MADAME DE COURTILZ
L'association, pour dévoiler les secrets de la vie future, était composée en apparence aux yeux du public de Redjougla et de Célina Japhet; mais au-dessus d'eux se dressait un personnage important, Matifeu, espèce d'homme d'alfaircs qui se servait actuellement du
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inaguôliscui' et de la somnambule comme de douK subalternes. Redjougla, se disant Italien et magnétiseur du prince de Pavie, était un .Marseillais c^apable de tout pour arriver à la fortune ; ce vif désir de l'argent l'avait amené avec Célina Japliet à exploiter pendant deux ans Malifeu, qui un jour ayant reconnu qu'il était dupe de deux escrocs, leur fit toucher du doigt et de l'œil un certain article du Code au moyen duquel il était possible d'envoyer l'homme au bagne et la femme dans une maison centrale de détention.
Matifeu, qui se souciait médiocrement d'un châtiment public, pourvu qu'il rentrât dans les quarante mille francs que le magnétiseur lui avait escroqués, n'accepta son repentir qu'à la condition expresse que pendant trois ans Redjougla et Célina JapIiet travailleraient exclusivement pour lui, conditions qui furent acceptées ; mais le bourgeois, en homme prudent, se réserva une petite pièce attenant au salon de consultation, et qui lui servait d'observatoire.
!1 fut convenu qu'il ferait tous les jours la montre, c'est-à-dire qu'il disposerait habilement dix mille francs sur la table, afin d'engager les personnes considérables à donner, suivant leur état de fortune, un billet de cinq cents francs, cent- francs, un louis, ou même cinq francs. Au-dessous de cinq francs, personne n'avait droit à la consultation, et, par une convention expresse, Redjougla ne devait jamais s'approcher de la table chargée d'argent. II jetait négligemment, de la place où il se trouvait, l'argent sur la table, sans que ses doigts pussent frôler ce tas.
Derrière le tableau qui cachait l'observatoire de Matifeu, le bourgeois s'était réservé quelques petits jours, afin de s'assurer si le magnétiseur accomplissait les conditions du traité. En même temps, Matifeu jouait son rôle dans le somnambulisme : il avait soin de se mêler chaque jour aux personnes qui attendaient la consultation dans l'antichambre, et, grâce à ses lunettes d'or, à son gros ventre et à sa physionomie de bourgeois candide et bavard, il faisait habilement parler les personnes présentes sur l'objet qui les amenait à la consultation, et transmettait immédiatement ces renseignements à Redjougla et à Célina Japhct, qui eu enrichissaient leurs phénomènes de seconde vue. Parce moyen subtil, Matifeu s'épargnait les frais d'un allumeur et d'un compère ; mais l'intelligence la plus parfaite ne régnait pas entre les associés. Redjougla et Célina Japhet, dont les appointements étaient chacun d'un louis par jour jusqu'à l'épui-
sèment de la dette, se disaient exploités par Matifeu, et si leur science eût été à la hauteur de leurs hâbleries, ils eussent certainement plongé le bourgeois dans un sommeil magnétique de huit jours, eu emportant les dix mille francs de la montre et la recette de la journée.
Telle était la position des gens que Couturier venait de consulter, lorsqu'il retrouva, dans l'antichambre, Topino qui l'attendait.
— Tu as été bien long, dit le chiffonnier.
— Oui, mais je ne regrette ni mon temps ni mon argent...
— Tu sais quelque chose?
— La somnambule m'a tout dit... Je sais ce que fait Claire... Elle est bien gênée... Elle doit de l'argent à son charbonnier, et n'ose pas sortir de chez elle parce qu'il sonne à sa porte...
— Bah! s'écria Topino, c'est un petit malheur; nous payerons le charbonnier.
— Certainement.
— Veux-tu venir tout de suite chez ce charbonnier?
— Tout de suite, bien sûr,
— Où demeure-t-il?
— Je n'en sais rien.
