LA MAISON DE JEU
Le jeudi était le jour de réception de M<ne de Courtilz. Claire vit pour la première fois un salon parisien, éclatant de fleurs et de lumières ; mais elle fut étonnée de ne pas voir arriver de femmes. Une douzaine d'hommes en entrant saluaient la maîtresse de la maison, et semblaient attendre en se chaulTant que la soirée commençât. Ce n'était pas une soirée de causeries, à en juger par l'attitude des invités. Parmi eux se trouvaient le Caïmacan et le banquier que IM™e de Courtilz avait désignés la veille à Claire au bois de Boulogne.
Un coup de sonnette se fit entendre.
— Voici M. de Valpéja, dit M"'* de Courtilz, je reconnais sa façon de sonner.
M. de Valpéja fut introduit, et chacun se précipita au-devant de lui pour lui témoigner mille politesses. En voyant cet homme qui semblait tenir une haute place dans l'opinion des invités, Claii'e éprouva un sentiment de défiance et d'antipathie si nouveau pour elle qu'elle en resta troublée, ne comprenant pas pourquoi son cœur semblait s'être resserré tout à coup.
M. de Valpéja était remarquable par sa tenue irréprochable, son regard froid et la pâleur de son teint. Le buste serré dans un habit bleu à boulons d"or, un petit ruban jaune liseré de bleu se montrait presque ipiperceptiblenient à l'angle d'une des boutonnières. Telétait le seul point saillant de son habillement, qui était, à part la décoration, d'un parfait gentleman ; mais la pâleur de la figure et de certains méplats trop accusés sous les yeux montraient un homme
tourmenté, envahi peut-être par de violentes passions, justifiées par une mâchoire largement ouverte, qui laissait voir des dents plantées comme pour tout dévorer. La carrure des épaules répondait à la mâchoire, et plus d'une passion pouvait s'y asseoir tranquillement, sans craindre d'être démontée.
— Cher Valpéja, dit M"" de Courtilz, venez que je vous présente ma nièce.
L'homme à la décoration jaune enchâssa un lorgnon dans le coin de son œil et sourit à Claire, qui baissa les yeux.
— Charmante, dit-il, vraiment charmante.
— Ma chère Solange, reprit M^e de Courtilz, M. de Valpéja, un de mes meilleurs amis.
Un des invités se leva et demanda si le jeu n'allait pas commencer.
— Certainement, messieurs, dit M™* de Courtilz. Allons, M. de Valpéja, vous ferez la cour à ma nièce plus tard.
Toute la société se leva en suivant M. de Valpéja, qui venait de s'asseoir le premier à la table oblongue, au milieu du salon. Peiidnnt que les domestiques apportaient des cartes, et disposaient sur la table tout ce qu'il fallait pour jouer, Mme de Courtilz dit à Claire :
— S'il venait quelqu'un tout à l'heure, souvenez-vous, ma chère enfant, de ne pas trop l'accaparer à votre profit. Vous nous l'enverriez immédiatement à la table de jeu.
— Comme il vous plaira , madame, dit Claire qui ne pouvait comprendre le sens caché de ces paroles.
L'or commençait à tinter joyeusement en sortant des bourses et des porte-monnaie ; chacun étalait sa masse devant lui sur le tapis vert, suivant les méthodes particulières aux joueurs, dont les uns font parade d'étaler tout ce qu'ils possèdent, tandis que les autres ne tirent qu'à regret de leurs poches de nouveaux louis. Les superstitieux faisaient des dessins cahalistiques avec des piles de louis, et les prodigues les laissaient rouler où il leur plaisait de s'arrêter. Les avares ne quittaient pas la main de longues bourses en filets qui avaient d'étroites ouvertures ; mais malgré ces différentes méthodes, l'or ne chantait pas moins de toute part.
