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CHAPITRE XXI

LAVEMR DES DEMOISELLES

LepoëteBida que la poésie n'enricliissait pas, s'était résolu à consacrer une partie de son temps à des travaux industriels. Il entra d'abord dans une étude d'avoué où il exerça les fonctions de copiste; mais vingt-cinq francs par mois que lui rapportait cette place ne pouvaient lui suffire. Il passa de la sorte par diverses misérables professions qui ne servaient qu'à lui faire peser davantage sa misère, sans lui donner de ressources positives. Le hasard le jeta en présence d'un homme hardi et entreprenant, à qui la fortune n'avait pas souri jusqu'alors, quoiqu'il ne possédât pas moins de quatorze journaux. Cet homme essentiellement pratique fondait son avenir sur le crédit des tailleurs, des bottiers, des parfumeurs, des marchandes de modes, des fabricantes de corset, enfin de tout ce qui embelHt l'homme extérieurement.

— Mon petit, je me charge de votre fortune, dit à Bida l'homme aux épaisses moustaches, qui se dressait devant le poëte comme une divinité bienfaisante.

Bida le remercia le plus chaleureusement qu"il put ; mais ce que 1 industriel appelait la fortune du poëte consistait en des appointements équivoques de quarante francs par mois, en retour desquels Bida devait surveiller et diriger des journaux de modistes, de coiffeurs, de clinpeliers, de dames et de demoiselles, en tout quatorze gazettes qui au fond n'en formaient qu'une, les mêmes matières se trouvant répétées dans chacun des journaux.

Le nouveau patron de Bida, qui s'appelait Coinchon, avait jugé plus utile d'entrer dans le journalisme sous le nom de M. de La

DE LÀ VIE PARISIENNE o25

Carterie. Aimant le jeu, la table et les femmes, ce Coinchon, doué de tous les appétits dévorants, s'était dit que ces trois passions demandent des millions. Or, n'ayant pas le premier sou, cala tète d'une famille qui criait misère, Coinchon fut longtemps à trouver sa voie, et perdit de longues années à enfanter des journaux, enterrés aussitôt leur naissance. Un numéro, deux, quelquefois trois suffisaient, et le journal allait augmenter cet immense hu7nus de feuilles mortes, qui semble le fumier sur lequel pousse florissante la presse parisienne.

Ces deux ou trois numéros n'auraient pas sufii à faire vivre Coinchon, s'il n'eût compris, dès les premier essais, quels bénéfices on peut tirer d'un journal mort-né. Avec une main de papier à tête imprimée et YAlmanach des Adresses, Coinchon arrivait à réaliser immédiatement de certains bénéfices. Sans grande littérature, incapable de rédiger un article, Coinchon savait trouver au bout de sa plume des promesses brillantes pour émouvoir le cœur des maires, des curés, des notaires et des percepteurs de province. Il écrivait deux ou trois cent lettres manuscrites, dans lesquelles il témoignait de sentiments religieux, base du journalisme sérieux, promettait des gravures de piété (il avait acheté à l'hôtel des commissairespriseurs deux mille exemplaires d'une affreuse lithographie de saint Vincent de Paul recueillant les enfants trouvés), et donnait par dessus le march^un journal pour six francs par an. A cette époque le journalisme n'était pas descendu au bon marché que les progrès de l'industrie ont permis d'accomplir plus tard sérieusement; les mandais de six francs pleuvaient par la poste. Cinq cents lettres manuscrites amenaient trois cents abonnés vertueux qui s'imaginaient naïvement recevoir pendant un an un journal admirablement rédigé. Ils recevaient immédiatement la lithographie de saint Vincent de Paul et plus tard le premier numéro; rien de plus. Le journal cessait de paraître aussitôt les abonnements empochés par Coinchon.

Ce procédé frisait de près la police correctionnelle ; mais un abonné qui a fait encadrer la prime de saint Vincent de Paul n'ose pas se plaindre au procureur du roi. On n'entame guère une action en escroquerie pour six francs. Les réclamations abondaient de tous côtés et ne servaient, aux trop confiants abonnés de province, qu'à débourser en plus des ports de lettres. .D'ailleurs, Coinchon disparaissait après la mort ùe sou journal ; il abandonnait le taudis noir

et humide qu'il appelait pompeusement sm bureaux, en laissant au propriétaire pour g-ige une chaise, une table en bois noir, et fout ce qu'il faut pour écrire.