— Comment, tu n'en sais rien?
Kon, la somnambule ne m'a pas donné son adresse; mais elle
me la donnera la prochaine fois.
C'est drôle, dit Topino; mais enfin tu as des nouvelle de
Claire?
Ah! je crois bien... je l'ai suivie pas à pas depuis sa sortie
de la Maison-Rouge... Croirais-tu qu'ils m'ont parlé de la Maison- Rouge, aux bords de la Bièvre... Ils savent tout, comme des démons.
— Où demeure Claire maintenant?
Ne vas pas si vite ; elle est d'abord entrée chez une dame honorable, du côté de la place Louvois, mais elle n'y est pas restée parce qu'on voulait en faire quelque chose comme ime femme de chambre, à ce que j'ai cru comprendre.
■ Claire a bien fait, dit Topino; elle vaut mieux que ça.
Ensuite la somnambule la perd de vue et la retrouve plus
tard ; elle m'a tout dit, la couleur de sa robe, l'intérieur de sa
chambre, le chapeau qu'elle essayait devant un miroir, quand le charbonnier a sonné à sa porte.
— Où ça se passe-t-il? demanda Topino. Dans quelle rue?
— Je ne sais pas encore le nom delà rue.
— Mais le quartier?
— La somnambule n'a pas parlé du quartier. ■
— Ni de l'arrondissement, je parie ?
— Non plus.
' — Te voilà bien avancé pour tes dix francs, Couturier.
— Us me diront tout la prochaine fois ; la demoiselle était si fatiguée! Ah! si tu l'avais vue... Elle ne pouvait plus parler, j'ai cru qu'elle allait tomber du haut mal.
— Mais enfin, il faudra donc que tu donnes encore dix francs?
— Cinq seulement... M. Redjougla a bien voulu me passer son magnétisme à cinq francs, maintenant qu'il me connaît.
— Alors, tu es content? demanda Topino.
— Content! s'écria Couturier, dis que je suis aux anses... Jamais je n'aurais pu croire une chose pareille... c'est pis que des sorciers... Ah ! j'oubliais, il me faudra demain cent sous.
— Tu veux y retourner demain?
— Oui, à la consultation, prendre un volume que M. Redjougla me laisse à cent sous... Il le vend vingt francs aux autres; mais il a bien vu que je n'étais qu'un pauvre chiffonnier.
— C'est facile, dit Topino, qui commençait à douter des renseignements de la somnambule, mais qui ne voulait pas désenchanter son beau-frère.
Ce soir-là Couturier s"endormit avec les plus douces illusions, le cerveau surexcité par la scène de somnambulisme : l'image de Claire avait reparu plus distincte en lui. 11 l'avait réellement suivie visiblement à travers les rues ; les moindres détails décrits par Célina Japhet s'étaient dessinés nettement dans son esprit. Il avait cru à la chambre bleue à grandes rosaces, à la petite robe à fleurs de Claire, au miroir devant lequel elle essayait un chapeau. Il avait tout vu. C'était lui le visionnaire, le réel somnambule, doué tout à coup de la seconde vue, et des charlatans lui avaient donné ces illusions.
C'est ce qui explique comment les esprits faibles, portés au merveilleux par cette même faiblesse, forment des remparts d'affir-
if
mations étranges autour d'intrigants habiles à exploiter cette crédulité.
Claire, à cette même heure, était dans son lit sans se rendre compte combien son souvenir occupait de pensées. La tourmente s'était abattue sur son cerveau, qui maintenant changeait ses paroles en divagations singulières. Toute la nuit, tout le jour, elle parlait. Il semblait que les paroles longtemps comprimées avaient fait éclater la chaudière de son cerveau, et sortaient irrégulières, bizarres, informes, sans se mouler autour d'une idée. Depuis huit jours, cet état durait, et le docteur Filholle suivait avec anxiété, se demandant si la première crise de mutisme absolu n'était pas préférable à cette explosion de paroles sans suite.
