‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 29 sur 44 · LA MORT A PARIS · texte numérisé non relu

LA MORT A PARIS

Glaire quittait le naturaliste parce qu'elle voyait tous les jours la passion du vieillard augmenter; peut-être fût-elle restée chez lui sans ce singulier amour qui ne pouvait trouver de place dans son cœur. Le souvenir de son père ne l'avait jamais quittée ; elle disait vrai en cherchant à atténuer son départ par la nouvelle d'un retour à la maison paternelle. Elle entrevoyait le calme auprès de son père, et se sentait heureuse d'échapper à ces agitations de la vie parisienne dans laquelle elle avait été lancée un an, sans y rencontrer d'autres amitiés sincères que celles du poëteBida et du vieux savant. Toujours son esprit, était porté vers la Maison-Rouge du bord do la Bièvre, où elle avait vécu si heureuse. Là, loin du bruit, si l'ingratitude d'Auguste lui revenait plus vivement qu'ailleurs, elle trouverait des consolations auprès de sou père, qu'aucun ami ne pouvait remplacer pour elle.

Son parti étant pris résolument, elle quitta une après-midi la maison du naturaliste, et se donna le cruel ressouvenir de passer devant chacune des maisons qu'elle avait habitées. A toutes était attaché un souvenir ; les quais lui rappelèrent la nuit du pont des Invalides, l'évasion de la voiture cellulaire. Rue de l'École-de-Médecine, elle s'arrêta devant l'hôlel César, et revit avec les yeux de la mémoire la singulière orgie nocturne des étudiants auxquels elle, avait été mêlée. Un sourire mélancolique parut sur sa physionomie quand, dans la rue de la Harpe, elle aperçut les fenêtres mansardées de la petite chambre où Bida avait commencé son éducation ; elle remonta la rue jusqu'à la place Saint-Michel, et se trouva bienUU en

face de Fatelier de Gogué , qui s'était toujours montré bon pour die.

Non loin de là était la fameuse Grandc-Chartreusc, près de la barrière d'Enfer, par laquelle elle était entrée dans ce Paris qui reflrayait mainliMiaiit. Elle descendit tous les boulevards qu'elle avait suivis le jour de la fuite de chez son père, sans savoir où ses pas la conduisaient, A peine sur ces boulevards, son cœur se dilata en longeant les misérables petites boutiques qui formaient un des côtés de la chaussée : c'étaient des marchands de vin à devanture rouge, des garnis misérables, dos fripiers de toute espèce, de vastes ateliers de constructions, boutiques et hangards échelonnés et séparés par des maisons tranquilles, perdues au fond de grands jardins. Les arbres chassés de Paris se retrouvaient là en grande quantité, donnant asile à de nombreux oiseaux chanteurs ; les dix mille délétères odeurs combinées, qui affectent singulièrement un étraiiger à son entrée à Paris, ne franchissaient pas le mur d'enceinte, et déjà la verdure réjouissait les yeux, comme Todeur de la campagne rafraîchissait l'odorat.

Toute une population de pauvres gens travaillait en plein air, au lieu d'être renfermée dans des chambres humides et étroites. Les charpentiers emmagasinaient d'énormes pièces de bois sous des hangars, les charrons et les forgerons ferraient des chevaux à la porte de l'atelier, les marchands des quatre saisons rentraient la voiture vide et la bourse garnie, les blanchisseuses étalaient leurs linges sur des cordes, dans de grands prés verts. Les noces se promenaient sur le boulevard extérieur, attendant l'heure de faire un repas joyeux au Moulin de lu Galelte; tout ce monde riait, chantait, sifflait, s'appelait de loin avec de fortes voix. On eût dit la vie d'un gros bourg sans ressemblance avec cette population affairée de Paris, qui traverse les voitures, préoccupée d'affaires, de plaisirs, marche fébrilement plutôt qu'avec activité, permet tout au plus de se saluer en courant, et fait qu'un esprit chagrin est plus seul dans une capitale que dans un village.

En un an l'iutelligence de Glaire s'était vivement développée par les nombreux incidents de sa vie tourmentée; elle n'en était que plus malheureuse, car elle comprenait sa beauté et les dangers qui en résultaient. Elle savait maintenant la valeur des regards, des empressements, des attentions des hommes, qui tous cherchaient

aventure. Un souper, un louis pour les gens généreux, une indifférence profonde ensuite, il n'y avait pas autre chose à en attendre. A la maison paternelle, c'était un sourire continuel, une attenlio i pour chacun de ses mouvements, une tendresse qui ne pouvait se démentir, une joie de la revoir.

A mesure qu'elle avançait, Claire respirait plus librement, comme pour attirer dans sa poitrine l'air rafraîchissant de la campagne au milieu de laquelle était bâtie la Maison-Rouge. Elle reconnaissait l'odeur particulière aux bords de la Bièvre, et si un homme qui a aimé profondément une femme marquée de petite vérole ne peut s'empêcher plus tard de regarder ces inarques comme l'idéal de la beauté, la petite rivière de la Bièvre, qui, souvent, apportait de singulières odeurs produites par les fabriques de la rue Mouffetard, n'en paraissait pas moins aux yeux de Claire le cours d'eau le plus riani -qui pût se rencontrer dans le monde. Aussi jetait-elle des regards curieux sur les serpentements de ce filet d'eau troublée qui se perd sous des maisons, reparaît dans sa tranquillité, aUmeiite une blanchisserie, et accomplit mille méandres au milieu d'industries diverses qui en changent constamment la nature.

