‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 21 sur 44 · LE PORTRAIT DE CLAIRE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE CLAIRE

Couturier n'avait pas senti diminuer en lui le souvenir de sa fille ; l'espoir et le doute se partageaient toujours son esprit. Si Topino ne l'eût soutenu dansja voie de l'espérance, peut-être l'apprêteur.

25 k I-A MASCARADE

désespérant de l'avenir, eût il mis im terme à l'existence qui lui pesait. Connaissant parfaitement mi quartier, il poussa ses études plus avant dans un autre, parcourut fréquemment toutes les régions de Paris où son service ne l'appelait pas, et revint toujours la tête basse comme un chien qui a usé ses pattes à chercher son maître an milieu des voitures du boulevard. Tant d'idées si désolantes se combattaient, que leur diversité seule suffisait à lui démontrer l'inutilité de ses recherches. Ou Claire était morte, ou elle était enfouie dans quelque coin obscur d'un faubourg, ou elle avait quitté Paris, trois raisons que Topino combattait non sans motif.

Connaissant mieux la vie, ne se laissant pas entraîner par la douleur, le chiffonnier, qui avait le raisonnement plus sain que son beau-frère, jugeait plus sérieusement la situation de sa nièce. Comme il rapportait à une séduction les conséquences de l'événement qui avait séparé le père de sa fille, son raisonnement ne l'égara pas, ainsi que celui de l'apprêteur, à chercher où Claire pouvait se trouver à l'heure présente. Trouver une fille cachée dans Paris, c'était tenter l'impossible ; le hasard seul pouvait la faire rencontrer tout à coup, Topino ne comptait pas sur le Imsard. Une nuit que le chiffcanier pensait à Claire avant de s'endormir, il passa les ujis après les autres, comme dans un crible, tous les faits qu'il avait recueillis sur le compte de sa nièce, mais il ne tomba aucun indice à travers le tamis, sinon que Claire était perdue depuis huit m.ois. Ce laps de temps écoulé fut le seul fait qui resta dans l'esprit de Topino. Il fut plus longtemps que d'habitude à s'endormir; ces huit mois lui trottaient par la tète. Le lendemain, dans la journée, sans rien dire à Couturier, il se dirigea du côté de l'Observatoire.

Tout au bout de l'avenue qui fait face au palais du Luxembourg, se trouve un quartier isolé, habité par des savants, des employés de l'Observatoire et de pauvres gens. Un vaste bâtiment s'adosse à ces rues désertes. Topino alla sonner hardiment, et la porte ouverte :

— Vous ne connaîtriez pas M"'= Claire Couturier? dit-il à la concierge.

— Non. Que iail-elle?

Topino parut embai-rassé.

— Elle ne fait rien.

— Nous n'avons pas çù ici, dit la concierge.

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Topino avait osé so préscnler à l'hospice de la MaterniU', où sont reçues par l'assislance publique les feuuiies sur le point d'accoucher. Celle idée s'était produite spontanément chez le chiffonnier lorsqu'il songea au temps écoulé depuis la fuite de Claire. Comme la séduction semblait avoir été la cause principale du départ de la fille de Couturier, Topino, en en déduisant les conséquences, s'était dit : J'irai la demander à la Maternité; mais il ignorait les règlements sévères d'un hospice particulier où les maris seuls ont le droit d'entrer un certain jour de la semaine, en constatant leur identité. Dans sa naïveté, Topino s'imaginait qu'il suflisait de se présenter, de demander tel nom afin d.; s'assurer de la prtsence d'une femme dans l'hospice. Il n'apprit ces détails ^de règlement qu'en causant avec la concierge et en disant le but qui l'amenait.

— Elle y serait que vous ne le sauriez pas, lui dit la concierge pour en finir.

— Mais je suis son oncle..,

— 11 n'y a pas d'oncle qui tienne, je ne dois laisser entrer ici que les personnes munies des pièces nécessaires.

Topino revint chez lui, sans être abattu parle mauvais résultat de ses recherches. Convaincu qu'il existait là un obstacle invincible, il n'avait pas la folie de vouloir s'y briser. D'ailleurs, qui prouvait la présence de Claire à la Maternité? Un éclair subit avait traversé les nuages sombres et mystérieux dans lesquels l'image de la jeune fille apparaissait souvent au chiffonnier ; mais il n'en^était résulté qu'une lumière aussitôt étLinte.

Claire avait disparu depuis huit mois. Pas d'autre renseignement ! Topino commençait à désespérer de jamais retrouver sa nièce, lorsqu'un matin, vers onze heures, Couturier entra comme un fou dans la cour, où le chiffonnier était occupé à séparer le verre commun des débris de cristal.

— Je l'ai vue ! s'écria-t-il en courant au milieu des bouteilles cassées étendues dans la cour.

— Claire? dit Topino qui ne pouvait croire son beau-frère. Où estclle ?