Il y avait dans son service une vieille femm^e incurable dont le bavardage perpétuel faisait penser à une foule de mots jetés en l'air et retombant sans ordre. Dans beaucoup de cas d'aliénation gît une idée fixe, moins dangereuse que ce désordre de paroles. L'orgueil, l'ambition, Famour, la débauche, le jeu, sont la base de ces tristes maladies. Il est facile de les combattre, s'il est difficile de les guérir; mais le désordre absolu dans les idées, le manque complet de liaison, l'absence de rapport entre les mots, voilà ce qui inquiétait le docteur Filhol.
Il se confiait à la nature, ne pouvant pas lui venir en aide.
La nature reprit un jour ses droits, et le docteur fut étonné, à une prochaine visite, de trouver Claire plus calme, le pouls moins agité, la physionomie moins tendue. De jour en jour cet état s'améliora, et quand la gardienne annonça au docteur que Claire avait demandé à boire la nuit précédente :
— Eh bien, mon enfant, s'écria M. Filhol d'un Ion aussi affectueux que s'il avait sauvé un de ses propres enfants, vous allez donc mieux?
— Ai-je été malade? demanda Claire qui sentit la main d'un père serrer la sienne.
— Un peu, dit le docteur... mais ce ne sera rien... Avez-vous faim?
— Je mangerais volontiers, dit Clpirc.
— Nous allons vous donner quelque chose de bon... un potage au tapioca ce matin et une aile de poulet ce soir avec un peu de confiture pour le dessert.
Claire sourit. Elle se sentait en iir(5sence d'un homme dont Texrcllent cœur se montrait dans chaque parole.
— Aussit'H que vous serez un peu moins faible, il faudra faire une petite promenade... Au revoir, ma chère Claire.
Il lui serra la main et continua sa visite.
— Surtout, dit-il à la gardienne, évitez de parler à cette jeune fille de la Salpêtrière. Si elle demande où elle est, vous lui répondrez : dans une maison de santé.
Ce que le docteur avait prévu arriva quand la gardienne vint au lit de Claire.
— Où suis-je? demanda Claire.
— Dans une maison où on a soin de vous.
— Comme c'est propre ici, continua Claire en regardant le parquet ciré et les rideaux blancs de son lit de fer.
Elle avait soif de parler.
— Il y a donc d'autres malades à côté de moi?deraanda-t-elie.
— Des convalescentes comme vous, mademoiselle.
— Qu est-ce que j'ai eu? dit Claire... Je me rappelle que ma tête était prise...
— Un peu de délire.
— Oui, j'étais sur un pont, la nuit; des soldats m'ont emmenée, c'était un rêve.
— Il ne faut pas penser à ces mauvais rêves, lui dit la gardienne.
— Non, n'est-ce pas?... Mais que le soleil est pâle !
— Nous sommes en hiver.
— J'aurais voulu voir les feuilles des arbres, le gazon î La verdure reviendra-t-elle bientôt ?
— Dans deux mois nous entrerons dans le printemps ; mais il ne faut pas trop causer, le docteur l'a défendu.
— Je lui obéirai, il a l'air si bon.
— Et il l'est en effet.
Là-dessus Claire posa sa tète sur l'oreiller, et se laissa aller à de fraîches idées qui {'étonnaient par leur côté riant. Il lui semblait qu'elle venait au monde avec des sensations toutes nouvelles; cependant peu à peu le souvenir d'Auguste revint, et avec lui le cortège des événements de sa fuite dans Paris ; mais ces souvenirs se présentaient à l'état de mélancolie effacée. Claire avait trop vivement souffert pour que ses chagrins conservassent leur cuisante amer-
turae : la souffrance en avait enlevé les angles et effacé les creuses inscriptions. La cruelle réalité s'était changée en souvenir mélancolique, et le profil d'Auguste allait s'affaiblissant sans rompre comme autrefois ce cœur par des battements précipités. Au contraire, deux figures calmes, résignées, et douces, se dessinaient plus nettement et souriaient à la jeune fille : c'était son père et son ami Bida, tous deux veillant sur elle et semblant commander à la figure d'Auguste de s'enfoncer encore plus avant dans les nuages du passé.