Enfin la Maison -Rouge apparut à travers les arbres, et Claire, qui avait pris le plus long chemin pour l'apercevoir du haut d'un pont, crut que son cœur allait se briser.

Un léger filet de fumée s'échappait de la cheminée!

Cette fumée, c'était la vie à l'intérieur. Après un an d'absence, Claire se demandait avec anxiété quels changements avaient pu sa produire à la îtlaison-Rouge. Son père ne pouvait-il pas être mort de chagrin en se voyant abandonné de sa fille chérie? Qui sait ce qu'avait produit son ingratitude? En un instant, Claire comprit l'étendue de sa faute et les fatales conséquences qui l'avaient peutêtre entourée. Elle tressaillit, mais son cœur fut soulagé aussitôt, rien que par cette petite fumée tranquille, qui annonçait la paix à l'intérieur. C'est dans ces moments que se font les courtes prières et les plus éloquentes. Claire serait tombée à genoux, si une charrette n'eût passé sur le pont ; mais la Vierge n'en reçut pas moins une offrande intérieure qui emporta la jeune fille dans un moment d'extase délicieuse.

Elle descendit lentement le pont et s'avança vers la maison, dont

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rioii uc'lait cliangô à rextérieiir. Comme elle s'arrêtait devant la porte, inic femme en sortait.

— Que demaïutcz-vmis. la belle?

Claire resta un moment sans rien dire, surprise à la vue de celte femme.

— Est-ce que mon... (elle eût voulu dire mon père, mais elle s'arrêta) M. Couturier n est pas ici?

— Non, dit la femme ; vous aviez à lui parler?

— Oui, madame, et si vous me permettiez de l'attendre un moment, je serais bien aise de m'asseoir.

Claire avait soif de revoir l'intérieur de la maison.

— Entrez, si vous voulez; mais je vous avertis que Couturier ne rentrera pas de si tôt.

La façon libre dont la femme parlait de l'apprèteur blessa sa fille instinctivement.

— Ce que vous avez à lui dire, vous pouvez me le dire, reprit la femme.

— J'aurais désiré lui parler à lui seul.

— A votre volonté, dit la femme ; mais si c'est pour affaires de commerce, je m'entends aussi bien que lui.

— Ce n'est pas pour affaires, répondit Claire.

— Ah ! dit la femme, qui voulait connaître le réel motif de cette visite. C'est donc pour affaires d'intérêt ?

— Non plus, dit Claire.

La femme suivait d'un œil inquiet les regards attendris de Claire qui se promenaient autour de la chambre et semblaient caresser chacun des vieux meubles qui étaient pour elle autant d'amis. Combien de fois sur ce fauteuil à dossier de bois son père l'avait fait sauter sur ses genoux ! Une image grossièrement coloriée, collée à la nmraille, était un souvenir des plus précieux pour elle ; c'était ce qu'elle avait vu pour la première fois, ce qu'elle avait remarqué, et l'assemblage de couleurs rouge, jaune et bleue était resté pour toujours dans sa tête depuis sa première enfance.

Près de la cheminée était un petit banc de bois, qu'elle appelait son ba->9et, sur lequel elle s'était assise des journées entières, habillant et déshabillant sa poupée. Les pincettes avaient une physionomie particulière seulement pour les yeux d'une fille aimant son père : Couturier s'en servait [lour prendre un charbon au foyer, afin d'aï-

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luraer sa pipe, et souvent Claire s'était amusée à tendre le charbon à son père, regardant avec curiosité les nuages qui s'échappaient de la pipe, et qui semblaient jeter l'apprêteur dans le ravissement.

Dans la grossière figure de sphynx des chimères de fonte de la cheminée gisait un souvenir ; tous les objets inanimés de cette pauvre chambre semblaient dire • Te rappelles-tu? Des larmes montaient lentement au gosier de la jeune fille et lui faisaient mal, car elle n'osait pleurer devant cette femme que, seule, elle ne se rappelait pas. Claire se sentait gênée en présence d'une étrangère, qui n'avait pas le droit de vivre au milieu de ces objets familiers, et un certain sentiment d'angoisse et de crainte l'empêchait de relever la tète, car, sans regarder, elle pressentait que la femme l'examinait, et semblait vouloir fouiller au fond de ses sensations.

— Mais c'est donc quelque chose de particulier que vous avez à dire à Couturier? reprit la femme.

— Oui, dit Claire, qui craignait de parler, tant son émotion était grande.

— Si ce que vous avez à dire intéresse réellement le pauvre homme, je suis assez bonne pour le répéter. D'ailleurs, lui et moi, c'est tout de même.

— Est-ce que 51. Couturier est malheureux? demanda Claire frappée du ton avec lequel la femme avait parlé du pauvre homme.