Le lansquenet commença, et ces cartes appelées de temps en temps pour couper un silence profond, lattention des joueurs étant dirigée tout entière sur le tapis vert, n'intéressaient pas Claire qui, les yeux fixés sur les bûches enflammées du foyer, suivait pour se dis-
traire les fiïnires dessinées par le feu. A quoi pensait-olle à cette heure? Elle ne pensait pas encore. Les développements de la vie dans laqr.elle elle était jetée depuis quelques jours avaient été si brusques, qu'elle ne pouvait les soumettre à l'analyse. Elle se laissait aller à la dérive, doucement, sans choc, n'entrevoyant aucun drame dans sa nouvelle existence : tout le côté meneilieux qui se déroulait entre la Salpètrière et l'hôtel de la rue du Faubourg-Montmartre, elle ne le saisissait pas encore, et se croyait dans Tordre naturel des choses.
Le tintement de l'nr à quelques pas d'elle l'entraînait par sa constante harmonie dans une tranquillité dont M"'^deCourtilz s'inquiéta la première. Plusieurs fois elle retourna la tête afin de voir quel elTet le jeu produisait sur Claire, et elle s'aperçut que la jeune lillo ne ressentait pas la sensation de l'or.
— Solange, lui dit-elle, approche-toi de moi un moment. Claire obéit.
— Tu ne connais pas le lansquenet, chère enfant ?
— Mon, madame, dit Claire, Mme (le Courtilz fronça le sourcil.
— Voilà ce que c'est, dit-elle, que d'envoyer les enfants au couvent, ils ne vous reconnaissent pas plus tard. Ne suis -je pas ta tante, Solange?
Et elle tendit la tête en arrière de telle sorte que Claire fut obligée de rem.brasser.
— Madame, dit M. de Valpéja, voilà trois fois que je passe, et vous êtes si occupée de votre jolie nièce que vous ne pensez plus à la cagnotte. On a bien raison de dire que vous n'êtes pas intéressée...
M™* de Courtilz s'inclina en envoyant un gracieux sourire à l'homme à la décoration jaune, et ramassa la dîme qu'elle prélevait sur chaque joueur assez heureux pour passer trois fois.
Claire regardait le jeu, cette succession de cartes que des mains alertes abattaient, les muUitions des petits tas d'or qui changeaient de propriétaires, et n'en comprenait pas l'intérêt. Elle allait se rasseoir au coin du feu, lorsque la sonnette se fit entendre de non veau.
— Je n'attends plus personne, dit M"* de Courtilz, il faut que ce soit notre jeune homme d'hier.
— Vraiment! s'écria Claire.
La porte s'ouvrit; c'était en effet le cavalier de la veille. M""" de Courtilz se leva.
— Ah ! monsieur, c'est bien aimalilo à vous de nous rendre visite. Nous nous ennuyons tellement qu'on fait une petite pnrtie... .iouezvous, monsieur?
— Pas habituellement, madame.
— Eh bien, si vous voulez tenir compagnie à ma nièce, elle est seule au coin du feu, et elle ne demande pas mieux que de causer, n'est-ce pas, chère Solange.
Claire rougit et trouva M"'^ de Courtilz la meilleure des femmes.
En entrant dans ce 'salon, le jeune homme fut un peu troublé. Il ne s'était pas attendu à trouver si nombreuse compagnie : la veille, en accostant ces deux dames, il avait cru avoir affaire à des femmes moins distinguées ; mais le luxe de la maison lui imposait, et il devenait timide en songeant à son audace au bois de Boulogne.
— Mademoiselle, dit-il, combien je suis heureux de vous revoir; j'ai mille remercîments à faire à madame votre tante d'avoir bien voulu m'admettre dans son intérieur.
— Ainsi, vous ne jouez pas, monsieur? demanda Claire.
— Quelquefois par complaisance, dit-il ; mais je ne trouve aucun plaisir au jeu.
— Oh 1 tant mieux.
— Pourquoi tant mieux, mademoiselle?
— Parce que nous pourrons causer.
— Avez-vous vu le dernier opéra des Italiens, mademoiselle?
— Je ne suis jamais allée au théâtre, monsieur.
— Est-il possible*^ Comme on aurait plaisir à vous y accompagner !
— Est-ce amusant? demanda Claire.
Avant que le jeune homme eût eu le temps de répondre.
— Monsieur ! appela M'"^ de Courtilz.
— Plaît-il, madame?
— Voulez-vous prendre la place de M. de Valpéja, qui est un peu fatigué ?
— Ma"dame, je ne joue pas...
— C'est une i>\cellente place : M. de Valpéja a passé (|iiiiize fois en lieux coups.
