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CHAPITRE XIX

POURQUOI LES CYGNES, QUI CHANTAIENT SI BIEN AUTREFOIS, CH.\NTENT-ILS SI MAL AL\INTENANT?

— Mon pauvre père! s'écriait Claire en marchant si précipitamment que le vieillard avait peine à la suivre.

— Nous le retrouverons, mademoiselle, disait-il, mais calmezvous. Vous savez où il demeure?

— Non, dit tout à coup Claire en se rappelant son serment, non, je l'ai juré, je ne puis le revoir.

Et elle s'arrêta court au milieu de la rue. Le vieillard la regarda avec effroi, il craignit d'avoir affaire à une folle; au sortir de cette réunion bizarre où le cliarlatanisme entrait facilement dans chaque fissure des esprits faibles, n'était-il pas permJs de croire qu'une jeune fille pouvait avoir été le jouet d'une vision et que son cerveau, surexcité par les influences névralgiques qui s'échappaient de chaque coin de la salle, avait conçu des images troublantes.

— Oti voulez-vous aller, mademoiselle? dit le vieillard en changeant de ton, car d'affectueux qu'il avait été jusque-là,' il devint presque sec,

— Je ne sais, dit Claire.

Le vieillard la regarda attentivement, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de ses yeux.

— Ètes-vous, lui demanda-t-il une femme à vivre tranquillement?

— C'est ce que je souhaite.

— Alors, accompagnez-moi, lui dit-il assez brusquement.

Un fiacre passait à vide ; le vieillard fit signe au conducteur qui s'avança près du trottoir. Claire y monta sur l'invitation de son protecteur, sans s'inquiéter où elle allait.

• — Au Petit-Montrouge, dit le vieillard au cocher.

— En voilà, une course ! s'écria le cocher en jurant. Mais, comme les jurons n'empêchent pas les conducteurs de fiacre d'obéir, les chevaux partirent bientôt, excités par un coup de fouet cinglant qui ne leur faisait pas présager un chemin court. Pendant une heure et demie, le fiacre roula sans que Claire ni le vieillard cherchassent à se parler. Tous deux avaient des idées bien différentes, qui ne pouvaient trouver de solution que plus tard. Claire pensait à son père et aux scènes singulières qui l'avaient jeté vis-à-vis d'elle.

Ce fiacre qui la conduisait lui rappelait la sinistre voiture cellulaire d'où elle s'était échappée pour tomber dans les mains de Redjougla qui, la trouvant évanouie sur le trottoir où elle s'était foulé le coude, l'avait ramenée chez lui pour la combler de soins d'abord; confiée aux mains de la somnambule du magnétiseur, elle était arrivée pour la remplacer presque aussitôt dans de singulières pratiques auxquelles son honnêteté se refusait.

La somnambule étant tombée gravement malade, Claire dut la

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remplacer; mais elle ne voulut pas se prêter aux comédies dont Redjoiigla et son prêteur d'argent étaient les complices. Certainement le magnétiseur eût renvoyé Claire, qui pouvait détromper les esprits crédules, et nuire à l'exploitation du magnétisme, si par sa rare beauté la jeune fille ne lui eût offert quelques moyens de duper à son insu d'autres victimes. Sur ces entrefaites, un journal ayant annoncé l'intervention des esprits dans les aftlùres humaines, Redjougla s'empara aussitôt de cette idée, qui lui permettait désormais d'opérer seul, et il garda Claire comme le propriétaire d'un café nouveau installe dans son comptoir une beauté voyante, afin d'afficher rétablissement.

Redjougla bàlit sa fortune sur la présence de Glaire à ses réunions ; il fit de grands frais pour elle en toilette, bijoux, diamants, sans lui demander autre chose que de se motitrcr, et cette figure rose, blonde et chaste qui, du haut de l'estrade, se détachait du groupe des magnétiseurs et des personnages équivoques à mine tourmentée, produisit 1 effet que Redjougla en attendait.