— Je ne m'en plains pas ; il gagne assez bien sa vie, et je ne suis pas exigeante.

L'insistance avec laquelle cette femme se mêlait à tout ce qui touchait l'apprêteur, étonna Claire.

— Il fait toujours le chat? deraanda-t-elle.

Un éclair subit passa dans les yeux de la femme à cette questiob. qui sentait trop l'argot du métier pour qu'une femme du monde l6 connût.

— Depuis que le pauvre homme a été abandonné par sa coureuse de fille, il a quitté le métier... Je puis dire que la scélérate l'a laissé quasi pour mort. Sans moi il ne s'en serait pas relevé... Mais maintenant qu'il est devenu un homme, il ne s'inquiète plus de la débauchée qui le rainait... Ayez donc des enfants pour qu'ils deviennent des sources de chagrins! Sa fille, à cette heure, peut mener la vie, il ne la connaît plus... C'est que quand je l'ai trouvé chez Topino, ses cheveux blanchissaient; il se cassait, se traînait que ça

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laisait pilic... Et pour une drôlessc sans cœur! Le pauvre Topiiio n'y pouvait rien ; les honiines, ça ne sait pas consoler... Tous les deux penlaicut leur temps à fouiller tous les quartiers de Paris pour retrouver une femme qui était Dieu sait où... Une fille qui a quitté son père est capable de tout, celle-là surtout qui a trompé de pauvres marchands du quartier qu'il a fallu payer ; mais la demoiselle aimait la toilette, elie se sauvait la nuit pour aller au bal de La Guilloterie... A seize ans, c'était une tille perdue... Moi, j'ai vu que Couturier était un homme à moitié nort et je lui ai parlé raison, Tupino, qui me connaît depuis longtemps pour une honnête fernme, a compris que je pouvais seule tirer son beau-frère de ce mauvais pas. Il ne pense plus maintenant à sa traînée de fille; qu'elle courre les bastringues à son plaisir, il ne la connaît plus, il ne voudrait pas la reconnaître quand elle reviendrait, ni son oncle Topino non plus... Maintenant que vous me connaissez, ajouta la femme en regardant Claire en face, vous voyez bien que vous pouvez me parler à moi comme à lui.

Claire s'était levée en aflectant la plus grande froideur.

— Je reviendrai un autre jour, madame, lui dit-elle.

Elle sortit brisée de la Maison-Rouge, le cœur broyé. En un moment s'était écroulé l'échafaudage de tendresse paternelle qu'elle croyait si solide. Plus rien que des ruines! Elle n'avait plus de père ! Cette femme qui ne la connaissait pas, du moins elle le croyait, lui avait dit crûment ^a vérité... Toutes les injures qui s'attachaient à son nom, son père les avait entendues souvent : peut-être les avail-il répétées! Et elle ne se sentait pas la force de pleurer. Des larmes étiiient trop douces pour sa situation. Elle eîit voulu pleurer du sang. Toute son expansion filiale qui ne demandait qu'à faire explosion, avait été changée en un instant en cendres arides. Au dedans d'elle, elle se sentait brûlée, calcinée. Sa tendresse s'était durcie tout à coup comme une pierre à fusil. Le fleuve d'amour filial qui courait en elle s'était desséché et ne laissait voir que des sables et du gravier. Claire se sentit plus vide, plus triste, plus désolée qu'une grange après un incendie. S'il restîiit encore en elle quelques traces de supplications pour son père, des jets de flamme s'élançaient et les dévoraient.

Quand elle quitta la première fois la maison paternelle, sa douleur lut vive, mais elle pouvait y revenir, et un secret espoir ne l'avait

pas abandonnée. Aujourd'hui tout était fini, rompu. L'introduction de cette femme dans la Maison-Rouge l'en cliassait à jamais. Dès les premiers pas, en entrant, à la première question, Claire avait deviné une maîtresse absolue, à la puissance de laquelle elle avait contribué, par sa faute. Elle n'accusait pas son père, mais ellemême. Si elle ne s'était pas enfuie de la maison paternelle, si encore elle avait donné de ses nouvelles qui témoignassent d'un futur repentir, l'apprèteur eût attendu patiemment sa fille. Maintenant qu'il était sous le joug de cette femme (il n'y avait pas à s'y tromper au ton de celle qui l'avait reçue). Couturier ayant calmé son chagrin dans une liaison qui l'enlevait à lui-même, comment espérer de rentrer, sinon en tiers, dans une affection que Claire voulait seule?

Son oncle Topino lui restait, et elle eut l'idée d'aller se jeter dans ses bras ; car c'était son seul parent après son père. Claire se dirigea du côté de la maison du chiffonnier, où elle était toujours entrée le Iront souriant.

— Non, se dit-elle tout à coup en tournant le dos à la rue du Petit-Banquier, dont elle ne put voir les premières maisons sans attendrissement.