— Rue Laflittc, chez un marchand.

— Dieu soit loué ! s'écria le chift'onnier qui avait craint que sa nièce ne tombât dans une vie de désordre. Pourquoi ne l'as-tu pas ramenée ?

256 LA SIASCAIIAUE

Couturier ne répondit pas,

— Tu lui as parlé ?

Le père secoua la tète,

— Tu n'auras pas osé entrer dans la boutique.

— Oui, dit Couturier.

— Je ne me gênerai pas, moi, dit Topino. Claire serait sur un trône que je nie présenterais hardiment. Je vais y aller tout de suite ; tu viendras avec moi. Partons.

Couturier arrêta le chiffonnier au moment où il quittait son travail pour prendre sa redingote.

— Ma pauvre Glaire est au couvent, dit -il.

— Au couvent, rue Lafïitte? s'écria Topino. Quel numéro? Il n'y a pas de couvent, rue Laftltte.

Couturier restait abattu sans répondre, et Topino crut que son beau-frère avait perdu la raison.

— Explique-toi, dit-il. Tu as vu Claire dans une boutique, et elle est dans un couvent! Je ne te comprends pas.

— Religieuse ! s'écria Couturier.

— Claire religieuse! répondit Topino d'un air de doute.

— Il faut trois cents francs pour la rether, dit Tapprètcur.

— Trois cents francs, nous les aurons... Explique-toi; tout ce que tu dis est une énigme.

— Eh bien ! voil|, dit Couturier. Tu sais que je rôde sans cesse par les rues, espérant retrouver mon enfant. Ce matin, je passais rue Laffltte, quand tout à coup mon regard fut entraîné vers la montre d'une boutique où se trouvait une figure de religieuse. C'était elle I Je poussai un cri ! Le sang m'était monté au cerveau ; je ne voyais plus, mes tempes battaient, mes oreilles bruissaient. . . Je ne remarquais plus rien de la rue... Enfin, à travers un voile, je croyais voir ma Claire? Il me semblait que des gens se groupaient autour de moi et me serraient assez pour m'empêcher de tomber. J'entendis une voix : « Allons, pas de rassemblement ! » Le sergent de ville donnait ordre à chacun de s'éloigner... Moi, je restai! Le portrait de la religieuse me souriait et semblait rn'engager à rester là, en face d'elle ! Toujours elle me regardait fixement avec ses grands yeux bleus, doux... Au dedans de la boulique, le marchand et sa femme s'étaient approciiés de la porte et me regardaient avec attention comme une chose curieuse... Le sergent de ville revint à moi : « Eh bien! me dit-il,

est-ce que vous avez l'intention de rester là toute la journée? » Les curieux s'attroupaient de nouveau. « Vous gênez la circulation, dit-il, continuez votre cliemin. » Moi, je lui montrai le portrait du doigt. ^ Quoi?» dit-il. Je ne savais que répondre. Heureusement la femme du marchand avait ouvert la porte de la Itoutiquc, sans doute par curiosité, mais elle avait l'air bon. « Est-ce que je n'ai pas le droit de regarder ma fille? lui dis-je. — Parfaitement, monsieur. » Le sergent de ville fut intimidé de ce qu'une femme me traitait avec politesse. « Entrez, ou allez vous-en, » dit-il. J'entrai dans la boutique, et je m'approchai du tahloau, tout près, afin de m'assurer que c'était bien une peinture. Le marchand, à qui sa femme était allée parler à l'oreille, dit : « Cel homme se trompe; c'est quelque juive du faubourg Saint-Antoine. » J'allai vers lui. « C'est ma fille, monsieur, et je ne me trompe pas. » Il haussa les épaules, mais sa femme lui fit signe. « Je suppose que ce tableau est à vendre, » demandaije. L'homme sourit. « Pour cent écns, vous en serez le marchand. — Je vous les trouverai avant un mois. — Avant un mois, dit l'homme, je n'ai pas le temps d'attendre. — Dans quinze jours "^ — Un amateur peut avoir envie de ce tableau. — Dans huit jours, monsieur, accordez-moi huit jours. — Donne-lui huit jours, ajouta la fcmme. — Est-ce que je peux répondre des occasions qui se présenteront, disait le marchand; si demain on m'en ollrait cinq cents francs, certainement je ne le garderais pas. » Par bonheur, j'avais touché mon mois au faubourg du Pioule. « Si vous ne croyez pas que je revienne, dis-je au marchand, voilà dix. francs : c'est tout ce que je possède sur moi; cela vous suffit-il ? — J'attendrai jusqu'à aprèsdemain, dit le marchand. » Jercgard^ii encore longuement le portrait de Claire, et me voilà.

— 11 ne te faut que trois cents francs? dit Topino.

— Deux cent quatre-vingt-dix.

— Tu les auras, dit Topino ; nous avons mieux que cela à la caisse d'épargne, mais c'est qu'on ne rend pas l'argent du jour au lendemain.

