‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 20 sur 44 · A LA MASCARADE · texte numérisé non relu

A LA MASCARADE

— Qu'est-ce que tu dirais si on t'en avait préparé un pareil? demanda M""' de Courtilz.

Les yeux de Claire s'illuminèrent, et sa jolie langue rose vint caresser sa lèvre de cerise comme les enfants à l'aspect d'une large tartine de confiture .

— Vois, mon enfant, si M. Petit-Duclos est bon! Tu n'as qu'à me suivre et tu trouveras dans le château un costume de matelot.

Claire envoya un si joli sourire au banquier qu'ill'eût payé vingt mille francs. ftP"" de Courtilz accompagna Claire et procéda à sa toilette. Quand elle reparut, ce n'était plus la même femme: fièrect timide à la fois de son costume de matelot, elle cherchait à prendre des airs de garçon, et sa timidité provenait de ce qu'elle se sentait trop femme. Le bourgeron en flanelle bleue ouvert au cou laissait entrevoir sa gorge naissante, et un sentiment de pudeur combattait en elle autant qu'un sentiment de vaillance. M. Petit-Duclos ne se pouvait lasser de l'admirer ; ses yeux clignotants dévoraient toute sa personne, et à ce moment il était pris d'ardeurs étranges qu'il n'avait jamais soupçonnées.

Les mains dans les poches de son large pantalon, Claire sauta résolument dans le bateau. Elle était si jolie que les tireurs de sable, gens grossiers, espèces de Peaux-Rouges de la Seine, brûlés par le soleil, levèrent la tète vers Claire, pour l'admirer. D'humbles pèlerins qui ont fait vingt lieues à pied, pour s'adresser à une vierge populaire, n'offrent pas de plus purs hommages.

La nuit commençait à s'illuminer : des masses noires et profondes s'échappaient tout à coup des flammes bleues, vertes, jaunes et rouges qui avançaient ou reculaient, selon la direction donnée aux canots. Un énorme bateau chargé de musiciens remplissait l'air de fanfares joyeuses où dominaient les cors. Chaque morceau était coupé par des détonations bruyantes, suivies de fusées lumineuses s'élançant en serpcntaux vers le ciel. Les guirlandes de verres de couleur subissaient le mouvement imprimé aux canots et se balançaient doucement. De toutes parts s'échappaient des cris de femmes mêlés aux chansons des canotiers. Tout le rivage ne formait qu'un concert pour les oreilles et les yeux.

Claire prit les rames et, se souvenant des rudes travaux de sa jeunesse, conduisit vivement le bateau, avec les instructions des tireurs de sable. M, Petit-Duclos était dans le ravissement. Cette jeune fille

si t^lancée avait ime force inconnue dans les hras : d'un coup de rame elle envoyait le lateau en avant, comme aurait pu le faire le canotier le plus expérimenté. Les tireurs de sable déclarnient que jamais une femme sur la Seine n'avait manoeuvré avec autant de souplesse et d'iiabileté. Une barque loncteait celle où se trouvait M'"'' de Courtilz; Claire se donna le plaisir d'entreprendre une lutte de vitesse avec l'homme qui la conduisait, et elle y réussit.

— C'est une perle ! s'écriait le banquier.

— Que pensez- vous de l'éducation que je lui ai donnée, mon clier monsieur '?

— Je vous ai dit qu'elle me ferait tourner la tête ; je ne me trompais pas.

Pendant une heure Claire rama seule, quoi que fît M. Pctit-Duclos, pour la prier de ne pas froisser ses jolies mains par le contact des rames ; mais la musique, les feux, les chants et la gaieté générale transportaient Claire, qui était prise par un élan particulier, un peu fébrile peut-être. Arrivé au pont de Suresnes, le cortège se mit en mesure de redescendre la rive, et Claire s'étendit dans le petit angle près du gouvernail, laissant aux tireurs de sable le soin de conduire la barque à la dérive. C'était la dernière station : du groupe des muciens une voix de femme vibra tout à coup pour chanter une de ces mélodies allemandes dont on ne saurait rendre le sentiment que par un mot allemand : le sensiœhl. C'était une amoureuse qui se plaignait de l'ingratitude de son amant. Les canotiers avaient fait silence et toutes les barques, serrées les unes contre les autres, se rapprochaient du bateau des musiciens.

Le calm.e de la nuit et de l'eau n'était troublé que par le lied de la chanteuse ; étendue à l'angle, Claire, les yeux tournés vers les étoiles, sentit son cœur se gonfler au souvenir de peines secrètes. La chanson, la nuit, l'eau, les illuminations, les feux de Bengale lui rappelaient le souvenir d'Auguste. Tout était amour dans celle fête nocturne ; il n'y avait peut-être pas une seule barque qui ne contînt des amoureux. Us ne se gênaient pas pour s'envoyer de tendres regards, se serrer la main ; chaque barque, quoique des yeux étrangers pussent y plonger, ne formait-elle pas un petit monde que la lueur des fusées soudaines, parties d'un bateau voisin, pouvait mettre en lumière, mais qu'un coup de rame rejetait dans l'ombre? C'étaient bien des fêtes vénitiennes, moins les costumes pompeux de Véro-

nèse et les gondoles imstérieuses, sombres et noires; mais rnmoiir, tel qu'on le rêve à Venise, se montrait sur la Seine dans sa jeunesse et son charme.

Claire rêvait combien il serait doux de suivre cette flottille, tapis à deux au fond d'une barque, les mains dans les mains, sans parler, au son des instruments, en compagnie d'un être aimé. Et l'image d'Auguste se représentait dans toute sa force ! Glaire croyait qu'elle ne l'avait quitté que la veille. Son regard suivait les reflets de lumière qui s'allongeaient dans l'eau tranquille, les grands arbres immobiles des bords et la sérénité du ciel.