— Madame, vraiment, je vous suis obligé.
— Ah ! monsieur, si vous voulez être mon ami, il faut faire mes volontés.
— Pour gagner votre amitié, madame, il n'est rien que je ne fasse.
— Ainsi, vous me quittez déjà, monsieur, dit Claire.
— Mademoiselle, vous voyez que je ne puis faire autrement. M'"* de Courtilz s'était levée.
— Profitez de la veine, monsieur, lui disait-elle.
— Mais, madame, je ne sais comment vous dire...
— Je vous comprends; vous n'êtes pas venu pour jouer... Le jeune liomme ne répondait pas.
— Et vous n'avez pas sur vous une somme suffisante pour lutter contre le hasard... c'est inutile. Avec quelques louis, en prenant la place de M. de Valpéja, vous allez dévorer toute la table...
— Je n'ai pas cette ambition.
— Monsieur, on vous attend... Les joueurs s'impatientent.
Le jeune homme s'assit autour du tapis vert, ouvrit son portemonnaie et en tira cinq louis qui faisaient petite figure auprès des masses de ses voisins; mais, ainsi que M™e de Courtilz l'avait annoncé, la chance était attachée à cette place, et bientôt le joueur novice se trouva à la tête de luille francs qui lui firent prendre goût au lansquenet. Claire, derrière M™e de Courtilz, suivait la partie, et étudiait les singuliers pliénomènes qu'amène le jeu dans la physionomie. Les regards du jeune homme commençaient à briller, ses joues s'empourpraient ; l'émotion s'emparait de toute sa personne, ses gestes s'en ressentaient.
— Et il disait qu'il n'était pas joueur ! s'écria M. de Valpéja en s'adressant à Claire.
Claire détourna les yeux, tant l'intimidait l'homme à la décoration jaune, qui, appuyé contre la cheminée, le dos tourné au feu, les pans de l'habit relevés, envoyait de singuliers regards, froids et méprisants, sur tous les personnages du salon.
— Quand vous aurez touché les cartes, jeune fille, dit-il à Claire, vous ne voudrez plus les quitter.
Claire frissonna : elle sentait que cet homme disait vrai quoi-
qu'elle ne connût pas la passion du jeu; elle serait restée sous la funeste influence de M. de Valpéja, si les domestiques ne fussent entrés en ce moment, avec des plateaux de rafraîchissements. Les joueurs n'en continuèrent pas moins leur partie, et le jeune homme ne pensait plus à Claire depuis que la fortune commençait à lui sourire.
Pour échapper aux questions de M. de Valpéja, Claire alla se réfugier de nouveau derrière le fauteuil de Mme de Courtilz, et tout en regardant le jeune homme qui semblait pris de fièvre, elle ne put s'empêcher de remarquer la physionomie des joueurs, tous gens pâles, les yeux rougis par les veilles, avec toutes sortes do passions accrochées à leurs bouches, tapies dans leurs rides, qui avaient déterminé de précoces vieillesses, des cheveux blanchis avant l'âge, des sillons sur les joues, des fossés profonds traversant le front, des bouches fermées pour ne pas laisser échapper de cris, des mentons allongés par le dépit, une impassibilité extrême qui ne cachait pas les tourmentes intérieures. De ces yeux flétris, de ces paupières ridées, il s'échappait de temps en temps une rare flamme courte et dévorante amenée par les cartes. De l'amour, de l'amitié, de la joie, de la santé, de la noble ambition, de l'intelligence il ne restait que l'amour du jeu.
En plein soleil, ces joueurs devaient être hideux.
Claire, dans sa naïveté, eut un secret instinct de ces laideurs dont elle ne soupçonnait pas la profondeur ; elle blâmait le jeune homme du bois de Boulogne de s'être assis au tapis vert, et elle aurait voulu le lui dire.
Minuit sonna à la pendule.
— Messieurs, dit M™" de Courtilz, le jeu va cesser.
On épuisa le dernier paquet de cartes ; chacun compta son argent, et le jeune homme se leva avec six cents francs de bénéfices.
— Eh bien, lui dit M""^ de Courtilz, avais-je raison, monsieur, de vous dire que la place était bonne?