Pendant trois semaines, Claire avait subi les exhibitions, sans se rendre compte du rùlc qu'elle jouait dans cette singulière société : l'avenir lui apparaissait fuyant et obscur, mais elle se reposait des drames dans lesquels l'avait jeté M'^e de Courtilz, sans se douter que des émotions plus cruelles la guettaient. La rencontre subite de son père la replongea tout à coup dans ce milieu endolori, dont elle semblait ne pouvoir sortir.

Qu'allait-il lui arriver maintenant? Elle ne cherchait pas à le savoir : un passé trop cruel emplissait son esprit, pour lui permettre ds songer à l'avenir. Dans son cerveau se pressaient confusément les événements passés, qu'elle contemplait avec tristesse, sans lui donner la force d'en tirer parti et de se frayer un chemin au travers.

Le fiacre s'arrêta tout à coup.

— Nous voilà arrivés, dit le vieillard, en aidant Claire à sortir de la voiture. Pendant qu'il payait le cocher, Claire jeta un coup d'oeil sur une maison isolée, entourée de murs au-dessus desquels s'élançaient de grands peupliers verts. Pourquoi le moindre indice fait-il naître la confiance ou remplit-il de crainte? Rien que la vue de ces peupliers sullit à Claire pour suivre le vieillard, sans lui faire de questions. 11 ouvrit lui-même la porte avec une grosse clef qu'il tira de sa poche, et Claire se trouva dans une vaste cour au milieu de

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laquelle un cours d'eau perinellait à de nombreux cygnes de s'ébat- Irc eu liberté. Comme une enfant joueuse, Claire courut au bord de l'eau et fit un mouvement de la main pour inviter les cygnes à venir à elle. Le vieillard la regardait, non sans une certaine joie peinte sur sa figure.

— Si vous voulez venir avec moi dans la cuisine, dit-il, nous trouverons de quoi leur donner à manger.

Claire suivit le vieillard dans la maison, et en revint avec un gros morceau de pain qu'elle éraietta sur le bord de l'eau. Les cygnes la suivaient en fendant l'eau, ouvraient de larges becs et s'emparaient de cette proie. Claire passa une heure à cette occupation, qu'elle n'eût pas quitté si le jour baissant, le vieillard ne se fût écrié :

— Vous devez avoir faim, mon enfant.

— Oui, dit-elle, je mangerais bien.

II avait suffi de l'aspect intérieur et extérieur de la maison pour lui donner toute confiance ; elle ignorait chez qui elle se trouvait, ce que le vieillard attendait d'elle, mais elle n'y songeait pas, ayant trouvé dans tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors des traces d'une vie tranquille, sauf la cuisine qui n'était pas dans un ordre satisfaisant.

La vaisselle et la batterie de cuisine n'en garnissaient pas absolument les murs : quelques plats de terre vernie sur un grand fourneau rappelaient seulement que cette grande pièce pouvait servir à la confection de la nourriture ; les autres coins de la chambre étaient remplis de grosses bottes d'herbes étranges, de livres amoncelés, de cygnes empaillés. Si Claire eût jeté les yeux dans un petit cabinet vitré faisant suite à la cuisine, elle eût aperçu un cygne nouvellement ouvert, étendu sur le dos, sanglant, l'œil fermé, les pattes suppliantes ; et à côté de l'animal des instruments de chirurgie qui, tout brillants et polis, n'en avaient pas moins fouillé ses entrailles.

— Que voulez-vous manger, mon enfant"? demanda le vieillard, dont la figure fut tout à coup empreinte d'inquiétude.

— Ce que vous voudrez, dit Claire.

— Ètes-vous bien difficile?

— Non, dit-elle.

— Tant mieux, car aujourd'hui je n'ai que de la soupe à vous oifrir.

— J'aime la soupe, dit Claire.

— Allons, dit le vieillard avec un accent de contentement, je vois que nous nous entendrons.

En même temps il mit le feu à une lampe à esprit-de-viu qu'il phiça sous un trépied qui servait à poser une marmite de terre, et il en souleva le couvercle avec précaution pour s'assurer qu'il Y avait encore assez de soupe pour deux personnes.

— Comment vous appelle-t-on, mon enfant? demanda le vieillard.

