Ï180 LA MASCARADE
Ils entrèrent dans le cercle, Couturier d'un air timide, le sceptique l;i,mine assurée, et soulevèrent le cataleptique étendu qui ne donnait pas signe de vie. En ce moment ricdjougla rentrait ; il examina la scène, et son regard dès lors ne quitta plus Couturier qu'il avait reconnu.
Pendant que Gerothwold enlevait le fluide pour rendre la liberté de mouvement aux membres de son sujet :
— Le coquin est adroit, dit le petit homme à Couturier ; c'est un clown fort habile, mais il est magnétisé comme moi. Je l'ai entendu dire à son somnambule de se dépêcher. C'est un brigandage.
— Voilà un homme bien en colère, se dit Couturier, effrayé de ce qu'il venait de voir.
Il y a dans le spectacle de ces convulsions, toutes factices qu'elles soient, la sensation douloureuse des effets d'assassins de cours d'assises, des noyés de la Morgue. Beaucoup de femmes sont avides de ces sensations ; leur appareil nerveux, à la fois plus délicat et plus résistant que celui" des hommes, en ressent de vives commotions qui expliquent l'assiduité qu'elles mettent à courir à ces comédies.
Couturier lui-même, dans sa grossièreté, subissait l'influence nerveuse qui circulait parmi l'assemblée ; il était déjà sous la domination de Redjougla, quand il vit l'œil noir du magnétiseur s'arrêter sur lui.
— Mesdames et messieurs, dit Redjougla, nous terminerons la séance par des évocations d'esprits célèbres, et je prierai les personnes de l'assemblée de me donner dès à présent quelques noms, afin d'habituer les personnages célèbres à se préparer à paraître à notre appel. Autant que possible, mesdames et messieurs, il ne faudrait pas déranger les esprits pour des moiifs futiles, et je serai obligé même qu'on voulût bien m'indiquer les motifs pour lesquels chaque personne convoque les esprits parmi nous.
Le petit homme sceptique se leva.
— Je voudrais, dit-il, causer avec le Dante.
— Le Dante est un personnage sérieux, dit Redjougla ; mais je ne saurais lui transmettre ce désir de causerie, qui me paraît peutêtre futile pour un homme de son caractère.
— Entretien, si vous voulez, dit le petit vieillard.
— Je le préfère, dit Redjougla : un entretien avec le Dante ne peut qu'apporter quelque lumière dans l'assemblée. Si vous le per-
niellez, monsieur, je vous deinaiidorai quolle sera la nature de votre entretien avec le Dante.
— Lui demander la clef de ses obscurités prolongées, et m'inquiéler auprès de lui s'il est satisfait de la troupe de comnientatours qui l'obscurcissent de [dus en plus, et font pousser aux sots des cris d'enthousiasme.
Redjougla réfléchit, et regarda d'un œil déliant l'interlocuteur.
— Nous pouvons, sans indiscrétion, en y mettant des ménagements, poser cette question au Dante.
Et d'une voix sonore, Redjougla s'écria :
— Dante, prépare-toi.
Une vieille daine se leva.
— Ne serait-il pas curieux de faire venir après lui Béatrice?
— Béatrice! très-bien, dit Redjougla.
— Par elle nous connaîtrions, continua la dame, la force de cet amour si pur qui a rendu ces deux noms inséparables.
— Je voudrais questionner Papavoine, dit un des phrénologues assistants. Son crime est inexplicable pour la science qui a omis de conserver son crâne... Je lui demanderai la permission de tàter ses bosses; la combativité doit jouer un grand rôle sur sa tête.
— Vous savez, monsieur, dit Redjougla, que les esprits n'aiment pas qu'on les touche. Dans une de nos dernières séances, un des assistants s'élant approché trop près du cheval de Caligula, que nous avions prié de venir parmi nous, a reçu une violente ruade qui l'a étendu pour trois mois dans sou lit, où il est encore... Je l'ai visité hier,
— Je me contenterai, dit le phrénologue, de demander quelques explications à Papavoine.
Redjougla prit une voix, douce et suppliante.
— Béatrice, dit-il, prépare-toi.
Mais il prononça le nom de Papavoine d'un ton violent.
— Madame de Pompadour, dit une dame, ne serait peut-itre pas mécontente d'expliquer le secret de sa politique.
Bedjougla pria M'"" de Pompadour de se préparer.
— Il y a, j'en suis certain, dit le sceptique qui avait demandé la permission de causer avec Dante, quelques personnes qui seraient bien aises de connaître l'opinion de Voltaire sur les jeunes drôles qui l'invoquent et se disent ses élèves.
