L.V MASCARADE
ce commerce avec les esprits n'avait fait qu'augmenter la corpulence du magnétiseur, qui, eu ce moment, se montrait dans le brillant épanouissement d'un homme de quarante ans, aux épaules carrées comme celles d'un portefaix, et dont le principal caractère était accusé par une bouche et des dents à dévorer un empire. Cheveux, sourcils, barbe, moustaches d'un noir brillant et savamment entretenu, encadraient une figure bistrée, dont les fatigues ne se montraient que dans les paupières inférieures, d'un sillon trop énergique. Il y avait de la force du lion dans cet homme venu deux siècles trop tard, car il eût fait dans les époques guerrières un franc soudard ; mais son énergie était paralysée par une certaine paresse italienne, l'amour de la jouissance et un front bas qui n'avait pas permis à l'intelligence d'équilibrer parfaitement ses facultés.
Quand le magnétiseur eut laissé aux curieux quelques instants pour ranger leurs sièges et se placer convenablement :
— Mesdames et messieurs, dit-il, des évocations ont eu lieu dans nos séances particulières, dont je dois vous donner un récit fidèle. Que les envieux et les jaloux cherchent à nous empêcher d'accomplir notre mission, nous les plaignons. Oui, nous les plaignons, car nous trouvons de l'appui et des encouragements parmi les plus grands génies du monde. Voici une misérable gazette de médecine qui, dans un langage de halles et de carrefours, cherche à nous discréditer. Nous sommes fiers d'avoir été traînés dans la boue en compagnie d'illustres phrénologues, de princes du magnétisme et des hautes intelligences qui ont consacré leurs veilles à interroger les esprits frappeurs. Comme l'a très-bien dit l'illustre comte Gerothwold, dont la véritable noblesse est dans l'emploi qu'il a fait de son intelligence à parcourir les régions mystiques fermées aux partisans d(3 l'école cadavérique, ces messieurs de r.4cadémie de médecine demandent des faits. Et c'est ce que nous demandons aussi, c'est ce que vous voulez, des faits, des réalités, des choses palpables. Seulement, quand nous livrons des faits à ces savants, ils ne veulent plus les admettre. Ainsi, mesdames et messieurs, hier soir, dans cette salle même, en présence do vingt personnes qui jn'entourent, nous avons sommé l'esprit de Broussais de comparaître, et Broussais est venu aussitôt. Est-ce un fait? Nous sommes vingt qui avons pressé l'esprit de Broussais de comparaître, et il nous a répondu. Est-ce là un fait positif"? Bien mieux, sur l'avis d'un des
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initiés, deux sténographes ont écrit les ([uestions et les réponses. Nous ne vouions pas nous lier ;i notre mémoire. Les paroles de troussais écrites en double, sii,Miées i)ar toutes les personnes présentes, sont-fUes un fait? Voilà de qnoi confondre les négateurs de toute aspiration nouvelle. Patience, patience, la France est en arrière, mais elle y arrivera. L'Allemagne est attentive ù toutes ces manifestations spirituelles; Tempire russe les accepte, et un pays nouveau, rAmérique, s'en sert... Je reçois aujonrd'iiui par le télégraphe une nouvelle importante de New- York ; j'aurais dû la garder pour la lin de la séance ; mais je ne suis pas de ces orateurs artificieux qui disposent graduellement leurs effets pour gagner leur auditoire. Tout ce que je sais, je le dis; toutes mes découvertes, je les livre à qui veut s'en servir. Ma science appartient au premier homme intelligent, rien ne m'appartient en propre : tout à tous, telle est ma devise.