— Claire, monsieur.

Le vieillard se frotta les mains, comme si ce nom eût répondu à une secrète attente. Et il allait et venait par la cuisine, dressant une petite table recouverte d'une toile cirée, apportant deux couverts de fer battu, cherchant des verres qu'il fmit par découvrir, dont l'un était une grande choppe et l'autre un verre commun de cabaret, remplissant une sorte de dame-jeanne ventrue, au robinet d'un petit tonneau qui se trouvait dans un coin de la cuisine, et faisant tout son ménage d'une façon guillerette, bizarre pour un homme en habit noir, à la figure ridée, qui paraissait aussi joyeux qu'un étudiant dans sa mansarde, offrant à dîner à une grisettc.

— Je m'en vais vous aider, monsieur, dit Claire.

— Pour aujourd'hui, dit le vieillard, regardez seulement où je place tout, parce qu'avant tout j'aime l'ordre.

Cet amour de l'ordre était une grande fatuité en regard de cette cuisine encombrée.

— Mon Dieu ! dit le vieillard, si je savais où se trouve le jambon '.

Et il arpentait la cuisine, ouvrait les armoires, retournait ses piles de livres, comme si le jambon avait eu la curiosité d'aller hre pendant son absence.

— J'en avais bien un au plafond, dit-il en jetant un regard d'espérance à un crochet vide au milieu de la cuisine, mais je l'aurai mangé.

Claire ne put s'empêcher de sourire.

— Ce ne serait pas cela? dit-elle en allant vers quelques cornets empilés dans une armoire.

— Oh! non; ceci est de la nourriture pour les cygnes... Ou dit qu'un morceau de jambon dans la soupe lui donne si bon goût.

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— Certainement, dit Claire.

— Est-ce que vous sauriez faire un peu de cuisine? demanda le vieillard en hésitant.

— De la petite cuisine pas chère, répondit-elle.

— Vraiment! s'écria le vieillard enthousiasmé.

— J'ai assez préparé à manger pour mon pauvre père. Comme elle disait ces paroles d'un ton triste !

— Oh! voilà le jambon, s'écria le vieillard au comble de la joie, en mettant la main sur un morceau de saucisson entouré de papier argenté. Bon, bon, nous allons en mettre ouelques tranches dans la soupe. Tout va bien. Sans vous, Claire, je n'aurais ccrtair.ement pas mis la main sur cet excellent saucisson.

Le vieillard flaira pour s'assurer qu'il était réellement excellent.

— Allons, Claire, à table, dit-il gaiement.

— Vous avez bien des serviettes? demanda Claire.

— Oui, dit le vieillard, au moins une douzaine, si la blanchisseuse ne les a pas perdues.

— J'en vois une, dit Claire.

— Non, dit le vieillard, c'est mon tablier de... Et il s'arrêta tout à coup.

Claire s'était attachée autour du corps un grand tablier à plastron qui embrassait sa poitrine en se reliant avec des cordons derrière le dos.

— Au moins je ne gâterai pas ma robe, dit-elle en enlevant la marmite de dessus le trépied et en la posant sur la table.

— 11 ne fallait pas vous donner tant de mal, dit le vieillard.

— Mangeons pendant que la soupe est chaude, dit-elle.

Après avoir servi le vieillard, elle s'assit en face de lui ; et tous deux n'étaient séparés que par la vapeur qui sortait des assiettes, car la table était si petite que le vieillard ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

— Je mange seul habituellement, dit-il.

— Et vous ne vous ennuyez pas, sans compagnie?

— Oh! dit le vieillard, j'ai la compagnie de mes idées.

Et il fit une pause en mettant les m.ains sur son front, comme si SCS compagnes, les idées, étaient des personnes difficiles à vivre.

— Achevons de dîner, Claire, ensuite je vous expliquerai ce que i'atlcnds de vous.

Le dîner ne fut pas long; quatre petites rondelles de saucisson qui avaient cuit dans la soupe i'orinèrent le plat de résistance et un peu «:e fromage à la crème servit de dessert. Le petit vieillard alla ensuite à l'armoire qui contenait les choses les plus diverses, en tira une petite pipe de terre, la bourra, et après l'avoir allumée :

— La fumée no vous gêne pas? denianda-t-il par manière d'acquit.

