‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 19 sur 44 · M. PETIT-DUCLOS ET G · texte numérisé non relu

M. PETIT-DUCLOS ET G

A partir de cette époque, Claire fut frappée de la physionomie de M™e de Courtilz et de ses domestiques qui, pendant une huitaine, parurent aussi consternés que si le feu avait pris à l'hôtel ; peu à p<ni l'intérieur de la maison se ressentit de cet événement. Les murs se dégarnirent des tableaux, les cheminées des nombreux objets qui les ornaient, les étagères des mille curiosités pressées les unes contre les autres. Les riches rideaux de moire furent remplacés par des étoffes plus simples, et les lourdes portières décrochées. M'"'' de Courtilz n'avait pas été sans amasser d'énormes bénéfices dans les soirées où elle donnait à jouer, mais un bon tiers passait en prodigalités d'étoffes, d'ameublement, de bijoux et la plus forte somme était prélevée par Valpéja, à qui la maîtresse de la maison ne savait rien refuser.

Malgré tout, les dames n'en continuaient pas moins à se promener dans les lieux publics, à fréquenter les théâtres et les concerts ; rien dans leur toilette n'annonçait encore l'état de la gêne dont elles se ressentaient à l'intérieur, mais le moment allait arriver où ces derniers débris de splendeur s'écrouleraient. Du matin au soir, Cora n'était occupée qu'à ouvrir la porte à des fournisseurs de toute espèce que M'i'e de Courtilz s'empressait de recevoir, car elle savait par expérience combien une porte fermée à un créancier peut amener de résultats fâcheux. Elle les recevait en présence de Claire, et d'une voix mielleuse, ne leur donnait que des espérances; mais l'aspect du salon qu'il fallait traverser inspirait aux fournisseurs autant de rage qu'à un voyageur pris dans le désert sans eau.

Plus de ces tentures do damas ancien sorti d'un riche magasin de la me de Clioisciil ! Plus de ces grands vases de Chine, les plus heaux du quai Malaquais! Plus de pendules ni de candélahres comniandi-'s exprcsséniont à un grand artiste et fournis par un habile orl'évre des environs du Palais-Pioyal ! Plus de tableaux de maîtres qui avaient quitté la montre d'un marchand de couleurs du boulevard des Capucines pour orner le salon de Mi^e de Courtilz ! Plus de bibliothèque en citronnier, composée et sculptée par un ébéniste iiitelhgent ! Plus de livres reliés en parchemin blanc avec ornements d'or, dont la reliure avait demandé un au de travail à un illustre ouvrier, connu de tout Paris ! Plus de curiosités, coffrets d'or, émaux, porcelaines, vieux Saxe, statuettes Louis XY, potiches arabes ramassés dans dix magasins de curiosités !

Il fallait traverser une lande pour arriver au boudoir de M™*^ de Courtilz, qui s'était imposée de conserver au moins cet appartement intact. La distribution de l'appartement ne permettait d'y arriver qu'en passant par le salon, et quoi que fît la maîtresse pour dissimuler la nudité de cette grande pièce, elle ne put y parvenir. Elle ferma les volets extérieurs du salon, mais il était nécessaire de reconduire les créanciers à la lumière, et les créanciers ont un œil de comraissaire-priscur pour inventorier la misère, et un flair de chien de chasse pour se douter du chemin qu'ont pris leurs marchandises.

Le m.archand d'étoffes se disait : — Mes tentures sont au montde-piété.

L'orfèvre. — Ma pendule et mes candélabres sont au mont-depiété.

Le marchand de couleur. — Mes tableaux sont au mont-depiélé.