— Combien faut-il?

— Au moins huit jours.

— Si le portrait était vendu d'ici là?

— Je me charge de raft"airc... Je montrerai notre livret à ce mar-

chand de la rueLaffîtte ; il verra que nous sommes d'honnêtes gens, et il aura confiance.

— Voilà une bonne idée, frère, s'écria Couturier.

— Quand tu auras le portrait, qu'est-ce que tu en feras ?

— Ce que j'en ferai ! dit Couturier, tu ne vois donc pas que je retrouverai Claire tout de suite?

— Comment?

— Elle est dans un. couvent, puisqu'elle est habillée eu religieuse... On n'a pas le droit de la garder... Nous irons à la police nous plaindre.

— Si elle y est entrée de bon gré?

— Ah ! dit Couturier en soupirant

— Je ne comprends pas, reprit Topino, ce qui a pu la décider à se faire religieuse...

— Les jeunes filles, est-ce qu'on sait ce qui leur passe par l;i tête?

— C'est pourtant vrai.

— Allons tout de suite chez le marchaiid de tableaux, dit Couturier.

— n faut bien faire un bout de toilette... Je comprends que le marchand t'ait regardé, avec ta hotte ! Un chiffonnier qui achète un portrait de trois cents francs, ça ne se voit pas souvent !

Ils partirent tous deux et se dirigèrent vers la rue Lafûtte, où le marchand, aux exphcations que lui donna Topino, consentit à attendre huit jours le payement du portrait.

— Ma foi, oui, dit Topino, c'est bien Claire.

A dix heures, les deux chiffonniers, pour ne pas perdre de temps, se rendirent chez le brigadier de sergents de ville qui avait déjà essayé de leur donner des renseignements sur Claire. Quand il apprit qu'elle était religieuse :

— C'est grave, dit-il, mais j'en parlerai demain à un officier de paix, qui me dira ce qu'il y a à faire.

L'officier de paix était un homme intelligent.

— Vous n'avez pas d'autres renseignements? demanda-t-il au brigadier. Le préfet de police ne peut pas faire fouiller tous les couvents de Paris par ces deux chiffonniers, car il n'y a qu'eux qui puissent reconnaître leur parente perdue... Certainement elle a changé do nom en entrant en religion... Un portrait ne suffit pas, tout res-

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semblant qu'il soif... Qui est-ce qui sait si le pore ne se trompe las?

— L'oncle la reconnaît anssi, dit le briiijadier.

— Mais, dit roflicier de paix, il y a un moyen bien plus simple ; ce portrait a été peint par un peintre. Quel est ce peintre, son nom? Où demeure -t-il ?

— Il n'a pas été question du peintre jusqu'ici, dit le brigadier.

— Envoyez chez le marchand, et demandez-lui s'il tient le portrait du peintre lui-même, et le nom de ce peintre.

Une heure après, la police connaissait le nom et l'adresse de Gogué, qui, effrayé, se rendait à la préfecture de police, où on le mandait immédiatement. L'afiiùre prenait une grande proportion : le préfet de police, instruit de ce drame par son secrétaire, s'y intéressait d'autant plus vivement que le mystère le plus complet régnait sur l'avenir de Claire^ à partir de sa sortie de la Salpêtrière. Ses traces se perdaient complètement, car la jeune fille que venait voir à l'hôpital M""* de Courtilz, quand elle rencontra Claire, était morte depuis. Gogué etBida, interrogés, ne pouvaient donner d'autres renseignements que ceux que connaissait le préfet de police par le dossier de Claire, au moment où elle fut trouvée sur le pont des Invalides.

Et, deux jours auparavant, on venait d'arrêter M""^ de Courtilz et ses complices !

Le préfet de police ne pouvait pas se douter que dans les cellules de la Conciergerie, presque sous ses pieds, se trouvaient des prévenus qui auraient pu lui donner des éclaircissements sur la vie de Claire, depuis sa sortie delà Salpêtrière.

Couturier reçut un nouveau coup en apprenant que Claire n'était l)as au couvent. Il avait passé la nuit à préparer des paroles affectueuses pour engager sa fiile à revenir auprès de lui, il s'était dit qu'elle ne pourrait résister à son amour, quel que fût le lien qui l'attachait au couvent. Et elle était encore perdue ! Le fil conducteur qui lui avait servi à faire la moitié du chemin venait de se casser !

Topino ne lui dit que peu à peu les phases singulières que Claire avait traversées : il craignait de causer un mortel chagrin h son heau-frère en lui parlant de la rencontre de Claire et d'Henri dans le quartier latin, de son abandon par l'étudiant, de sa tentative de

suicide, do son aliénation et de son incarcération à la Salpêlrière. Le brigadier avait tout dit à Topino, qui atténua la gravité des aventures de Claire, mais qui ne put empêcher Couturier de s'écrier un jour :

— Où demeure le peintre ? Je veux le voir.