Une douce émotion s'empara de Claire, qui s'endormit le sourire sur les lèvres, et qui offrit le lendemain au docteur une figure ransfigurée par le calme des pensées. 11 faisait beau, ce jour-là.
— Je ne vois pas d'inconvénients à ce que vpus quittiez aujourd'hui votre lit, Claire, dit M. Filhol.
Et il alla chez le directeur de l'hôpital lui demander la permission de laisser entrer Claire dans son jardin particulier, car il craignait que le contact des folles, même convalescentes, ne vînt troubler cette pauvre tète, échappée par miracle aux tourmentes de l'aliénation.
Le jeudi, qui est un jour public, il vint dans la salle où se trouvait Claire assise auprès du poêle, car elle ne pouvait sortir à cause de la neige, diverses personnes qui visitaient les malades ses voisines. Une dame en grande toilette ,qui apportait quelques gâteaux à une jeune bile de la même salle, parut frappée à la vue de Claire, qui, tout en souriant, regardait les visiteurs.
— Est-ce une des pensionnaires de la maison? demanda-t-elle à la gardienne.
La gardienne répondit qu'elle était à peu près guérie et comme elle aimait à causer, elle dit l'histoire de Claire, comment elle avait été ramassée par la garde sur un pont, le délire qui s'en était suivi, qu'elle jugeait provenir de quelque passion profonde, à cause des paroles qu'il lui avait été donné de surprendre pendant sa maladie. La dame manifesta une vive compassion pour Claire, et alla directement à elle.
— Pardonnez -moi, mademoiselle, de me présenter ainsi à vous... Vous êtes si johe et d'une beauté si intéressante que j'ai voulu vous voir de près.
Claire rougit en entendant ce compliment.
— Comment se fait-il qu'avec cette distinction, vous soyez dans un tel lieu?
— OÙ suis-je donc? demanda Claire.
— A la Salpètrière. Ne le savez-vous pas?
Claire reçut une commotion si vive, qu'elle porta la main à son cerveau, comme pour le comprimer.
— Le docteur me l'avait caché, j'rtais folle.
— Oh ! s'écria la dame, pardoiiiiez-moi, mademoiselle, de vous avoir dévoilé cette triste réalité... Je ne savais pas qu'on vous l'eût caché... Mais vous ne pouvez faire votre convalescence ici... Ce serait alîreux. Je suis malade rien que d'être entrée dans cette maison, et j'ai hâte d'en sortir... Si vous n'avez pas de parents, d'amis pour vous faire oublier cette malheureuse maladie, disposez de moi, je vous en prie. Je suis riche, j'habite un bel hôtel, mes domestiques seront à vos ordres. . . Venez vous guérir tout à fait chez moi.
— Madame... dit Claire, honteuse de cette offre.
— Ne me refusez pas, mademoiselle... Vous m'avez séduite au premier coup d'œil... Je n'ai pas d enfants et j'en ai toujours rêvé un... Ah! si j'avais eu une fille qui eût le bonheur de vous ressembler, qu'elle eût été heureuse... Quand viendrez-vous ?
— Mais le docteur... dit Claire tentée.
— .Ah! ne dites pas au docteur que vous venez chez moi... Il voudrait vous garder encore ici quelques jours... Vous allez bien, vous avez bonne mine. Demandez à sortir dimanche prochain ; ma voiture vous attendra à la porte... Une fille comme vous ne doit pas rester ici, ma charmante.
Il y avait dans le ton de la grande dame quelque chose de si séduisant, que Claire se laissa convaincre.