Le jeune homme leva les yeux sur Claire ; mais il la trouva plus indifférente qu'à son arrivée.
— M'en voulez-vous, mademoiselle, lui demanda-t-il, de ne pas vous avoir tenu compagnie pendant la soirée?
— Ail contraire, monsieur, dit M""' de Courtilz, ma nièce est encliantée que vous sortiez de chez moi avec un petit bénéfice.
Comme les joueurs prenaient leurs chapeaux et se retiraient, le jeune homme salua ios dames et prit congé d'elles.
— Maintenant, monsieur, lui dit M""' de Courtilz, vous connaissez la maison... Quand cela vous fera plaisir, je reçois deux ibis par semaine, les lundis et les jeudis.
Le jeune homme promit de revenir, et il ne quitta pas Claire sans lui tendre la main et la presser légèrement, de telle sorte qu'elle comprit, qu'il reviendrait.
— Il est fort bien, dit M""* de Courtilz, en embrassant Claire quand celle-ci alla se coucher. Pour quelqu'un qui nous a arrêtées si cavalièrement, vraiment nous avons eu la main heureuse. '
— Est-ce qu'il jouera toujours? demanda Claire.
— ;Ma chère enfant, dit M""" do Courtilz, le jeu fait partie de l'éducation d'un homme. Il n'est pas permis aujourd'hui de se présenter dans un salon sans connaître le lansquenet : au bout de deux ou trois leçons ce jeune homme sera formé et alors il pourra causer avec toi, si sa conversation te fait plaisir.
Le hmdemain, Claire alla aux Tuileries et au Palais-Royal avec M™* de Courtilz, et ses petites joies coquettes recommencèrent. Il était peu d'hommes qui ne se retournassent pour la regarder; mais son triomphe fut consacré au balcon du théâtre de la Porte -Saint- Martin, où elle passa la soirée. Cinquante lorgnettes dirigées sur elle lui firent presque oublier les émotions du mélodrame dont elle venait de voir les deux premiers actes.
N'ayant jamais été au théâtre, elle était remuée profondément par un mélodrame populaire dont les types, quoique grossis et tracés à gros coups de crayon, ne lui rappelaient pas moins certaines figures qu'elle avait pu entrevoir aux barrières. Si une émotion sincère, des terreurs sans égales, une pitié pleine de larmes s'emparent des petits bourgeois qui vont voir les spectacles, Claire ne devait-elle pas passer par des alternatives de frisson et de bonheur, suivant que le traître habituel du drame exerçait ses coupables manœuvres contre une victime qui, sans cesse tombant, se relevait sans cesse aux applaudissements de la foule?
De véritables pleurs coulaient dans la salle, tombant des yeux de spectatrices qui cachaient leurs yeux rougis derrière leurs mou-
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choirs ; mais Glaire avait le cœur trop oppressé pour pleurer. Quand le traître caché derrière une colonne, dans un monastère en ruines, éclairé par la lune, attendait sa victime qui venait sans défiance se confesser à rerniite de la chapelle du torrent, Glaire avait envie de crier : — Il est là !
Ce spectacle la brisa, et elle en sortit heureuse, ayant goûté des joies particulières qu'elle ne soupçonnait pas. M™e de Courtilz lui parlait et elle lui répondait à peine, se plaisant à recomposer intérieurement le. drame scène par scène. Ge n'étaient pas des comédiens qu'elle avait vus, mais des personnages réels dont elle partngeait les malheurs, et aux efforts desquels elle s'unissait pour les aider à se débarrasser de cette fatalité qui les étreignait.
Elle goûta moins le piquant des pièces comiques dans un théâtre où M'ns de Courtilz la conduisit le lendemain ; les violentes terreurs du drame la satisfaisaient davantage, et elle n'eut de cesse que quand elle se fut procuré la brochure imprimée du mélodrame, pour se rendre compte à tête reposée des passages qui l'avaient le plus vivement émue.
— Je suis contente, ma chère enfant, de ce que ce spectacle t'ait plu... Tout l'hiver, nous en consacrerons une bonne partie à voiries nouvelles pièces.
Claire sauta de joie.
— Toutes sont -elles aussi belles que la dernière? demandât-elle.
— Il y en a encore de plus intéressantes.