En un moment venait de se dérouler le souvenir du franc accueil et des attentions délicates du brave Topino, qui jamais n'avait laissé une trace de chagrin sur la figure de sa nièce chérie. Quoique Claire eût été toujours traitée en enfant gâtée par son père, elle se sentait plus à l'aise chez son oncle, qui lui imposait moins. Le chifibnnier était pour Claire ce que sont les aimables grand'mères, qui s'entendent mieux avec les enfants que leurs mères. La i\Iaisoii-Rouge représentait le travail , la maison du chiffonnier le délassement joyeux.

Desonchiffonnage, Topino savait toujours extraire quelque curiosité, quelque jouet pour sa nièce; rarement le chiffonnier était revenu chez lui sans rapporter à sa nièce un corps de poupée, privé de sa tête, il est vrai, mais sur lequel Topino savait ajuster, avec un morceau de bouchon, une figure au moins aussi divertissante que celles des marchands de jouets. Ou bien c'était un bouchon de carafe, taillé à mille facettes, au travers desquelles l'enfant regardait la lumière se décomposant en teintes prismatiques. Quand elle était dnvenue plus grande, Topino n'avait-il pas contribué à développer en

elle riuslinct de la coquetterie, en lui iloniiant de petits ficlius, des bonnets, quelquefois une paire de souliers de salin trouvée à la porte d'une danseuse"?

Jamais Topino n'avait eu pour l'enfant un de ces mots d'impatience que les pères les meilleurs laissent écliappcr quelquefois. Et c'était justement en souvenir de cette vive alTection que Claire n'osait revoir son oncle. En un instant, elle craignait de perdre le faible reste de ses illusions, dont la majeure partie venait de s'envoler à tired'ailes en poussant des cris de désespoir. Le coup qu'avait reçu Claire à la Maison-Rouge était trop rude pour qu'elle s'exposcàt ù des reproches mérités ; elle savait combien Topino aimait Couturier, et elle craignait que les deux hommes ne se fussent entendus pour la repousser quand elle reviendrait.

La mauvaise opinion à son égard qu'elle avait entendue exprimer sans ménagement par la femme , à la Maison-Rouge , n'était-ellc pas l'opinion commune de son père et de son oncle? Et Claire ne pouvait supporter froidement les termes méprisants dont la femme s'était servie pour caraclériser sa conduite. Elle n'avait commis qu'une faute ; séduite par le fils de la blanchisseuse, jetée dans les événements les plus imprévus, sollicitée de tous côtés, elle avait pu rester pure, et cependant son absence permettait de qualifier durement sa conduite.

Claire prit subitement un parti. — II faut gagner ma vie, se ditelle ; rester dans le faubourg, non loin de mon père, et montrer que je suis encore digne de sa tendresse.

Gagner sa vie .' Il y a plus d'une femme qui y songe inutilement.

Bien souvent Claire avait vu sur la place Maubert, collées aux murailles du marché, de petites ailiches manuscrites par lesquelles on demande des ouvrières en chemises ; elle alla rapidement de ce côté. Son salut était là : elle n'était pas d'une grande habileté en couture, mais elle ne demandait pas mieux que de s'appliquer. Elle se disait qu'elle arriverait facilement, avec la volonté, à gagner sa vie ; mais, par extraordinaire, quoiqu'elle fit trois fois le tour du marché, elle ne trouva pas de demandes d'ouvrières.

Elle se rappela seulement alors que dans l'impasse Clopin demeurait une vieille qui cousait des pantalons pour la troupe ; mais cette pauvre femme arrivait avec beaucoup de peine à gagner quatre sous par jour. Ce n'était pas là une profession.

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Dans la rue du Fer-à-Moulin est un atelier qui donne aux enfants du quartier des boîtes d'allumettes à confectionner; mais Claire avait entendu maintes fois son oncle dire qu'on n'y gagnait pas sa vie. La grosse ou les douze douzaines de boîtes d'allumettes se payent trois sous. Il faut une certaine habileté pour en confectionner deux grosses par jour. Ce n'était pas là un métier.

Claire avait connu autrefois une fille qui faisait des casquettes d'été. Quand cette fille avait travaille quinze heures pour tailler, coudre et monter une douzaine de ces casquettes, elle avait gagné dix sous, et il fallait fournir le fil. Était-ce un métier?

Les carcasses de cols pour l'armée étaient encore une spécialité de femmes. En douze heures, une ouvrière agile pouvait fournir cinquante carcasses de ces cols. Mais quoi! le demi-cent était payé seulement douze sous et demandait une fourniture de deux sous de coton. Et un apprentissage était nécessaire. Mauvais métier de femmes !

Plus Claire réfléchissait au moyen de gagner sa vie, et plus elle se rappelait la maigreur, Tétiolement et la tristesse de ces pauvres filles trop heureuses encore de trouver quelquefois de l'ouvrage, et dont la nourriture la plus substantielle consistait en soupes distribuées à la porte des casernes. L'aiguille est un mauvais outil dans la main des femmes, et Claire n'avait pas cette légèreté de main qu'exige un salaire de six sous par jour.

Elle était plongée dans ces tristes réflexions : ce fut seulement au coin de la rue de la Bûcherie qu'elle aperçut à deux maisons de distance, à la porte d'un corridor noir et humide, une petite affiche dont les caractères allongés par la pluie lui permirent à peine de distinguer qu'on demandait, rue Jacinthe, des ouvrières pour le coloriage.