Tous disaient en entrant: Mont- de-Piété, et ils n'étaient que l'écho de la cheminée, des fenêtres, des murs veufs de leurs ornements, qui eux-mêmes portaient écrits sur leurs flancs : Mont-de- Picté. Les fournisseurs ne conservaient qu'un faible espoir, c'est que leurs marchandises n'étaient pas vendues ; car les gros commerçants parisiens, ceux affectés aux objets de luxe principalement, savent jour par jour ce qui se vend à l'hôtel des commissaires-priseurs, le nom de la personne qui vend (gardât- elle l'anonyme), et la situation présente de cette personne. Il en est pour ces matières comme d'un commerçant dont la signature a été protestée : à moins

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d'un renouvellement complet de mobilier, toute personne qui vend à l'hôtel des commissaires-priseurs est signalée dans le commerce de luxe et marquée de noir comme marchant à la ruine, si déjà la ruine n'est pas consommée.

Le Mont-de-piété est le frère de l'Hôtel des commissaires-priseurs; ce sont des fils de famille qui n'inspirent aucune compassion. Aussi les fournisseurs entraient-ils chez Mn^c (je Courtilz avec un seul mot du dictionnaire : argent, six lettres magiques et terribles, plus souvent terribles que magiques. Chacun d'eux solfiait son mot à sa manière, les uns durement, les autres câlinement, la majorité impérieusement, la minorité timidement.

Claire commença dès lors à faire son éducation de la langue, française, renfermée dans ce seul mot. Elle comprit pour la première fois le mot argent, qu'elle n'aurait pas soupçonné renfermer tant de sens divers. Elle assista à de singulières comédies, jouées par une grande actrice qui regardait les créanciers comme de simples comparses, et si, à huit heures du matin, la sonnette, agitée par la main d'un créancier, carillonnait le mot argent, la représentation durait jusqu'à trois heures de l'après-midi, pour se terminer quelquefois par un épilogue le soir, quand les dames, revenant de leur promenade, trouvaient dans l'antichambre le terrible mot argent, qui les attendait sous la forme de créanciers pleins d'impatience.

Tout se résuma dès lors en argent pour Claire, jusqu'au froid et à la pluie.

M"'e de Courtilz avait congédié son cocher au mois et en était réduite à prendre des fiacres à l'aventure. Un jour, les dames furent mouillées avant d'avoir pu atteindre une station.

— Maudit argent! s'écria M™e de Courtilz.

Claire en déduisit qu'avec de l'argent la pluie n'existait pas à Paris, et ainsi de tout. Sans argent, M. de Valpéja devenait invisible, non pas qu'il ne fût fort attaché à la maison, mais il avait besoin de chercher des ressources ailleurs, et il avait transporté ses talents, sa décoration jaune, sa figure froide et son habit bleu boutonné jusqu'au cou dans un cercle où les étrangers, ignorants des réputations parisiennes, se laissaient aller à des parties qui rarement tournaient à leur profit.

Ce fut dans ces circonstances que reparut le banquier Petit-

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Diicloj, représentant de la célèbre maison Pelit-Duclos et C', dont le siège est situé rue Saint-Fiacre.

Le teint rouge, la bouche souriante et toujours ouverte, des lèvres un peu fortes, l'œil brillant, entouré de rides clignottantes, un important gilet de velours voyant, formant une forte courbe sur son gros ventre, une chaîne d'or accomplissant ses massives évolutions sur le gilet, un diamant à la cravate, à toute heure du jour M. Pelit- Duclos représentait la richesse dans ce qu'elle afilche de satisfaction extérieure. Le banquier avait l'air épanoui d'un homme qui vient de faire un excellent dîner avec des vins de choix. A dix heures du matin, à quatre heures de l'après-midi, à minuit, on eût dit qu'il sortait de table. Les préoccupations matérielles de la vie, le souci des allaires ne pouvaient lui enlever oetle ressemblance avec un gourmand qui vient de déguster seul, aux Frères-Provençaux, une bouteille de Pomard. Il y avait du Pomard dans la coloration de se's joues, de ses oreilles, dans la rotondité de son ventre, dans sa façon de marcher. Sa chaîne d'or et son diamant ne pouvaient appartenir qu'à un homme qui boit du Pomard à son ordinaire. Toute sa personne respirait la fortune, des goiîts sensuels, un protecteur considérable qu'il s'agissait seulement de fixer, car le banquier passait pour un être volage, et M'"*" de Courtilz le connaissait assez pour s'en défier ; mais le moment était venu où il fallait réparer les brèches faites à l'appartement du faubourg Montmartre. Claire devenait un embarras dans cette gêne, et elle devait avoir compris entièrement la signification du mot argent.