— A quoi penses-tu, Claire ? s'écria de l'autre bout du bateau M""' de Courtilz, fatiguée d'entretenir d'espoir le banquier amoureux.

Claire ne répondit pas : perdue dans ses souvenirs, elle n'avait pas entendu.

— Mademoiselle Claire ! reprit M. Petit-Duclos qui força un peu sa voix.

Claire crut entendre un aboiement.

— Que me voulez-vous? dit-elle, revenue du pays des illusions. A ce ton, M"'*' de Courtilz comprit qu'elle avait eu tort de laisser

Claire seule à l'avant du bateau.

— Nous allons aborder, lui dit-elle ; prends garde à la secousse, mon enfant.

Claire donna un dernier coup d'œil de regret à la flottille qu'on apercevait au loin, jetant des feux brillants dans l'eau. Elle poussa un soupir : son joli rêve venait de s'évanouir, et elle rentrait dans la réalité. Le banquier, sorti le premier du bateau, attendait les deux dames pour leur offrir la main ; mais Claire sauta sans son appui sur la berge, afin de ne pas toucher la main de M. Petit-Duclos, qui s'était arrangé pour goûter cette faveur.

— Eh bien! mesdames, dit-il, nous allons nous reposer un moment à la maison et nous rafraîchir, puisque M"" Claire n'a pas voulu accepter la collation dans le bateau.

— Je n'ai besoin de rien, dit Claire.

— Ma clicre enfant, vous n'êtes pas aimable ce soir, lui dit M'"e de Courtilz. Notre excellent ami se met eu frais pour nous recevoir; il aime avons entendre parler, rire, et vous restez toute seule, maussade, étendue comme un paquet, au fond du bateau. Soyez donc plus gaie.

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ù étaient presque des ordres ; Claire en fut révoltée inténcuicracnl.

— Mesdames , par ici , dit le banquier en ouvrant une petite porte que la nuit empêciiait d'apercevoir. Je vous recommande de bien me suivre, les allées sont étroites et il serait làcheux de se heurter contre les arbres.

— Offrez-nous votre main , dit Mme (je Courtilz. Claire, ne marche pas seule en avant.

Claire s'arrêta et tendit la main à M'"*^ de Courtilz dont le l)anquier tenait déjà la main gauche, faisant une espèce de chaîne pour se garer des branches pendantes et des racines d'arbre dans les sen. tiers sinueux et touflus qui conduisaient à la maison.

— iSon, pas ainsi, dit M"^ de Courtiltz; monsieur Petit-Duclos, mettez-vous entre nous deux et donnez-nous à chacune une de vos mains.

Claire se demanda dans quel but M'''^ de Courtilz marchait en tête et elle en arrière, séparée de sa protectrice par le banquier qui, connaissant son jardin, devait naturellement guider les deux dames; et elle eut un sentiment de dégoût en sentant sa main prise par les gros doigts, de ceux dits en boudin, de M. Petit-Duclos. Pour un homme qui guidait, la main du banquier tentait de certaines étreintes auxquelles ne répondait guère la jeune fille. Un silence complet régnait entre ces trois personnes, chacune animée de sentiments tout particuliers. Après une certaine marche sous les ombrages, à un détour de chemin qui permit à la lune d'éclairer le groupe, Claire s'aperçut que M^e de Courtilz n'était plus en avant de la colonne et qu'elle avait quitté la main du banquier. A un mouvement brusque qu'elle fit pour retirer ses doigts, M. Petit-Duclos comprit que son manège avait été découvert et il pressa la main de la jtune fille.

— Vous me serrez trop, monsieur, lui dit Claire.

Le banquier s'arrêta tout à coup en face d'elle et chercha à lui passer un bras autour de la taille.

— Charmante enfant! s'écria-t-il.

— Laissez-moi, monsieur, dit-elle d'un ton assez froid pour couper court à cette entreprise...

Mais l« banquier cherchait à entraîner la jeune fille du côté de la tonnelle.

— Lâchez-moi! s'écna-t-ello.

2o8 LA MASCARADE

M. Petit-Duclos, excité par la passion, n'entendait plus ; croyant le moment propice, il s'était monté la tète, et son plan était arrêté fermement. Claire essaya de lui échapper; mais, ne connaissant pas le jardin, elle arriva au fond d'une allée qui n'avait d'issue que la tonnelle. Ce fut là que le banquier la rejoignit et la prit k bras le corps.

— Me laisserez-vous ! s'écria-t-elle.

En ce moment il y avait dans le son de sa voix un accent de faubourg qui aurait fait peur à tout autre qu'à un homme au comble de la passion.

Le banquier la serrait avec fièvre.

— Prenez garde! s'écria Claire.

M. Petit "Duclos eut le tort de ne pas obéir à cet avertissement, et Claire se mit en défense. Dans son enfance elle avait lutte avec les garçons dans les prairies de laBicvre, et elle n'eût pas craint des étreintes plus vigoureuses.

Au milieu du rond-point de la tonnelle abrité par un gros tiileul, la lutte l'amena à heurter violemment*le banquier contre le tronc de l'arbre. Il poussa un cri, mais ne faiblit pas. Claire reprit du champ et chercha à repousser une seconde fois M. Petit-Duclos contre cet arbre, qui lui servait d'enclume, mais elle prit mal ses mesures; le taillis céda. Tous deux se penchèrent en avant. Le banquier, à moitié renversé, lâcha ses bras qui entouraient le corps de Claire, et ses jambes suivirent son buste qui avait disparu dans les feuilles. On n'entendit qu'un bruit sourd, comme celui d'un paquet de linge tombant d'un premier étage, et presque aussitôt des gémissements qui mirent la jeune fille en fuite.