Son cœur bondit de plaisir. Embarrassée dans le choix d'une profession, le hasard la servait mieux que ses souvenirs. Colorisle, rue Jacinthe, Claire retrouva un pâle sourire, en pensant aux fleurs qu'il lui serait peut-être donné de colorier avec de jolies couleurs. Le salaire n'était peut-être pas très-élevé, mais on avait sous les j^eux des objets gais, et l'esprit devait se ressentir de cette vue. Sans hésiter, elle alla à la rue Jacinthe, et à la porte d'une maison aux fenêtres garnies de noirs barreaux de fer, elle trouva collée

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la m^me affiche manuscrite, annonçant qu'au sixième étage demeurait la personne qui demandait dos ouvrières,

Claire monta un escalier de bois tristement éclairé par des ouvertures non fermées qui donnaient sur une sorte de puits profond qu'on appelait la cour. La maison était si haute que le soleil n'avait jamais osé s'aventurer dans ce puits, et les habitants de la maison, certains que le soleil n'éclairerait pas leurs misères, avaient fait de chaque plomb autant d'égouts qui remplissaient la maison d'odeurs pestilentielles.

Arrivée au cinquième étage, Claire sonna et fut reçue par une femme qui lui demanda ce qu'elle désirait.

— J'ai vu, madame, que vous demandiez des ouvrières. La coloriste la toisa des pieds à la tête.

— Vous venez m'enlever mes ouvrières, s'écria-t-elle, ne pouvant croire qu'avec une pareille toilette, Claire offrait de travailler.

— Je cherche à gagner ma vie, dit Claire.

— .\h ! vous voulez du coloriage. . Est-ce que vous avez déjà travaillé pour l'École de Médecine ?

— Non, madame.

— Je ne peux pas vous employer ; vous me gâteriez les planches de M. Lefebvre-?>onat. Vous croyez bonnement que le coloriage de médecine se fait naturellement... Détrompez-vous; c'est ce qu'il y a de plus difficile. Regardez-moi ces modèles.

Claire regarda les murs de la chambre, tapissés de planches de médecine coloriées. Toutes les maladies les plus horribles de la création s'étalaient sur ces murs : ce n'étaient pas là les fleurs qu'elle avait rêvées.

Claire détourna la tête, tant ces maladies lui faisaient horreur.

— J'avais cru, dit-elle, qu'on coloriait des fleurs.

— Ah! vous êtes pour le bouquet... Ètes-vous très-habile dans le bouquet ?

— Je n'ai jamais colorié de ma vie.

— Vous ne savez pas colorier, dit la femme, et vous vous présentez pour avoir de l'ouvrage ?

— Je cherche à gagner ma vie, dit Claire tristement.

Il y avait un tel désappointement mélancolique dans toute la personne de Claire, que la maîtresse coloriste reprit d'un ton moins

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— Avez-vous le moyen, lui dit-elle, de rester un an sans rien gagner?

— Oh ! non, dit Claire.

— Eh bien, nulle part vous n'entrerez comme ouvrière coloriste, sans donner une année. Au bout de l'année, vous gagnerez dix sous par semaine pendant six mois, les autres six mois on vous donnera vingt sous par semaine. Si vous êtes active et que le pinceau vous plaise, vous vous débrouillerez la troisième année.

— Mon Dieu, que faire? s'écria Claire. J'ai pourtant grand besoin de gagner ma vie.

— Il y en a d'autres, dit la coloriste, mais voulez-vous travailler sérieusement?

— C'est pour retrouver mon père, dit Claire.

— Ah ! vous voulez rejoindre votre père.

— Oui, dit Claire.

— S'il est loin, et si vous comptez sur vos économies pour le retrouver, il n'y a pas à faignanter.

— Je travaillerai jour et nuit s'il le faut.

— Savez-vousun état? dit la coloriste.

— Aucun, répondit Claire.

— Je m'en doutais... à votre toilette.

— A ma toilette ?

— Est-ce que vous croyez, ma belle, qu'on va vous donner de l'ouvrage dans une maison avec une toilette pareille. A votre place, je la vendrais et j'achèterais une robe d'indienne toute simple et un bonnet.

— Je ne demande pas mieux, dit Claire.

— Vous me paraissez une bonne fille, et je veux faire quelque chose pour vous... Je connais à la barrière d'Enfer une femme qui entreprend en grand les couronnes pour les cimetières... C'est le seul état où l'apprentissage se fasse rapidement; dans quinze jours, si vous voulez, vous en saurez autant que si vous y aviez passé six mois. On n'en vit pas beaucoup, mais on en vit.

— Oh! madame, que je vous remercie.

— Je ne suis pas très-liée avec M'"*' Camus chez qui je vous envoie; mais j'ai été à même de lui rendre service, et en disant que vous venez de ma part, certainement vous serez bien reçue. Où e!i(! demeure, je n'en sais rien; il faudra la demander aux marbriers de

la Imrrirre, à coux (jui fabriqucnl des tombeaux. Tout lo momie la connaît.

— Merci, madame, je vous suis Lieu reconnaissante, dit Claire qui brûlait de courir chez la fabricante de couronnes funéraires.