— Non, dit Claire.

— Vous avez vu mes cygnes, reprit le vieillard; j'attends de vous le plus grand service. '

— De moi ? s'écria Claire étonnée.

— Vous seule pouvez les faire chanter.

Ce fut au tour de Claire de regarder le vieillard qui pinçait les lèvres sardoniquement.

— Dans huit jours je saurai si vous avez le pouvoir de faire chanter les cygnes.

— Je ne ir.e connais aucun pouvoir sur les cygnes, dit Claire.

— C'est ce que nous verrons... Il me semble, cependant, ajouta le vieillard, en ayant l'air de répondre à ses propres pensées, qu'en voyant cette jolie enfant pour la première fois, les cygnes auraient dû éclater en cris d'allégresse. Aimez-vous la lecture? demandat-il à Claire en revenant à lui.

— Beaucoup, s'écria-t-clle.

— Vous êtes une créature accomplie... Ce soir, en vous couchant, je vous donnerai un Mémoire de ma composition, à propos du chant des cygnes. Rien n'est plus amusant. Vous verrez comment je traite ce pauvre Pécus, un misérable, un imbécile, un ignorant, un intrigant, un domestique. Ah! tu n'es pas au bout de tes peines, charlatan de Pécus I

.\ cette époque, le monde savant était vivement ému d'une discussion entre deux naturalistes, M. Martin Fournel et M. Pécus, à propos du chant des cygnes. L'un tenait pour l'idée poétique des anciens, que les cygnes, à un certain moment, font retentir l'air des plus doux chants, tandis que l'autre soutenait que le cygne est doué du seul son couq^ rouq, couq, qu'il répète toujours sur le même ton.

M. Martin Fournel était un des hommes les plus positifs de la science : il avait une horreur profonde de tout ce qui s'écartait du bon sens, et fuyait immédiatement la discussion qui ne roulait pas

sur des faits accomplis. Tout ce qui n'était pas résultat, il le niait ; aussi s'était-il fait de nombreux ennemis parmi les savants qui apportaient des inductions au lieu de faits. Son caractère inflexible était connu de tout Paris : quand, dans la conversation, un de ses interlocuteurs commmençait à se lancer dans d'obscures théories, M. Martin Fournel lui tournait le dos, ne lui reparlait de la vie, et ne le saluait plus. Chaque théoricien était pour lui un ennemi qu'il eût jeté volontiers à l'eau, et quoique d'un naturel doux et inoffensif, il l'eût noyé avec plaisir, croyant délivrer la société d'un homme dangereux.

Par ses opinions tranchées, M. Martin Fournel s'était fait un nombre considérable d'ennemis dans le monde savant : aucune récompense honorifique ou lucrative n'étaient venues le chercher dans sa retraite du Petit-Montrouge, où seul, sans domestique, le vieux savant vivait à l'écart, un peu aigri peut-être contre l'espèce humaine, mais n'en continuant pas moins ses expériences, trouvant dans l'observation et l'étude une satisfaction pour sa conscience.

Dès les premières pages du Mémoire qu'elle lut avant de s'endormir, Claire comprit alors l'abondance des cygnes dans la maison et la nature des travaux de son nouveau protecteur. Pourquoi les cygnes qui chantaient autrefois si bien chantent-ils aujourd'hui si mal? Tel était le titre de la brochure dans laquelle M. Martin Fournel raillait pendant cent pages son confrère, M. Pécus, qui prétendait que la voix du cygne mâle s'étend du la au si bémol, tandis que la femelle ne possède qu'un demi-ton, du sol dièse au la.