CHAPITIIE XVI

L ILE D ASNIERES

— Partons, partons!' s'écria Claire en accourant et en entraînant vivement M"^ de Courtilz hors du salon où celle-ci attendait.

— Qu'y a-t-il? que s'est-il passé? dera.inda M^e de Courtilz étonnée de la physionomie singulière de la jeune fille.

La figure de Claire était empouriiréc ; ses jolis cheveux blonds (|u'olle avait rejetés en arrière pour que son chapeau de toile cirée ne fût pas gêné par le peigne, flottaient et tombaient sur ses épaules en boucles désordonnées. La colère était peinte sur son visage.

— Mais il faut te déshabiller, mon enfant, dit M^e cle Courtilz.

— Non, dit Claire, je veux m'en aller.

— Tu ne peux pas rentrer dans Paris costumée de la sorte.

— Je pars tout de suite, s'écria Claire.

Il y avait dans le son de sa voix une telle résolution, que M""» de Courtilz craignit qu'elle ne s'enfuît.

Heureusement les dames avaient apporté leurs manteaux. Claire put s^envelopper des pieds à la tête, sans qu'où pût soupçonner son costume de marin ; il était onze heures du soir et l'avenue de Neuilly était assez sombre et déserte pour que personne ne remarquât cette irrégulière toilette. La route était si longue avant d'arriver à la barrière de l'Etoile, où devaient se trouver des voitures de place, que M™" de Courtilz rompit le silence la première.

— Ce bon JL Pctit-Ducios nous a vraiment bien reçues.

Claire ne répondit pas, et M^e de Courtilz pensa que le banquier avait peut-être été un peu trop entreprenant.

— Une jolie fête, n'est-ce pas Claire?

-Ik^ LA MASCARADE

La jeune fille continua à garder le silence; mais M">e de Courtilz, jugeant que ce silence pouvait devenir dangereux s'il continuait de part et d'autre, feignit de ne pas y prendre garde et parla tout le long de l'avenue de Neuilly, sans s'arrêter. Elle espérait détourner les pensées de Claire, l'empêcher de s'appesantir sur la tentative de séduction qui avait dii se passer dans le jardin. S'étonner du mutisme de Claire, le partager, pouvait amener entre elles une barrière de froideur, difficile à franchir plus tard, et M'^^ de Courtilz cherchait à étourdir h jeune fille par ses paroles.

Elle fit de grands commentaires sur la fête vénitienne, le nombre des bateaux, la brillante illumination, les feux d'artifice, la gaieté du concert, et entre toutes ces descriptions revenait le nom de M. Petit-Duclos, qu'elle mettait en avant non sans motifs. Elle espérait que le dépit ou la rancune de Claire éclateraient sans doute en entendant ce nom si souvent répété, et il valait mieux supporter un accès d'indignation que ce silence concentré ; mais Claire ne répondait pas, et Mme de Courtilz, aussitôt arrivée, invita Claire à se coucher, en mettant sur le compte d'un caprice sa conduite à son égard depuis la fin de la soirée. En s'endormant. M"'' de Courtilz calcula les sommes importantes que le banquier avait déjà jetées dans le ménage, et la pudeur blessée que montrait Claire lui parut la meilleure source de fortune. Claire, pressée par M. Petit-Duclos, avait dû résister;' cela se voyait au désordre de ses habits et de ses cheveux. Elle n'aimait pas le banquier; la même scène devait se renouveler fréquemment. N'y avait- il pas dans ces combats de quoi tenir en éveil les sens d'un homme blasé?

Des rêves dorés traversèrent le sommeil de M™e de Courtilz, qui, pleine du souvenir de Claire, se leva de bon matin, et se ghssa sans bniit auprès de son lit. Claire dormait avec une apparence de calme et de tranquillité qui fit plaisir à sa protectrice : le bras gauche relevé sur l'oreiller, la tête soutenue par la main, un souffle pur, soulevant doucement la poitrine de la jeune lille, passait par ses lèvres. Ses cheveux blonds couraient à l'aventure autour de l'oreiller, et formaient des anneaux dorés auprès desquels les étoffes les plus riches pâlissaient. Mme de Courtilz regarda longuement la jeune fille, influencée elle-même par la chasteté peinte sur tous ses traits.

— Ce banquier, pensa-t-ellc, n'est pas trop malheureux.

!^lais comme le sommeil de Claire mcnarait de se prolonger.

M'"^' de Courlilz prit doucement la main de la jeune lille et la caressa. Claire ouvrit les yeux comme un jeune chat qui s'éveille, les referma aussitôt en poussant un petit cri de coutrariété et se pelotonna dans le lit.

— Allons, petite paresseuse, dit Mme de Gourtilz en essayant de donner à sa voix l'inflexion la plus tendre.

Elle se pencha vers le lit et embrassa la jeune fille sur le front.

— Tu ne veux pas déjeuner, mon enfant?

— Quelle heure est-il? demanda Claire.

— Bientôt neuf heures. Comment vas-tu ce matin?

— Bien, dit Claire.

— ïu n'es donc plus méchante? Le bon M. Petit-Duclos a envoyé ce matin savoir de tes nouvelles.

Claire rougit subitement.

M"^ de Courtilz se méprit sur le sens de celte rougeur et s'imagina que l'orage était à moitié dissipé. Quoique le banquier n'eût pas envoyé de message comme à l'ordinaire, M°" de Courtilz jetait son nom en avant pour essayer de connaître . les détails de la soirée de la veille , mais elle jugea à propos de s'abstenir de revenir sur ce sujet tant que le banquier ne reparaîtrait pas. Habituellement M. Petit-Duclos envoyait un bouquet le matin par son domestique; mais il était sans doute resté à Neuilly, et M^e de Courtilz attendit qu'il vînt sur les deux heures avec sa voiture. Peut-être un gros cadeau résulterait-il de l'heureuse soirée de la veille ; mais ni cadeau ni voiture ne s'arrêtèrent ce jour-là au faubourg Montmar Ire. Le soir les dames allèrent à une représentation des boulevards et M"îc de Courtilz attendit jusqu'au lendemain des nouvelles du banquier. Le lendemain, même absence de M. Petit-Duclos que la veille.