Il avait soif de se trouver avec la dernière personne qui avait connu sa fille.

— Je vais m'en inquiéter, dit Topino, qui connaissait le nom et l'adresse de Gogué, mais qui voulait le prévenir avant l'entrevue. Gogué fut fort étonné de voir entrer chez lui un chiffonnier endimanché.

— Je suis Topino, dit celui-ci en entrant, l'oncle de Claire.

Le peintre regarda avec une curiosité sympathique cet honnête homme, dont les bons sentiments étaient inscrits sur chaque trait du visage.

— Venez-vous m'apporter de ses nouvelles ? demanda Gogué.

— Je viens en chercher si vous voulez bien.

— Mais je ne sais rien.

— Vous en savez encore trop pour nous, dit le chiffonnier. Je venais vous demander la permission de vous amener son père.

— Qu'est-ce qu'il fait? demanda Gogué.

— Chiffonnier comm.e moi.

— Avec plaisir, dit le peintre, qui flaira deux physionomies curieuses dont il pourrait tirer parti.

— Le père hriile de vous voir, reprit Topino.

— Pourquoi ?

— Parce que vous avez connu Claire et que nous avons su par la police l'intérêt que vous lui avez témoigné.

— C'était une bonne fille, dit le peintre en soupirant, et si elle avait voulu rester tranquille, elle pouvait mener une vie pas trop malheureuse.

— Justement, c'est là la question. Couturier, son père, ne doit rien savoir de ses aventures ; moi, je les connais. Vous m'avez l'air d'un bon garçon, et j'ai une prière h vous faire.

— Tout à votre service, dit Gogué.

— Eh bien ! ne parlez pas des amours de Claire avec un étudiant nommé Henri.

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— Des amours ! s'écria Gogiu'. Il n'y avait pas d'amour. Elle ne l'aimait pas...

— Vraiment ?

— Elle n'aimait pas plus Henri qu'elle ne m'a aimé, et elle n'aimait pas plus Bida que moi.

— C'est une brave fille, s'écria Topino.

— .Mais elle aimait quelqu'un, que personne de nous n'a connu. Et je suis presque sijr que ce quelqu'un a été la source de tous les malheurs de Claire.

— .'Uors, elle doit être maintenant avec lui? Nous ne savons où elle est passée depuis sa sortie de la Salpètrièrc.

— Nous voilà trois à la chercher, dit Gogué, cela ne suffit pas encore. Son père l'aime beaucoup?

— Il l'ado're.

— Nous nous adjoindrons Bida : c'est un de mes amis qui est fou de Claire, capable du plus grand dévouement.

— Si ça vous est égal, dit Topino, nous nous passerions volontiers d'un amoureux ; le père n'aimerait pas à se trouver vis-à-vis d'un homme qui veut en conter à sa fille.

— Mon ami Bida est l'homme le plus pur que j'aie jamais connu... Si j'étais obligé de partir, je lui confierais ma maîtresse pendant un mois, et il ne me tromperait pas. Voilà l'homme.

— Puisqu'il est votre ami, vous devez le connaître, et s'il vous ressemble, je ne demande pas mieux que de le présenter au père.

— Et vous aurez d'autant plus raison que là où le père de Claire échouerait dans ses recherches, Bida réussira; il aime plus Claire que son père ne l'a jamais aimée.

— Ce n'est pas possible, dit Topino.

— Vous le verrez par la suite.

— En tout cas, dit le chiffonnier, qu'il ne montre pas trop son amour devant Couturier.

— Il sera muet, reprit Gogué.

Un rendez-vous fut pris avec Topino, et le lendemain les deux chiffonniers entraient dans l'atelier, où ils étaient reçus par le peintre et le poëte. Couturier, en ouvrait la porte, s'arrêta sur le seuil à considérer ces murs, qui avaient entendu la voix de sa fille ; l'émotion s'empara de lui, et il serait resté sur le pas de la porte si Gogué ne fût allé à lui.

— Je n'ai qu'une chose à vous demander, monsieur, lui dit l'apprêteur.

— Dites.

— Eh bien ! voulez-vous me donner la main... Là, encore une fois, dit Couturier en secouant fortement la main du peintre à plusieurs reprises. Vous êtes un brave jeune homme, s'écria-t-il lu voix pleine de larmes, et si jamais vous aviez besoin de moi, ma vie est à vous.

— Voilà mon ami Bida, dit le peintre, qui a plus fait encore pour M'ie Claire que moi.