Les anciens, qui ont personnifié dans la mythologie les passions et les vices, ne semblent pas avoir compris la force de l'argent en le représentant sous les traits de Mercure, personnage agile et alerte, patron des gens de commerce et des voleurs. Mercure est jeune, beau ; il se livre à des commerces équivoques, et ne peut être représenté que par un sculpteur satyrique. Malheureusement, l'art grec a négligé le grotesque et le laid. L'Argent ne devrait-il pas être personnifié par une sorte de Vitellius gourmand, aux chairs en suif, abruti par la débauche et les festins ?

M. Petil-Duclos représentait l'argent sans intelligence, l'argent qui s'engeadre lui-même dans des caisses de fer, comme le puceron qui naît sans coopération de père ni mère. Fils d'un banquier intelligent, remueur d'idées et de projets qui presque tous réussirent,

M. Petit-Duclos hérita seulement de la fortune de son père et resta à la tête de la maison de banque pour posséder un titre. Avec ses goûts, le mot banquier était la plus belle décoration qu'il pût espérer ; quand même les deux mains occupées dans les poches de son pantalon à faire sonner quatre ou cinq pièces de cent francs qui ne le quittaient jamais, n'eussent pas annoncé son état de confortabilité, il était assez connu de tout le Paris qui s'étend de la place de la Bourse à la Madeleine, pour entendre les passants répéter : « Voilà le banquier Î'etit-Duclos. » Un homme qui l'eût salué humblement e.nX TL^'^ûvcA. monsieur le duc ^ ne l'eût pas autant flatté qu'un passant qui le montrait du doigt en disant : « Voilà le banquier Petit- Duclos. »

Claire ne se laissa pas prendre à ce titre quand M""* de Courtilz lui présenta le bourgeois au Bois. Un banquier? que lui importait? A cette époque, elle ne savait pas ce qu'était l'argent et les professions diverses qu'il engendre dans la société. Quand vinrent les créanciers, elle eut un vague sentiment de la force de l'argent; mais il fallut que M°'^ de Courtilz lui expliquât la position de M. Petit- Duclos, pour qu'elle s'en rendît un compte exact. Elle n'en conçut aucune affection pour le banquier, quoi que dît M""* de Courtilz pour démontrer la nécessité de sa protection ; malgré les prévenances de M. Petit-Duclos, Claire restait froide et peu gracieuse.

La voiture du banquier fut aux ordres des deux dames, ainsi que sa loge à l'Opéra-Comique, le seul théâtre où il allait tous les soirs digérer, disait-il. Dans Fart, le banquier ne voyait qu'une question de digestion. Jamais il n'avait ouvert un livre. « Un livre n'est pas bon pour la digestion, disait-il ; c'est un travail que de lire. » Mais le théâtre de l'Opéra Comique, sa musique facile, ses acteurs pas trop forts chanteurs, la lumière, les applaudissements, une roulade du premier sujet, facilitaient la digestion, Claire ne comprenait pas l'honneur que lui faisait le banquier qui n'admettait que des intimes, de célèbres actrices ou des femmes à la mode dans sa loge, et cette indifférence la servit plus que sa gentillesse.

M. Petit-Duclos, qui avait peu rencontré de résistance en matières amoureuses, fut piqué au jeu. Tous les matins, il envoya par son valet de pied un beau bouquet commandé au Palais-Royal ; mais les bouquets n'ayant pas mieux réussi que la loge et la voiture, le banquier en arriva aux petits cadeaux : c'étaient des bijoux, bracelets.

pendants d'oreille, l)roclies, épinçrlcs d'une certaine valenr. Dans l'après-midi, avant d'aller au Bois, il venait lui-même voir si les bijoux commençaient à dérider Claire. U lui trouvait toujours la même physionomie indiflérente, et s'en serait peut-être lassé, si M™*" de Courtilz, qui le recevait d'obord, ne l'eût entretenu de quelques espérances dans l'avenir.