Des applaudissements enlhousiastes éclatèrent dans l'assemblée, et Redjoiigla continua :
— Mesdames et messieurs, sans nous lancer dans le détail des grandes opérations financièies qui seiablent le partage de notre époque, vous savez que chaque compagnie de chemins de fer, de mines à exploiter, de tcrrres à défricher, met habituellement à sa tête un conseil de surveillance composé d'hommes intcliigents, titrés, dont les noms honorables placés en tète des prospectus, des affiches et des annonces, semblent patronner l'entreprise. Or, qu'est-il arrivé souvent? C'est que, malgré l'honorabilité des membres du conseil de surveillance, de graves désordres se faisaient remarquer dans les opérations des compagnies, les actions subissaient des dépréciations et souvent arrivaient à des cotes misérables. Tel qui avait acheté des actions à cent francs, allait à la Bourse pour les liquider, et, croyant avoir une fortune en portefeuille, se trouvait à la tète de morceaux de papier qui n'avaient pas plus de valeur que les assignats de la Piépubliquc. D'où venait cette baisse dont les tribunaux se sont souvent inquiétés? C'est que les membres du conseil de surveillance ne surveillaient rien. La compagnie avait mis'de grands noms en avant, avait payé cette complaisance en actions, et ne convoquait jamais les membres du conseil de surveillance. C'est ainsi que beaucoup de grandes fortunes se sont écroulées. Que de malheureux qui avaient ainsi placé leurs petites économies, ont été ruinés par la légèreté des
membres du conseil de surveillance, qui, par leur position, appelés à d'autres occupations, ne se rappelaient même plus leur patronage accordé à des compagnies véreuses ! Ne croyez pas, mesdames et messieurs, que j'aille vous fatiguer plus longtemps de détails industriels, signe d'un trop grand positivisme ; mais les Américains, peuple positif par excellence, savent corriger cet amour de l'argent par des tendances qui se rattachent au spirisme. Après de nombreuses débâcles financières, frappés de l'inutilité des membres du conseil de surveillance, qui, là comme ici, ne surveillaient rien, ils se sont dit : « Les hommes ont tous les mêmes vices et les mêmes passions. D'illustres penseurs ont échoué à vouloir équilibrer les passions et à les faire servir au bien-être général » . L'évocation des esprits avait été découverte à Boston ; vous savez l'enthousiasme avec lequel cette découverte immense fut reçue dans toute l'Europe. Partout la même objection s'est produite dans des cerveaux étroits : A quoi sert-il d'évoquer les esprits? Voici comme répondent les Américains. Une immense maison de banque s'est formée à New-York, et savez-vous comment a été formé le conseil de surveillance? De trois noms seulement : de James Watt, qui a contribué puissamment au développement des machines à vapeur, de Washington, du grand Washington lui-même; et de Francklin, cet économiste populaire, immortel à jamais. James Watt, Washington, Francklin ont été appelés en séance publique par le chef des spirites américains. « — Consentez-vous à accepter les fonctions de membre du conseil de surveillance de la maison Grog et C^ ? » Tous les trois ont répondu : « Oui. — Vos occupations dans le monde extérieur vous laissent-elles le temps de vous rendre tous les lundis à quatre heures du soir au comptoir de la maison Grog? — Oui, ont-ils répondu ». On a prié les ombres de Washington et de Francklin de sortir; l'esprit de James Watt est seul reste dans l'assemblée des actionnaires. Voici ce qu'un d'eux lui a demandé : — « N'avez-vous aucune répugnance nationale à vous trouver en compagnie des ombres de Whashiugton et de Francklin ? » L'esprit de James Watt s'est incliné et a témoigné de l'admiration qu'il avait pour ces deux grands caractères américains. A leur tour Washington et Francklin ont protesté en faveur du génie de Watt; les trois ombres mises en présence se sont embrassées, et l'Amérique jouit maintenant d'un comité de surveillance tel qu'aucune nation ne saurait en afficher un aussi considérable. Est-ce un fait, ceci?
tlemanilcrons-nous à ces journalistes obscurs qui essayent de déverser le blànic sur les spirilcs, et n'est-ce pas la plus glorieuse réponse (|u'on puisse faire à nos détracteurs?
Un tonnerre d'applnudissemcnus accueillit celte nouvelle qui laissa Couturier froid. Ces grands noms de savants et d'hommes politiciues n'avaient aucun écho en lui, et il écoutait la bouche béante, tâchant de démêler, dans le discours de Redjougla, ce qui pouvait avoir rapport il sa situation; mais ces paroles obscures avaient pour privilège de rétonner. D'ailleurs, Tcntliousiasme général lui commandait de croire au révélateur, et sa foi s'en épanouissait d'autant plus qu il se sentit pris d'une vive indignation contre un de ses voisins, petit homme chétif, qui, pendant le discours du chef des spirites, avait poussé des oh! et des ah! singuliers, accompagnés de haussements d'épaules, de grimaces dédaigneuses et de murmures étouffés.
Quand Redjougla eut terminé son discours :
— Exécrable charlatan 1 murmura le petit homme bilieux. Couturier le regarda en face; et le spectateur sceptique voyant
devant lui une figure d'honnête homme, se prit à dire avec une grimace névralgique :
— Il faudrait faire enfermer ces gens-là.
Couturier se recula, ne voulant pas ébrécher ses croyances.
— Mesdames et messieurs, dit Redjougla en se levant, après vous avoir soumis un des faits irrécusables garantis par nos frères d'Amérique, je céderai un moment la place au célèbre comte Gerothwold, qui désire nous montrer un sujet cataleptique très-remarquable. L'évocation des esprits ne doit pas nous faire oublier les recherches ardentes du magnétisme ; nous ne sommes pas de ceux qui /"epoussent ceux qui nous ont précédés dans la voie des découvertes, et nous sommes heureux, en cédant momentanément la place au célèbre comte Gerotlnvold, de lui donner publiquement une marque de notre amitié.
Redjougla serra vigoureusement la main d'un grand individu qui était placé derrière son bureau, et cclui-cT descendit de la tribune dans l'espace circulaire réservé au milieu des spectateurs. A sa suite parut un jeune homme brun, aux cheveux bouclés, aux yeux fendus en amande, qui ressemblait à s'y méprendre aux beaux acteurs du boulevard. Lèvres sensuelles, bouche significative que les vices coni-
mençaieut à fatiguer, regards empruntés au répertoire attendrissaut des mélodrames.
