L.\ MASCARADE
héréditaire, les négations les mieux, prouvées devenaient inutiles. Le vieux savant n'allait pas dans le monde et n'en connaissait pas les usages; cela suffisait pour l'empêcher d'entrer à l'Académie.
Si les étrangers faisaient le plus grand cas de ses recherches et de ses travaux, il n'en était pas moins sacrifié, dans son pays, aux médiocrités qui frappent longtemps aux portes, sachant à un moment se glisser par l'entre-bâillement. Désespéré, le naturaliste se laissa aller au découragement, quoi que fît Claire pour le tirer de cette torpeur ; il avait cessé d'étudier, et restait étendu sur son lit une partie de la journée, fatiguant son cerveau à rouler les idées d'ingratitude dont il était victime, échauffant son corps déjà brûlé par les veilles et la vie irrégulière.
Cet état dura quinze jours ; sans Claire, le savant se fût peut-être laissé mourir de faim. Il avait presque perdu l'appétit, consommait d'énormes quantités de tabac, et plus il se laissait aller, plus il sentait son sang se figer, ses facultés s'engourdir, tout son être en état de lourdeur pesante.
Claire le brusqua affectueusement, car elle avait vu qu'un vieux savant est une sorte d'enfant; peu à peu elle l'entraîna dans de longues promenades dans les champs, et avec le corps, l'esprit reprit son élasticité première. Heureux de revenir à la santé, M. Martin Fournel comprit alors le dévouement de la jemme dans toute son exquise délicatesse. Les plantes les plus belles de la création, le chant des oiseaux qu'était-ce, à côté de la grâce et de la voix de Claire, qui remplissait l'appartement de la musique la plus mélodieuse quand elle parlait? Chacun de ses mouvements était une grâce, une perfection ; les rayons du premier soleil levant n'étaient pas plus purs que son teint; les blés étaient moins dorés que sa chevelure. Une révélation se fit chez le vieux savant, qui traita sa science et ses observations de choses misérables. La femme venait de se montrer à lui un objet parfait en tout, bon, doux, caressant, ^consolant.
Dès ce moment, le naturaliste sentit une nouvelle vie s'emparer de tout son être : l'air lui semblait meilleur à respirer, le jour plus brillant, le soir les étoiles lui souriaient ; tout dans la nature semblait être empreint des perfections de Claire, qu'il eût voulu placer sur un trône. 11 parlait à peine, faisant juste assez de questions pour laisser la jeune fille babiller ta son aise, et il était émerveillé des jolies
choses qu'elle disait; cliacuu ilo ses mots, un oui, un 7ion, prenait autant de valeur que la plus belle découverte scicutiTiquo. Et lui devenait plus timide à clhr|ue détail nouveau qu'il admirait dans Claire, car il se sentait vieux, misérable, fané, passé, sentant la poussière de l'élude et des grimoires, à peine digne d'être l'esclave de cette belle créature dont chaque regard valait plus d'un million. Alors seulement il comprit la valeur de la fortune, d'immenses trésors qui lui permettraient de prévenir le moindre désir de Claire ; car s'il eût été riche, il ne se fût pas pardonné n'entendre la jeune tille souhaiter quelque chose. Comment payer ce rayonnement de jeunesse et de beauté qui illuminait sa pauvre retraite, maintenant remplie de fêtes perpétuelles, de concerts et de lumières?
Quant le savant entrait ou sortait, c'était humblement, comme un homme qui craindrait de réveiller une fée endormie. A peine dehors, il songeait à son trésor et revenait vite, craignant qu'un voleur ne le vînt dénicher. Au moindre geste de Claire qui s'adressait à lui, le naturaliste devenait radieux, et ses yeux se remplissaient de félicités. Claire comprit combien le vieillard l'aimait; elle était assez femme pour s'en apercevoir. Mais quelle différence de cette adoration avec les appétits grossiers du banquier Petit-Duclos ! Son amourpropre en fut flatté , parce qu'elle avait une affection réelle pour le Tieux savant, et qu'elle jouissait de la guérison du pauvre homme; mais elle lui avait inoculé une plus dangereuse maladie que celle jiroduite par les tourments scientifiques et la lutte avec les médiocrités. Quoique Claire connût la vie par les souffrances d'un amour que l'ingrat fils de la blanchisseuse avait brisé tout à coup, elle ne se doutait pas quel développement de tendres aspirations pouvaient prendre chez un vieillard en qui la nature se réveillait tout à coup, et eui retrouvait au dedans de lui des trésors de tendresse accumulés en tas et qu'il faut dépenser avec prodigalité dans les dernières années de la vie. .41orsles secousses, plus précipitées, causent de grands ravages par leur rapidité ; tout ce qui devait être dépensé en amour de dix-huit à quarante ans se retrouve tassé, compact et presque solidifié ; mais l'amour fait fondre ces sentiments à sou creuset, et c'est une fonte brûlante, plus brûlante sous des cheveux blancs que sous des cheveux noirs. Des naïvetés d'enfant s'emparent du vieillard amoureux qui ne se sent pas ridicule, et qui devient aussi timide qu'un rhétoricien de seize ans.