Claire avait à peine le temps de songer au passé : promenades, spectacles, leçons de danse et de musique, contribïiaient à l'entretenir dans une douce tranquillité qui ne semblait pas avoir d'horizon : sa première inquiétude lui vint d'une soirée dans laquelle le jeune homme perdit trois mille francs, dont deux mille sur parole. Confiant dans son étoile qui s'était levée si brillante, il revint le jeudi suivant, apportant dans sa bourse mille francs aveo lesquels il pensait réaliser un gain considérable ; mais la fortune lui tourna subitement le dos, et sans pouvoir s'arrêter, entraîné par un courant irrésistible, le jeune homme se trouva engage vis-à-vis de M. de Valpéja d'une somme de deux mille francs.
Cette perte sembla l'inquiéter; il fronçait le sourcil, pâlissait et s'excusait do ne pas avoir la somme sur lui.
— N'ayez garde, monsieur, lui dit M. de Valpéja : à un beau joueur tel que vous, je serai trop honoré d'avancer quelques raille francs. . .
— Ne jouez plus, monsieur, lui dit tout bas M'"* de Courtilz ; vous êtes en déveine, vous perdriez cinquante mille francs... Si vous m'aviez regardée pendant le jeu, je vous faisais signe de vous arrêter à deux mille francs ; mais aussi vous jetez votre argent bien imprudemment... Allez causer avec ma nièce, et si j'entrevois une chance pour vous dans la soirée, faites-moi le plaiï^ir d'accepter ce billet de cinq cents francs.
Le jeune homme remercia M""" de Courtilz de ses conseils et de ses bons procédés, mais il refusa le billet de banque.
— Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux vous arrêter tout à fait.
Claire qui avait suInI la partie, et à qui les transes du jeune homme n'avaient pas échoppé, se montra encore plus aimable pour lui que M"* de Courtilz. Elle le blâma vivement d'avoir continué à jouer, et de n'êtjre pas venu causer avec elle. Elle avait tant de choses à lui demander, s'il avait vu le fameux mélodrame de la Porte-Saint- Martin, ce qu'il en pensait, et si son émotion avait été aussi grande que la sienne ; mais le joueur n'était pas d'humeur à satisfaire aux nombreuses questions de Claire. Quoiqu'il se sentît attiré vers la jeune fille, sa perte le préoccupait, et il rêvait aux moyens de rentrer dans son argent.
— Vous n'êtes pas aimable aujourd'hui, monsieur, lui dit Claire. Mais ces agaceries naïves ne trouvaient pas d'écho. M""' de Courtilz fut mieux reçue du jeune homme quand elle vint.
— M'avez vous trouvée de bon conseil l'autre jour? lui demandât-elle.
— Oui, madame ; et maintenant quand je jouerai je m'adresserai à vous.
— Vous voulez continuer de perdre votre argent ? s'écria Claire.
— Petite fille, petite fille ! dit M'"* de Courtilzd'un ton sec, vous parlerez quand on vous en priera. Non, monsieur, il ne serait pas bon de devenir joueur ; c'est une passion qu'il faut garder pour l'âge mûr ; mais vous avez perdu une certaine somme chez moi qui vous ai invite, dans mon salon, et je ne saurais trop m'en vouloir. C'est de ma faute. Je veux qu'à la prochaine séance vous sortiez d'ici
comme vous y êtes entré, c'est-à-dire avec vos trois mille francs... Que ces messieurs que vous voyez perdent leur argent entre eux, cela les regarde : ils sont riches et savent ce qu'ils font ; mais un homme de votre âge, bien élevé, charmant, ma nièce me le disait encore aujourd'iuii, car elle parle de vous peut-être un peu souvent, ne doit pas perdre de sommes si importantes... Viendrez-vous lundi, mon cher monsieur?
— Si vous le désirez, madame.
— Je ne le désire pas, je le veux... Lundi vous rentrerez dans vos trois mille francs... Vous avez gagné la dernière fois cinq cents francs, vous vous retirerez avec cinq cents francs de gain, jele jure...
— Oh ! madame, vous êtes trop bonne.
— Non, c'est de l'équité ; ces messieurs sont peut-être un peu trop forts pour vous. Le hasard égalise les forces, sans doute, mais ils ont plus de froideur, jettent leur argent sur le tapis avec plus de prudence. J"ai juré que vous gagneriez.
