‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 27 sur 44 · G LA MASCARADE · texte numérisé non relu

G LA MASCARADE

un excellent thème de conversation à développer dans les visites qu'il fit le jour même; en même temps, le naturaliste se vengeait sourdement des coups de boutoir que son rival lui avait donnés rudement dans ses brochures.

La vie retirée de M. Fournel fut expliquée par là, et sa maison du Petit-Montrouge fut regardée comme le théâtre d'événemeuts scandaleux. Ce n'était plus une jeune fille que le savant y entretenait, mais tout un sérail. On fit de cet asile, où le naturaliste avait passé chastement sa vie, une sorte de Parc-aux-Cerfs. Le bruit s'en répandit tellement, qu'un vieux mathématicien, ancien ami d'enfance de M. Fournel, se crut obligé de l'en avertir. Quand il apprit que son rival était l'auteur de ces calomnies, M. Fournel éclata et le qualifia d'un nom sanglant, qui devait lui rester.

— Servum pecits ! s'écria-t-il.

Le nom reparut dans une brochure nouvelle, et M. Pécus, qu'on n'appela plus désormais, dans le monde scientifique, que servum pecus (vil troupeau), n'en donna que plus d'essor à sa servilité et à ses bassesses; l'époque des élections au fauteuil académique approchait. M. Martin Fournel ne se hâtait pas de faire ses visites comme candidat. La tête pleine de projets, de découvertes, de recherches, il ne pensait à ses intérêts que le lendemain du jour où il devait s'en occuper. Il s'en apercevait, mais trop tard, et un regret railleur qu'il manifestait alors montrait le peu de cas qu'il faisait des honneurs et des dignités. En présence d'ailleurs d'un adversaire aussi faible que M. Pécus, il dédaignait de lutter, comptant sur la voix publique qui, depuis longtemps, l'appelait à l'Académie. Les journaux scientifiques le portaient en avant, et son élection paraissait décidée, s'il voulait sacrifier aux convenances.

Claire, qui s'était prise d'affection pour le savant naïf, comprit, à de certaines conversations, que M. Fournel, quoique sans vanilc, serait touché de voir confirmer ses travaux par cette récompense honorifique : elle força le naturaliste de s'habiller à peu près convenablement, le gendarma sur son apathie, et le mit presque de force tous les matins dans l'omnibus qui conduit de la banlieue à Paris. M. Fournel commença ses visites ; mais dans l'une on lui parlait religion, dans l'autre mœurs. Les gens arrivés aiment à se donner le plaisir de traiter un candidat comme un écolier; M. Fournel ne comprenait pas qu'on l'interrogeât sur ses croyances religieuses ni sur ses opi-

nions politiques, ni sur les ilcvoirs des citoyens ayant charge de famille. C'étaient des questions auxquelles il ne songeait guères : blotti dans la science, il y vivait comme un rat dans un fromage de Hollande ; mais un des coups les plus vifs qui lui furent portes vint d'un académicien protecteur do Pécus.

— Monsieur, lui dit l'académicien, je ne suis pas tout à fuit de votre avis dans la question du chant du cygne.

M. Martin Fournel ouvrit la houche.

— Permettez, monsieur, continua l'académicien ; vous avez fait tort à votre propre cause en portant la discussion sur un terrain semé de personnalités violentes... Vous avez attaqué sans délicatesse et sans courtoisie riionnètc et savant .M. Pécus, dont le plus grand crime est de ne pas partager vos idées.

— Cependant... dit le naturaliste.

— Permettez ! fit l'académicien en étendant la main : le sentiment des convenances a toujours été le drapeau der.\cailémie... Les savants doivent se respecter entre eux. Vous n'avez pas respecté M. Pécus, et nos confrères craindront peut-être que vous ne montriez pas plus d'égard à leur endroit, dans des séances dont une exquise urhanité doit faire les frais.

M. Martin Fournel leva les mains au ciel, et ouvrit la boiiclie pour protester.

— Permettez, continua l'académicien en pliant la main, et en l'agitant comme s'il avait dirigé un petit orchestre ; nous sommes loin, heureusement, de ces temps barbares où les savants ramassaient les injures des halles pour se les lancer à la face. Dans une de vos lettres, la dernière, je crois, car je les ai lues toutes attentivement, j'ai trouvé de ces mots latins grossiers et malséants qui me rappelaient le triste souvenir des querelles entre alchimistes. Le savant M. Pécus, en ne vous répondant pas, sinon par des faits, s'est, je le crains pour vous, rattaché une forte majorité dans le sein d'une assemblée qui aime, avant tout, les hommes de goût.

L'orage commençait à se former dans la tête du naturaliste, qui se leva pour donner plus de force à ses paroles.