— 11 a dû se passer quelque chose de particulier, se dit M^e Je Courtilz, qui brûlait de connaître le résultat de la soirée de Neuilly.

Elle envoya louer à l'Opéra-Comique deux places de balcon, de telle sorte qu'elle pouvait plonger dans la loge du banquier, qui faisait face. La loge de M. Petit-Duclos resta vide toute la soirée. C'était un fait unique dans la vie du banquier, qui ne pouvait pas digérer sans entendre quelques ariettes. Le lendemain, Mme de Courtilz fit prendre de ses nouvelles; on rapporta qu'il était malade.

— L'excellent M. Petit-Duclos est indisposé, dit-elle à Claire.

Claire laissa passer sur ses lèvres un sourire étrange que M^e de Courtilz n'aperçut pas.

— C'est fâcheux, dit Claire ironiquement.

— Elle le déteste, pensa Mme de Courtilz.

Cependant, comme l'intérêt la poussait encore plus que la curiosité, elle alla chez le banquier, quoique le concierge lui dît qu'il ne recevait personne.

— Il me recevra, dit-elle en lui glissant un louis dans la main. Le valet de chambre, qui la connaissait, ajouta que son maître

avait fait une violente chute à Neuilly, mais qu'il commençait à se remettre. Sans en demander davantage, M™^ de Courtilz se précipita dans la chambre du banquier qui, à son aspect, entra dans une colère violente.

— Ahl c'est ainsi que vous élevez votre nièce? s'écria-t-il.

— Mon bon monsieur, en quoi Claire vous a-t-elle manqué ? Elle est si douce...

— Elle m'a battu, vous dis-je.

— Elle, ma Claire, ce n'est pas possible.

— Jeté par-dessus le mur. . . J'aurais pu mourir de froid sur la berge si des personnes charitables ne m'avaient relevé et reconduit chez moi...

— Dieu! que m'annoncez-vous là? Elle ne m'en a rien dit...

— Je le crois; il n'y a pas de quoi se vanter; je suis couvert de contusions... On ne m'y reprendra plus à vouloir du bien à ce genre de ^mmes !

— Que je suis donc fâchée! s'écria M'"^ de Courtilz.

— C'est de votre faute; vous deviez rester là, madame...

— Mais je vous laissais avec ma nièce pour que vous fussiez plus libre...

— Oui, Hbre d'être assassiné...

— Assassiné ! s'écria M'"'' de Courtilz.

— Si vous voyiez mon dos ! Elle m'a frappé à deux reprises contre un tronc d'arbre avec une telle force que je me suis cru brisé... Votre nièce a de mauvais instincts ; elle finira mal.

— Que pourrais-je donc faire pour vous faire oublier ce malheur?...

— Me laisser tranquille, madame... J'en suis pour dix raille francs

o\ huit jours sans pouvoir bouger... Je me souviendrai do cette pelilo blonde...

— Claire ne l'aura pas fait nn^chamment, disait M""*» de Courtilz.

— C'est une... malheureuse...

M. Petit-Duclos sonna : le valet de chambre parut.

— Reconduisez madame, dit-il, et qu'elle ne se représente jamais ici.

Mme de Courtilz sortit de chez le banquier, pleine de colère contre Claire; mais en chemin elle réfléchit que la poule aux œufs d'or étant morte, rien ne pouvait la rappeler à la vie, et que ses récriminations n'auraient pas le pouvoir de faire revenir M. Petit-Duclos à la maison. Cependant, elle voulut en toucher quelques mots à Claire pour lui montrer qu'elle n'était pas sa dupe, et que l'éloignement du banquier provenant de sa faute, elle en serait punie par la gcnc dans laquelle elles pouvaient retomber.

M. de Valpéja attendait M^e de Courtilz depuis une heure quand celle-ci rentra.

— Pouvez-Yous disposer, ma chère, d'un petit billet de mille?

— Il y en a, dit 51n>c de Courtilz blessée^ qui vous demanderaient au moins : « Comment vous portez-vous? » quand on ne s'est pas vu depuis près de trois mois.

— Je vais bien, dit Valpéja, et vous n'allez pas mal, à ce que je vois... J'en reviens au billet de mille, une affaire importante...

— Très-sérieuse? demanda M™e de Courtilz.

— Vous en serez, ma belle.

Valpéja baisa galamment la main de M^e de Courtilz.

— Mauvais sujet, dit-elle, on ne peut rien vous refuser... De quoi s'agit-il?

— D'une maison de campagne à louer dans une île qui avoisine Asnières. Il n'y a plus moyen de vivre tranquillement à Paris... Chaque semaine on n'entend parler que de condamnations de braves gens dont l'unique crime est de recevoir chez eux quelques enthousiastes du baccarat. Nous donnerons h jouer à la campagne, et, dans cette île, nous défions la police la plus fine.

— C'est une bonne idée, dit M™o de Courtilz. Voyez si j'ai confiance en vous : il me reste deux mille francs, en voilà mille.

— FAcelleute et précieuse créature! s'écria Valpéja... Nous al-

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Ions l'aire un été... chaud, je vous jure. Ah ! votre petite élève rommence-t-elle à se former?

— Pas trop, dit M^e de Courtilz en soupirant.

— Cependant, nous avons besoin d'elle.

