L EGLISE ET LE BOIS
Il existe encore aujourd'hui, dans la rue du Faubourg-Montmartre, un emplacement assez large, entre deux maisons, où les marchands bimbelotiers ont établi des bazars improvisés, profitant du terrain qu'un propriétaire laisse inconstruit, jusqu'à ce que des acquéreurs se présentent pour acquérir cette place importante. Il y a près de dix ans que les passants s'étonnent de voir, dans un quartier admirablement situé, un terrain en apparence abandonné.
A cet endroit s'élevait jadis un vieilhôtel que ^admini^tration municipale fit abattre pour la siîreté des nombreux passants de ce faubourg. C'était dans cet hôtel que demeurait M™e de Courtilz . En moins d'une heure, avant que Claire eût eu le temps de lui exprimer sa reconnaissance, la voiture avait franchi l'espace qui sépare la Salpêtrière du faubourg Monlmartre.
DK L.\ VIE PARISIENNE 103
— Tout à l'heure nous causerons, mon enfant, lui dit M"'^ Je Courlilz. Le bruit des voitures nous enipèdic de parler tranquillement.
Mais si Claire ne put parler, elle saisit les mains de sa bienfaitrice et lui montra combien elle était touchée de n'avoir pas été oubliée i l'hùpital. Bientôt la voiture toucha l'hôtel, et M^'' de Courtilz montra à Claire le chemin en passant devant elle. C'était alors une petite maison à deux étages, aux murs noirs, sans rien de remarquable à l'exlérieur ; mais le luxe se faisait sentir dès qu'on avait passé la cour.
Un somptueux tapis couvrait entièrement les marches de l'escalier, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au premier étage, où Claire fut introduite sans savoir si elle marchait, car, pour la première fois de sa vie, ses pieds entraient dans des laines épaisses qui amortissaient ses pas. Après avoir traversé une antichambre dallée de grands carreaux noirs et blancs, Claire entra dans un riche salon tendu de soie ponceau, et qui se faisait remarquer par un grand luxe. On eût dit une salle de bal; le meuble de la cheminée, en niarbce blanc, consistait en une énofme pendule flanquée de deux vases de Chine, du goulot desquels sortaient des plantes, des feuillages dorés et des racines portant de nombreuses bougies. Un grand lustre, d'un luxe étourdissant, déroulait ses ornements d'or au-dessus d'une table oblongue assez longue qui seule détournait l'idée d'un salon de danse.
Tout était or et glace dans cet appartement; l'or semblait heureux de se mirer dan? les glaces, et les glaces renvoyaient ses reflets sans vouloir les garder. Claire, timide, se crut dans un palais et osait à peine entrer dans la crainte que les glaces ne réfléchissent ses modestes vêlements.
— Venez, mon enfant, lui dit M™" de Courtilz en la prenant par la main.
Elles entrèrent alors dans une chambre de moyenne grandeur où ne pénétrait qu'un jour doux et mystérieux. Des divans larges entouraient cette petite pièce dont les tapis étaient encore plus soyeux que dans le salon. Le meuble consistait en sièges capitonnés de toutes les formes, petites chaises basses et étroites, lar^^es fauteuils. Peu d'ornements au mur, sinon deux tableaux italiens où des amoureux endormis, ombragés par d'épais feuillages, rappelaient la tendre
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manière du Corrége. Sur une petite table en laque de Chine était déroulé un jeu de cartes.
— Voilà à quoi j'use le temps quand je m'ennuie, dit M'^^c de Courtilz qui surprit un regard de Claire dirigé de ce côté ; mais maintenant, ma belle, quelles bonnes journées je vais passer en votre compagnie ! J'ai donc trouvé l'enfant que je rêvais depuis si longtemps. Vous voulez bien être ma fille, n'est-ce pas?
Sans attendre la réponse M^e de Courtik alla à Claire et l'embrassa.
— Chère enfant, peut-on vous voir sans vous aimer... Je suis jalouse de votre mère.
— Hélas! dit Claire, je ne l'ai jamais connue.
— Vraiment, ma belle, je vous montrerai ce que c'est qu'une tendre mère... Que je baise vos jolis yeux encore une fois...