— Oui, n'est-ce pas, ma tante? s'écria Claire.
— Les femmes sont pour vous, dit M""" de Courtilz, et les femmes sont sœurs de la fortune. Nous jouerons de moitié... Je vais vous livrer un secret qui est le grand secret du jeu. Pour être certain de battre un ennemi, il faut avoir le double de sa force et de son courage : l'or est un ennemi facile à combattre, quand on peut opposer des masses supérieures à celles du banquier. Ainsi vous avez perdu trois mille iirancs, savez-vous maintenant ce qu'il faut pour les regagner?
— Non, dit le jeune homme.
— Six raille francs, s'écria Claire.
— Cette chère enfant, (jui ne connaît pas la valeur d'un louis, et qui ne saurait distinguer un valet de cœur d'un valet de trèfle, a dit la vérité.
Le jeune homme regarda Claire , qui venait de répondre en oracle, avec un tel accent de naïveté qu"on ne pouvait s'y méprendre.
— Avec cent mille francs en poche, continua M™'' de Courtilz, on est certain d'en gagner cinquante miUe ; avec cinquante mille francs, vingt-cinq raille. Vingt-cinq mille francs en écus vous en rapporteront douze mille cinq cents quand vous voudrez, et ainsi de suite. Ces messieurs n'apportent guère plus de mille francs chacun. Je ne souffrirais pas qu'on j(jue davantage dans mon salon ; c'est seulement
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[Kiur t- aiiuiscr iiiH' soirée, passer le temps. Si vous pouvez \ciiir lundi prochain avec six mille francs, vous avez cinq fois plus d'argent que chacun de ces messieurs, vous êtes cinq fois plus fort, vous devez donc gagner cinq fois plus qu'eux ; mais je ne veux plus que vous jouiez, je tiens seulement à ce que vous retrouviez vos trois mille francs... Vous me comprenez bien, mon cher monsieur?
— Certainement, madame, mais...
— Si vous craignez de risquer six mille francs, je me mets de moitié avec vous...
— Pour dire la vérité, madame, je ne sais si je pourrai d'ici à lundi emprunter ces six mille francs.
— Quel malheur! s'écria M""* de Courtilz, j'ai acheté aujourd'hui ime maison de campagrie, où j'espère que vous me ferez l'honneur de venir ce printemps, et mon notaire a été obligé de donner à compte une centaine de raille francs qui étaient mon seul argent disponible... Croyez bien que j'aurais été heureuse de vous prêter cette bagatelle ?
— J'espère me procurer la somme, dit le jeune homme.
— Huit mille francs, n'oubhez pas... Avant le jeu, il sera de bon goût de rendre à M. de Valpéja ses deux mille francs, et vous restez maître du terrain avec vos six mille francs en espèces qui ne doivent rien à personne.
Comme le jeune homme allait prendre congé des dames :
— Si cependant vous vouliez en rester là, lui dit M'"'' de Courtilz, je ne vous engage pas moins à venir nous rendre visite... Vous auriez perdu trois mille francs, et tout serait dit. Ma chère Solange ne demanderait pas mieux que de vous faire les honneurs de mon salon.
— Oh ! certainement, dit Claire... .Je ne m'amuse pas beaucoup à vous voir tenir des cartes dans les mains.
— Eh bien, mademoiselle, une fois au courant, je vous promets de passer les soirées à vos pieds.
En effet, le lundi suivant, le jeune homme fut le premier à sonner chez M'"" de Courtilz : mordu par le serpent du jeu, il ne pouvait tenir en repos.
^ J'ai dix raille francs, s'écria-t-il en entrant.
— C'est un enfantillage, mon cher monsieur, dit M'°' de Courtilz... Vous n'êtes pas sage, vraiment : comme ces jeunes gens sont enté-
tés! Ils gâteraient Jes meilleures affaires... Vous allez me remettre deux mille francs.
Elle le frappa légèrement sur la joue.
— Allons, entêté, lui dit-elle, donnez-moi ces deux mille francs qui vous sont inutiles, et que je vous remettrai à la fin de la soirée pour que le diable ne vous tente pas.
