‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 22 sur 44 · LE CLUB DES SPIRITES · texte numérisé non relu

LE CLUB DES SPIRITES

Huit jours après, Couturier se présenta à la maison de la rue de la Pépinière où se tenait le club des spirites. Pendant huit jours, sa pensée n'avait pas quitté le seuil de la singulière maison, où devait lui être révélée la destinée de sa fille. Il n'avait pas compris entièrement le sens de rafTiche ; mais il ne doutait pas que sa fille ne lui apparût et ne lui parlât. Le mystère de cette évocation singulière, la façade de la maison aux rochers, les difficultés à obtenir un billet, le luxe de l'ameublement, la tenue des laquais, tout était de'nature à imposer vivement à un esprit naïf.

La séance était indiquée pour neuf heures du soir, Uue heure auparavant, Couturier arpentait la rue en compagnie d'autres curieux qui, comme lui, semblaient attendre impatiemment le moment d'entrer. Les équipages commencèrent à se grouper devant la porte ; des femmes en grande toilette en desccndirenl, mais furent forcées, à leur grand regret de remonter en voiture, une consigne sévère ne i)ermettant pas au concierge d'ouvrir les portes avant neuf heures. Une queue de voitures se formait comme pour un bal. En apercevant, à travers les vitres des équipages et des fiacres, les toilettes des femmes distinguées qui allaient évoquer les esprits, Couturier sentit Ihumilité de ses habits, mais il fut rassuré par la vue de gens médiocres qui, comme lui, allaient et venaient sur les trottoirs, la raine inquiète et impatiente.

Enfin une cloche de l'intérieur fit entendre un timbre singulier, et les deux battants de la porto de fer, qui ne s'ouvrait jamais dans le jour, donnèrent passage aux voitures et aux gens venus à pied.

On put apercevoir alors, sur le perron qui conduisait au corps de l};itimcnt du fond, les laquais, au nombre de six, en habits noirs à la française, en culottes courtes, la tète couverte de perruques blanches. Les équipages défilèrent un à un, déposèrent les dames au pied de l'escalier, firent le tour de la cour, et il ne fut plus permis au public vulgaire d'entrer qu'après les personnes venues en voiture.

L'antichambre où avait été reçu Topino, huit jours auparavant, conduisait par un double escalier à une salle du premier étage, éclairée sourdement et tendue de tapisseries noires. Une sorte d'estrade enébène,qui allait en s'arrondissant, rejoignait deux rangs de chaises noires qui entouraient Tappartcment et formaient un ovale parfait dont le milieu semblait èirc réservé au démonstrateur.

La foule se rua dans cette pièce, et, sans les huissiers qui veillaient au placement, les femmes n'auraient pu se placer au premier rang. La curiosité était si grande qu'elle ne laissait place à aucune polilessc ; mais un grand huissier maigre, aux pommettes saillantes, qui portait une touffe épaisse de cheveux blancs sans avoir recours à la poudre, indiqua avec une baguette d'ivoire la place que devaient occuper les dames^ et son maintien sévère fit rentrer chacun dans l'ordre,, le premier moment de curiosité étant passé.

Un quart d'heure après, la salle était pleine ; des personnages bizarres qui entraient par une petite porte particulière vinrent se placer sur l'estrade, derrière un grand fauteuil de maroquin noir qui restait inoccupé. A chaque fois que la petite porte s'ouvrait, tous les assistans dévoraient du regard le nouvel entrant, croyant que la séance allait s'ouvrir. Ce n'étaient encore que les initiés de Redjougla, magnétiseurs célèbres, somnambules, voyants, médiums, tourneurs de tables, mystiques de toute sorte, qui portaient sur leurs physionomies des traces d'altérations, de passions, de vices, de sottises, d'illuminisme, propres à attirer l'attention. 11 y avait des physionomies étrangères plutôt du nord que du midi, et spécialement des Russes et des Polonais, ainsi que d'autres personnages, la poitrine chamarrée de croix et de rubans de tous les saints et de toutes les puissances.

C'était dans le public encombrant l'eslrade un mélange particulier de figures de coquins et d'imbéciles. Des regards perçants et des regards hébétés, des contenances fières et des attitudes altérées, des vieillards abrutis, à l'œil terne, et des hommes dédaigneux au roirard

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noir, (les ilouillettes cii soie recouvrant dos membres recroquevilles, et des luibils noirs boutonnés jusqu'au cou sur des poitrines ])ombées. Uu public bizarre qui forme le fond des quinze cents personnes de Paris qui se montrent partout, au balcon de l'Opéra, aux eaux, à Florence l'hiver, aux courses et aux premières représentations. Des physionomies singulières et tourmentées qui pouvaient appartenir à des hommes de génie, si le vice et les passions ne les avaient grillées en quelque coin. Tous croyants, dévoués à Redjougla comme ils sont dévoués au premier charlatan qui arrive à Paris. Quoique la curiosité fût tournée vers le chef des spirites qui préparait son entrée comme un grand comédien. Couturier était aussi étonné de la composition de la salle que des privilégiés de l'estrade.

Le public de la salle était composé généralement de femmes, plutôt vieilles que jeunes, presque toutes fardées comme les roues d'un carrosse, des sourcils d'un noir éblouissant, des yeux fanés relevés par la peinture des cils, des cheveux qui étonnaient par leur abondance, des dents blanches et rangées admirablement, des figures de cire en réalité, dont Couturier ne se pouvait rendre compte. 11 n'aurait pu comprendre que si le génie de la vérité eût dépouillé en un moment toutes ces beautés de leurs embellissements adroits empruntés à l'art, poitrines, dents, cheveux, il y aurait eu de quoi en emplir un tombereau, et il ne serait resté de cette brillante assemblée que des figures plombées par les veilles, des regards atones, des bouches démeublées, des lèvres pâles, des maigreurs de squelette.

Couturier ne pouvait comprendre cette comédie. Les hommes aux sentiments naturels ne sauraient deviner les ingrédients modernes qui masquent la physionomie et empêchent les sensations de s'y jouer en liberté. L'esprit de Couturier était tendu ailleurs vers Redjougla, qui tout d'un coup, sans que son arrivée fût annoncée par quelque artifice, apparut subitement sur l'estrade, suivi d'un nouveau groupe d'intimes parmi lesquels on remarquait quelques femmes.

L'huissier n"eut pas besoin de recommander le silence. Au calme profond qui succéda à l'entrée de Redjougla, on comprenait quelle puissance cet homme exerçait sur son auditoire ; Couturier le reconnut, car le magnétiseur n'avait guère changé de physionomie en abandonnant le somnambulisme pour l'évocation des esprits. Même

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