— Oh! madame, disait Claire confuse.
— Et ces beaux cheveux qui vont faire merveille dans Paris... Êtes-vous coquette ?
Claire ne répondit pas.
— Vous savez bien ce que jiç veux dire, malicieuse enfant... Aimez-vous avoir à vos pieds un troupeau d'adorateurs? Quand vou^ passez dans les rues, souriez-vous d'entendre dire que vous êtes belle... Vous a-t-on suivie quelquefois en soufllant à votre oreille de doux compliments ?
Claire rougit et resta confuse.
— Soyez franche, mon enfant... Une fille doit tout dire à sa mère... Croyez-vous que vous m'aimerez un peu?
— Oh! oui, madame, dit Claire en se jetant dans les bras de M™e de Courtilz.
— Appelez-moi votre mère, voulez-vous?
— Ma mère, dit Claire en hésitant.
— Bien, mon enfant. Je vous fais de ces questions aussi auxquelles vous ne pouvez répondre... Vous avez vécu dans un affreux quartier, où on ne pratique guère ces sortes de galanteries. Je ne connais pas encore votre vie, vous me la raconterez plus tard, mais je vois bien que vous ne vous doutez pas de la vie, heureusement pour vous. Voulez-vous voir votre appartement, ma chère enfant?
— Je veux bien, madame, dit Claire.
— Encore madame ; n'avez-vous pas d'affection pour moi?
Claire était surprise de ce tlot tle tendresses auxquelles elle ne savait que répondre. Son esprit simple ne comprenait pas ces protestations si souvent répétées. En prenant les mains de I\l'"e de Courtilz, elle croyait avoir fait passer dans une pression émue toute la reconnaissance dont son cœur était plein, et sa bouche se refusait à en faire un perpétuel étalage.
— Froide et chère enfant, lui dit M"»* de Courtilz, je vous forcerai bien à m'aimer par mille et mille tendresses.
Du boudoir du premier étage, les dames prirent un escalier dérobé et arrivèrent à une petite pièce gaie, tendue en vieille perse d'un violet tendre, représentant des nymphes dans des bocages, croyant lire en secret YArt d'aimer, tandis qu'un berger caché dans les joncs les surprenait et leur annonçait sa présence en soufflant dans des pipeaux champêtres. A quelques pas de là l'Amour péchait à la ligne. 11 était impossible de ne pas voir, en entrant, ce sujet galant mille fois répété sur les murs de la chambrette. Un joli lit étroit en bois de rose avec des incrustations de porcelaine de Sèvres, remplissait la moitié de la chambre : tout le mobilier ressemblait au lit. Les fenêtres donnaient sur un large balcon où était disposée une volière remplie d'oiseaux caqueteurs. Le soleil, le chant des oiseaux, l'odeur des fleurs entraient dans cette chambre d'un commun accord.
— Oh! que c'est joli! s'écria naïvement Claire.
— C'est votre chambre, ma chère fille, dit M'"^ de Courtilz. Claire sauta de joie en frappant ses petites mains l'une contre
l'autre.
— Est-il possible !
M™* de Courtilz ouvrit l'armoire à glace, d'où sortit une odeur plus douce qu'une mélodie.
— Voilà votre linge, dit-elle en déployant une chemise brodée comme par une fée. Claire ouvrait de grands yeux; elle ne soupçonnait pas qu'on portât des jupons brodés. Ses mains étaient entraînées vers chaque rayon de l'armoire; elle eût voulu tout déplier.
— Nous avons autre chose à voir, dit M""^ de Courtilz, qui ferma l'armoire et se dirigea vers un grand placard caché par les rideaux du lit, et dans lequel pendaient des robes de toute étoffe.
— Oh ! c'est trop I s'écria Claire, dont les yeux se grisaient à la vue de ces merveilles.
— Ètes-Yous contente ,' ma chère fille? demanda M™* de Courtilz.
Claire sauta à son cou.
— Appelle-moi ta mère, et je serai trop payée ! s'écria M^e de Courlilz. Va, chère enfant, pour toi je me sens capable des plus grands sacrifices.