— Mon cher monsieur Petit-Duclos, lui disait-elle, pensez 'que c'est une enfant.

— Je le sais bien.

— Il faut passer quelque chose à ses caprices.

Le banquier n'eût pas demandé mieux que de satisfaire les caprices de Claire.

— Comment a-t-elle trouvé le petit bracelet de ce matin?

— Si joli qu'elle le porte déjà.

— A la bonne heure, disait M. Petit-Duclos, qui ne se doutait pas que Claire ignorait que le bracelet fût un cadeau, car obéissant entièrement à M"" de Courtilz, Claire se laissait habiller et parer d'étoffes nouvelles, sans se rendre compte du prix énorme de sa toilette.

— Peut-on baiser la main à cette chère enfant? demandait M. Petit- Duclos.

— Certainement : elle vous attend.

M*"" de Courtilz conduisait le naïf banquier dans le boudoir où se tenait Claire.

— Mon enfant, voilà ce bon M. Petit-Duclos qui vient vous rendre visite.

— Mademoiselle... disait le banquier, qui chaque jour préparait en chemin une déclaration, sans pouvoir la faire sortir de son gosier, en présence de Claire qui le recevait froidement.

— Monsieur, répondait Claire en s'inclinant.

La conversation débutait ainsi et se serait tous les jours arrêtée de la sorte, si M^e de Courtilz ne fût intervenue.

— Monsieur Petit-Duclos vient chercher ma chère Claire pour faire un tour au Bois.

— Oui, mademoiselle, au Bois, si vous le voulez bien.

— Comme il vous plaira, monsieur.

— Eh bien, va mettre ton chapeau, mou enfant, et ne sois pas longue... M. Petit-Duclos brûle de nous enlever.

Glaire sortait.

— Ah! vous dites vrai, ma chère madame... Un petit enlèvement .. Eh! eh! ricanait le banquier.

— Vous serez toujours galant, monsieur Petit-Duclos ; mais ma nièce est encore trop jeune pour être enlevée. Patience !

— Patience, patience ! s'écriait le banquier, c'est bon à dire aux jeunes gens...

— N'êtes-vous pas plus jeune, mon cher monsieur, que tous ces lions fatigués qui remplissent le soir, à F Opéra-Comique, leur loge de tapage. Vous avez l'œil vif, le teint brillant...

— Ainsi vous ne me trouvez pas trop ravagé? disait M. Petit-Duclos en clignant de l'œil.

— Vous le savez bien, mon cher monsieur, il y a de jolies femmes qui vous le disent tous les jours.

— C'est vrai , toutes les femmes me font compliment de ma bonne mine...

— Ce n'est pas un compliment, c'est la vérité.

M. Petit-Duclos, pour paraître encore plus séduisant, donnait alors du creux de la main gauche un tour à ses cheveux, et ensuite continuait le même commerce de la main droite.

— Laissez faire, monsieur Petit-Duclos, ma nièce vous aime plus que vous ne le croyez. Les petites filles ne sont pas démonstratives, parce qu'elles ne connaissent pas encore la vie, et qu'elles ne savent pas qu'à Paris il faut affecter de grandes démonstrations pour faire croire à ses sentiments. Est-ce que vous croyez, mon cher monsieur, aux beaux témoignages des femmes de vingt-cinq à trente ans ?

— Pas précisément, dit le banquier d'un air fin.

— Notre chère Claire a-t-elle de l'esprit?

— Énormément, je suppose, quoiqu'elle ne dise pas quatre paroles quand nous sommes en société.

— Comme vous êtes observateur, monsieur Petit-Duclos. Oui, elle a de l'esprit, et beaucoup. Elle n'a pas besoin de parler pour que vous le deviniez. Ah ! vous connaissez bien les femmes, c'est moi qui vous le dis. Eh bien, avec l'esprit de notre Claire, il lui serait facile de faire croire à une passion violente pour l'iionimp estimable

qui veut Lieu s'occuper d'elle. Notre Claire n'a pas encore de passions, ce n'est pas de son âge, mais elle vous estime au fond de son cœur. Tous les jours, par vos attentions délicates, c'est une nouvelle goutte que vous ajoutez à l'amour qui attend que le vase soil plein pour déliorder.