— Elle m'obéira, dit M^e de Courtilz : elle a à se faire pardonner un emportement qui nous ruine. Sans un caprice singulier de cette enfant, nous puiserions aujourd'hui à même dans la caisse d'un des plus riches banquiers de Paris.

— Voilà des occasions rares, dit Valpéja.

— Claire est trop naïve.

— Tant mieux.

— Oh ! non; elle ne comprend pas... Si elle raisonnait sa naïveté, tout irait bien ; mais cette naïveté ignorante nous compromettra toujours. Si je ne vous avais pas rencontré en arrivant, mon cher Valpéja, je crois que nous aurions eu avec Claire une violente explication.

— A quoi bon violente?

— Parce que je n'aurais su me retenir... Vous ne vous doutez pas de sa conduite.

— Dites-moi ce qui s'est passé?

Alors, Mme de Courtilz raconta dans son entier le drame de Neuilly, la chute du banquier par-dessus le mur, sa confusion, ses contusions, et la manière dont il l'avait fait renvoyer par son valet de chambre.

— Voulez-vous, dit Valpéja, que j'arrange cette affaire?... Vous êtes encore trop émue pour en parler à la petite. Je nie charge de lui faire entendre raison.

— C'est mon plus grand désir. Je vais la sonner.

— Attendez; Claire doit nous économiser deux joueurs : nous ne gagnons pas assez avec la cagnotte, et même avec mon adresse au jeu. Les deux employés, que nous payons pour nous passer nos cartes afm d'occuper l'attention des nigauds, mangent une partie de notre gain... Et je soupçonne l'un d'eux de nous dénoncer ù la police.

— Je pense comme vous, dit M^e de Courtilz, ce Planchon qui se fait appeler Paletot a une mauvaise mine.

— Il a été trop longtemps en prison, continua Valpéja, pour ne pas moutonner dans la vie... Tout homme qui a des rapports fréquents avec la police me fait l'effet d'une brebis qui ne peut pas i)as-

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<er près (riiuluiissou sans y laisser un pende laiiio. Paletot fréquente liabiliidiement un joueur du divan de l'Opéra qu'on appelle Tètefine, lequel est très-lié avec un nonirac Sclilingne, un Alsacien lourd en ipparence, mais le plus liabile atrent de la police de sûreté. Schlin- ^'ue fait causer adroitement Tètefine qui reçoit toutes les confidences de Paletot. On sait le métier que faisait Paletot chez vous ; je ne dis pas précisément qu'il ait voulu nous vendre, mais un secret à trois est un secret mal gardé. Je remplace donc Paletot par votre nièce...

— Elle ne consentira pas.

— Elle n'a pas besoin de savoir qu'elle, sert à notre jeu. C'est une économie et une siireté de plus.

M^p de Courtilz sonna Claire et se retira : en apercevant M. de Valpéja étendu dans un large fauteuil et semblant l'attendre, Claire lit mine de se retirer.

— Est-ce que je vous fais peur, ma charmante enfant? dit Valpéja.

Et il alla au-devant d'elle, lui prit la main et la conduisit au divan qui faisait face à son fauteuil. Valpéja n'exposa pas dans le premier moment son système à Claire; il pressentait que la jeune fille ne le laisserait pas continuer. La pureté qui régnait dans ses yeux étonnait le chevalier d'industrie ; mais comme il avait du monde, il prit le ton d'un septicisme spirituel, et put lancer les paradoxes les plus hardis sur les moyens de faire fortune, en se retranchant derrière un ton de raillerie, s'il en était besoin.

Claire craignait Valpéja; son regard lui faisait froid comme si elle avait touché la peau d'un serpent, et le sourire que celui-ci parvenait avec beaucoup de peine à asseoir sur sa physionomie blafarde le rendait encore plus sinistre. Sa raillerie la faisait frissonner autant que la vue d'un enfant jouant avec un rasoir ouvert, et plus le chevalier d'industrie redoublait de politesse et d'égards, plus Claire le jugeait dangereux; cependant il fallait subir sa'j-.-^ence, et à le voir installé dans le fauteuil, la jeune fille comprit qu'une sorte de conférence diiiicile allait s'engager entre elle et lui.

— Ma chère enfant, dit Valpéja en montant résolument à l'assaut, ne me craignez pas... Nous allons causer en bons amis, si vous voulez. Vous n'avez pas pour moi une violente sympathie, et vous avez tort, car je vous trouve charmante, et je vous aime beaucoup.

— Monsieur... dit Claire.