En même temps elle ouvrait la porte d'un petit cabinet où, sur une étagère de marbre blanc, étaient alignés tous les objets nécessaires à la toilette d'une jeune fille.
— Tu vas t'habiller, chère enfant , dit M™« de Courtilz en poussnnt un bouton de cristal placé dans le mur de la chambre à coucher, et qui fit entendre un son de clochette éloigné.
Presqu'au même instant la porte s'ouvrit, et une négresse parut, qui causa à Claire une certaine surprise .
— Ne crains rien, mon enfant, dit M™* de Courtilz ; Cora est une excellente personne que j'attache à ton service, et qui aura pour toi tous les soins que tu mérites. Cora, allez baiser la main de ma fille.
La négresse obéit.
— Quand vous aurez terminé, vous viendrez me retrouver, Cora. M™e de Courtilz sortit en recommandant à Claire de suivre les
instructions delà négresse. Si Claire avait eu le temps de réfléchir, elle se serait demandé quelle singulière fortune l'avait conduite dans cette maison; mais la* négresse commençait à la déshabiller, en avertissant Claire qu'elle allait la faire belle.
La jeune fille se laissa faire ; enveloppée dans un fin peignoir blanc, transparent comme de la mousseline, elle fut portée par la négresse dans une petite baignoire du cabinet de toilette, remplie d'une eau tiède et parfumée. Puis Cora l'en tira dix minutes après, l'enveloppa d'un nouveau peignoir et la couvrit d'une jolie robe de chambre de laine fine, plus blanche que la neige.
Étendue sur un lit de repos, massée par la négresse, Claire sentait le sang courir dans ses veines, et une nouvelle vie intérieure, aussi bizarre que tout ce qu'elle avait vu depuis le matin, commençait. Dans cet état le passé n'existait plus, mais un doux présent rose et sans nuages. Toutes les odeurs dont la couvrait Cora l'enivraient et laissaient de molles langueurs dans son cerveau comme dans son esprit. Quand Claire fut mise devant la glace d'une jolie toilette et
que ses cheveux dénoués flottèrent en longues grappes bouclées sur sa robe de chambre, elle se demanda si elle était bien elle-même.
La Claire des mauvais jours n'existait plus : on eût dit qu'elle avait laissé dans son bain toutes les misères de sa vie passée. En apercevant la tète noire et crépue de la négresse, ses grosses lèvres, son nez écrasé, Claire comprit alors sa blanclieur de teint, ses cheveux souples, blonds et bouclés, sa bouche rose et fine, la pureté de dessin de son nez. Elle eut la révélation de sa beauté pour la première fois, et elle aima la négresse de la lui avoir montrée par le contraste. Pendant que Cora passait un peigne d'ivoire dans ces beaux cheveux cendrés qui s'assouplissaient sous les dents du peigne et se relevaient aussitôt, Claire jouait avec d'élégantes mules de cordes de soie jaune tressées à jour qui faisaient ressortir la blancheur de ses petits pieds sur lesquels couraient de fines veines bleues. Les cheveux nattés, tordus et bouclés par une main habile, la négresse enferma le corps de Claire dans une profusion de jupons plus élégants les uns que les antres, et la poitrine disparut dans un merveilleux corset qui faisait ressortir sans mensonge la finesse de la taille de la jeune fille. Une lourde robe de moire blanche vint apporter ses plis fastueux autour de cette taille élégante : le corsage de la robe fut recouvert d'une palatine de fourrure blanche, douce et chaude, et quand Claire vit sur sa tète un joli chapeau anglais en paille brune qui portait par ses grands bords arrondis une ombre coquette sur ses yeux, elle n'eut plus qu'une idée : sortir, se montrer et entendre dire qu'elle était belle.
— Maîtresse est-elle contente? demanda Cora.