Le banquier, visiblonient ému de ces confidences, se promena plusieurs fois dans le boudoir, ne pouvant plus tenir en place.

— .le ne l'aurais pas cru, disait-il.

Et il ajoutait de bonne foi :

— C'est que je commence à être pris.

— On le serait à moins,

— Ne me dites plus de ces choses-là. ma chère madame de Courlilz, je serais capable de faire des folies...

Claire parut habillée.

— Qu'elle est donc jolie ! dit le banquier à l'oreille de M'"o do Courlilz.

— Je crois que la petite coquette s'est faite belle pour vous.

A peine en voiture, Claire mit sa tète à la portière et tourna le dosa M. Petit-Duclos, sans s'inquiéter de ce manque de convenances ; mais le banquier était trop ému pour le remarquer. M"'" de Courtilz avait su réveiller en lui un peu de l'amour chaste qui reste au fond du cœur de tous les hommes, malgré une vie de débauches. Cette liaison, dans laquelle d'habitude 51. Petit-Duclos ne cherchait que du montant, se présentait sous un jour si nouveau, qu'elle l'intéressait et le remuait. Au dedans de lui, il venait d'entendre le dernier battement bien faible d'un cœur qui n'avait pas donné signe de vie depuis plus detrenle-cinqans. En même temps, un arrière parfum de jeunesse s'était dégagé des moisissures intérieures, du raccornissement général. M. Petit-Duclos était heureux, si heureux, qu'il ne parlait plus.

— Claire ! s'écria M'"'' de Courtilz qui craignait que le banquier ne remarquât l'obstination qui la tenait à la portière.

Claire abaissa prestement sa voilette noire et quitta la portière. En ce moment M. Petit-Duclos aurait donné des trésors pour lire la confirmation des paroles de M"" de Courtilz dans les yeux de la jeune fille.

— Lèvedonc ton voile, qu'on te voie un peu, dit M^'^de Courtilz. Claire obéit ; l.i curiosilé (lui la tenait à la portière de la voiture

lui avait enlevé cet air froid dont se plaignait le banquier. Il se plongea pour ainsi dire dans ces beaux yeux à demi souriants, et ne put dire qu'un mot :

— Ah ! les jolis yeux, mademoiselle Claire !

Il y eut dans la parole du vieillard un tel accent d'enthousiasme que la jeune fille ne put s'empêcher de sourire modestement ; mais elle abaissa aussitôt sa voilette, et M. Petit-Duclos en fut charmé. A cette heure, Claire pouvait tout se permettre avec lui, dédain, iu- ' différence, froideur ; ainsi qu'il l'avait dit, le banquier était pris. Claire était la maîtresse absolue du gros homme ; elle lui eût commandé d'escalader un glacier qu'il l'eût entrepris.

Cette journée amena des cadeaux sérieux, que M"*" de Courlilz reçut avec reconnaissance, quoiqu'elle ne fût pas encore arrivée à son but. Un matin elle s'en expliqua ouvertement avec Glaire et lui démontra par des chiffres que M. Petit-Duclos avait déjà dépensé pour elle sept ou huit mille francs en objets de toilette.

— Il faut être meilleure avec lui, dit-elle. Claire détourna la tête.

— Tu ne veux donc rien faire pour moi qui t'ai tirée de la misère? Nous sommes dans l'embarras maintenant. Pour moi, je me soucierais bien de la gêne ! Mais je ne veux p^s que ma petite Claire manque de quoi que ce soit. Rien de trop beau pour toi, mon enfant. Tu peux être plus heureuse qu'une princesse, venir en aide à ta mère adoptive, et tu es ingrate.

— Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, dit Claire, qui se souvint alors des recommandations du docteur Filliol.

Jusque-là la vie de la jeune fille avait été tellement pleine de divertissements qu'elle ne se rappelait plus de ses promesses.