— Vendez vos bijoux de quoi vous liabillcr simplement, dit la coloriste, et si j'ai un conseil à vous donner, mettez votre toilette au mont-de-piété... Vous en aurez autant que chez les revendeurs, et vous la retrouverez un jour, si elle vous plaît.

Claire remercia la coloriste de tout son cœur, en se disant qu'il existait encore des gens compatissants dans Paris, et elle suivit de tous points ses instruclions. Quand au sortir d'un magasin de nouveautés de la place Maubert, elle se retrouva dans son petit costume d'indienne, fraîche et neuve, Claire se sentit soulagée d'un grand poids. Pour la première fois depuis un an, elle reprenait les vêtements de sa condition véritable, et elle sentait ses sentiments à Tunisson de la simplicité de ses habits. Débarrassée de la soie, du cachemire, des bijoux, elle parcourait d'un pas leste ces pauvres quartiers que, tout à l'heure dans sa toilette, elle avait explorés timidement.

Ses bagues, ses pendants d'oreilles, elles les avait vendues cinquante francs et en avait dépensé trente pour ses habits d'ouvrière; le mont-de-piété avait prêté trente-cinq francs sur la robe et le chapeau. Claire se trouvait à la tète d'un petit trésor de cinquantecinq francs. C'était assez pour attendre, jnaintenant qu'elle comprenait la valeur de l'argent. Et elle éprouvait une certaine joie niélan-colique à travailler pour l'ornement des tombeaux. Le deuil était dans son cœur, veuf de l'amour de son père.

Ce fut dans cette situation d'esprit qu'elle se présenta cliez Mf"»"- Camus, qui fit d'abord certaines difficultés pour la prendre en apprentissage, mais qui, eu égard au souvenir de la coloriste, consentit à lui donner un sou par couronne d'immortelles, en la prévenant qu'il fallait énormément travailler pour en faire une douzaine par jour, et que la première quinzaine, pendant laquelle elle devait gâcher l'ouvrage, ne lui serait pas payée.

Peu importait à Claire : elle avait assez de ressources pour attendre une semaine. Elle alla d'abord louer, dans les environs, une petite chambre qu'on lui fit payer d'avance sept francs par huitaine; mais elle était propre, blanchie à la chaux, et le linge était blanc,

Un petit fourneau pour faire sa cuisine, du charbon, un fer à repasser furent ses seules dépenses. Ce soir là, elle se couclia, le cœur content. Elle allait donc gagner sa vie! Le lendemain, dès le petit jour, elle était levée et sa toilette vivement faite, elle se rendait à la boutique de M'^" Camus, sans se douter que la porte ne s'ouvrait qu'à six heures.

Il était quatre heures du matin. Claire se promena dans cette rue qui, semblable aux anciens quartiers de la vieille Egypte avoisinant les cimetières, ne parlait que de mort. Toutes les enseignes appartenaient à des marbriers, des mouleurs, des jardiniers, des fabricants de couronnes ; dans cette rue le commerce nécessaire aux besoins de la vie avait fui, et il y aurait eu quelque chose de sépulcral dans ces maisons blanches, offrant aux premiers étages des modèles de tombeaux, d'anges en pleurs, de tableaux de pensées, de miniatures de petits jardins funèbres, si dès l'aube la rue n'avait été traversée par les nombreux ouvriers venant de la barrière, et se rendant à l'ouvrage dans Paris d'un pas alerte.

C'étaient des maçons aux vêtements plâtreux, un gros pain sous le bras, des conducteurs de bestiaux, des marchands de légumes, des ouvriers de toute sorte : sculpteurs, tailleurs de pierre, allant et venant. Bientôt les boutiques s'ouvrirent une à une, et Claire put jeter un coup d'œil sur les regrets et soupirs, les nombreuses vertxis et qualités qui attendaient, en caractères gravés d'avance sur la pierre, de recouvrir des êtres corrompus, criminels, égoïstes ou voleurs, que les familles ne regrettaient aucunement.

Des femmes qui avaient trompé^eur mari toute leur vie se trouvaient qualifiées au plus juste prix, après leur mort, du titre d'exceleellentes mères de famille, à jamais regrettées. Le marbrier fournissait aux enfants qui attendaient la mort de leurs parents de petites épitaphes pleines de sensibilité, encadrées de larmes. D'honnêtes gardes nationaux qu'on n'avait jamais vus dans les émeutes, étaient signalés comme les plus fermes soutiens de l'ordre. La gouvernante qui héritait de son maître, aux dépens des autres héritiers, trouvait une modeste croix de bois pour honorer le souvenir de celui qu'elle avait exploité toute sa vie. En y ajoutant un petit pot de fleurs, une fois l'année, elle pouvait passer pour un cœur reconnaissant.

La mascarade de la vie se continuait après la mort, et grâce à

lotîtes CCS inscriptions mensongères, semblait danser une sarabande -limaçante sur les cendres de l'homme enterré.

Claire no fut prise que (ridées de deuil; elle songeait tristement aux êtres vivants qui, tout à l'heure, allaient se promener, travailler, vivre, mantrcr. et pour lesquels demain un certain nombre de ces pierres tumnlaires serait employé.