— Je vous entends ; nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments... Aussi vais-je vous exposer en deux mots la situation d'une femme que vous seriez ingrate de ne pas aimer, car elle a été votre bienfaitrice. Elle vous avait trouvé une liaison avantageuse, vous l'avez brisée rudement, comme un enfant à qui on achète un jouet de deux cents francs, et qui le casse sans plus de façon qu'un jouet d'un sou. Vous reconnaîtrez plus tard, ma chère enfant, de ({uel prix inappréciable était cette espèce de casse-noisette qu'on appelle le banquier Petit-Duclos... On n'en fabrique pas tous les jours de si commodes. Vous l'avez broyé, très-bien, cela vous regarde; mais plus vous irez, et plus vous reconnaîtrez l'utilité de ces cassenoisettes, qui ne sont pas si désagréables qu'ils en ont l'air. Vous ne l'aimez pas, parbleu, je le comprends ; mais il y a sur le boulevard cinquante jolis garçons dont le plus grand tort est de n'avoir ni sou ni maille, et qui font oublier gaiement les ennuis d'un protecteur. Gela s'arrange à merveille dans la vie parisienne, et souvenez-vous que plus le casse-noisettes qui vous donnera un train de maison sera grotesque, plus les jolis jeunes gens sans fortune courront à vous. La société est une bascule qui doit toujours retrouver son équilibre. Vous êtes peut-être encore un peu jeune pour me comprendre tout à fait; mais si vous avez été malheureuse dans votre jeunesse, vous n'avez pas été sans remarquer qu'une livre de pain vaut quatre sous, et que la moindre chemise coûte un franc. Nous avons l'habitude de mettre quelque chose sur notre pain, comme nous mettons quelque chose par- dessus notre chemise. Cela se paye encore, et plus cher que le pain et la chemise. Quand nous avons de quoi satisfaire notre appétit, et nous préserver du froid et de la pluie, nous nous enfermons dans une sorte de boîte en lattes qui se paye également trèscher. Il ne nous suffit pas d'être logés, habillés et nourris : nous commençons à nous ennuyer. Il faut se divertir pour vivre, rien de plus cher. Enfin, ma chère enfant, plus vous avancerez en âge, et plus vous verrez qu'une petite bourse remplie d'or le matin est diablement plate le soir. Vous êtes jeune et jolie, deux qualités qui se payent fort cher à Paris ; mais ce sont deux fleurs qui ne durent pas longtemps. Les spectacles, les soirées, les bals, les nuits passées, les chagrins, les ennuis, les déceptions sont là tous les matins qui envoient leur souffle empoisonné sur ces deux rares fleurs qui ne peuvent s'en garantir. Il faut donc profiter de votre jeunesse et de

votre beauté si fragiles, car je n'ai pas compté la maladie au nombre des poisons dont je ne vous ai donné qu'un faible échantillon. Vous avez repoussé le banquier, vous ne comprenez pas encore la nécessité d'une liaison, tant pis. M"»*-' de Courtilz, qui est votre amie et votre eonseillère, vous laisse libre de vos actions ; mais sans vous lier étroitement avec un Iiomme, vous saurez facilement tirer parti de votre bonne mine, sourire à propos, fiiire valoir votre gentillesse, ne pas froisser les gens par des regards méprisants, leur laisser prendre de temps en temps quelques libertés, une pression de mains, un regard échangé, mille petites choses sans importance que vous connaissez mieux que moi.

Valpéja s'arrêta pour étudier l'elfet de son homélie.

— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire, monsieur?

— Oui, mais il me reste à vous apprendre que M^e de Courtilz, beaucoup plus dans la gêne que vous ne le supposez, a mis ses derniers bijoux en gage pour vous parer, vous nourrir et vous conduire en voilure. 11 ne lui reste plus qu'un parti : c'est de donner à jouer comme elle foisait quand elle vous a prise sous sa protection. Craignant de vous blesser en prenant celte détermination, elle m'a chargé de vous demander si vous n'y mettriez pas d'obstacles.

— Moi? s'écria Claire, et pourquoi?

— Vous êtes un peu capriciefl^e, avouez-le; si vous ne l'étiez pas, vous ne seriez pas jolie femme. Pour jouer, il faut des joueurs, et cela dépend un peu de vous.

— De moi? répondit Claire étonnée.

— Ne vous rappelez-vous pas ce jeune homme qui vous suivit au Bois un jour, et que Mn»"^ de Courtilz eut l'adresse d'amener ici?

— Quelle adresse y avait-il à l'amener à la maison. Il demandait la permission d'être reçu.

— Mais si un de ces jolis garçons dont je > ius parlais tout à l'heure cherchait à s'introduire ici, il ne nous servirait à rien.

— Pourquoi? demanda Claire.

— Parbleu, parce qu'il n'a pas le sou.

— -Ah! reprit Claire, il faut des joueurs riches?

— Très-riches... Voilà le difficile... J'ai bien quelques étrangers de connaissance à amener, mais M"" de Courtilz est tellement surveillée par la police...

— La police! s'écria Claire.

2/l8 LA MASCARADE

— Ne saviez-vous pns que la police défend le lansquenet dans de certaines maisons?

— Où suis-jc donc ici? demanda Claire avec un réel accent de terreur.

Valpéja la regarda froidement.

— Chez une femme parfaitement honorable, qui aime la distraction, qui ne veut pas obéir à de sottes lois et qui désire s'entourer de gens convenables et haut placés. Maintenant, ma chère enfant, j'ai dit tout ce que j'avais à vous dire : ce sont des paroles à ne pas oublier, réfléchissez-y.

En effet, Valpéja parti, Claire réfléchit au singulier entretien qu'elle venait d'avoir avec le chevalier. Quelque chose d'inexpliqué, de vague et de malsain résultait de la conversation de M. Valpéja, qui la troublait. Elle s'aperçut du mystère dont s'enveloppait M^^"^ de Courtilz, et elle prit le parti d'observer plus attentivement ce qui se passait dans cette maison, où il lui semblait qu'un danger la menaçait.

— Qu'elle est naïve! s'écria le chevalier en rendant compte à M'ne de Courtilz de la leçon qu'il venait de donner à la jeune fille... Vraiment, elle ne sait rien.

— Petit à petit nous la formerons.

Dès lors, Claire parut se plier aux désirs de M"* de Courtilz ; elle devint docile afin d'entrer dans une confidence qu'elle redoutait. Son parti était pris irrévocablement : quitter cette maison dangereuse aussitôt qu'elle pourrait trouver ailleurs une existence modeste. Au spectacle, au bal, sur les boulevards, Claire obéit aux recommandations de Valpéja ; partout elle promenait une figure souriante, et le désir de plaire semblait seul la tenir ; mais seule, le soir, dans sa chambre, son sourire la quittait, et elle pleurait de la comédie qu'elle jouait en public.