— A dimanche, c'est convenu, dit la dame en l'embrassant. Et n'en parlez pas, cela retarderait votre sortie.
Claire resta longtemps sous cette nouvelle impression. Sortir d'un lieu de misère pour vivre auprès d'une femme du monde, élégante et affectueuse! Mille projets divers roulaient dans sa tète. Il était encore temps d'aller retrouver son père et de rentrer dans le foyer paternel où elle avait été si heureuse. Mais ce serment qu'elle avait fait dans sa lettre à Auguste ! Le voisinage de l'homme qu'elle avait tant aimé ! Tandis qu'en suivant le chemin indiqué par la carte qu'elle lut et relut, une existence toute nouvelle s'ouvrait pour elle en com pagnie de celte dame généreuse qui l'adoptait pour son enfant
M""* de Courlilz demeurait rue du Faubourg-Montmartre. Quoi-
que Claire ne connût pas Paris, elle se doutait que cette rue appartenait déjà au Paris riche : la carte dorée de la visiteuse, sa noblesse de nom et de manières, tout la poussait à peser longuement des offres bienveillantes.
Claire exprima devant le docteur le désir de sortir le plus tôt possible, se sentant tout à fait rétablie.
— Je ne demande pas mieux, dit-il, mais il faut me promettre de ne plus retomber dans la triste situation qui vous a amenée ici?
— Quelle situation? demanda- t-elle.
— Ma. chère enfant, vous êtes prévenue de vagabondage et susceptible de faire de la prévention dans une maison de détention, si je ne me chargeais d'affirmer que vous étiez sous le coup d'une affection cérébrale. Il flmt donc que je réponde de vous, et cela m'est facile, car j'ai vu un de vos amis.
— Qui? s'écria Claire.
— Un jeune peintre qui semblait avoir pour vous une réelle amitié.
— Gogué?
— Précisément... Je vous engage donc à vivre sage, à travailler, à chercher à vous faire une position. Tâchez de ne pas rester dans le quartier Latin, c'est dangereux pour les jeunes et jolies filles comme vous.
Claire écoutait ces conseils avec attention, et le docteur crut qu'ils avaient porté fruits.
— Adieu, dit-il, je ne vous reverrai pas demain dimanche... J'ai affaire à quelques lieues de Paris, et mon interne fera la visite à ma place. Frédéric, continua-t-il en passant dans une autre salle, pour votre repos j'aime autant que cette jeune fille s'en aille... Avouez que vous commenciez à l'aimer?
— Je n'aime pas à. mentir, monsieur Filhol, vous le savez; moi aussi je préfère que Claire sorte d'ici.
— Vous faisiez mal votre service, vous étiez devenu triste... A quoi bon?
Dans l'après-midi, Claire, qui se sentait devenir coquette, demanda à la gardienne la permission de laver sa robe. On la conduisit dans l'atelier des blanchisseuses, où sa gentillesse lui attira les complaisances des ouvrières. Il s'agissait de laver et de repasser l'unique robe et l'unique bonnet qui formaient tout son maigre bagage.
M"* de Courtilz l'tait si élégante (jiic Clairo rougissait de paraître devant elle en si mince équipage. Une partie de la soirée fut employée devant une glace que la gardienne lui prêta, pour arranger ses cheveux. Et ce fut du côté de la chevelure que Claire chercha le moyen de paraître helle. Ce n'était pas l'étoffe qui manquait : d'épaisses masses de cheveux se prêtaient à toutes ses fantaisies. Elle les arrangea simplement, les dénouant et les tordant d'une façon si naturelle, qu'un coilleur eût attribué cette coiffure à des combinaisons longuement cherchées,
Claire passa une singulière nuit : au moment de quitter l'hôpital, elle se prenait à le regretter. Les derniers jours qu'elle y avait passés, le cerveau débarrassé de tourments, lui laissaient une impression de calme, de tranquillité qu'elle n'allait peut-être pas retrouver. Elle s'était attachée au docteur Filhol, et elle était triste de ne plus le revoir. En même temps, un avenir mystérieux se présentait devant elle, qu'aucune réflexion ne pouvait éclaircir. Si M^e de Courtilz ne venait pas le lendemain la chercher! Une femme du monde, prise de pitié tout à coup dans un hôpital, en face d'une malheureuse fille, pouvait au milieu des distractions de la société, oublier ses promesses.