— Permettez, mon cher monsieur, dit Tacadémicien en le priant d'un geste, de se rasseoir. Maintenant que je vous ai dit librement l'opinion que j'avais sur la forme trop rude de vos brochures, nous allons, si vous le voulez bien, causer du fond. Celte question du

chant du cygne est excessivement intéressante, et l'Académie l'a suivie avec le plus vif intérêt. . . Vous permettrez que je vous dise que nos honorables confrères ne repoussent pas la discussion; ils veulent avant tout la vérité. La science a pour but de faire entrevoir un rayon de la vérité...

— C'est ce que j'ai...

— Permettez, mon cher monsieur Fournel. Vous êtes connu comme un des plus ardents sectateurs de cette vérité vraie, sans laquelle les travaux scioutiliqnes passent rapidement... Tous nous le savons, et vous permettrez que nous vous rendions justice; quand vous avancez un fait, il n'est presque pas besoin de le contrôler. Votre coup d'oeil est juste et lumineux ; vos observations patientes ne laissent après vous rien à glaner dans le champ de l'investigation.

— Oh I monsieur, dit le naturaliste confus.

— Permettez ! Nous savons rendre justice au mérité réel, et nous aurions voulu que la question du chant du cygne fût étudiée par vous avec le soin habituel que vous apportez à vos observations.

— Comment? s'écria M. Fournel.

— Permettez ! On dit généralement à l'Académie que vous avez été trop loin, en ne laissant pas la moindre mélodie s'échapper de ce col élégant sur lequel repose la gracieuse tête du cygne.

— Gracieuse tête! reprit le naturaliste avec ironie.

— Permettez donc, monsieur... vous ne me laissez pas parler.

— Oh! s'écria M. Fournel.

— Vous permettrez bien à un des membres de notre célèbre corps de vous faire part de l'impression pénible qu'ont produite vos négations. Vous affirmez, sans preuves, que le cygne ne chante pas, et qu'un cri désagréable s'échappe de son bec, tandis que l'honorable Pécusatïïrme avoir entendu des barcarolles échangées entre le mâle et la femelle... Il le prouve musicalement...

Le naturaliste commençait à frapper de son talon sur le plancher.

— Permettez, je résume seulement les deux opinions... Le savant M. Pécus en a donné la notation exacte, qui, d'ailleurs, sera soumise à l'examen des membres de l'Académie des beaux-arts, section musique. Vous, monsieur Fournel, par vos négations absolues, vous cherchez à gâter l'ouvrage de la nature. Pourquoi voulez- vous que les cygnes ne chantent pas? Voyez le beau résultat. Vous avez contre

VOUS toute rautiquili', Pline hii-mùinc, les poëtcs do tous les temps; ce sont là de redoutables adversaires. Ce chant du cygne serait-il une fiction ! Respectons-la dans ce qu'elle a de gracieux et d'aimable...

— Mais la vérité! s'écria M. Fournel au comble de l'indignation.

— Permettez, mon cher monsieur, que je vous donne un dernier conseil : il est dangereux et maladroit de s'insurger contre des fictions qui durent depuis l'antiquité. Elles ont leur raison d'être. Le cygne ne chante certainement pas comme les artistes des Italiens, mais M. Pécus a eu raison de ne pas priver un animal élégant d'une qualité sans laquelle Virgile lui-même se montrerait aux nations dépouillé du plus beau titre que l'admiration des humains puisse décerner. Le Cygne de Mantoue, monsieur, ne donne-t-il pas une idée accomplie de la douceur de talent du poëte des Bucoliques? Dans les temps modernes, quand on a voulu caractériser le génie si différent de Bossuet et de Fénelon, u'a-t-on pas opposé à l'aigle deMeaux le Cygne de Cambrai. Ah! monsieur, quelle faute vous avez commise que de vouloir nous enlever nos illusions !

M. Fournel abattu, ne pouvait suivre l'académicien sur ce terrain académique.

— Permettez-moi, continua le terrible orateur, que je dise encore que la vie est triste sans illusions... Il ne faut pas chercher à enlever à l'humanité de touchantes illusions, sous prétexte d'obéir à une aride et désolante vérité. Le cygne ne chante pas, dites-vous; en ctes-vous plus avancé? Est-ce là une des grandes découvertes qui soulagent l'humanité? Monsieur, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire : des esprits mal équilibrés s'en emparent pour jeter le trouble dans les États. Je vois ce que vous allez me répondre, mais permettez! Ce contrôle incessant que vous apportez dans les manifestations scientifiques dénote une certaine taquinerie de caractère que mes illustres confrères de l'Académie s'empressent d'éloigner de leurs séances... Que vous importait la découverte de l'honorable M. Pécus? Il a découvert une série d'accords dans le chant du cygne, il prouve victorieusement que la femelle exécute une sorte d'accompagnement ou de basse ; rien n'est plus intéressant, et vous n'avez pas de cesse que vous n'ayez détruit brutalement les observations d'un confrère estimable.

— Je vais vous répondre...