Claire fit un signe de tète et ses yeux brillèrent d'une joie pleine de coquetterie. La négresse sortit alors en prévenant Claire qu'elle allait habiller M"'^ de Courtilz, et qu'elle reviendrait. Claire était heureuse de se trouver seule pour se regarder à loisir. A peine trouvait-elle assez de glaces dans son appartement, qui ne lui semblait pas assez large pour se reculer. Devant son armoire à glace, elle marchait pour s'étudier des pieds à la tète; elle jetait de côté les rubans écossais cerise et vert qui entouraient son chapeau garni de dentelles noires, pour en mieux saisir le contraste sur la blancheur de ses fourrures. Elle eût voulu se voir par derrière. Elle se souriait à elle-même; ses yeux lui semblaient plus brillants, sa peau plus douce et plus transparente, sa taille plus fine et plus svelte, ses
pieds plus imperceptibles dans de souples bottines, ses mains plus allongées enfermées dans des gants de chevreau.
La tille de l'appréteur n'existait plus.
En ce moment, si on avait rappelé à Claire qu'elle avait écorché des chats, ses aventures au bal de la Guillolière, la nuit de l'hôtei César, la mansarde de l'étudiant, l'atelier de Gogué, le pont des Invalides et la Salpètrièrc, elle aurait écouté ce récit singulier comme un mauvais rêve. Avec ses habits élégants, elle avait changé de pensées : en emportant la petite toilette du quartier latin, Cora emportait le souvenir.
jjiuc jg Courtilz entra dans ce moment.
— Ma chère enfant, que tu es belle !
Claire était en face d'un miroir, le miroir répéta :
— Que tu es belle !
— Vraiment, tu es trop belle, s'écria M""-' de Courtilz.
— Trop belle, répétale miroir.
— Viens que je t'embrasse encore une fois. Claire se laissa faire.
— J'ai une prière à te faire, me l'accorderas-tu"? Tu rie sais pas combien j'y tiens.
— Tout ce qu'il vous plaira, dit Claire.
— Je voudrais l'appeler Solange. Claire n'est pas un nom convenable avec ta nouvelle position. Cela te fait-il de la peine?
— Non, dit Claire qui sentait sa bienfaitrice entrer dans ses désirs, car son nom de Claire pouvait quelquefois rappeler son passé, et quoiqu'elle ne cherchât pas encore à s'étourdir, elle ne demandait pas mieux que de ne plus se souvenir.
— Comme tu es bonne et comme je t'avais devinée! En mémoire de cet heureux jour, nous allons prier Dieu à l'église.
— Je le veux bien, dit Claire.
— Tu verras une jolie église. On est si bien à Notre-Dame-do- Loretle!... Bonne musique, de belles peintures, et des toilettes !
— De belles toilettes! s'écria Claire qui sentait poindre en elle des idées de coquetterie.
En ce moment, elle jeta un coup d'œil sur la physionomie de M""* de Courtilz, et quoique la reconnaissance l'entraînât vers sa bienfaitrice, un léger sentiment d'observation la porta à lui trouver les joues un peu rouges, les cils un peu noirs, les cheveux un peu
trop ahondaiits, et les ornements d'or, bagues, chaînes, bracelets, montre, un peu trop voyants.
M"" de Courtilz (^tait une femme de cinquante ans, la figure forte, la taille carrée, la voix pleine, les yeux hardis. Elle s'habillait de robes riches, généralement de couleur éclatante. Quoique irréprochablement gintée, les attaches de ses mains formaient un bourrelet de chairs rouges au poignet. La vie débordait dans cette personne, qui, d'habitude, se coiflait d'un trop petit chapeau posé en arrière avec une nuance de coquetterie, et d'où sortaient des flots de boucles de cheveux trop noirs pour ne pas amener à l'esprit l'idée de quelques produits de l'art.
Les jeunes filles ont une finesse merveilleuses dans le regard pour ce qui concerne les femmes: mieux qu'un homme, elles jugent instinctivement des contreforts apportés à la toilette et des embellissements du visage. Claire n'avait pas encore ce sens très-développé : la reconnaissance, l'amitié, les prévenances et les soins de sa nouvelle mère, tout la portait à aimer M'^e de Courtilz, mais elle n'en eut pas moins un léger sentiment de critique qu'elle s'efforça aussitôt de combattre.