Couturier jeta un regard sur le poêle qui lui tendait la main ; il la prit, mais ne montra pas autant de reconnaissance qu'à Gogué. Les deux chiffonniers avaient l'esprit frappé par ce portrait qui les avait mis tout à coup sur les traces de Claire. Sans ce portrait, Couturier n'aurait pas de nouvelles de sa fille ; il les devait au peintre. La peinture offre un apprentissage difficile que la poésie ne semble pas partager : tous les jours le peuple frôle des poètes ; il en sort de son sein. Il est peu de corps de métier qui ne renferme son poëte. Les chiffonniers trouvent au besoin dans les nombreux membres qui forment leur singulière corporation, un barde pour improviser des couplets aux jours de :réunions publiques. 11 ne se trouve jamais de peintre dans les mêmes occasions. L'art de dessiner des traits humains et de les accuser plus naturellement encore en les recouvrant de couleurs, a toujours surpris les esprits naïfs. Il est certain que si Topiuo, l'enragé liseur de tout papier imprime qui lui tombait sous la main, eût trouvé dans un journal un sonnet de Bida à l'adresse de M'ie Claire, malgré tout l'art des poëtes à rendre les crespelures blondes et le teint rose des jeunes filles, leurs qualités morales et les tourments de leur cœur, le chiffonnier ne se fût pas écrié : « C'est Claire ! » comme Couturier s'était écrié devant le tableau de la rue Laffitte : « Voilà ma fille! »

C'est ce qui explique pourquoi les deux chillbnniers et particulièrement Couturier devinrent enthousiastes de Gogué, qui, par son naturel vivace et extérieur, prêtait plus à une liaison facile que le poëte mélancolique, tourmenté par ses pensées, et portant non sans souffrance les bouillonnements de son talent futur.

— Maintenant que nous sommes quatre, dit Gogué, il faudra bien que Claire se retrouve.

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— Le croyez-vous? demanda Couturier.

— Aussi vrai que je m'appelle Gogué. Dites-moi seulement ce que vous avez fait, et nous verrons ce qui reste à foire.

Tnpino rappela les nombreuses courses de Couturier à travers les rues do Paris.

— Cola ne suffit pas, dit le peintre. Claire peut se promener au liois de Boulogne , aux Champs-Elysées, .\vez-vous cherché par là?denianda-t-il à l'apprêteur.

— Je n'ai battu que les rues de Paris.

— Si vous le voulez, dit Bida, je m'offre d'aller tous les jours aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne, de deux à cinq heures.

— Oh ! merci, monsieur, dit Couturier.

— Moi, dit le peintre, je me charge des bals, des concerts et des spectacles... Je ne peux pas sortir dans le jour.

— Vous avez trop d'ouvrage ? lui demanda Topino.

— Pas précisément ; ce sont mes ennemis qui me guettent dans les rues.

— Vos ennemis ! s'écria Couturier, vous, un si bon garçon ! Gogué se leva, et du doigt montrant un grand plan de Paris accroché aux murs de l'atelier :

— Vous voyez toutes ces rues biffées d'un trait noir, dit-il, je ne peux pas passer par là. Dans chacune de ces rues sont postés des gens qui m'attendent, de vils rivaux! s'écria- t-il d'un ton sarcastique.

• — On vous en veut pour votre talent? demanda Topino.

— Justement. Pour aller au boulevard des Italiens, à partir d'ici, savez-vous quel chemin je prends?

— Le Pont-Neuf, dit Couturier.

— Eh bien, voilà qui vous trompe ; je descends à l'Observatoire, j'enfile le boulevard qui conduit aux Invalides ; j'arrive à la place de la Concorde et je suis tous les boulevards jusqu'à la Bourse.

— Mais vous faites le double de chemin.

— Deux lieues au moins, que voulez-vous ? Seulement dans ces grands boulevards je me, sens en sûreté. Tenez, dit Gogué en montrant du doigt les rues sur le plan, les environs du Luxembourg sont bloqués, j'y ai plus de dix ennemis. La rue Dauphine, impossible. La rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe, je n'en sortirais pas vivant...

— Je n'aurais jamais cru que dans la peinture il se passât de pareilles choses, dit Couturier.

— C'est comme dans le chiffon, dit Topino, des jalousies de métier !

Gogué ne disait pas que depuis dix ans qu'il habitait le faubourg Saint-Germain, il l'avait traité en pays conquis. Maîtres d'hôtels, restaurateurs, gargotiers, blanchisseuses, tailleurs, cordonniers, chapeliers, propriétaires, s'étaient trouvés plus ou moins ses victimes. .4yant changé près de trente fois de logement, il n'existait pas de quartiers où le peintre n'eût laissé des victimes de l'art qu'il appelait des e/i?!e?nii\ Les professions libérales, et encore plus les professions artistiques, bâtissent leurs fondations sur un crédit d'une moyenne de quinze ans. Ce sont alors de curieuses luttes entre le capital et le non-capital, la résistance et la ruse, l'être qui a besoin de s'habiller, de se loger et de se nourrir, et les divers industriels qui trafiquent sur les maisons, les habits et la nourriture. Il n'y a guère de grands écrivains, orateurs, poètes, peintres, hommes politiques, savants, qui, lancés dans Paris sans fortune tàlaciiasse de la réputation, n'aient été obligés de guerroyer contre le capital. La moyenne de quinze ans, passée en efforts, en veilles et en travaux, tout s'équilibre ; le capital est alors remboursé de ses avances, sauf par ceux qui ont péri étouffés dans la mêlée.