Quoiqu'elle ne comprît pas ce langage musical , Claire ne put s'empêcher de sourire en lisant quelles singulières expériences avait faites depuis un an M. Martin Fournel, pour essayer de provoquer le chant mélodieux des cygnes. Se basant sur les tressaillements que l'instrument fait éprouver aux nerfs auditifs de certains animaux, le naturaliste avait appris à jouer du violon et s'était appliqué des heures entières devant sou bassin à en régaler l'ouïe de ses cygnes. Les cygnes avaient fait la sourde oreille, étaient restés dans leur majesté habituelle, et si leur bec noir s'était ouvert comme pour remercier l'instrumentiste de ses efforts, il ne s'en était échappé qu'une sorte de sifflement ou de crachement sec particulier aux chats.

Dans un premier mémoire, M. Pécus avait découvert que le mâle

chantait ainsi : hou /ou, hou ton, hou ton, à trois reprises diffcrentos, et il si|:;nalait entre ce hou et ce touh différence d'un demiton; la femelle, par une contradiction particulière au sexe féminin, au lieu de ré|)éter « iuphrase mu^iicale » de son maître, le fameux hou tou, chantait tou hou, tou hou, tou hou, d'une voix moins forte, mais non sans charme. Or, M. Martin Fournel assurait être resté huit jours au bord de son bassin sans avoir pu surprendre le moindre hou tou des mâles et l'agréable ion hou des femelles.

La nuit, il avait réveillé les cygnes sans jamais obtenir ce résultat ; il les avait observés au coucher du soleil, au lever de la lune, à l'aube, pendant l'orage, la pluie, la grêle. Les cygnes, dans une superbe indolence, balançant leurs longs cous, s'obstinaient à cracher à son approche, malgré les soins dont il les entourait. II suppliait l'illustre Pécus de le faire assister à ses expériences ; mais son rival se gardait de répondre à ces provocations et se retranchait derrière les poètes de l'antiquité qui ont tous célébré le chant du cygne et en ont fait l'emblème des grands génies enlevés à la fleur de l'âge qui laissent à la postérité une dernière ode, une toile suprênie où sont renfermées leurs aspirations presque éthérécs, qui ne sont déjà plus du domaine terrestre.

M. Pécus rejirésentait la jioésie dans la science, M. Martin Fournel !a réalité. Tous deux en ce moment briguaient la faveur d'être admis à une place vacante à T Académie des sciences. Aussi cette querelle entre deux rivaux était-elle suivie avec avidité par le monde savant. Le jour où M. Martin Fournel trouva Claire avait été marqué, le matin, par une des plus violentes colères qui se soient emparées d'un savant : dans la matinée, en lisant les journaux au café Procope, le naturaliste avait trouvé sur les tables du café une nouvelle brochure de M. Pécus, qui s'était gardé de l'envoyer à son adversaire.

Dans cette lettre, M. Pécus, entrant résolument dans le domaine musical, annonçait que lu veille il avait entendu une sorte de duo d'amour entre deux de ses cygnes. Le mâle commençait d'une voix puissante et chantait mi fa; c'était pour ainsi, dire l'ouverture de la barcaroUe, et il continuait à dire plus tendrement : ré mi, tandis que la femelle reprenait un mi fa en sourdine, qui se juxtaposait sous le ré mi du mâle. « lîien n'est plus mélodieux ! » s'écriait M. Pécus.

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M. Martin Fournel donna un tel coup de poing sur la table, en lisant ces lignes, que le garçon accourut, croyant que le marbre était fendu en deux.

— Effronté charlatan ! s'écria-t-il en sortant pour rafraîchir son cerveau irrité à l'air frais du quai. Ce fut alors, en répétant à diverses reprises le mot de charlatan, qu'il se rappela avoir pris un billet pour la séance de ce jour-là des spirites. L'honnête savant était de ceux qui suivent avec assiduité toutes les manifestations nouvelles, persuadés d'avance des jongleries qui les y attendent, mais voulant voir, malgré tout, pour pouvoir dire : J'ai vu, j'ai été trompé !