La négresse vint anqoucer que la voiture attendait à la porte, et les dames partirent pour Notre-Dame-de-Lorette. Quand elles arrivèrent à l'église, la messe touchait à sa fin, et Claire eut à peine le temps de parcourir l'élégant paroissien recouvert de velours blanc que M^c de Courtilz lui avait donné en partant. Cette assemblée de femmes élégantes, l'église toute de marbre à l'intérieur, la pompe du service, les regards qu'elle attirait en traversant la nef, rendaient Claire un peu embarrassée de sa démarche et de ses mouvements. Avec sa toilette bizarre, son chapeau de jeune miss anglaise, Claire avait l'air encore d'une enfant timide. Cependant, au moment de l'élévation, le son de l'orgue, l'odeur de l'encens, l'agenouillement de l'assemblée la rappelèrent à elle-même, et elle fit à la Vierge une courte prière pour la remercier de l'avoir tirée de la mauvaise fortune; seulement alors un éclair de sa vie passée vint à traverser l'horizon brillant de sa nouvelle position,et elle joignit le nom de son pore dans les vœux qu'elle adressait en haut. Elle serait restée quel- * que temps plongée dans la prière si M'"® de Courtilz ne l'en eût tirée.
— Ma chère Solange, chacun s'en va.
Claire se leva, et ce fut alors qu'elle recueillit l'hommage dû à sa beauté. Aussitôt que les fidèles ont quitté leurs bancs, la curiosité s'empare immédiatement des esprits, même de ceux portés à une fervente dévotion. Les femmes jettent des coups d'œil pénétrants sur la toilette de leurs voisines, les hommes attendent la sortie des femmes. Autour du bénitier, placé près de la porte, les meilleures âmes amassent des provisions d'observations pour remplir les loisirs de l'après-midi. Claire n'avait pas encore traversé la nef pour s'en retourner, qu'elle était signalée à toute l'assemblée par la bizarrerie de sa toilette, autant que par sa jolie physionomie. Les hommes qui la précédaient se retournaient pour mieux la voir, et les femmes s'efforçaient de se frayer un chemin près d'elle pour l'examiner à leur aise.
— Baissez les yeux, mon enfant, lui dit M™» de Courlilz.
Mais Claire, curieuse de constater l'effet qu'elle produisait, lançait de petits regards de côté, vers les groupes qui l'entouraient. Arrivées devant le bénitier, les dames trouvèrent quelques jeunes gens qui semblaient faire un rempart devant la grande coquille cerclée de cuivre où se prend l'eau l>énite. Tous, par un commun mouvement, trempèrent leurs mains dans la coquille, et offrirent aux dames un pou de l'eau bénite attachée à leurs gants.
Claire ne put s'empêcher de sourire de cet empressement et accepta l'eau bénite du cavalier le plus près d'elle; les dames continuèrent leur marche vers le tambour en drap rouge qui est situé au devant de la porte de l'église, mais elles n'eurent pas la peine d'ouvrir cette porte. Un des jeunes gens s'était précipité en avant et tenait la porte ouverte pour leur éviter ce soin. Les autres avaient passé d'abord et attendaient sur les marches, au devant du portail, la sortie des dames, qui ne tardèrent pas à se montrer. Quelques curieux s'étaient joints à ce groupe et lançaient des regards non moins étonnés vers Claire, qui se sentait confuse de tant d'empressement. Elles arrivèrent ainsi à leur voiture, et reprirent le chemin du faubourg Montmartre, laissant les curieux et les galants disserter sur la belle jeune fille qui venait de s'offrir à leurs yeux.
— Ma chère Solange, lui dit M™» de Courtilz, nous allons déjeuner.
Claire ne mangea que d'un médiocre appétit; sa tête était trop pleine de choses pour lui permettre de songer à son estomac. Vers
la fin du repas, un verre de Champagne glacé la mit en belle humeur, et lui donna un gai babil auquel sa protectrice semblait s'intéresser.
— Tu t'es bien conduite à l'église, ma chère enfant, sauf un peu de cuiiosilé naturelle qui se passera vite. Je vais te donner un conseil, Solange; ne lève jamais les yeux ouvertement sur les hommes; à ceux qui te sourient, réponds-leur par un regard fier. Ainsi seulement tu auras l'air d'une jeune fille de grande maison et tu ne laisseras pas soupçonner tabasse origine.