Enfin la boutique de M'"e Camus s'ouvrit; d'autres ouvrières arrivèrent, et jusqu'à dix heures du matin le travail commença. Claire, confiée à une ouvrière qui surveillait Fatelier, reçut les premières notions du tressage d'immortelles en couronne. Ce n'était pas une besogne difficile, mais il fallait encore une certaine agilité. A dix heures, M^e Camus appela Claire.

— Je ne veux pas, dit-elle, que mes apprenties se fatiguent d'abord toute la journée... Je vais vous donner dix couronnes; vous irez à la porte du cimetière, où vous les offrirez aux personnes qui entrent.

Claire fut effrayée de cette commission.

— Vous devez les vendre vingt sous au dernier prix, lui dit-elle, mais faites-les trente sous... Vous êtes gentille, vous pourrez les vendre au moins vingt-cinq sous. Allez, et ne soyez pas longue... A une heure de l'après midi, vous devez avoir vendu vos dix couronnes, il le faut, entendez-vous.

En parlant ainsi, elle passa les dix couronnes au bras de Claire, qui sortit, intimidée, n'osant refuser la marchande, qui le prenait sur un ton impératif.

Vers dix heures et demie le défilé des corbillards commença. Le premier était tendu de blanc, la bière recouverte d'une tenture blanche; une couronne blanche était posée sur le cercueil. Déjeunes enfants habillées de blanc suivaient le corbillard.

— Elle souffre moins que moi, pensa Claire, en pensant à la morte dont elle eût voulu prendre la place ; car, aux larmes que répandaient certains hommes figés qui suivaient le convoi, elle vit combien la jeune fille qu'on menait au cimetière était regrettée.

En ce moment, un omnibus traversait la chaussée parallèlement avec le cortège funèbre. Le cocher, quoique obligé de diriger ses chevaux, ôla son chapeau de cuir verni; les voyageurs de l'impériale saluèrent de leurs casquettes, de leurs chapeaux; les voyageurs du

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dedans de la voiture se découvrirent ; les employés de roctroi enlevèrent leurs casquettes cirées. Un charretier qui passa ôta son bonnet de laine ; des gens qui allaient et venaient d'un pas rapide et affairé saluèrent. Tous se découvrirent devant la morte, même les plus indifférents.

C'est un fait remarquable à Paris, dans une ville si occupée, que le respect pour les morts, qui semble un dernier hommage à de vaillants lutteurs qui ont longtemps combattu pour la même cause.

Claire entendit ce mot d'un ouvrier regardant un riche convoi tout empanaclié, qui s'avançait lentement et comme à regret.

— Voilà l'égalité qui commence.

— Tout riche qu'il est, dit son camarade, je ne voudrais pas être à sa place.

Et l'ouvrier salua le corbillard argenté comme il avait salué la petite boîte de sapin où un enfant, porté par deux croquemorts, sans personne pour l'accompagner à sa dernière demeure, allait reposer avant de connaître les peines de la vie.

D'après le costume ou le nombre des personnes qui suivaient les convois, Claire cherchait à deviner les qualités du mort à qui les passants prodiguaient une marque de respect qu'ils lui avaient peut-être refusée pendant la vie ; mais la curiosité plutôt que tout autre sentiment s'attachait parmi la foule aux ente.n'eraents somptueux.

Ainsi qu'un chanteur qui, sans grande intelligence, a trouvé, pendant sa jeunesse, des trésors au fond de son gosier, et ne laisse qu'un souvenir qui va s'effaçant de jour en jour i:c-ndant que la réputation de l'homme de génie, méconnu et pauvre, s'agrandit et s'ancre plus profondément dans l'esprit des hommes, ainsi la balance se faisait équitablement dans l'esprit du peuple, regardant passer un enterrement de riche et un convoi de pauvre, Claire elle-même était à l'unisson des sentiments de la foule qui, en voyant passer des chevaux recouverts de tentures noires argentées et blasonnées, la tête portant un noir plumet, les larmes d'argent resplendissant sur tous les draps mortuaires, semblait dire : « Celui-ci a été riche, heureux, il a joui de la vie, il a connu tous les plaisirs, il peut mourir, » tandis que l'émotion faisait place à la curiosité quand un modeste convoi suivi de nombreux hommes, qu'ils fussent en casquette, en

blouse OU en chapeau, témoignait par leur présence, ù pifnl, de l'intérêt qu'ils portaient au travailleur inconnu, se servant de la plume, de l'outil, du pinceau ou de la parole, qui allait pour la première fois, prendre sa part d'un immense repos. Les salutations étaient plus profondes et au fond de toutes les poitrines retentissaient ces paroles :

— Celui-là a travaillé, qu'il se repose!

Une jeune fille sentait son cœur battre eu voyant des jeunes gens entourer un corbillard.

— Il a beaucoup aimé et on ne l'a peut-être pas aimé.

Un poêle, un savant, un artiste saluaient un frère peut-être, qui n'avait pas eu assez de force pour continuer la lutte.