A ce métier, Coincliou ne gagna pas encore de millions, mais il y acquit la connaissance si difRcile de tout Paris. Libraires, imprimeurs, papetiers, comédiens, poètes, journalistes, tousse trouvèrent plus ou moins en rapport avec ce Coinchon gai, railleur, d'une santé admirable, et qui offrait commercialement une certaine surface corporelle, plus importante qu'on ne le croit dans les affaires. Les malins flairèrent un homme qui réussirait plus tard, s'il ne se faisait pendre; et l'audace énorme de Coinchon, qui battit pendant quinze ans l'asphalte du boulevard des Italiens, avec un louis dans la poche, sufTit à le poser dans le singulier monde parisien, qui ne s'inquiète pas trop des précédents d'un homme, pourvu qu'il dure.

Ce fut à. ce moment que Coinchon prit le nom de La Carterie : un de, tout faux qu'il soit, est toujours utile. Qu'importe au grand comédien que ses camarades sachent qu'il met son râtelier avant d'entrer en scène? Les trois mille tètes du public ne le savent pas et admirent ses belles dents. La Carterie entra dès lors le chapeau sur la tête chez les parfumeurs, les bottiers et les tailleurs, qui, par leurs annonces, faisaient vivre ses journaux, A ceux qui se faisaient tirer l'oreille pour payer des annonces, La Carterie se^ontcntait de recevoir leurs produits. Il devint un des hommes les plus élégants de Paris : le velours couvrait ses habits ; ses chemises se distinguaient par des broderies voyantes. Tous les jours, il portait un chapeau neuf. Il ne lui restait guère ;\ acheter que des gants et des bottes , car les gantiers et les bottiers sont des commerçants rétifs à l'annonce; mais La Carterie avait trouvé moyen d'équilibrer cette dépense, en revendant les chemises et les chapeaux livrés par ses clients.

La rédaction n'était jamais payée , et, comme La Carterie avait besoin de jeunes gens pour mettre en ordre ses journaux, il leur faisait cadeau de temps en temps, en manière de payement , de pommade et de bâtons de cire à moustaches. Ce fut le plus clair des bénéfices de Bida , qui ne connut jamais la couleur de l'argent de ses appointements. Du côté de l'argent, La Carterie était inflexible; il lui fallait toujours un louis dans la poche pour dîner dans un

cabaret à la mode, prendre un coupé, choses de la plus grande importance dans la y\e parisienne. Il offrait des cigares de 50 centimes à rida, et ne lui aurait pas donné trois sous pour grimper sur un omnibus.

Comme il était toujours à battre Tasplialle des boulevards et à rouler en coupé sur le macadam , il avait associé à sa destinée un vieux brave homme qu'on appelait le petit père Papou, et qui gardait la caisse comme un spbynx garde un trésor. Le père Papou regardait La Carterie avec l'enthousiasme d'un grenadier de la vieille garde pour l'Empereur. D'une honnêteté d'ancien teneur de livres , le père Papon avait été mêlé à toutes les gredineries de l'ancien Coinchon sans les comprendre; fier d'avoir attaché sa vie à un homme d'une grande intelligence, il se serait fait tuer plutôt que d'avouer que M. de La Carterie était un nom d'emprunt.

Tel était l'état-major de Coinchon , qui , après avoir pincé de toutes les cordes du journalisme, trouva un commencement de fortune en s'adressant aux demoiselles de province. Bida apprit, avec cet homme inventif, la langue singulière qu'on est oblige de parler aux jeunes élèves de pension , aux filles à marier, aux demoiselles de notaire; car La Carterie, mécontent de !a comtesse de Hauterive, qui rédigeait précédemment ses journaux, songea à la remplacer par la marquise de Beaurcgard. Sous le prétexte que les femmes seules savent parler au cœur des jeunes filles, La Carterie ne faisait signer sa rédaction que par des noms titrés de femmes, ce qui produisait le meilleur effet en province. Tous les jours, arrivaient de nombreuses correspondances féminines, inquiètes de la santé de la comtesse de Hauterive, qui, pendant un an, avait fait les délices des abonnées, et qui avait été obligée de se retirer du journal pour cause de maladie. 11 y avait des chef-lieux où on discutait sérieusement sur la valeur littéraire de la marquise de Beauregard , et la femme du sous-préfet de Confolens tenait bon pour la comtesse de Hauterive.