— Permettez, mon cher monsieur, un dernier avis... Je n'y suis pour rien, je tiens le fait de notre admirable iclithyologiste et cher confrère Barbassionne ; il a découvert, après de longues études et des voyages plus longs encore (vous savez peut-être ce que j'ai à vous dire, n'importe), lia donc découvert que les harengs dont les migrations sont connues, adoptent en voyageant la méthode militaire de nos armées. Les haren;^s sont divisés par divisions, par bataillons, par compagnies, ils ont une avant-garde et une arrière-garde; des chefs en nombreuse quantité, marécliaux, généraux, colonels, capitaines, caporaux conduisent les harengs dans des chemins certains, en employant une discipline vraiment extraordinaire. La nature est admirable dans tout ce qu'elle fait. On ne voit même pas parmi les harengs en voyage de ces traînards fatigués comme nous en remarquons à la suite de nos armées. Le savant Barbassionne, qui était sur la piste de cette découverte depuis quarante-neuf ans, se demande avec raison, dans l'immense in-folio plein de luxe qu'il vient de publier sur l'anatomie des harengs, chez MM. Crochard et G*, si le premier homme qui a rassemblé des armées, a imité l'admirable manœuvre des harengs, ou si les harengs ont imité les hommes... Je sais ce quev(ms allez dire. Mais permettez... C'est Barbassionne qui va parler, laissez donc un moment la parole à lillustre Barbassionne... Il est venu hier m'apporter son admirable ouvrage de YAtiatomie du hareng, et c'est un riche cadeau, car MM. Crochard et C«, qui le vendent seulement cent cinquante francs, en seraient encore pour leurs frais, si le gouvernement n'avait pas subventionné l'éditeur d'une somme de soixante mille francs... Permettez, si vous ne me laissez pas continuer, vous ne saurez pas l'opinion d'un des princes de la science, de Barbassionne lui-même, qui, dans ce cabinet, à la place où vous êtes, me disait, ce sont ses paroles textuelles, et je vous engage à les méditer : « Pourvu que M. Fournel n'aille pas chercher à détruire mon système, je mourrai content, laissant à ma veuve un nom honorable, et pour unique fortune la seconde édition de l'anatomie du hareng... » Vous voyez, mon cher monsieur, quelle est votre réputation. Barbassionne, notre grand icthyulogiste, craint vos dénigrements scientifiques; il a vu avec chagrin vos attaques passionnées contre le chant du cygne, il craint pour ses harengs... Cet ordre militaire des harengs, qu'il a remarqué à Terre-Neuve, où il va passer un mois tous les ans, ne vous

DE LA VIE PARISIEN'Xr: 301

clioqiic-t-il pas? Le détruirez-vous comme la mélodie des cygnes de M. Péciis? Remplircz-Yous la vieillesse de Barbassiomie d'amertume? Son système ingénieux sera-t-il remplacé par une froide réalité qui enlève toute poésie à la science? Parlez maintenant tout à votre aise, mensieur.

M. Tournoi se leva, eirrayé lui-mèinc de la !oiip:ne réponse à faire aux nombreux arguments de l'académicien. N'étant pas préparé à l'assaut qu'il venait de recevoir, surpris à l'improviste par cette armée de harengs qui s'étaient mêlés brusquement aux cygnes, il réfléchit un moment; mais l'académicien :

— Permettez, mon cher monsieur; maintenant que je vous ai écouté tout à loisir, il faut que j'accomplisse mes devoirs scientifiques. Voici l'heure de me rendre à l'Académie.

Et d'un geste plein de politesse, se levant Ini-nième, il congédia le naturaliste, qui sortit ébalii du singulier cours auquel il venait d'assister. Il n'y avait pas à s'y tromper, le savant avait été traité en élève par le pédant académicien; et, tout en rongeant sa colère, M. Martin Fournel reprit le chemin de sa retraite, se jurant bien de ne pas continuer sa tournée de visites académiques. Claire s'aperçut, au premier coup d'œil, de- l'altération des traits du savant; l'irritatiou concentrée avait produit sur sa physionomie des traces d'orage que le sourire de la jeune fille ne put dissiper comme à l'ordhiaire. Le vieillard s'était assujetti à des visites qu'il regardait comme une simple question de forme, et ces singulières questions que lui adressaient des hommes qui lui étaient inférieurs, lui montraient quel travail de taupe avait accompli depuis longtemps son adversaire pour rendre sa candidature impossible.

Un autre eût peut-être tenté de lutter : M. Martin Fournel, ne connaissant pas la vie parisienne, tomba dans un sombre accès de mélancolie que vint redoubler la nomination à l'Académie de l'illustre Pécus. C'était souffleter le système de réalité dans la science auquel le savant avait sacrifié toute sa vie; alors seulement, M. Martin Fournel se rendit compte du genre de menées de son rival, de sou œil brillant derrière les besicles d'or, de ses souliers vernis à rosettes et de sa bouche pincée d'où sortaient à foison d'interminables compliments pour les dames influentes. Doué de tels avantages, un candidat n'avait besoin d'aucune science ; il pouvait afiirmer que les cygnes chantaient l'air de Guillaume Tell : Asile

Page 1