J.!i'Z LA mascaradï:
— Je suis fâché, monsieur, dit Redjougla, de ne pouvoir consentir à votre deinande. Vous nous avez déjà fait déranger un personnage considérable , et aux manifestations singulières que j'entends , je m'aperçois que le Dante grogne là-haut... Ce n'est pas un esprit commode, et nous ne pouvons déranger dans une simple séance tout ce monde de grandes intelligences, pour la distraction d'un simple particulier. Dans une prochaine séance, si vous le voulez bien, Voltaire sera invité à descendre ici; mais je crois qu'aujourd'hui nous pouvons nous contenter d'un entretien avec M"" de Pompadour, Papavoine, Béatrice et le Dante.
— Oui, oui, dirent les initiés qui entouraient Redjougla.
— L'évocation, messieurs, va demander une demi-heure. Pendant ce temps, les esprits se préparent et recueillent leurs scivenirs ; ne pratiquant plus dans le monde extérieur la conversation précise des iiommes, il leur faut de vifs efforts pour se remettre à notre diapason. Mais si quelqu'un de notre société avait à invoquer des esprits moins matériels , des personnes mortes depuis peu , disparues , voyageant au delà des mers, je leur appartiens tout à fait, et je m'engage à les satisfaire.
En parlant ainsi, Redjougla regarda Couturier qui se leva lentement, fasciné par cette invitation muette.
— Mesdames, veuillez laisser passer monsieur, dit Redjougla.
Couturier s'avança au milieu du cercle, ne craignant plus les regards des curieux : tout ce qu'il venait d'entendre était si singulier, qu'il sentait ne pas pouvoir étonner l'assemblée.
— Ne dites rien, s'écria Redjougla, je lis dans votre pensée. Vous venez me demander de chercher avec vous une fille chérie.
Couturier baissa la tête : une violente émotion s'empara de lui, car il avait peur maintenant de montrer ses chagrins en présence de tous.
— Il y a plus de six mois que votre fille a fui le toit paternel . Est-ce vrai?
— Trop vrai, s'écria Couturier.
— Si je m'égare, dit Redjougla, avertissez-moi.
En ce moment le magnétiseur fut poussé violemment par les initiés qui remplissaient l'estrade; il n'y prit pas garde, et releva seulement la tète pour étudier l'effet que ses révélations produisaient sur l'assemblée. Couturier avait une telle figure d'honnête homme,
et l'acconl do sa voix était si sincère, que chacun des assistants était pénétré d'une attention profonde. Ce n'était pas un vulgaire comédien, de connivence avec le magnétiseur. Le vieillard sceptique luimême était pris à ces paroles naturelles et à l'attitude désolée du pauvre homme qui réclamait sa 011e. Par son costume d'ouvrier endimanché, on comprenait les privations qu'avait dû s'imposer le chitTonnier pour pénétrer dans une séance dont le prix élevé devait l'éloigner.
Redjougla avait saisi l'occasion au bond, et comme une grande mémoire était le plus clair de sa science, il cherchait à illusionner les assistants, en faisant des efforts pour se rappeler sa précédente consultation, et les renseignements que lui avait donnés le chiffonnier.
— Votre fille s'appelle Claire, dit-il.
— Oui, oui, Claire ! s'écria Couturier.
— Je m'engage à vous la montrer, dit le magnétiseur.
— Est-ce possible ? dit le pauvre homme en relevant la tète.
— J'en ai le pouvoir, reprit Redjougla d'un ton solennel.
En entendant ces paroles, la figure du chiffonnier s'était transfigurée, un éclair parcourut ses yeux ; les extatiques n'offrent pas de plus vifs rayonnements.
— Ma fille, s'écria-t-il, je la vois ! Son regard s'attachait à l'estrade.
— Claire, Claire! dit Couturier d'un son de voix plein de sanglots. Une seconde fois Redjougla fut poussé assez violemment pour se
retourner: du même coup d'œil il aperçut au milieu du groupe des initiés une femme voilée qui pâle, les bras en avant, tentait de descendre de l'estrade.
Couturier s'avança vers Redjougla.
— Mon enfant, s'écriait-il, je te retrouve enfin. Du milieu du groupe s'échappa une voix faible :
— Mon père !
— Elle est là, s'écria Couturier. Claire!
Toutes les tètes des curieux étaient attentives à ce singulier drame et personne ne doutait du pouvoir étrange de Redjougla qui lui-même semblait subir l'influence de sa propre évocation.
Il eut le temps de faire un signe au baron Gerothwold qui se plaça