Qu'auraient pensé les demoiselles de province, si elles eussent appris que la comtesse et la marquise n'étaient autres que de pauvres garçons à souliers troués, à coudes déchirés, qui étaient payés en bâtons de cire à moustaches?

Bida fut obligé de tordre son esprit à correspondre avec les demoiselles à marier de la province, l'inventif La Carterie ayant imaginé de répondre sur la couverture de son journal à toutes ses abon-

nées. Rien de plus ingénieux que cette correspondance, où chaque jeune fille, pour ne pas livrer son nom au public, choisissait une devise. Ainsi, une pensionnaire du couvent de Reims ayant pris pour devise : Près de ma seule amie, Rida répondait aux demandes de la lettre :

Près de ma seule amie. « — Oui, ma chère, ici on ne fait pas de différence entre les bonnets des petites filles et ceux des petits garçons ; on n'en fait que dans la couleur des rubans, qui est rose ou blanc... si les petits anges ne sont pas voués au blanc. »

Cette dernière phrase : « Si les petits anges ne sont pas voués au blanc , » avait été ajoutée par La Carterie, qui enseigna à Rida l'art de correspondre avec une demoiselle. Le poëte était obligé souvent d'aller chercher des renseignements auprès d'une couturière, car la correspondance se divisait en deux classes bien distinctes : l'une qui s'occupait de chiffons, de broderies et de confitures, l'autre qui demandait des conseils et des apaisements pour le cœur. Mais il est bon de donner dans toute sa précision la correspondance imprimée d'une dame lettrée de Carcassonne, qui jeta quelque variété dans la rédaction de VAvenir des Demoiselles. Cette dame s'étant prise d'une réelle amitié pour la fausse marquise de Reauregard, demandait son portrait, et Rida répondait :

Aimer, souffrir, mourir. — Pour votre robe de mousseline, la jupe aura trois lés et cinq quarts de large. Vous devez broder vos volants pour apaiser le feu de votre imagination ; vous en ferez trois, hauts chacun de 30 centimètres taillés en biais. Croyez bien que vos sentiments poétiques ne seront pas émoussés par ce travail. Si la jupe a 3 mètres de large, les volants devront avoir chacun 4. mètres 60 centimètres. Oui, la tristesse est le partage des cœurs délicats. Le corsage sera froncé sur les épaules et en gerbe sur la poitrine. Je sens que chacune de vos paroles contient une larme. Vous dites, madame, que nos plats ne réussissent jamais ; cependant on nous en fait partout les plus grands comphments. Quand l'abattement succédera à l'enthousiasme poétique, dirigez vous-même la confection du suprême de vanille, dont la recette se trouve dans le mois d'avril. Votre amie, la marquise de Reauregard, n'a pas de portrait à vous envoyer ; elle préfère avoir votre bonne visite lorsque vous viendrez à Paris. »

— Très-bien ! très bien ! s'écria La Carterie quand il lut l'épreuve

de cetto petilc correspondance, qu'il avait recommandé à Bida de chauffer.

— Quel aftrcux métier! pensait le poëte, obligé de plier sr\ plume à une telle rédaction.

A huit jours de là, La Carterie entra triomphant, un cahier à la main, dans le bureau où Bida travaillait.

— Nous avons -de quoi faire un fameux numéro ! s'écria-t-il. Tenez, Bida, flairez-moi cette littérature !

Et il passa sous le nez du poëte le petit cahier d'où sortait, en effet, une vive odeur très-prononcée.

— Ce n'est pas vous, dit-il, qui écrivez vos manuscrits sur du papier aussi élégant que celui-ci.