Telle fut la nuit de Claire, qui se réveilla aux prernieR rayons du soleil.
— Quelle heure est-il? demanda- t-elle à la gardienne. • — Neuf heures, mademoiselle.
— Quand les visiteurs peuvent-ils entrer?
— A onze heures seulement.
— Encore deux heures, pensa Claire qui se leva, s'habilla, sortit dans la cour, revint dans la salle, craignant qu'on ne la vînt demander pendant son absence.
Onze heures sonnaient à peine, que le concierge vint prévenir Claire qu'une voiture l'attendait à la porte. Claire embrassa la gardienne qui l'avait soignée affectueusement.
— Je reviendrai vous voir, lui dit-elle.
Et d'un pas léger elle traversa les cours qui la séparaient de la porte de sortie. Une élégante voiture attendait, et à travers la glace de la portière, Claire put voir M^c de Courtilz qui lui tendait les bras. Elle monta, et la voiture roula.
A cette même heure, sur la place du Panthéon, se promenait mé-
lancoliquement Bida, seul avec son unique pensée : Claire, toujours Claire ! Il n'en était pas arrivé à l'âge où le poëte reporte toutes ses affections vei"S son art, Bida aimait si réellement, qu'il eût sacrifié à jamais tout désir de gloire si Claire fût venue à^lui. Préoccupé du sort de sa malheureuse amie, il avait passé quinze jours à suivre dans son esprit les progrès du mal dont Claire était atteinte ; quand il ne pouvait supporter seul son chagrin, il allait à l'atelier deGogué, et cherchait à se distraire en parlant d'elle. Ou bien il restait étendu sur le divan pendant que le peintre travaillait. Le docteur avait ordonné trois semaines de séparation, et ces trois semaines, Bida eût voulu les passer sans penser, étendu, sans mouvement, plongé dans l'oubli de toutes choses : les fumeurs d'opium qui peuvent se détacher momentanément des passions d'ici-bas lui semblaient les êtres les plus heureux du monde. Trois semaines à porter ! Quel fardeau ! Et sans nouvelles ! Car, après le refus de Gogué de faire un portrait de Claire pour Frédéric, il ne fallait pas songer à demander un service à l'interne.
Bida avait essayé de se plonger dans le travail ; mais l'image de Claire n'était pas séparable de sa pensée, et quoique le poëte déversât ses plaintes dans des vers remarquables par le sentiment amoureux qui y dominait, les trois semaines s'écoulaien,t plus lentement que le sable d'un sablier. Enfin, dix-sept longs et mortels jours se passèrent en courses vagabondes dans Pans, hors Paris, autour de la Salpètrière, dont Bida connut mieux les croisées qu'un architecte vérificateur ; mais le dix-huitième jour, qui était un dimanche, Bida n'y tint plus. Il voulut voir l'hôpital sous un autre aspect, et il pen^a que, du haut du Panthéon, il pourrait plonger dans l'intérieur de la Salpêtrière.
Comme il se dirigeait vers le Panthéon, il rencontra Truand, chargé de livres, qui l'arrêta.
— Viens-tu déjeuner avec nous? lui dit Truand.
— Non, dit Bida, je suis pressé.
— Tu es toujours pressé. Moi aussi, je suis pressé de me défaire de cette bibliothèque.
— Tu lis, maintenant? lui demanda Bida.
— Allons donc, dit Truand, ça me fatigue... J'ai là toute la collection d'auteurs latins. Il y a longtemps que ces gens-là sont morts... des bavards qui ne servent à rien. Je suis chargé de les vendre...