Claire promit d'obéir à ces recommandations.
— Mais sais-tu ce que c'est qu'un regard fier? Claire sourit.
— .\hl situ ris, tu n'y parviendras pas. Tiens, regarde-moi.
M"^« de Courtilz pinça ses lèvres, ouvrit de grands yeux et s'imagina avoir emprunté la noblesse d'une duchesse. Claire la regardait et tâchait de l'imiter en faisant une moue charmante qui ne parvenait pas à rendre sérieuse sa jolie figure.
— Tu trouveras cela toute seule par la suite, ma chère Solange... Demain, un maître de danse viendra, plutôt pour te former aux belles manières que pour t' apprendre à danser...
— Je sais danser un peu, dit Claire.
— Tu as déjà valsé, polké?
— Je ne me rappelle que la danse de l'ours.
— La danse de l'ours ! s'écria Mme de Courtilz indignée ; mais c'est affreux...
— C'était bien amusant.
— Oh! ma Solange, ne répète jamais des choses pareilles! La danse de l'ours, grand Dieu ! Avec un tel mot tu détruirais en une minute tout le fruit de l'éducation que je veux te donner.
— C'est fini, je n'y penserai plus, dit Claire.
— Tu es une bonne fille, si douce, que je crois avoir rencontré un ange... Tu n'as pas eu froid en sortant de l'église?
Claire répondit que non.
— Alors nous allons faire un tour au Bois.
— Oui, s'écria Claire.
— Le temps est sec, il fait un beau soleil, nous pourrons nous promener tranquillement.
Claire se jeta sur son chapeau plutôt qu'elle ne le prit : elle avait
soif de voir et d'être vue. Elle ne connaissait pas le bois de Boulogne, mais elle en avait entendu parler comme d'un lieu où se promène la belle compagnie, et ce fut pour elle une fête que de s'y rendre.
En chemin, de temps en temps quelques cavaliers, passant rapidement, envoyaient un regard furtif dans la direction de la voiture et faisaient faire volte-face plus loin à leurs chevaux pour revoir celle qu'ils n'avaient pu qu'admirer à la dérobée.
M""^ de Courtilz faisait remarquer ce manège à Claire, dont l'amour-propre était chatouillé par ces regards.
Il avait fait le matin une petite gelée qui rendait le terrain solide. Arrivée au Bois, M™*" de Courtilz descendit de voiture avec Claire en se faisant suivre du cocher : ce fut alors une suite non interrompue d'audacieux regards des promeneurs et des gens à cheval, qui tous se retournaieut après avoir vu Claire. M^e de Courtilz connaissait tout le monde ; elle nommait chaque personne l'une après l'autre, et il y en avait peu qui ne fussent titrées. C'étaient des comtes, des marquis, des ducs, des pairs de France, des Anglais et des Russes de la plus haute distinction.
Un gros homme, qui portait un gros diamant à la chemise, \int saluer M""^ de Courtilz et se répandit en compliments épais sur le compte de Claire.
— C'est ma nièce que je viens de retirer du couvent, dit M™'= de Courtilz.
Le gros homme s'inclina, ôta son chapeau, et laissa voir sur son crâne épais trois ou quatre mèches de cheveux pommadées avec soin, qui ne semblaient posées là que pour donner un échantillon de la chevelure d'autrefois.
— Aura-t-on le plaisir de rencontrer chez vous mademoiselle votre nièce? demanda le gros homme qui ne voulait pas être chauve tout à fait.
— Certainement, monsieur Petit-Duclos. Ma nièce chérie va continuer son éducation sous mes yeux, et je n'ai garde de l'emprisonner.
Après diverses politesses, le gros homme, qui roulait des yeux ardents vers Claire, s'éloigna.
— Commenl^ trouves-tu M. Petit-Duclos? demanda M*"* de Courtilz.
— Désagréable.
DE LA VIK PARISIENNE ÎOo
— Ma ciiôrc eiil'ant, vous parlez trop légèrement d'un des plus plus riciies agonis de change de Paris... Tu ne sais pas qu'il possède à lui seul la moitié de sa charge et d'immenses terrains aux Champs-Elysées?