La séance des spirites amena la rencontre de Claire qui, dès le jour même, joua un grand rôle dans la vie de l'honnête naturaliste. Sans être séduit d'abord par sa beauté, le savant se sentit entraîné vers cette fraîche jeune fille, ne se rendant pas compte du trouble qu'une femme pouvait introduire dans son intérieur. M. Fournel n'avait jamais été marié et vivait chastement : la tension de son art l'avait empêché jusque -là de songer à l'amour. Il n'était préoccupé ni de mariage, ni d'enfants, qu'il entrevoyait seulement à l'état troublant. De la femme, il ne songeait qu'au bavardage incessant, et les enfants lui apparaissaient comme autant de petits gnomes malfaisants propres à remplir une maison de tapage ; mais quand il fot lancé dans une vie de luttes scientifiques, M. Fournel sentit le besoin d'avoir auprès de lui un être à qui il pouvait parler, un être qui eût l'air de le comprendre, qui crût en lui, et qui dît oui q\iand son adversaire disait ?ioa. C'était mettre quelqu'un de moitié dans ses travaux, lui en faire toucher les conséquences probables, se sentir protégé par son acquiescement contre les tourments qu'il entrevoyait dans le lointain. Aussi, huit jours après, Claire, ayant fait son apprentissage, fut conduite par M. Fournel au Jardin-des-Plantes, afin d'accompagner le savant qui voulait étudier les cygnes du grand bassin.

— Il y a, dit-il, des cygnes noirs de Barbarie que je n'ai pas observés assez attentivement ; peut-être ceux-là chantent-ils.

Pour beaucoup de gens, c'était le père et la fille; mais M. Fournel, tout entier à sps observations, ne remarqua pas son adversaire M. Pécusqui traversait le jardin d'un air dégagé, en habits neufs et brillants, ganté et cravaté avec soin, faisant crier le sable du jardin sous le cuir neuf de ses escarpins vernis, à rosettes. Dans cette

tenue, M. Pt5cus allait rendre visite à ceux dos membres de l'Académie des sciences qui habitent au Jardin-iles-Plantes, car c'était un honunc qui savait admirablement partager son temps. De l'histoire naturelle, il n'avait pris qu'une teinte sulTisante pour régaler l'oreille des dames dans les salons ; sa véritable science consistait surtout à ne pas quitter l'anticliambre des ministres, à se glisser à l'occasion comme une belette dans leur cabinet, et le soir à se montrer dans trois ou quatre salons inQuents.

Mais les cygnes noirs étaient aussi muets que les blancs, et malgré toutes les provisions de pain dont Claire s'était munie, il fut impossible d'en tirer autre chose que l'éternel sifflement particulier à la race féline.

— Parbleu, dit M. Fournel, il y a longtemps que la dissection m'a montré qu'il était impossible au chant le plus barbare de sortir de ces longs cous.

Claire avait conservé la toilette particulière qu'elle portait aux séances des spirites, une robe de satin noir un peu décolletée qui faisait ressortir le blond de sa physionomie : un cachemire de printanière couleur dessinait sa taille élégante. Plus d'un curieux se retourna pour voir l'élégante jeune fille, en compagnie d'un vieux savant en habit uoir fotigué.

JN'étant jamais absorbé par une forte contention d'esprit, la tète libre, M. Pécus pouvait regarder de droite à gauche, s'inquiéter du jeu des physionomies, et ne pas rester comme M. Fournel la tète penchée, retombant presque sur sa poitrine, comme si son cerveau eût été surchargé de pensées pesantes. Toujours aux aguets, M. Pécus vit son adversaire en compagnie d'une jeune fille élégante, et c'était un fait si étrange daiis la vie du vieux savant, que M. Pécus ramena ses besicles d'or au haut de son nez crochu, pour être bien certain que ses veux ne le trompaient pas.

Le restaurateur du chant des cygnes avait assez l'habitude du ir.onde pour trouver quelque étrangeté dans la toilette de Claire, qui, malgré la distinction particulière qu'elle avait prise chez M™e de Courtilz, conservait encore dans toute sa personne un accent indépendant et libre, tout à lait distinct des manières réservées enseignées aux jeunes filles de bonne maison. Tout Paris savait que M. Fournel vivait seul, qu'il n'avait pas de fille ; à la façon dont il parlait à Claire, M. Pécus voulut y voir quelque dépravation. Ce fut

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