Le papier à lettres doré sur tranches était entouré de petits amours se jouant dans les roses.

— Écoutez ceci , dit La Carterie, qui fit signe à Bida de prêter le plus grande attention.

Le poëte déposa sa plume, et La Carterie commença :

— C'est une nouvelle espagnole, vous entendez bien, d'un style brillant au possible, et écrite avec un soin!... Ce charmant écrit a pour titre : Rosa Lima. Je vais vous lire seulement la première phrase, mais quelle phrase !

La Carterie, ayant favorablement disposé son auditoire, commença de la sorte :

— De Bayomie à Cadix, point n'est de créature au col plus mollement tendu, au jarret plus aérien, au teint plus brun de rose, à la bouche plus bijou, au bras plus rondelet, à l'œil plus brasier, à la voix plus passion , au cachemire si indiennement abandonné sur des épaules de nacre, au madras si orientulement jeté sur une tête d'ébène bleuâtre.. .n Eh bien ?

Bida était stupéfait.

— Comment, vous ne dites rien?

Bida pinçait les lèvres.

— Vous êtes jaloux, mon bonhomme... Ces petits jeunes gens ne doutent de rien... Vous voudriez me faire croire que vous faites mieux, mais j'en doute.

— Qui a pu vous envoyer une pareille chose? s'écria Bida.

— Amandorine elle-même, dit La Carterie; oui, la belle Amandorine consent à devenir collaborateur de l'Avenir des Demoiselles.

Ma fortune est faite, si j'obtiens d'Amandorine une Nouvelle tous le» mois... Quand Amandorine voudra se lancer dans la publicité, elle dépassera Georges Sand du premier coup.

— Qu'est-ce qu'Amandorine ? demanda Bida.

— Vous ne l'avez pas reconnue, pauvre garçon ? C'est madame Aimer, souffrir, mourir, notre belle correspondante deCarcassonne... Je comprends maintenant combien elle doit souffrir.en province.

Bida regardait son patron avec des yeux étonnés ; puis, tout d'un coup, il se laissa aller à un rire fou qui arrêta l'enthousiasme du directeur de l'Avenir des Demoiselles.

— Oui, je suis un ignorant, dit Bida, je n'avais pas deviné que ce roman arrivait en droite ligne de Carcassonne. Dieu ! le beau style ! quelle phrase! Non, vraiment, je ne saurais en faire de semblable. C'est une véritable perle que vous avez découverte ; je n'eu dormirai pas de jalousie , vous l'avez dit.

— C'est bon, c'est bon ! monsieur Bida , dit La Carterie, blessé des sarcasmes de son rédacteur ; mais vous ne savez pas ce qu'il faut à une demoiselle de province; vous ne connaissez pas l'abonné... Cette Rosa Luna n'a qu'un défaut, elle est un peu courte; nous la ferons imprimer en gros caractères pour qu'elle dure au moins trois numéros.

— Toute l'aimée, dit Bida.

— Assez de plaisanteries, monsieur, continua La Carterie ; si vous n'aimez pas la manière d'Amandorine, n'en dégoûtez pas les autres. Je veux inventer Amandorine : cette femme-là ne peut rester en province, sa place est ta Paris. Vous allez me faire un bel en-lêtc pour le numéro prochain. h'Ave)iir des Demoiselles a découvert un grand romancier inconnu, Amandorine. Vous ferez mousser le style, l'intérêt, les détails poétiques, la plume enflammée... Appuyez sur le joli nom d'Amandorine qui promet pour l'avenir tant de délicieuses créations dont l'Avenir des Demoiselles est heureux d'otTrir la fleur. Mon cher, vous ne savez donc pas que cette Amandorine est jeune et riche, et que je flaire depuis quelque temps dans sa correspondance qu'elle veut venir s'établir à Paris. Vous avez l'air goguenard; il n'y a que des femmes pour savoir rédiger un journal de demoiselles... De temps en temps on se plaint que la comtesse de Beauregard laisse écliapper des expressions de mauvais goût; je ne Vous le dis pas, parce que je ne peux pas réformer votre éducation,

VOS habitudes du quartier latin, mais Amandorine a du tact et beaucoup de fortune. Ainaudoriiio va cautionner VAveinr des Demoiselles, et si vous nie laites une belle annonce, je double vos appointements.