Son manège réussissait, et M""* de Courtilz l'accablait de compliments, car il n'y avait pas de jour que les deux dames ne fussent suivies d'adorateurs i[ue M'""" de Courtilz engageait adroitement à venir à sa maison de campagne, à huit jours de là. Le déménagement se fit à la sourdine, afin de ne pas éveiller les soupçons de la police. M'"* de Courtilz voulait quitter son appartement du faubourg Montmartre pour qu'on perdît ses traces. Elle fit une liste de ses nombreux créanciers qu'elle sépara en deux registres : les plus exigeants et

DE LA VIE PARISIENNE 2/t9

ceux qui avaient confiance. Elle désintéressa les premiers avec l;i vente des fournitures des seconds, car elle ne so souciait pas de laisser dans Paris des cn^anciers dangereux qui, plus habiles que les agents de police, la retrouveraient inévitalilenicnt et la dénonceraient. Elle P'pandit le bruit de son départ pour les eaux de Hoinbourg, et en réalité disposa tout pour mettre sur un bon pied sa petite maison des environs d'Asnières. Valpéja l'aida dans cet embarras, et quand tout fut prêt, à trois heures de l'après-midi, une voiture de poste conduite par deux postillons en grand costume, fit arrêter dans le faubourg Montmartre les voisins, les domestiques de la maison et les curieux.

M*"" de Courtilz, très-connue dans le quartier, avait annoncé son départ prochain : on la vit monter en chaise de poste, en compagnie de Claire. Des caisses, des malles, des cartons accumulés au-dessus de la voiture annonçaient un réel départ : et elle poussa la précaution jusqu'à se faire délivrer un passe-port pour Hombourg, se disant avec raison que le commissaire de police de son quartier pourrait justifier de son voyage à l'étranger. C'était Valpéja qui avait monté cette mise en scène; mais à la barrière, deux fiacres attendaient, dans l'un desquels on chargea les caisses de toilette ; Mn'e de Courtiltz prit l'autre avec Claire. Les chevaux de poste furent renvoyés avec les postillons, et les dames prirent le chemin d'Asnières.

\ une demi-!ieue du village d'Asnières se trouve une île négligée des canotiers, à cause de son aridité et des précautions que prit son propriétaire pour empêcher d'y aborder. C'était un vieillard solitaire, ne recevant personne, vivant en hypocondriaque dans une belle propriété, entretenue seulement par deux domestiques, qui firent dresser tant de procès-verbaux contre l^s canotiers assez hardis pour y pénétrer, que, de guerre lasse, ceux-ci choisirent 4cs bords plus hospitaliers. Le vieillard mourut, et la propriété resta quelques années avant d'être louée, tant elle offrait un triste aspect.

Le chevalier de Valpéja ne se laissa pas rebuter à ces dehors et trouva, au contraire, que l'intérieur de l'île ne répondait pas à sa maussaderie extérieure. Un joli parc touffu entourait la maison, qu'on ne pouvait voir de la Seine, et la résidence était agréable aux personnes qui voulaient vivre solitaires. L'idée lui vint aussitôt d'une maison de jeu inaccessible à la police parisienne: protégée par l'eau qui l'enlourait, l'île no permettrait pas d'être assaillie, et la police

avait trop à faire dans l'intérieur de Paris pour s'occuper des environs.

M™* de Cûurtilz fut enchantée de son installation : Glaire ellemême, fatiguée du mouvement parisien, se retrempa au sein de cette verdure où l'on pouvait goûter à la fois les charmes de l'isolement et la vue de la société, car il suffisait de s'installer derrière de gros buissons impénétrables pour se mêler au mouvement des joyeux canotiers qui fendaient l'eau rapidement, en longeant les bords de cette île qu'ils croyaient inhabitée.

Une petite barque élégante, qui pouvait contenir six personnes, était hissée dans l'île au moyen d'une poulie, de telle sorte qu'il semblait impossible d'y aborder. Les provisions se faisaient à Asnières par un domestique dévoué, qui avait ordre de ne pas se faire remarquer et de ne pas causer avec les fournisseurs. Valpéja loua la propriété sous un faux nom, paya d'avance, et toutes les précauîions furent prises pour ne pas attirer l'attention publique.

Les personnes invitées par M'"" de Courtilz, celles amenées par Valpéja, devaient se trouver près du pont à une heure indiquée, et demandaient la barque de la comtesse, car M™'' de Courtilz se fit appeler M'"'' de Saint-Prix, en quittant Paris. Les soirées recommencèrent comme par le passé, et Glaire fut chargée de recevoir les invités.

Geux-ci, conduits la nuit en bateau, n'auraient pu rendre un compte exact du lieu où ils étaient introduits. L'île est ombragée de grands arbres touffus qui forment une défense absolue aux rayons de la lune : les domestiques conduisant la barque avaient le soin de louvoyer plusieurs fois autour de l'île, pour faire perdre aux invités la connaissance exacte de l'endroit où ils abordaient. Ce furent de merveilleuses précautions, qui permirent à M""" de Courtilz et à Valpéja d'amasser en quelques séances un gain considérable.

Claire avait enfin saisi le but de ces manœuvres : elle comprenait dans quelles mains elle se trouvait, et combinait des projets de fuite. Forte, résolue et sans peur, elle passa une nuit à essayer de forcer la porte d'un petit réduit où étaient enfermées les rames. Son but était de mettre la barque à l'eau, et d'essayer de la conduire jusqu'au village voisin : ne pouvant pénétrer dans l'endroit où les domestiques rangeaient les rames avec les instruments de jardinage,

elle chercha un moyen de s'emparer des clefs ; mais un événement inattendu vint changer ses dispositions.

Un soir que le jeu était dans toute sa fièvre, l'or ruisselant sur le tapis vert, les figures des joueui's contractées par la perte, un grand hruit se fil entendre tout à coup. Les carreaux des fenêtres du salon tombèrent en éclats, et cinq hommes pénétrèrent soudainement au milieu des joueurs effrayés, avec ces mots foudroyants:

— Au nom de la loi, messieurs, je vous arrête.