SO/l LA MASCARADE
Ce fut alors que le naturaliste reprit avec ardeur le cours dé ses travaux, les confiant dans tous leurs détails à Claire, avec le secret espoir de lémerveiller et de lui montrer le triomphe qui devait les cf'uronner. Peu à peu, la toilette du vieillard s'en ressentit; il revenait de Paris avec un pantalon neuf ou un chapeau, ou un habit noir d'une coupe adaptée à la mode, autant qu'un savant peut se le permettre; mais il ne songeait pas seulement à lui, et peu de jours se passaient sans qu'il n'offrît ù Claire quelque objet de fantaisie. L'ambition se développait chez le naturaliste, qui, dès lors, songea sérieusement à sa candidature académique, non pour lui , mais pour en faire partager le triomphe à Glaire. Il avait oublié jusqu à ses querelles avec M. Pécus, et, à cette heure, le côté sarcastique dont la science l'avait doué s'était changé en une sorte de tendresse générale qu'il consigna dans son beau Mémoire sur l'hirondelle. Il fut peut-être le premier savant qui introduisit uni; femme dans de sévères travaux. En tête du volume de l'Hirondelle était adressé un hommage à Claire, qui semblait emprunté au brûlant Cantique des Cantiques. L'adoration débordait à chaque ligne , et uu parfum de jeune fille semblait se mêler aux pages touchantes de ce Mémoire sur l'hiron • délie, qui obtint un gros succès de public auquel les savants ne sont pas habitués. Quelques critiques se moquèrent de cette flamme sénile, mais le succès n'en fut pas moins imm.ense. i
Les principaux membres de l'Académie vinrent relancer le savant dans sa retraite du Petit-Montrouge. Ou était jaloux de se rattacher un homme qui, au déclin de la vie, avait senti l'éloquence le gagner. Engagé dans les salons, le naturaliste refusa d'abord ; mais Claire le poussait à saisir une occasion qui ne se renouvellerait plus. Elle décida que le savant vendrait sa maison de la banlieue et prendrait un appartement dans le faubourg Saint-Germain. C'était à quinze jours de là que se faisait une nouvelle élection à l'Académie des sciences. Pendant les soirées que passaient ensemble Claire et le naturaliste , la jeune fille lui racontait sa vie dans tous ses détails, et l'iionnête M. Fourncl, ému, se levait de temps en temps pour cacher ses larmes.
Enfin il fut nommé, à l'unanimité moins une voix, à l'Académie. M. Pécus seul avait tenu rancune à son adversaire. Le déménagement se fit par les soins de Claire, et M. Fournel ne quitta pas sans regret la maison solitaire où il avait vécu si heureux pendant trente
ans; mais un appartement gai sur le quai Voltaire, donnant sur la Seine, avec quelque verdure devant sa fenêtre, sa bibliothèque, installée et rangée par Claire, donnèrent à M. Martin Fournel l'espoir de vivre heureux. Il n'avait pas encore osé déclarer sa passion à Claire, et il espérait que sa nomination à l'Académie le rendrait plus liardi. Un soir qu'il revenait, décidé à porter le grand coup :
— Voici une lettre de madeiuoiselle, dit une servante que Claire avait attachée au service du naturaliste,
M. Martin Fournel l'ouvrit, non sans émotion.
a Mon cher ami, écrivait Claire, pardonnez-moi... Je pars; peuté;re ne me reverrez-vous plus. Je ne peux pas vivre sans voir mon père... Je ne sais ce qui m'est réservé, mais il faut que ma destinée s'accomplisse, bonne ou mauvaise... Vous êtes le meilleur homme que j'aie trouve sur la terre après mon père, et cependant ma vie ne pouvait s'écouler auprès de vous. J'aurais paralysé vos recherches et vos travaux; vous devez monter encore plus haut. Ne m'appelez pas ingrate, car je vous aime comme si j'étais votre fille, et quand je causerai avec moi-même, toujours votre souvenir viendra en tiers dans mes entretiens.
» Ne cherchez pas à me revoir; je vais rentrer dans ma première condition, où j'espère trouver le bonheur, qui fuit à tire-d'ailes, comme vos hirondelles à l'automne. J'emporte seulement le livre où vous avez inscrit mon nom. Toujours je le relirai, et j'ai bien peur qu'une larme ne se mêle au souvenir des jours tranquilles que j'ai passés au Petit -Montrouge. Mon cher ami, soyez indulgent pour votre petite Claire qui s'en va , emportant votre affection et ne vous la rendant pas comme elle le doit ; mais le souvenir de mon père me rendait trop malheureuse. Adieu, mon cher ami; soyez heureux, et songez quelquefois à votre petite Claire, que vous avez sauvée et qui ne l'oubliera jamais. «