— Je travaillerai, dit-elle à M""" de Courtilz,

— Travailler, reprit celle-ci, à quoi ?

— Je chercherai à gagner notre vie et à vous rendre une partie de ce que je vous dois.

— Voilà une bonne parole, mon enfant. Viens que je t'embrasse... Mais tu ne sais pas combien les femmes gagnent peu à Paris... Tu rougirais tes jolis yeux à essayer de gagner douze sous par jour. Il t'en coûte si peu de répondre à M. Petit-Duclos quand il te parle, à te laisser adorer... Tu as trouvé une mère, et il y a un

liomnic qui ne demando pas mieux que de te guider dans la vie, te servir de père...

— Ne me parlez jamais de pure 1 s'écria Claire en pâlissant et en fiindant en larmes.

Surprise, M""" de Courtilz se lut, et assez fine pourvoir que Claire lui avait caché quelque chose dans son passé, elle prit les mains de la jeune fille, la laissa quelque temps à ses souvenirs, et changea tout à coup de conversation.

Un printemps d'une douceur extraordinaire avait succédé à l'hiver, et M. Petit-Duclos invita les dames à venir passer la soirée à sa l)etite maison de campagne de Neuilly, en laissant percer dans ses paroles, la pointe de quelque surprise, si les heaux jours se continuaient : mais d'ici là Mme de Courtilz revint à la charge auprès de Claire avec des raisons si éloquentes, elle se plaignit si vivement do la gêne horrible dans laquelle elle se trouvait, que Claire, par reconnaissance pour elle, fut entraînée à quelques politesses vis-à-vis de M. Petit-Duclos.

M""^ de Courtilz avait estimé ce que devait rapporter un demisourire, une fossette creusée gaiement dans les joues de Claire, la plus simple marque d'attention pour le banquier. La caisse de la maison Petit-Duclos et compagnie lui fut ouverte, et elle ne se fit pas faute d'y puiser; les emprunts s'élevaient déjà aune dizaine de mille francs, que le hanquierne regrettait pas, quand eut lieu la fête vénitienne de Neuilly.

La maison de campagne de M. Petit-Duclos est située sur la berge du bord de l'eau, qui conduit du pont de Neuilly à Suresne; ces bords riants, qui ont pour vis-à-vis l'île de M. de Rotschild, entourée d'un rideau de peupliers, laissent entrevoùr, en suivant des méandres accidentés, les horizons pittoresques du mont Valérien et de Saint-Cloud. La nature des environs de Paris, dont on n'apprécie pas assez le pittoresque, tient par là de l'Italie et de la Normandie. Le mont Valérien, par sa coupe et sa position, fait penser aux campagnes romaines, et le cours de la Seine tranquille, ses peupliers, ses petites villas accrochées aux flancs des hauteurs de Saint-Cloud, ses îles cachées sous d'épais feuillages, rappellent les verts cours d'eau normands.

11 y a quinze ans, quatre grandes propriétés, détachées de l'ancien parc de Saint-James, pouvaient seules se mirer dans la Seine. C'étaient de grands jardins verdoyants, remplis d'arbres au travers des-

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quels ou ilislinguait d'clcgantes constructions. Le Lord de l'eau n'avait pas été déshonoré par les clialets rocaille, les constructions à prétentions rustiques, ornées d'horribles suspensions en terre cuite dans lesquelles les propriétaires ont la prétention d'entretenir des tleurs fraîches. M. Petit-Duclos possédait le troisième parc, dont une partie en jardin fait face à la Seine, et l'autre atteint à un chemin commun qui mène au quartier Saint-James. A cette époque commençait la nouvelle passion parisienne, le canotage, qui depuis a pris une si grande extension. Le bras de Seine qui va de Suresncs à Asnières fut choisi par les canotiers pour leurs ébals. La basse Seine, méprisée à tort par les enthousiastes delà haute Seine, contribua vivement au développement du canotage. Des artistes, des employés de ministères, de riches commerçants , dont la journée est occupée, imaginèrent alors des sortes de régates nocturnes avec des illuminations de fantaisie. Quelques canotiers se donnèrent la jouissance de pièces d'artifice pour éclairer les bords de la Seine noyés dans l'ombre. Le plaisir de se costumer en matelots, en pirates, en forbans, n'entra pas pour nne faible partie dans ce divertissement.