— Ce monsieur, dit Claire, ne pourrait-il avoir un peu moins de terrains et un peu plus de cheveux?
— Ma chère fille, ne parlez pas ainsi, je vous en prie... Dans la vie on ne doit pas tout dire... vous l'apprendrez à vos dépens... M. Petit-Duclos est un homme considérable, respectable à tous égards qui ne m'a dit que des choses honnêtes, et tu ne semblés pas lui en savoir gré...
M'"* de Courtilz, pour mieux f;iiro sentir ses conseils à Claire, suspendait le tutoiement quand elle voulait se montrer pleine de dignité.
— Tenez, dit Claire, voici nn jeune homme qui nous suit depuis quelque temps et que je préfère à M. Petit-Duclos.
— Solange, baissez les yeux, je vous l'ordonne, dit M™'' do Courtilz en regardant derrière elle la personne que Glaire venait de lui désigner.
Mais !e jeune homme se tenait sur la chaussée opposée, et voyant l'enquête à laquelle se livrait M""^ de Courtilz, il détourna la tète, pressa le pas et s'arrangea de telle sorte qu'il ne perdit pas Claire de vue.
Un équipage vint à passer sur lequel M"" de Courtilz jeta les yeux.
— Solange, s'écria-t-elle, ie caïmacan de la Valachie,
Claire regarda et aperçut un vieillard jaune à barbe blanche, qui semblait prêt à rendre l'àme,
— Le caïmacan nous salue, Solange, reprit M'""^ de Courtilz au comble de la joie.
Claire ne s'inquiétait pas du caïmacan ; son attention était attirée par l'élégant jeune homm.e qui ne cessait de la regarder.
— Comment, s'écria U"^" de Courtilz, vous ne répondez pas aux politesses du caïmacan de la Valachie ! Vous ne savez donc pas ce que c'est?
— Non, dit Claire; j'ai vu une espèce de moribond dans une voiture.
— Comme tu juges mal les hommes, mon enfant! .4h! tonéduca-
20/i LA MASCARADE
tion est complètement à refaire. Le caïmacan de la Valachie est presque aussi puissant qu'un roi...
— Un roi malade n'est guère puissant, dit Claire.
— Mon enfant, vous parlez trop vite, vous ne réfléchissez pas assez... Ce caïmacan a l'air âgé, il ne l'est pas ; c'est la couleur de teint des gens de son pays... Songe à sa puissance, je t'en prie. Ah! Solange, tu as bien besoin de conseils... Le caïmacan a daigné nous saluer, et tu n'as pas répondu.
— Je ne l'avais pas vu saluer, dit Claire.
— Tu dois faire attention, à la promenade.
— Ne m'avez-vous pas défendu, dit Claire de regarder les messieurs?
— Un caïmacan n'est pas un homme ordinaire, dit M°"^ de Courtilz. Mais je fen prie, fais attention à M. l'ambassadeur de Cochabamba, qui vient de notre côté.
Un petit homme, laid comme un singe, chargé de décorations, s'avançait en effet en face des dames, suivi d'un grand domestique habillé d'une livrée éclatante. Il salua profondément M™"" de Courtilz et lui parla une sorte de jargon que Claire ne comprenait pas. Aux regards perçants du petit homme, elle s'aperçut qu'il était question d'elle ; mais elle n'y prêta pas une grande attention, occupée par les allées et venues du jeune homme qui la suivait avec assiduité, se portant tantôt en avant, tantôt en arrière, comme pour ne pas être remarqué de M™^ de Courtilz.
— Vous êtes charmante, lui dit-il en passant brusquement auprès d'elle pendant que l'ambassadeur de Cochabamba s'emparait de M'»* de Courtilz.
Claire sourit et rougit. Ce manège l'amusait.
— Solange, lui dit M"'" de Courtilz, M. l'ambassadeur de Cochabamba demande à venir vous faire sa cour demain soir.
— Mais s'il ne parle pas français?
— Je serai là pour vous servir d'interprète... Ainsi, c'est convenu, demain M. l'ambassadeur daignera nous rendre visite.
— Comme il lui plaira, dit Claire.