Bida aurait bien voulu toucher seulement la moitié de ces fabuleux appointements dont il n'avait jamais vu le premier sou.

— Tenez, voilà un excellent cigare de la Havane, dit La Carterie en l'ollrant à son rédacteur, comme s'il lui avait donné un louis d'à-conipte. Je suis en train de faire une affaire avec les chapeaux hygiéniques à trous d'air; on me paye en chapeaux. Je vous donnerai deux chapeaux. Ah ! mou gaillard, comme vous allez être coiffé ! Voilà l'annonce, faites-moi une belle réclame pour le prochain numéro.

Bida se mit à rédiger l'annonce en songeant au bien-être inexj.iimable (telle était la phrase du chapelier) qu'il allait ressentir en portant ce fameux chapeau à trous d'air, et il songea aussi à faire jouir son ami Gogué de >: pins douces sensations, à ce que prétendait le fabricant, en offrant au peintre le second chapeau dont il ■n'avait que faire. Puis il passa à la réclame relative à Amandorine, qui devait jouer un si grand rôle dans son avenir, et tout en jetant un coup d'oeil sur le manuscrit entouré d'amours et de roses, il pensa au singulier patron qu'il servait.

Quoique sans connaissances littéraires, La Carterie n'avait pu se méprendre sur la Nouvelle do la dame de Carcassonne. La Carterie se souciait bien de littérature, jamais Bida ne l'avait vu ouvrir un livre. 11 parlait des écrivains avec la connaissance d'un homme qui, arpentant tous les jours le boulevard des Italiens, se frotte au monde des coulisses littéraires, recueille des appréciations, n'entend que la critique et admire un homme par la raison que cet homme est le plus discuté. Railleur de sou naturel, avec un tempérament de commis -voyageur, La Carterie s'était senti du penchant pour la blague parisienne qui court dans le monde littéraire et dramatique, à partir du café des Variétés jusqu'au café de la porte Saint-Martin. Cancans de coulisses mélangés aux cancans de bourse, scandales de petits journaux, tel était le butin dont La Carterie se montrait friand.

Il savait un des premiers par qui était entretenue la débutante à l'Opéra, combien on avait vendu du nouveau roman, le nombre des décors qui allaient servir à la prochaine féerie ; il connaissait les élèves

du Conservatoire et les tutoyait, en présence de leur mère ; distribuait cinquante poignées de main aux comédiens du Vaudeville, prenait l'absinthe au café du Palais-Royal avec les comiques ; entrait chez les éditeurs, emportait les nouveautés sans les payer, pour les laver ensuite ; causait avec les coulissiers qui sortaient de la Bourse ; entrait dans le cabinet de rédaction des journaux demander les nouvelles politiques ; allait transporter ses nouvelles au boulevard du Temple ; en revenait avec d'autres cancans pour servir de pâture au boulevard des Italiens ; faisait un tour de Bois sur les quatre heures ; se mon(''ait au balcon des théâtres aux premières représentations; en sortait pour aller jouer au lansquenet. Tel était M. de La Carterie.

Homme fort répanduet connaissant tout ce qui se passait dans le monde artistique et littéraire.

C'était tous les jours à recommencer et la force de La Carterie venait de ce qu'il n'en était pas fatigué ; mais il ne trouvait guère le temps de lire et Bida s'étonnait à bon droit de son enthousiasme pour Amandorine, car l'enthousiasme, la conviction et l'admiration sont des plantes incapables de pousser sur l'asphalte du boulevard Montmartre. Après tout, Bida s'inquiétait peu du sentiment réel de son patron, qui n'était pas un homme dépourvu de toutes qualités : ses gredineries mises de côté, il restait un homme facile à vivre, insouciant, qui pouvait faire le bien à un moment donné, suivant l'humeur qui le poussait.