Gogué appartenait au groupe des hommes de talent pauvres qui fout de leur vie deux parts : une de travail et i'autre occupée à faire éclore le travail ; mais il ne pouvait expliquer aux chiffonniers ses différends avec les anglais. Voilà pourquoi il offrait ses services de nuit.

— Mais retrouverons-nous Claire, le croyez-vous? demandait Couturier.

— Certainement, dit Gogué. Je m'en vais prendre votre adresse, au cas où j'aurais des nouvelles de Claire.

Il inscrivit le nom de Topino, à la craie, sur les murs gris de l'atelier : c'était son carnet.

— Si je ne vous écris pas, venez ici tous les samedis : c'est mon jour de réception. Nous causerons de Claire, et je ferai votre portrait si vous voulez.

— Mais, dit Bida, ne pourrais-tu pas plutôt faire une copie du portrait de Claire ?

— Ce n'est pas nécessaire, répondit Topino : nous avons acheté votre religieuse de la rue Laffilte.

— Vous avez acheté mon tableau, combien ?

— Trois cents francs, dit Couturier.

— Ah ! le brigand de marchand, dit Gogué. Il a osé vous vendre re portrait trois cents francs, et vous l'avez payé?

— Pas encore, dit Couturier.

— C'est une honte ; j'espère que vous n'irez pas le chercher.

— Nous avons promis d'y passer dans huit jours.

— Vous n'irez pas, je vous le défends. Savez-vous combien ce juif m'a acheté cette peinture ?

— Cinquante francs, dit Bida.

— Et sur ces cinquante francs, il ne m'en a donné que trente, en y ajoutant pour vingt francs de couleurs. Laissez-moi arranger l'affaire. Oser vendre trois cents francs une mauvaise peinture à un pauvre homme qui reconnaît sa fille ! Cela ne se peut pas... J'irai chez le marchand moi-même, et je vous ferai une Claire plus ressemblante, que je vous prierai d'accepter...

Couturier se défendait.

— Voulez-vous vous brouiller avec moi? dit le peintre.

— Oh! non, vous êtes trop bon.

— Eh bien, samedi prochain, je vous promets votre fille, non plus en religieuse, mais gaie, souriante et gentille comme je l'ai connue.

Là-dessus Topino et Couturier quittèrent le peintre, heureux d'avoir rencontré un homme tel que Gogué, dont l'apprèteur ne devait plus cesser de parler. Désormais il mettait toute sa confiance en lui pour retrouver sa fille, il avait une foi absolue dans le caractère franc du peintre, qui avait réveillé son courage. Ce n'était plus le même homme; d'habitude courbé par le chagrin, il jetait de côté et d'autre des regards inquiets et rougis. La foi de Gogué avait relevé sa taille ; le physique se ressentait de l'heureuse secousse morale imprimée par le peintre. Le sang se jouait plus libîement par tout le corps de l'apprèteur ; il relevait la tète, aussi heureux qu'un puisatier enfoui dans le sable, qui revoit la lumière inespérée du jour. Topino jouissait de cette cure merveilleuse, et se prêtait de son mieux au rôle d'écouteur, car Couturier, ivre de joie, n'avait plus que le nom de Gogué à la bouche.

Au bout de huit jours, il ne manqua pas le rendez-vous du peintre, qui n'avait pas de nouvelles de Claire, mais qui consola facilement l'apprètcur, en lui remettant une copie du portrait de sa fille. Jusque- là la petite silhouette noire, découpée par un cul-de-jatte un jour de marché à la barrière Fontainebleau, n'avait pas quitté Couturier : il la portait toujours sur lui, dans un vieux portefeuille. Cette découpure noire, dont la ressemblance avec une figure de femme consistait plutôt dans la forme du bonnet que dans les lignes du profil, représentait cependant Claire aux yeux de son père. Quand il était seul, il regardait cette silhoyette, et les larmes lui venaient aux paupières. Le souvenir intérieur qu'il avait de sa fille descendait sur la silhouette, et lui prêtait une magique ressemblance; mais en entrant dans l'atelier, il crut réellement que sa fille y était revenue. Le portrait avait été disposé habilement par le peintre dans l'ouverture de la porte de sa chambre à coucher ; Couturier se précipita vers le portrait, et le prit dans ses mains avec une telle force qu'aucune force humaine n'aurait pu l'en arracher.

Le peintre ne jouit pas longtemps de l'admiration qu'inspirait sa toile. Couturier ne trouvait pas de mots pour faire éclater sa reconnaissance ; la présence des amis de Gogué le gênait. Il lui serra la main, resta en contemplation devant le portrait, et tout à coup s'en allant :

— Je veux vous parler seul, dit-il ta Gogué.