Toi qui perds ton lemps dans les livres, qu'est-ce que pr\ vaut raisonnableir.ent?
— Je ne sais pas, dit Bida; je ne vends pas mes livres.
— Le diable est que la moitié di.'s boutiques sont fermées, à cause du dimanche, et qu'il en résulte que les auteurs latins ne valent que moitié prix.
— Attends à demain.
— Et le déjeûner, mon petit... Nous sommes sept, dont quatre femmes, à attendre la vente de ces bouquins ; misère complète ! Nous n'avons pas seulement de quoi payer un commissionnaire; voilà pourquoi je me suis chargé de trimballer ces volumes de boutique en boutique.
— Au passage des Panoramas, dit Bida, je crois que tu trouverais facilement un acheteur.
— Tu as de la chance que je sois chargé ainsi, reprit Truand, je t'apprendrais à te moquer de moi... Il y a plus d'urie heure d'ici au passage des Panoramas, galopin.
— Je ne connais pas d'autre libraire, dit Bida en s'éloignant, sans s'inquiéter de la colère de Truand qui était resté anéanti sur la place du Panthéon, ses deux grands bras entourant une soixantaine de lourds volumes.
Bida entra dans le Panthéon, et, s'adressant au gardien, demanda à monter à la coupole.
— Si vous ne voulez pas attendre une nouvelle fournée de visiteurs, dit l'invalide, descendez tout de suite dans les caves. Nous avons une société qui visite le tombeau de Voltaire, et qui montera immédiatement après.
Quoique Bida eût hâte de monter seul à la lanterne, il fut obligé de suivre les provinciaux, qui ne pouvaient se lasser d'entendre l'écho que produisait l'invalide sous les voûtes, en frappant sa redingote d'une petite baguette; mais le poëte n'écoutait pas les sottes conversations entre le gardien et l'écho. Il ne prit pas plus garde à la statue de Voltaire qu'aux tombeaux des sénateurs obscurs enterrés dans ces caves.
Aussitôt que la porte de la coupole fut ouverte, Bida profita d'une explication du gardien pour s'élancer au-devant. La bande d'honnêtes provinciaux, qui était montée la veille sur l'.Arc de triomphe et la colonne Vendôme, l' avant-veille sur la colonne de Juillet et
les tours Notre-Dame, aujourd'hui sur la tour Saint-Jacques et le Panthéon, ne pouvait que l'irriter par ses propos bourgeois sur l'élévation des monuments.
Bida grimpa avec rapidité, quoique le gardien criât :
— Monsieur , monsieur ! on ne monte pas seul. Il franchissait trois marches par enjambées.
— Arrêtez-vous, monsieur !
Tel fut le dernier cri qu'il saisil, ne se doutant pas qu'il remplissait les visiteurs de terreur, car les bourgeois et le gardien s'imaginaient qu'un fou avait passé devant eux pour se jeter du haut de la lanterne.
Arrivé à l'extérieur de la première coupole, Bida s'arrêta essoufflé, et la vue du Paris immense^ qui tourbillonnait à ses pieds , le troubla d'abord. Il pouvait encore suivre le réseau des rues et le mouvement des fourmis se remuant, s'agitant et se donnant une grande importance.
— Voilà donc ce qu'on appelle un homme ! se dit Bida qui suivait sa propre personne à travers les rues. Suis-je assez petit, assez misérable en bas? Et quand je regarde une fourmilière acîive, qui fait les plus grands efforts pour amener un brin de paille, je ne réfléchis pas que ces animaux si petits, dont j'écraserais l'empire avec le talon de ma botte, sont aussi importants que tous ces êtres que je vois d'ici.
Le poëte en vint à penser aux conquérants.