Mais quel métier pour un poète, que de rédiger des articles de marchande de modes et de s'enthousiasmer pour une Amandorine ! Bida en souffrait, car il craignait d'émousser, par ses mensonges, l'éloquente sincérité qui bouillonnait en lui. Aussi l'en-tête étincelant que La Carterie demandait à son rédacteur, pour annoncer la fameuse nouvelle de Rosa Luna, lui donna plus de mal qu'un poëme ; mais La Carterie fut satisfait.

Il n'y avait pas huit jours que la première partie du roman d'Amandorine avait paru, lorsqu'une dame voilée se présenta au bureau du journal et demanda à parler à la comtesse de Beauregard.

— Elle est absente, madame, dit Bida.

— Pourriez-vous me procurer sou adresse ?

— C'est difficile, dit Bida, forcé d'entrer dans une voie de mensonges. Elle ne demeure pas à Paris, madame.

— Mais elle y vient souvent?

— Très-irrégulièrement.

La tlanio parut contrariée. Ce fut alors seulement que Bida s'inquiéta (le l'odeur proiioucée de parfums qui emplissait le bureau de rédaction depuis que la dame était entrée. Un éclair traversa son odorat ; il lui semblait que ces odeurs avaient du rapport avec les parfums du manuscrit d'Amandorine.

— Serait-ce elle? pensa-t-il en cherchant à pénétrer ses traits sous le voile épais qui les couvrait.

— j'aurais bien désiré rencontrer la comtesse, reprit la dame, c'est une de mes bonnes amies.

Bida ne put réprimer un léger sourire.

— Si elle savait, pensa-t-il, que son excellente amie est en ce moment devant elle.

— Je suis venue à Paris tout exprès pour la voir.

— Pourvu, se dit Bida, que La Carterie n'ait pas la fantaisie de me faire habiller en comtesse ; mais, madame, ajouta-t-il, si vous vouliez parler à M. le directeur de Y Avenir des Demoiselles, il vient ici tous les jours entre trois et quatre heures de l'après-midi. Lui seul pourra vous mettre en rapport avec la comtesse de Beauregard.

Tout en hésitant, la dame reprit :

— J'aurais désiré, c'est-à-dire on m'a chargé de prendre à votre bureau, quelques exemplaires du roman que vous publiez en ce moment, la Rosa Lima, n'est-ce pas?

— C'est Amandorine elle-même, se dit Bida, qui, au trouble de la dame, reconnut une débutante littéraire, jalouse de posséder un grand nombre de ses œuvres.

— 11 ne m'en reste plus, ajouta-t-il en manière de pétard.

— Vraiment! s'écria la dame avec un tel accent d'enthousiasme, qu'on ne pouvait se tromper sur sa maternité.

— Ce sera un des plus grands succès littéraires de l'année, dit Bida, qui, au contact de La Carterie, avait pris quelque teinte de raillerie.

— Ah! monsieur, quelle émotion s'empare de moi!... Je suis Arnandorine, dit la dame en relevant tout à coup son voile.

Alors apparut la belle et riche jeune fille que La Carterie avait

33/i LA MASCARADE

rêvée par le nom de princesse de contes de fées qui lui servait d'auréole.

Amaudoriffe, peut-être pour éprouver ses protecteurs de Y Avenir des Demoiselles, se présentait changée en une énorme femme courant après la cinquantaine, blonde, et coiffée à la Sévigné avec un étalage de boucles et de frisures finement travaillées, qui semblaient non pas des cheveux, mais de la soie. Un blanc de lait sinistre s'étalait ouvertement sur sa physionomie, et donnait des inquiétudes sur la santé de la dame qui pouvait succomber à la terrible maladie dont sont victimes les ouvriers qui broient la céruse. La bouche d'Amandorine ne pouvait s'appeler de ce nom vulgaire : c'était à la fois une rose et un sourire. Les lèvres sur lesquelles se promenait une poudre audacieuse de carmin, s'avançaient triomphalement pour recevoir dix mille compliments. Les yeux bleus faïence d'Amandorine avaient jadis été adoucis par des cils et des sourcils blonds; mais sans doute pour mieux se déguiser, l'auteur de Rosa Luna les avait allongés en les bordant de noir et en tirant une petite raie au crayon à chaque angle, laquelle raie rompait les cinquantes rides qui folâtraient autour de la patte d'oie. Le sourcil noir, mince et circulaire semblait la corde sur laquelle étaient tirées les flèches qui s'échappaient des yeux de faïence de la belle Amaudorine.