— Vous êtes donc revenue de Hombourg? dit à M""" de Courtilz un personnage qu'elle reconnut pour le commissaire de poUce du faubourg Montmartre.

Elle ne put répondre. Valpéja cherchait à fuir.

— C'est inutile, monsieur, lui dit le commissaire, les gendarmes gardent toutes les issues.

— Monsieur, je suis innocente, s'écria Claire.

— Vous vous expliquerez plus tard, mademoiselle.

L'argent et les cartes saisis, le commissaire de police fit mettre sous les scellés tous les meubles de l'appartement, et commença une sorte d'instruction. Les joueurs attestaient leur innocence, et offraient leurs cartes de visite pour prouver leur personnalité.

— Messieurs, dit le commissaire, il m'est impossible défaire droit à vos réclamations. L'affaire a une gravité exceptionnelle qui ne me permet de laisser personne en liberté sous caution. J'ai ordre d'opérer votre transfèrement à Paris.

Les gendarmes entrèrent alors et annoncèrent que les bateaux étaient prêts. Toute la brigade de Courbevoie avait été mise en réquisition, car il était important de séparer les principaux complices désignés d'avance : M'"^ de Courtilz, Claire et Valpéja. La haie de gendarmes formée, tous les joueurs traversèrent l'île pour se rendre au bord de l'eau où quatre barques, conduites par des agents, n'attendaient que le signal du départ; la traversée se fit silencieusement, les principaux prévenus ne pouvant communiquer ensemble. Seuls les joueurs, honteux d'avoir été pris pour dupes, se désespérèrent quand ils aperçurent près du pont d'Asnières deux voitures longues et noires, qui n'étaient autres que des voitures cellulaires. Tout le village était sur pied, attiré par le déploiement de force, et les torches que portaient les gendarmes pour éclairer la traversée. La population des canotiers qui habite Asnières s'était rendue également sur la

berge. Le bruit courait qu'un crime épouvantable avait été commis dans une des îles de la Seine, et la physionomie des personnes arrêtées prêtait aux plus singuliers commentaires.

C'était une nouvelle bande des habits noirs, qui a laissé dans l'esprit parisien une légende profondément établie. Quoi que fit Claire pour échapper aux regards curieux, chacun remarquait sa jolie figure, et s'intéressait à sa jeunesse; elle baissait les yeux, et rien dans son maintien n'indiquait une criminelle.

Les commentaires ne respectaient pas M"'^ de Courtilz qui, la tète haute, cherchait à correspondre du regard avec Valpéja, pour lui recommander de garder le secret.

Les autres acteurs étaient consternés, et la foule les crut coupables. Les gendarmes eurent de la peine à les faire entrer dans les voitures cellulaires, car la foule grossissait et encombrait les alentours. Enfin le départ fut ordonné. Les conducteurs firent claquer leurs fouets ; les lourdes voitures s'ébranlèrent, et à chacune d'elles deux gendarmes à cheval furent adjoints pour surveiller la route.

Aussitôt que Claire fut enfermée dans la petite cabine qui ne permet que peu de mouvements, le sentiment de son innocence fit place à une extrême terreur de l'avenir qui l'attendait. Pour justifier de son innocence il était nécessaire de raconter en entier sa vie, sa sortie de l'hôpital; il fallait livrer le nom de son père, l'appeler en témoignage. Son père pouvait en mourir! Quand la voiture passa sur le pont, qu'elle reconnut à un certain bruit sonore, elle se repentit de n'avoir pas terminé ses jours au pont des Invalides.

En ce moment, toute sa vie se déroula devant elle, et les funestes conséquences qui pouvaient résulter de son silence, si elle ne faisait pas une entière confession au juge d'instruction. Ou elle passerait pour complice de M"''^ de Courtilz, en se renfermant dans une négation absolue, ou son père devait se retrouver en sa présence dans cette triste circonstance

Le cerveau en feu, prise de mouvements nerveux qui s'augmentaient du très-petit espace dans lequel elle était renfermée, elle toucha la porte de sa cabine sans le vouloir, et s'aperçut que la porte n'avait pas été verrouillée. Un mouvement de joie s'empara d'elle... Elle se leva doucement, traversa l'étroit corridor qui longe les cabines dans lequel d'habitude se tient im surveillant, et elle écouta attentivement ne dehors. A un certain bruit, elle comprit que la voilure cellulaire

venait d'entrer dans Paris où malgré l'heure avancée, le mouvement des cabriolets, des voitures d'approvisionnement se faisait entendre. Elle distingua le trot des chevaux des gendarmes qui escortaient les prisonniers.

— Si je pouvais fuir! pensa-t-elle.

Un carreau de bois mobile, destiné à donner de l'air, a été pratiqué dans la porte de ces voitures, dont la garde intérieure est ordinairement confiée à un homme qui, du corridor, peut exercer une surveillance active sur les prévenus ou les condamnés enfermés dans les cabines ; mais comme la police savait qu'elle ne trouverait dans l'île que des joueurs, son active surveillance habituelle avait étéri> lâchée dans cette occasion. Le commissaire avait négligé déplacer un gardien à l'intérieur. Claire put oi-rir doucement le carreau de bois, dont une patte de cuir intérieure favorisait le jeu. Paris était tran^ quille. En ce moment la voiture, après avoir traversé Neuilly, les Champs-Elysées, la place de la Concorde, longeait les Tuileries sous la terrasse des Feuillants. Les deux gendarmes trottaient en avant de la voiture, près des chevaux

Sans réfléchir au danger qu'elle pouvait courir, Claire passa sa tête à la portière, puis son corps et s'élança hardiment sur la chaussée.

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