Le beau jeune homme descendit dans l'arèHe où l'attendait, une main dans son liabit, le comte Gerotlnvold, courbé comme un penseur à la tribune, et le somnambule s'assit sur une chaise, pendant que le magnétiseur, taquinant un certain bouquet de poils roux qui lui sortait du milieu de la joue, semblait en détacher un arsenal complet de courants électriques.
Telle étak la caractéristique du magnétiseur maigre et dédaigneux, dont les jambes démesurément longues faisaient penser à des pattes d'araignée, et qui étonnait Paris par une chevelure rousse jetée au vent, d'immenses cache-nez flottants et un petit manteau court qui dessinait ses longues jambes dont il semblait fier, moins fier pourtant que de la flammèche de poils sortant comme des broussailles d'un petit tumulas de chair au milieu de la joue.
Quand le sujet fut assis, Gcrothwold alla au siège de l'électricité, c'est-à-dire qu'A détacha des bouquets de poils de sa joue le courant qu'il commença à lancer de sa main droite sur le somnambule. Aussitôt celui-ci se renversa à droite et à gauche, subit presque immédiatement le contact du fluide, et ses yeux renversés qui s'ouvraient momentanément semblaient demander grâce pour la terrible opération à laquelle on allait se livrer sur lui ; mais, impassible, Gerothwold continuait ses passes, et bientôt le somnambule se trouva dans une immobilité complète. De même qu'une petite fille fait jouer les articulation^ de bois de sa poupée, lui plie les genoux pour la faire asseoir, la relève, lui croise les bras, de même le magnétiseur en agissait avec son somnambule ; mais il arriva un accident qui démontra la force du courant magnétique, et combien il est important que des étincelles ne s'échappent pas du centre auquel elles sont destinées. On entendit tout à coup le cri : Assez, assez, je me sens mal. En même temps une dame qui se trouvait derrière le sujet fut prise d'attaques singulières, ouvrant les yeux, les baissant d'une façon bizarre, remuant les bras et les jambes, frappant ses voisins, ce qui produisit tout à (Sup une panique dans l'assemblée.
Chacun clierchait à échapper aux atteintes de la vieille dame qui, dans son accès nerveux, s'enlevait à pleines poignées les anglaùes exécutées par un artiste habile dans l'art des crochets. Le front dégarni, la capote en arrière, la vieille dame prouvait l'immense
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force du fluide électrique qui, traversant le corps du somnambule placé devant elle, l'avait atteinte. Redjougla comprit le danger de ce pliénomcne.
— Comte, s'écria-t-ii, attnuicz relTct trop vif nu courant. Gerothwold s'empressa d'obéir. La vieille dame, agacée par les
passes qui se faisaient devant elle, était tombée dans une réelle attaque de nerfs et pouvait détruire, par le désordre ridicule de sa toilette, l'effet du somnambule. De son côté, Redjougla craignait que la calvitie de la vieille dame, mise à nu tout à coup, n'indisposât sa clientèle contre la violence subite de courants magnétiques imprévus. De quelle indignation ne seraient pas atteintes les clientes de la soirée si elles ne voyaient dans le magnétisme qu'un agent chargé de les dépouiller de leurs attraits d'emprunt ! Aussi Redjougla s'empressat-il auprès de la vieille dame, et la fit-il transporter dans une salle voisine pendant que le comte Gerotbwold, profitant de l'occasion, poussait une nouvelle pointe contre les médecins et montrait la vigoureuse puissance de son fluide, capable de magnétiser les plus sceptiques.
— D'un regard, dit-il, je pourrais faire tomber en catalepsie complète toute l'Académie de médecine pendant qu'elle médit de notre science, mais je préfère conserver ma puissancg pour soulager l'humanité souffrante.
Et pour commencer le soulagement de l'humanité, il brûla un paquet d'allumettes phosphoriques sous le nez du somnambule, qui ne sourcilla pas. Malgré les cris de quelques personnes sensibles, Gerotbwold piqua avec des épingles les joues du jeune homme, qui sembla sourire. Le soulagement opérait.
Couturier était tout yeux ; une émotion cruelle s'emparait de lui, et il commençait à trouver moins taquin le petit homme qui grondait sourdement à côté de lui.
Le cataleptique ayant été renversé par des passes incessantes, les curieux furent invités par le magnétiseur à venir s'assurer que le jeune homme était changé en madrier, et qu'une pièce de bois dégrossie par un charpentier n'était guère plus alerte que lui. Quelques dames en profitèrent pour passer leurs mains dans la chevelure parfumée du jeune homme.
— Voyons de près cette comédie, dit le voisin de Couturier en l'engageant à venir soulever le somnambule.