Dès lors, les bords de la Seine furent témoins d'un carnaval perpétuel, dans lequel les maîtresses des canotiers jouèrent leur rôle. Un titre excentrique de farce du Palais-Royal, une Loretle en matelotte, pourra donner une idée de la curiosité qu'excitèrent ces jolies et fines créatures, coiffées d'un chapeau en toile cirée, culottées d'un pantalon large en grosse toile bise, s'arrêtant au-dessus du genou, et habillées d'une vareuse de laine rouge, à demi entr'ouverte, qui étaient les seuls vêtement des canotières.

M. Petit-Duclos, qui avait, comme presque tous les propriétaires riverains, son bateau amarré devant son jardin, ne sachant plus quel divertissement inventer pour fêter Claire, profita d'une grande fête vénitienne que donnaient les canotiers pour engager les deux dames à une promenade sur l'eau. Il espérait ainsi parlera Claire; jusque-là il n'avait osé. M""" de Courtilz l'y engagea vivement.

— En sortant du bateau, dit le banquier, nous rentrerons chez moi prendre une petite collation. Vous ferez en sorte, ma chère madame, de me laisser seul un instant avec votre nièce...

— A merveille, dit M"'" de Courtilz; vous finirez par triompher, homme persévérant.

— J'ai en soin Ao faire apiiorter dans ]o liateaii des gâteaux cl d'excellent Champagne.

— Le Champagne ne fait jamais de mal, dit M""" de Courlilz.

— Un costume de matelot est préparé pour Claire; c'est une surprise que je lui ménage, croyez-vous qu'elle voudra s'en habiller?

— Certainement, les jeunes fiUes sont coquettes. Quand elle aura vu les autres femmes sur la berge, elle sera enchantée de les imiter.

Vers les cinq heures un fin repas fut préparé sous une tonnelle élevée, qui faisait l'angle delà propriété. De cette tonnelle entourée de fleurs grimpantes et de feuillage on pouvait voir, sans être vu, ce qui se passait sur la berge. X sept heures la berge fut en mouvement ; de toutes parts arrivaient^ des canotiers bariolés de vareuses rouges, bleues, vertes, le connu, quelques-uns fiers de montrer leurs bras musculeux, avec toutes sortes de bonnets et de chapeaux maritimes, depuis celui du loup de mer jusqu'à celui des pêcheurs de l'Adriatique. Cette joyeuse population, la pipeaux dents, les jambes écartées eu marcbant, se donnant de certains balancements pour imiter les marins sur la terre ferme, chantait et se livrait '■ lie joyeux propos traversés par les rires éclatants des femmes.

Les uns hissaient des pavillons de toute couleur, d'autres arrivaient chargés de rames, les femmes s'enveloppaient dans les drapeaux mi-partie rouge, mi-partie noire. .\u bord de l'eau toute une population travailleuse s'ingéniait à disposer des verres de couleur et des lanternes transparentes le long des bateaux. Les jardins voisins avaient été mis à contribution ; de petits arbres plantés à la place du mât étaient remplis de verroteries brillantes qui n'attendaient que la nuit pour étinceler.

Claire, au comble de la joie, ne tenait plus sous la tonnelle ; la liberté lui apparaissait dans ces barques remplies de fous joyeux qui échangeaient des plaisanteries d'un bord de la Seine à l'autre bord. Les femmes particulièrement, parle côté hardi qu'elles prenaient, en se coiffant d'un chapeau de toile cirée, attiraient sa curiosité. Il n'y a rien de plus heureux qu'une femme qui peut mettre sur sa tète une casquette d'homme

— Est-^ que vous trouvez ces costumes jolis? lui demanda .M. Pelit-Dudos.

— Oui, c'est driMe, dit-ell^.

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