Bida était réellement effrayé de cette peinture singulière qui se dressait devant lui et qui ne parlait plus pour ne pas déranger le ccsur de la bouche.

— Vraiment, madame, yous êtes Amaudorine ! s'écria-t-ii. La bouche s'avança et souffla un oui du bout des lèvres.

— Ah ! continua Bida en laissant tomber sa tête sur son bureau, comme s'il eiit été ébloui par la beauté d'Amandorine.

Il resta un moment dans cette position, assez en peine de la tournure à donner à l'entretien. Ne sachant comment sortir de cette situation, Bida eut envie de s'écrier : « Et moi, je suis la comtesse de Beauregard! » Mais cette facétie demandait un homme décidé à la soutenir jusqu'au bout. Bida n'osait plus relever la tête; il craignait de regarder en face le sourire carminé que la dame conservait avec l'impassibilité d'un factionnaire qui présente les armes à un roi. Heureusement la porte du bureau s'ouvrit, et La Garterie s'avança.

— Madame, dit Bida, voici monsieur le directeur de Y Avenir des Demoiselles, M de La Garterie.

Cehii-ri regarda légèrement la dame, fit une grimace dissimulée.

— Esl-il venu des abonnements, dcmanda-t-ii?

— Pas aujourd'hui, dit Uida; mais madame désire vous parler.

— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda d'un ton indifférent La Carterie.

— Il paraît, monsieur, qne le roman de Eosa Lima obtient un certain succès, dit Aniandorine.

— Oui, oui, dit La Carterie; mais, madame, je suis un peu pressé.

Bida faisait des signes à son patron q\ii s'imaginait que le poëte Voulait seulement lui faire remarquer la comique splendeur de la stature de la dame.

— Je me suis déjà adressée à monsieur, dit Amandorine en désignant Bida, pour avoir l'adresse de la comtesse de Beauregard.

— Je suis très-fàclié, madame, mais nous ne pouvons la donner. La comtesse est une femme d'un grand esprit qui a le malheur de

ne pas savoir calculer. Nous la payons déjà fort cher, elle touche une forte pension de son mari, et elle dépense beaucoup plus que ses revenus. Comme tous les grands artistes, la comtesse est audessous de ses affaires. Poursuivie par ses fournisseurs, elle n'a accepté la rédaction de Y Avenir des Demoiselles qu'à la condition que nous ne donnerions son adresse à personne, et je suis fâché, madame, de ne pouvoir vous être agréable, mais je suis attendu,

La Carterie sortit heureux de son invention, car il s'était donné comme élude spéciale de ne jamais parler sérieusement dans la vie. Bida courut après lui.

— C'est Amandorine, lui dit-il.

— Hélas! hélas! hélas! s'écria La Carterie en remontant. Et il ajouta stoïquement :

— Après tout, si elle a des capitaux!

En même temps il entrait dans le bureau de Bida, et offrait sa main à Amandorine pour la faire passer dans son cabinet.

— Croyez-vous donc, chère et illustre Amandorine, que je ne vous avais pas reconnue? C'est pour cela que je voulais vous éviter.

— M'éviter?

— Je ne pouvais pas vous annoncer le malheur qui nous menace.

336 LA mascarâdp:

— Quel malheur'?

— Fitut-il vous le dire? Votre délicieux roman ne peut continuer de paraître.

Amandorine poussa un cri de désespoir et La Carterie essaya d'y répondre par un sanglot.

— Comprenez-vous mon chagrin, belle Amandorine... L'Avenir des Demoiselles va mourir au moment où vous alliez lui donner un brillant essor, et entraînera dans sa chute la ravissante Rosa Lima , cette création si poétique dont tout Paris s'entretenait.

— C'est impossible! s'écria Amandorine.