Le jeune homme était radieux de ce charmant accueil. Claire lui envoyait de gais sourires, et sa tante l'autorisait à se laisser faire la cour.
Bientôt arrivèrent les habitués du salon, qui se placèrent immédiatement à table, suivant leur habitude. Ils ne perdaient pas de temps en conversation et n'avaient soif que de palper les cartes.
— C'est singulier, dit M"'" de Courtilz, M. de Valpéja ne vient pas.
— Nous pouvons commencer sans lui, dit un des joueurs,
— Sans doute, répondit M'"" de Courtilz. Et elle alla vers le joueur novice.
— La fortune vous traite en enfant gâté, lui dit-elle. M. de Valpéja, le joueur heureux qui gagne habituellement, ne vient pas aujourd'hui... On croirait qu'en rival généreux il vous cède la place... .'Vsseyez-vous sur la chaise en face de moi ; c'est la sienne.
— Mais s'il venait tout à l'heure ?
— M. de Valpéja serait assez galant pour vous céder sa place... Allons, messieurs, dit M'"" de Courtilz, le jeu est ouvert.
Le jeune homme s'était assis autour du tapis vert sans trop d'émotion, presque certain de la fortune; encouragé par les regards aimables de M"" de Courtilz, il étala sur la table tout l'or qu'il avait apporté.
Le lansquenet commença, et dès l'abord la chance sembla se tourner vers le jeune homme qui accumula en un tas l'or de ses voisins. Chacune des paroles de M™*' de Courtilz se réalisait; le riche dévorait les pauvres. Deux ou trois habitués avaient été mis hors de combat par la fortune qui planait au-dessus de la tète du joueur novice dont les yeux brillaient, et qui, pour la première fois, conçut un vif mépris pour l'or.
Qu'étaient-ce que ces jetons jaunes si facilement gagnés qui, à un signe de cartes, accouraient s'amonceler devant lui? Dès lors, le joueur perdit la tète ; il pontait à tout coup, et regardait moins à
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une puignéc de louis qu'une paysanne ù une poignée d'herbes pour sa vache.
L'argent se sauva avec plus de rapidité qu'il n'était venu. Le jeune homme s'entêtait. Il sentait la veine l'abandonner, et maintenant il ne risquait plus ses derniers louis qu'un à un. Enfin, son tour de main arriva : c'était à lui de tenir la banque, un moment favorable à beaucoup de joueurs.
— ;\Iadame, dit-il à M""" de Gourtilz, mes deux mille francs, je vous prie.
Il avait peur que la maîtresse de la maison ne lui fît des reproches sur sa folle manière de jouer,* mais elle lui tendit les deux billets de l.ianquc sans mot dire. Quoique empressé de saisir le pan du manteau de la fortune, le jeune homme eut assez de prudence pour changer ses billets contre de l'or. Il se sentait plus riche avec de l'or devant lui qu'avec deux chiffons de papier gravés ; mais le petit tas de pièces d'or fondit aussi vite que du beurre au soleil.
— Madame, dit-il à la maîtresse de la maison, soyez assez bonne pour me prêter cinq cents francs.
— Monsieur, dit M""" de Courtilz, je me suis fait une règle de ne jamais prêter d'argent aux personnes qui fréquentent mon salon.
— C'est bien, madame, dit le jeune homme qui en ce moment rencontra le regard de Claire, plus humiliée que lui de ce refus.
— Vous paraissez m'en vouloir, monsieur, dit M"* de Courtilz, c'est sans doute parce que vous ne comprenez pas ma conduite. Quand la mauvaise chance s'acharne malheureusement contre une personne, rien ne saurait lutter contre cette funeste influence ; ce serait donc pousser mes invités à perdre des sommes considérables que de leur donner les moyens de continuer... Si les joueurs veulent se prêter entre eux, je peux le tolérer, mais...
En ce moment, la négresse entra, en ouvrant la porte si brutalement que tous les joueurs se retournèrent.
— Qu'y a-t-il, Cora? demanda M^e de Courtilz. i\Iais la négresse fit un certain clignement d'œil.
— Vous ne m'avez pas sonnée, maîtresse? demanda-t-elle.
— Oui, en effet, je ne me sens pas bien, dit M™" de Courtilz : la chaleur, la lumière... Je crois que je m'en vais me trouver mal.