Là-dessus le petit homme décoré fit trois profonds saluts et continua sa promenade, pour le plus grand plaisir des gens du dimanche qui, étonnés de tout, prenaient l'ambassadeur de Cochabamba pour un singe échappé de quelque ménagerie.
— Mais que regardes-tu au loin, Solange?
Claire n'osa avouer qu'un jeune homme incoimu l'inquiétait plus que tous les agents de change, les ambassadeurs et les caïmacans.
— Rien, dit-elle.
Mais M"'" de Courlilz était plus fine qu'elle : elle feignit de croire à la vérité des paroles de Claire, continua la conversation tout en lançant des regards inquisiteurs autour d'elle, car elle avait flairé un galant qui ne tarda pas à démasquer ses batteries. Il vint à la rencontre des dames, et, en homme bien appris, commença par saluer Mme de Courtilz.
— Madame, permettez-moi de vous présenter mes respects.
— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
M"'e (Je Courtilz commit la plus grave des fautes en répondant. Toute femme distinguée, qui est accostée dans un lieu public sans l'avoir cherché, trouve dans l'arsenal de ses regards un mépris si hautain, que la parole devient inutile.
— Si madame, dit le jeune homme sans perdre contenance, voulait accepter mon bras pour faire un tour de promenade?
— Monsieur, j'ai ma voiture qui me suit; j'y monterai quand je serai fatiguée.
— Madame, vous avez avec vous une jeune fille merveilleusement belle.
— Monsieur, je vous tiens quitte de tout compliment.
Mais le jeune homme avait pris racine auprès des dames, et Claire ne semblait pas le repousser tout à fait.
— Vous devez comprendre, madame, que je rende hommage à ces jolis yeux et h ces cheveux si beaux !
— Solange, dit M'"e de Courtilz, n'écoutez pas ce que dit monsieur.
— Ces dames me permettront-elles de les reconduire à Paris?
— Monsieur, si vous continuez, je me verrai forcée de remonter dans ma voiture...
— Je vous suivrai, madame.
— Oh! dit M"^ de Courtilz, mon cocher ira plus vite que vos jambes...
— Pardomiez-moi, madame, mon rocher suivra le vôtre.
— Vous avez une voiture, monsieur?
— La voilà, madame, dit le jeune homme en montrant une petite voiture élégante qui le suivait.
M"» de Courtilz jeta un rapide coup d'œil sur la voiture.
— Il est étonnant, dit-elle, que deux femmes ne puissent se promener seules sans être accostées par quelqu'un qu'on ne connaît
Le jeune homme tira de sa poche un élégant carnet, et offrit sa carte à M^e de Courtilz.
— Pardonnez-moi, madame, dit- il, de ne pas m'être présenté plus régulièrement, mais l'impression produite sur moi par mademoiselle a été si spontanée, que j'en avais ouhlié les premiers principes de politesse.
— Sans doute, monsieur, votre langage annonce un homme comme il faut, dit M"* de Courtilz, mais vous devez comprendre l'étrangeté de votre démarche... Un lieu public n'est pas un endroit de présentation.
— Si ces dames veulent bien me permettre d'aller déposer mes hommages à leurs pieds, j'espère qu'il me sera facile de leur donner des renseignements favorables sur mon compte.
— Monsieur, je ne sais... dit M"'^ de Courtilz.
— Je comprends, madame, que des personnes honorables accueillent froidement un homme qui ne leur est pas présenté, mais il faut en accuser la beauté de mademoiselle, pour qui j'ai le plus profond respect.
— Monsieur, dit M'^e de Courtilz, il se fait tard; nous allons regagner Paris...
— Eh quoi, mesdames, n'aurai-je pas le plaisir de vous revoir? Claire serrait le bras de M"*^ de Courtilz.
— Si cela vous est agréable, monsieur, reprii-elle, je reçois le jeudi, et voici ma carte.
Le jeune homme salua profondément les dames et leur offrit le bras jusqu'à leur voiture, puis les quitta.
— Ce jeune homme a l'air honnête, dit M""^ de Courtilz... Ai-je bien fait de le recevoir?
— Oh! oui, dit Claire heureuse d'essayer ses nouvelles armes de jeunes fille belle et élégante.