— Ils doivent souvent monter sur les hauteurs, se dit-i!, afin d'arriver à mépriser les hommes. A mille mètres d'élévation, que m'importe une guerre civile? Le bruit du canon m'arrive affaibli ; je n'entends pas les cris des blessés ni ceux des mourants; ces drapeaux pour la couleur desquels on se dispute, sont de petites loques dont je ne vois pas les couleurs... Que deviennent les décorations, les épaulettes, l'argent, la gloire pour lesquels on use sa vie? Peu de chose vraiment.
Bida en était arrivé alors à un complet état de misanthropie. Les soucis causés par la maladie de Claire se répandaient sur tous les objets, et leur donnaient une teinte sombre. Apercevant par une fenêtre les grimpeurs de monuments qui, à la suite du gardien, écoutaient ses explications sur la coupole du baron Gros, Bida sortit de ses réflexions, et monta jusqu'à la lanterne.
De là les rues commencent à disparaître, et on ne remarque guère que les places publiques : toutes les maisons forment corps, les toits seuls attirent l'attention. Quelques monuments isolés, un peu plus considérables que les maisons, se détaclien* de la masse, mais l'œil est sans cesse tourné vers les campagnes qui enserrent la ville et fuient jusqu'à l'horizon.
Ni les palais, ni les églises, ni les musées n'attirèrent l'attention de Bida. Il cherchait la Salpètrière, et il la retrouva dans un bâtiment carré, non loin du Jardin-des-Plantes ; mais l'espoir du poëte fut trompé. De la lanterne du Panthéon, la Salpètrière ne semblait qu'une maison ordinaire, et il n'était pas permis à l'œil de circuler dans ses cours. Bida avait rêvé de suivre Claire se promenant peutêtre dans un jardin ou peut-être prenant l'air à une fenêtre. Et il ne distinguait rien qu'ime maison vulgaire dont l'apparence ne répondait même pas aux sinistres appréhensions de son cœur. Cependant cette évocation porta coup : la pensée du poëte, fortement tendue vers Claire, la lui rendit visible. Il ne regardait plus la Salpètrière, car, la tête dans les mains, il suivait en lui-même cette bizarre maladie qui s'était emparée tout à coup de celle qu'il aimait.
Paris tout entier venait de se dessiner à ses yeux, et ce qu'il n'eût jamais osé rêver dans sa mansarde, s'affirmait nettement.
— Voilà ce dont il faut triompher, se disait-il, en regardant avec pitié les petites fourmis qui circulaient dans les rues. Toutes ces maisons, j'y dois pénétrer pour ma réputation; il faut que mon nom soit connu dans toutes ces boîtes en plâtre. Pour elle, je monterai souveiit ici afin d'apprendre à mépriser les hommes et à les dominer. J'aurai de la gloire à lui offrir un jour. Si Claire m'oubliait, elle verrait mon nom sur les murs : si elle ne le voit pas, elle l'entendra dans toutes les bouches. Ah! Claire, que je t'aime, Claire!
Il se sentit en ce moment saisir au collet.
— Eh! dites donc, fit une voix rude, vous voulez vous jeter en bas? Ça ne se fait pas.
Le poëte leva les yeux et reconnut le gardien, accompagné des provinciaux qui tous le regardaient avec curiosité.
— Laissez-moi tranquille, s'écria Bida irrité d'être tiré de ses rêves de gloire.
— Oh ! je ne vous lâche plus ; merci, je suis obligé de payer une amende quand un homme se ette d'ici.
— Je ne sais ce que vous voulez dire...
— N'importe, vous allez descendre avec nous... On n'a pas le droit de rester seul à la coupole.
— Je vous suis, dit Bida, mais lâchez-moi.
— Je vous lâcherai tout à l'heure.
— Au diable! dit Bida en faisant un brusque soubresaut, et en échappant aux étreintes de l'invalide, qui ajouta en le voyant descendre l'escalier au galop :
— Qu'il aille se jeter du haut de la colonne Vendôme, si ça lui plaît, mais au Panthéon, je le lui défends.