— Voilà la situation en deux mots : la comtesse de Beauregard a ruiné le journal ; dans ma faiblesse je l'ai laissé puiser à même la caisse... Cette femme dévorerait des empires... L'imprimeur nonseulement refuse de m'imprimer, mais le marchand de papiers me poursuit. J'avais fait d'immenses frais pour lancer votre œuvre passionnée : affiches, prospectus, tirage extraordinaire. Le baptême d'une si charmante enfant ne devait-il pas être sonné par tous les carillons de la publicité?... Vous allez entrevoir l'envers de l'art : ce n'est pas beau. Votre œuvre avait besoin d'être lancée. Par la délicatesse des détails, elle ne pouvait tout d'abord pénétrer dans le cœur de ces gens matériels qui s'occupent plus d'affaires d'argent que de poésie. Avant que le public dise qu'un roman est beau, il faut le lui crier comme si on parlait à un sourd, surtout quand l'auteur débute... Le public a peur des nouveaux venus, il s'en défie : je voulais activer les feux de l'auréole qui ne manquera pas d'entourer votre nom dans une dizaine d'années ; j'ai excité trop tôt les jalousies par mon admiration imprudente... On vous craint, madame, parce que vous êtes forte.

— Est-ce possible? s'écria Amandorine.

— Si la comtesse de Beauregard n'avait fait que dépenser l'argent de VAvcnir des Demoiselles, je n'y verrai rien que d'habituel, c'est sa coutume ; mais, froissée par le succès de la première partie de Rosa Luna, elle m'a écrit ce matin un petit billet par lequel elle m'annonce qu'elle cesse de faire partie de cette rédaction. La comtesse n'a pu supporter une rivale redoutable à côté d'elle ; et le plus grand éloge qu'on puisse faire de vous, c'est qu'elle va vous déchirer dans sou cercle.

— Que me dites-vous là, monsieur?

— Voilà la vie littéraire, belle Amandorine; je vous en ai montré 1rs manvais côtés, mais le génie sait triomper de ces perfidies... Travaillez inie quinzaine d'années, seule, dans une mansarde, en tète-à-tète avec votre encrier, n'ayant pour confidente que votre plume, et je ne doute pas qu'à force de courage vous ne vous imposiez au public.

— Seule ! quinze ans ! dans une mansarde 1 s'écria Amandorine oubliant tout à coup d'imprimer la forme du cœur à ses lèvres qui se pincèrent.

— Oui, sans journal, sans publicité, l'artiste, au bout de vingt ans, parvient à grand'peine à se laire un nom, mais à quel prix! Tandis que si l'Avenir des Demoiselles avait continué, avant six mois je mettais en lumière votre talent et j'enchâssais ses perles fines dans une riche monture.

— Pourquoi le journal ne continuerait-il pas?

— Je croyais vous l'avoir dit, madame ; parce que les frais de lancement du premier numéro de votre roman ont été considérables, et que si demain, je n'ai pas payé dix mille francs aux créanciers de V Avenir des Demoiselles, je suis conduit à la prison pour dettes.

Amandorine baissait la tète.

— Ce qui me contrarie le plus, continua La Carterie, c'est de vous avoir porté le plus mauvais coup qu'un débutant puisse recevoir : la comtesse de Beauregard, si influente dans le monde parisien, va répandre le bruit que Rasa Luna a tué le journal.

— Oh! s'écria Amandorine.

— Cette femme ne vit que de calomnies; elle est méchante, on la craint, mais avec sa langue empoisonnée elle se fait ouvrir plus de portes qu'avec des comphments... Ah! si j'avais pu paraître comme d'habitude avec le second numéro de votre roman où la Rosa Luna montre les exquises tendresses de son cœur, votre réputation se consolidait; venait la troisième partie, le dénoûment si surprenant par son inattendu, alors tout Paris reconnaissait la belle Amandorine pour un maître. Je voulais donner votre portrait en prime à nos abonnés. Chacun venait à vous ; dans vos salons se pressait l'élite des artistes, des académiciens. Au théâtre, vous auriez touché du doigt votre triomphe ; sur les boulevards on se serait retourné pour vous voir. J'aurais donné à dîner aux journali'^tos en vous gardant la place d'honneur; la critique se serait prosternée devant vous

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