Elle tomba sur un fauteuil.
— Messieurs, dit-elle d'une voix affaiblie, veuillez cesser le. jeu.
Aussitôt la négresse courut à la table, s'empara des cai-tes, poussa les joueurs, souffla les bougies du lustre, et s'empressa d'enlever le tapis vert, et de séparer les rallonges de la grande table.
Tous les invités s'étaient levés, pleins de colère contre la négresse, qui ne se souciant pas des enjeux placés devant chaque joueur de la partie commencée, agissait dans l'appartement avec autant de sansfaçon que le tonnerre. Avant que l'assemblée fût revenue de sa surprise, Cora avait jeté adroitement les paquets de cartes dans le feu ardent de la cheminée, et Claire la regardait avec stupéfaction.
— Qu'as-tu donc, Cora ? lui demanda-t-elle.
— Maîtresse est malade, ne le voyez-vous pas?
Mais M'"'' de Courtilz, quoique étendue dans un fauteuil, brisée ea apparence, jetait un vif regard sur cette scène.
— Souffrez-vous beaucoup ? lui demanda Claire.
— Oui, ma chère enfant ; enlevez le tapis vert, lui dit-elle bas, et mettez-le sur votre lit...
— Que dit-elle? se demanda Claire...
Et elle ajouta :
— Je ne vous comprends pas.
— Alors, laissez faire Cora.
Les joueurs prenaient leurs chapeaux et se disposaient à partir. M"" de Courtilz se leva subitement de son fauteuil.
— Messieurs, ne partez pas ainsi tous ensemble... Vous donneriez l'alarme dans la maison : on croirait chez le concierge que je suis morte.
— Cette négresse a-t-elle son bon sens? demanda le jeune homme à Claire.
— Je ne l'ai jamais vue ainsi, dit Claire.
— Solange, dit M'"'' de Courtilz, rallumez les bougies de la cheminée... La lumière me fait mal, mais cependant il en flmt un peu.
En effet, l'appartement n'était éclairé que par la lueur du foyer et les débris de cartes que M""^ de Courtilz poussait vers le cœur enflammé des bûches, en faisant mine de tisonner.
Un coup de sonnette se fit entendre.
— Je vais appeler Cora, dit Claire, elle est dans ma chambre.
— Non, dit M'"" de Courtilz, ne réponds pas... .Mais à un second tintement tout particulier.
— C'e«l M. de Valp»^ja, s'écria M""^ de Courtilz. Vile, ma Solange, va oiUTir !
Valpéja entra aussi froid que d'habitude, l'habit bleu exactement boutonné, la décoration jaune à la boutonnière.
— Comment, messieurs, dit-il, la séance est déjà terminée?
— Cette folle de Cora, s'écria M""^ de Courtilz, a cru devoir tout bouleverser, parce que je me sentais un peu indisposée.
— Vous allez mieux, madame, dit Valpéja, et vous avez raison... ^'otre état 7t'avail rien d'alarmant, continua-t-il en appuyant sur les mois.
M""" de Courtilz respira librement.
— Messieurs, dit -elle à ses invités consternés, combien je regrette ce qui vient de se passer ; mais nous ne nous reverrons, s'il vous plaît, que dans une quinzaine... Ces soirées me fatiguaient un peu, et j'aurai l'honneur de vous indiquer mes jours de réception.
Les habitués quittèrent l'appartement.
— Eh bien ! qu'y a-t-il? demanda M™* de Courtilz à Valpéja.
— La maison est surveillée par deux hommes de la police.
— Vraiment?
— Mais je surveillais ces hommes...
— Solange, il est temps d'aller vous coucher, dit M"^ de Courtilz qui fit un signe à Valpéja.
Claire sortit fort étonnée du dénoûment de la soirée.
— Dans l'après-midi, continua Valpéja, ces hommes avaient déjà interrogé la concierge.
— Elle n'a rien avoué?...
— ^'on, puisqu'elle m'a prévenu.
— Il n'y a pas de danger alors ?
— .\ la condition, dit Valpéja, qu'on ne jouera plus ici.
— Mais que ferons-nous ?
— Peuh ! dit Valpéja, avec de l'imagination !