquant fortement ma volonté, je convertis l'eau pure en liqueurs ou en vins les plus fins, à ma fantaisie. Mais en voilà assez pour aujourd'hui... Elle souffre réellement.
— Cela me suffit bien, monsieur, et j'en ai appris plus que je ne croyais... Ma pauvre fille qui est tourmentée par son charbonnier.
— Maintenant, vous reviendrez quand vous voudrez, dit le magné' liseur en reconduisant Couturier à la porte.
— Ah! je n'y manquerai pas.
A peine était-il sorti que la somnambule se leva vivement de son fauteuil :
— Tu es trop long, dit-elle, pour un jobard pareil.
— Après tout, dit le magnétiseur, cet homme-là paye comme un autre... Il peut nous amener des gens de son faubourg.
Une porte cachée derrière un grand tableau s'ouvrit, et l'honnête bourgeois, qui avait causé dans l'antichambre, parut.
— Combien avons-nous fait aujourd'hui? demanda-t-il en jetant un regard perçant sur le magnétiseur et sa somnambule.
— Tu peux compter, Matifeu...
Il prit l'argent sur le bureau et le divisa en plusieurs masses.
— Voilà, dit-il, les dix mille francs de l'étalage.
Il tira un portefeuille, serra les billets de banque, et fit couler dans une grande bourse l'or étalé sur la table.
— Il n'y a que trois cent quarante francs, dit-ii en jetant un nouveau recard sur le magnétiseur.
— Ah çà ! veux-l II nous fouiller, Matifeu ? Tu nous assommes avec tes défiances.
— • Mes vingt francs, mon bonhomme ! demanda Célina Japhet.
— Voilcà ton louis et celui de Redjougla, dit le bourgeois en sou- [lirant.
— Ce n'est pas avec trois cents francs que je rentrerai vite dans les quarante mille francs que vous m'avez soulevés tous les deux.
— Je voudrais bien gagner trois cents francs tous les jours, dit Célina Japhet.
— Tu ne comptes pas là-dessus un appartement de mille francs par mois, ce que vous touchez chaque jour, et ce que vous me carottez au besoin...
— Ce père Matifeu sera toujours drôle, dit Célina Japhet. J'ai faim, ajouta-t-elle, où allons-nous dîner?
— En face l'Ambigu, dit le ^magnétiseur ; il y a ce soir une première, les Brigands des AJi)es...
— C'est le père Matifeu qui joue le principal rôle, dit Célina eu emmenant Redjougla et en riant aux éclats de sa plaisanterie.