— Quand vous voudrez, venez un matin,

— Vous le permettez, n'est-ce pas ?

— Certainement ; mais je veux vous apprendre le moyen d'entrer ici. Voilà, dit le peintre en reconduisant l'apprêteur, comment mes amis s'annoncent quand ils ont besoin de me voir.

Et Gogué frappa du doigt sur la boiserie de la porte, trois coups sacramentels, comme les solennels coups du régisseur, avant l'ouverture de la toile. Couturier s'enfuit réellement par la rue; il brûlait de se trouver seul avec le portrait de sa fille pour lui parler, lo baiser. Dans la rue il n'osait pas, il serrait la toile de toutes ses forces contre son cœur. Désormais la petite chambre que lui avait concédée Topino fut illuminée par ce portrait comme une chapelle, dont Claire fut la madone. Le pauvre père n'avait pas besoin de celte peinture pour penser à sa fille ; mais la vue perpétuelle du portrait lui montrait Claire plus vivante que par le souvenir. Tous les matins en se

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lovant. Couturier s"aiîeiiouilIait devant la peinture auprès de laquelle il avait accroché une petite gravure de la Vierge, et il priait, convaincu que celle-ci veillait sur celle-là.

Claire ne se retrouvait pas ! Les courses de Bida n'aboutissaient à rien; les recherches simultanées de Topino et de Gogué n'amenaient aucun résultat. Pas le plus faible indice de l'avenir de Claire depuis sa sortie de la Salpêtrière ! Les recherches de la police elle-même restaient infructueuses. L'espoir qu'avait eu un moment Couturier de revoir sa fille lui rendait en ce moment l'existence plus triste, et le portrait, loin de calmer ses soucis, ne servait qu'à les rendre plus cuisants.

L'apprêteur songea de nouveau au magnétiseur Redjougla, qu'il n'avait pas revu depuis que Topino lui avait démontré le tissu d'extravagances dont était rempli le fameux livre de l' Eternité dévoilée que Couturier était allé acheter, après la première consultation. Pendant un mois Topino avait fait une lecture de l'ouvrage à son beaufrère, et le chiffonnier s'était inutilement creusé le cerveau à vouloir expliquer le sens de phrases ambitieuses et mystiques, que son esprit droit se refusait à digérer. Les notes seules du livre offraient quelques faits, mais si étranges et si invraisemblables qu'ils dépassaient peut-être en obscurité les théories du texte. Dans ces notes Redjougla démontrait par de nombreux exemples les secours précieux qu'on pouvait tirer du magnétisme : maladies inguérissables, guéries par des somnambules ; conversation avec des esprits ; découvertes de trésors enfouis ; moribonds rappelés à la vie ; cadavres rendant compte de leurs sensations au moment où ils mettaient lo pied dans l'autre monde, rien n'y manquait.

.\ces affirmations sans contrôle, Topino secouait la tête et s'étonnait qu'une telle puissance pût se trouver aux mains d'un homme; mais Couturier, comme tous les cœurs broyés par le chagrin et par la passion, se sentait porté à la croyance. Les recherches de la police n'ayant pas abouti, non plus que les siennes propres, ni celles de Gogué et de Bida, il se trouvait dans la position d'un malade condamné par tous les médecins, qui, pour essayer de sauver sa vie, se jette dans les mains des charlatans.

De sa première visite au magnétiseur, Couturier était sorti plus calme, emportant un certain espoir. N'espérant plus revoir sa fille, il aspirait à une vague espérance pour endormir momentanément

ses souffrances paternelles. Sans rien dire h Topino, il retourna cl lez Recijougla.

Le magnétiseur avait changé tic logement ; actr.ellemcnt il occupait, dans la rue de la Pépinière, une maison reconnaissable par deux énormes blocs de rochers qui ilauquaient une grille dont les volets verts étaient toujours fermés. Ces deux rochers, jetés tout à coup au milieu de maisons régulières, attiraient l'attention des curieux. Couturier, au moment d'entrer, fut pris d'un certain sentiment d'angoisse qu'il n'avait pas ressenti en allant, pour la première fois, chez le magnétiseur. La singularité de la maison ne contribua peut-être pas peu à développer cette inquiétude. Dans cette visite allait s'éclaircir le sort de sa fille. Tout son espoir était dans le magnétiseur et la somnambule.

Il pressa timidement un bouton de cuivre placé dans la grille ; la porte s'ouvrit, et l'apprcteur fut reçu par une sorte d'écrivain qui, penché sur son pupitre, écrivit un bulletin qu'il découpa d'un registre à souches, lui en donna la moitié, et lui demanda s'il voulait assister aux conférences des spirites.

— Je demande à parler à M. Redjougla, dit-il.

— Le chef des spirites, reprit l'écrivain.

— Le flidisse, dit Couturier.

Le secrétaire, qui n'avait pas confiance dans la mise du chiffonnier, prit un ton sec.