Un amant était attendri en voyant l'enterrement d'une jeune fille.

— A-t-elle été aimée comme ma maîtresse?

Un père se sentait les larmes aux yeux quand le convoi d'un enfant passait.

— Que la mort épargne les miens, se disait-i!.

Un philosophe s'en allait en songeant à la fragilité do notre machine.

— Heureux enfant! pensait-il; trop heureux de n'avoir pas à se débattre pour un peu de pain, un peu d'argent, un peu d'honneur !

Une foule muette parle intérieurement dans les grandes catastrophes comme dans les grands cliâliments, une même pensée s'échappe avec un même cri de sa bouche : c'est ce qu'avaient admirablement compris Eschyle et Sophocle quand le chœur antique, d'une seule voix, jugeait les actions des grands acteurs jetés dans un drame puissant.

Claire se trouvait au niveau des sensations de la foule : son cœur battait ù l'unisson des curieux qui regardaient passer le corbillard, cl ce n'était pas sans une espèce de joie mélancolique qu'elle rentrait en possession de ses sentiments de fille du peuple, endormis dans le singulier milieu où elle avait été jetée depuis un an. Elle se laissa aller si complètement à ces impressions, qu'elle oublia l'heure qui s'écoulait et la mission dont elle était chargée, mais elle en fut tirée brusquement.

— Voilà comme vous vendez mes couronnes? s'écria tout à coup une voix qui la fit tressaillir.

C'était la marcliande qui, inquiète de ne pas voir rentrer son ouvrière, était allée aux alentours du cimetière et, n'y trouvant pas Claire, s'imaginait que celle-ci avait emporté l'argent de la marchandise. Irritée, elle ne pouvait se contenir, criait devant tout le monde, traitait la pauvre fille de paresseuse, et Claire, se sentant dans son tort, baissait la tête pour ne pas montrer sa rougeur.

— Nous ne ferons pas long feu ensemble, la belle, lui dit la marchande, si vous continuez de ce train-là.

Et comme Claire ne pouvait donner l'explication des délicatesses de sentiment qui avaient germé en elle pendant cette défilée de convois, la marchande la regardait comme une fainéante. Cependant elle s'apaisa tout à coup, ayant trouvé un moyen de rendre son ouvrière laborieuse.

— Demain, lui dit-elle, vous me vendrez une douzaine de couronnes. Je ne vous en avais donné que six aujourd'hui, c'est de vo tre faute si elles ne sont pas vendues ; mais je ne veux pas pâtir à cause d'une apprentie, et il faudra rattraper ce qui est perdu. D'abord, vous n'étiez pas à la bonne place; je vous ai dit qu'il faut vous mettre à la porte même du cimetière. Ici, au milieu des curieux, comment vouliez-vous qu'on vous vît avec vos couronnes?

— Je ne demande pas mieux que de bien faire , dit Claire , qui trouvait une sorte de charme singulier à se trouver mêlée à cette foule en larmes.

— Et pour vous intéresser à cette vente, dit la marchande, vous voudrez bien m'appoiter douze francs, car je ne peux pas confier autant de marchandise à une femme que je ne connais pas. Je vous avertis que je vous retiendrai cinq sous par couronne que vous ne vendrez pas. Vous prendrez six heures de temps s'il le faut, mais vous devez rentrer le soir au magasin sans marchandise.

Claire, qui craignait de déplaire à sa nouvelle patronne, et qui avait la conscience de ne pas avoir accompli sa mission, consentit à tout ce que demandait la marchande , et le lendemain elle s'achemina vers la porte du cimetière, la douzaine de couronnes passée dans ses bras. Des deux côtés de la porte , stationnaient de vieilles

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femmes , des enfants , qui faisaient le même commerce. Glaire alla vers elles, s'imaginant trouver des compagnes ; mais, à sa vui.', les vieilles femmes grommelèrent et se resserrèrent pour l'empêcher de prendre place au milieu d'elles. Les portes du cimetière étaient défendues par ce bataillon de femmes comme une citadelle, et ce n'était pas en alliée que Claire venait d'être reçue, mais en ennemie.

— Il n'y a pas de place ici, disait-on de tous côtés, arrière !

Claire alors s'éloigna ; elle espérait que, la première près du convoi qui avançait, elle trouverait plus facilement le placement de sa marciiandise ; mais deux vieilles accoururent à elle.

— Vous ne pouvez pas rester là, la nouvelle, lui dirent-elles.

— Où voulez-vous que je me mette? demanda Claire.

— Où vous voudrez. Une débutante ne doit pas nous enlever notre pain.

Claire commençait à rester stupéfaite en se voyant assaillie par les vieilles, qui lui défendaient d'approciier et de s'écarter des portes du cimetière; elle se retira à l'écart. Les convois défilaient lentement les uns après les autres, les vieilles femmes et les enfants tendaient leurs couronnes, dont il se faisait un maigre débit, et Claire, postée derrière les marchandes habituelles , ne sachant pas l'art d'encourager un acheteur, restait sans vendre une seule de ses couronnes.

Le soir, elle revint tristement chez elle en se disant :

— Ce n'est pas encore là que je gagnerai ma vie.

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