— Voulez-vous assister aux séances des spirites ?

— Je ne sais pas ce que c'est.

Du doigt le secrétaire montra un tableau imprimé contre la muraille. Le geste de cet homme avait été si clair que Couturier n'osa plus lui demander d'explications. Le chiffoimier, honteux de sa contenance, s'approcha du tableau, et lut une série d'articles' servant d'exposition aux doctrines des spirites. Il était dit qu'une compagnie d'initiés, hommes intelligents, religieux et croyants, se rassemblaient pour évoquer les esprits, non pour satisfaire une vainc curiosité, mais pour soulager les esprits souffrants et ranimer les cœurs défaillants. Les spirites, ainsi nommés à cause de leur conunercc avec les esprits, mettaient leurs lumières au service de la religion, de la politique, de la science, des arts et des lettres. Dans chaque séance un Fénel|n, un Machiavel, un Descartes, un Raphaël, un Homère, et d'autres grands hommes, appelés pour révéler les secrets qu'ils avaient empor-

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tés dans la tombe, seraient sommés do s'exprimer franchement sur le rôle qu'ils avaient joué dans riuinianité.

Couturier ne s'inquiétait guère d'Homère ni de Descartes: c'étaient de grands noms à lui inconnus. La politique, la science et les lettres lui étaient étran^tères. Il n'avait jamais mis le pied dans un musée, et sa seule lecture provenait des fragments de journaux que Topino décliilVrait à ses moments perdus; mais il fut frappé à la lecture d'un article de laffiche spirite, qui promettait aux gens affligés la vue de leurs parents, dont ils étaient séparés par les voyages ou la mort.

— Je pourrai revoir ma Claire! s'écria-t-il.

Alors seulement, à ce cri, le secrétaire le regarda attentivement.

— Certainement, dit-il.

— Quand, monsieur?

Le secrétaire lui fit signe de continuer à lire l'affiche. Couturier vit, annoncé à la fin du tableau, que le public était admis, deux fois par semaine, moyennant une contribution de dix francs, aux séances du soir, et que chaque assistant avait le droit d'évoquer des personnes chères, en s'adressant directement à Redjougla, qui avait signé l'affiche en sa qualité de chef des spirites.

— Voilà dix francs, dit Couturier qui se serait passé de manger pendant huit jours pour économiser cette somme ; mais le secrétaire, d'un geste de dédain, repoussa l'argent, et demanda les noms, l'âge du chiffonnier, la nature des renseignements qu'il désirait obtenir, et toutes les formalités réglées, détacha d'un registre à souche une petite bande de papier, en lui recommandant d'aller prendre sa carte dans l'antichambre.

En entrant dans la salle d'attente, Tapprèteur fut frappé du luxe nouveau de la maison, et de la quantité des clients qui attendaient. De grands laquais en habit noir à la française et eu culottes courtes recevaient le monde. Un demi-jour pénétrait seulement à travers les épais rideaux qui prêtaient au mystère. Par la sévérité de l'ameublement, on était dès l'avance disposé au recueillement ; si quelques conversations se faisaient entendre, c'était à voix basse. Pour tout ornement, un grand tableau représentant lady Macbeth au moment où, prise de remords, elle se frotte les mains, qu'elle croit toujours ensanglantées. Couturier se laissa aller à d'étranges réflexions en regardant ce tableau, dont il ne comprenait pas le sujet, mais qui, par l'accentuation du délire de la femme en proie à des visions et

des remords, entraînait l'esprit dans ces régions de passions coupables que Sliakespeare a rendues dans toute leur puissance.

La foule s'écoulait. Couturier osait à peine s'adresser aux grands laquais à la mine insolente et basse, qui se courbaient eu deux en saluant les grandes dames, ne se dérangeaient pas et regardaient d'un air méprisant les gens modestes venus pour prendre leurs numéros. Le chiffonnier tenait son billet à la main, attendant qu'on le lui prît ; quelques personnes, arrivées après lui, s'étaient fait inscrire à un certain guichet mystérieux semblable à celui de la porte des théâtres, où une main seule passant à travers l'ouverture de la grille, recevait l'argent et le billet détaché de la souche, et l'échangeait contre un carton; cependant, comme le temps s'écoulait, Couturier se hasarda à s'adresser ù un des laquais, qui le toisa des pieds à la tête.

— Allez au bureau, lui dit-il.

Couturier se dirigea vers le guichet, et passa son billet. Un autre laquais était planté à côté.

— Donnez votre argent, dit-il.

Couturier reçut en échange le numéro soixante-deux.

— Vous ne pouvez assistera la première séance, lui dit le laquais. Couturier le regarda.

— Il nous est interdit de recevoir plus de cinquante personnes. Ce sera pour demain en huit. N'oubliez ni la date ni votre numéro, ou ne rembourse pas l'argent.

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CHAPITUK XIX

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