‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 32 sur 44 · LE JURISCONSULTE PRIN · texte numérisé non relu

LE JURISCONSULTE PRIN

Au bout (le quinze jours Claire n'avait pas encore vendu de couronnes d'immortelles : toute la bande des marchandes, devinant sa timidité, s'était liguée contre elle et l'avait écartée à force d'insultes. Dans sa bonté Claire les justifiait : — Ces pauvres femmes n'ont que ce métier pour vivre et les enfants seraient peut-être battues en rentrant à la maison si elles ne rapportaient pas d'argent, se disait-elle. Et elle continuait à rester à l'écart, sans s'inquiéter de la retenue qu'exerçait tous les jours sa patrone sur les couronnes qu'elle ne vendait pas. 11 arriva qu'une quinzaine après, Claire avait laissé une trentaine de francs chez la marchande qui, sans plus de façon, la mit un matin à la porte en lui défendant de reparaître devant ses yeux.

Claire s'en retournait à sa petite chambre les larmes aux jeux, lorsqu'elle rencontra une ouvrière de sa boutique, une jeune fille, la seule dont la physionomie lui avait plu.

— On m'a chassée, mademoiselle Eugénie, lui dit-elle.

— Et on ne vous a pas rendu votre argent... C'est l'habitude de M'"'^ Dubois; mais il faut vous le faire rendre.

— Je ne veux pas avoir de discussion à ce sujet avec M™* Dubois.

— Ah ! VOUS êtes trop bonne... C'est une femme riche et qui niet les pouces quand on lui montre les dents. Elle a déjà eu des affaires au tribunal, et elle craint les poursuites... A votre place, j'irais trouver M. Prin. C'est un bon avocat du quartier, il vous conseillerait.

— A quoi bon?

— Si vous êtes embarrassée, il peut vous trouver une bonne place.

— Sil pouvait me placer, j'irais bien.

— Allez donc le voir. 11 demeure rue Delambre, n" 13, sur ".e boulevard Mont-Parnassse... Vous n'oublierez pas qu'il s'appelle M. Prin, avocat.

— Merci bien, mademoiselle Eugénie.

— 11 n'y a pas de quoi, mademoiselle Claire, je voudrais vous être plus utile.

Claire se rendit dans la direction du boulevard Mont-Parnasse, où elle demanda la rue Delambre. Personne ne la connaissait. Enfin il se trouva un homme qui sourit.

— C'est une pauvre rue, dit-il. Vous la reconnaîtrez facilement; il n'y a pas de maisons.

Claire allait continuer son chemin, croyant que l'homme se moquait d'elle.

— Allez toujours tout droit devant vous, la quatrième à votre gauche, vous trouverez un pré, c'est là la rue Delambre... 11 n'y a pas de gaz, mais dans une dizaine d'années on s'en occupera.

A cette époque, la ville de Paris possédait encore d'immenses terrains vagues, surtout aux alentours des barrières, où l'herbe poussait en paix et qui servaient de divertissement la semaine aux polissons du quartier, le dimanche et le lundi aux familles d'ouvriers qui allaient y attendre, étendues sur le gazon, l'heure de manger un lapin sauté, hors barrière. Des trouées considérables ayant été ordonnées par l'administration municipale, sous le règne de Louis-Philippe, il en résulta un certain trouble dans les habitudes du petit commerce du centre. La population augmentait tous les jours ; beaucoup de ménages peu aisés se trouvèrent relégués vers les faubourgs. Dès lors commença renchérissement des loyers, qui eut pour résultat de mettre un certain nombre de gens sur le pavé.

11 n'y a pas dY-tro plus industrieux qu'un Parisien misérable. Il se Irouva un homme sans logement qui s'installa dans un de ces prés, y apporta des planches et s'organisa en moins de deux jours un logement bizarre; comme d'autres de son espèce remarquèrent qu'on ne le tracassait pas, ils bâtirent à côté avec de la terre et des pierres ramassées de côté et d'autre, une espèce de cabane qui fut renversée aux premiers jours de pluie ; mais ils étaient installés. En cas d'orage une vieille toile goudronnée servait à protéger leur tête. En moins de quinze jours, tout ce qui se trouvait à Paris de détritus de constructions et de démolitions se trouva employé.

Un baraquement immense fut établi dans le pré qui donne sur le boulevard Mont-Parnasse ; la maison de Robinson Crusoé, telle que l'a décrite l'immortel de Foë, n'était pas plus sauvage que ces constructions improvisées, que l'administration municipale regarda un jour avec plus d'étonnement qu'Aladin se réveillant et trouvant un palais où il y avait une place vide la veille. C'était comme un campement de marchands bohémiens en Pologne, des maisons singulières sans étages, bâties à claire-voies, avec des morceaux d'armoires, de vieilles tables, des poutres qui avaient bien pu être dérobées la nuit quelque part, des matériaux singuliers dans la combinaison desquels il entrait de la'paille, de la terre glaise, des cailloux, des morceaux de verre, du coke, de vieux chapeaux, des portes qui avaient été des fenêtres, des fenêtres qui avaient été des portes.

La population valait les maisons. C'étaient des gens déguenillés avec de longues bnrbes, les yeux creux , des femmes portant des enfants à la mamelle, suivies d'une foule de marmots qui criaient et se roulaient dans les plâtras : tout ce monde heureux d'avoir trouvé un trou, bâti sa maison, créé une propriété. Le premier qui y planta sa tente s'appelait Delambre ; les habitants reconnaissants donnèrent son nom au quartier, qui prit le nom de rue Delambre, et aussitôt les \ingt premières maisons achevées, le commerce s'y organisa. C'étaient des marchands de ferraille rouillée, des chiffonniers : le plus industrieux, qui s'était emparé d'un terrain plus important, y fonda immédiatement un garni et inscrivit en gros caractères sur un drapeau : Ici on loge à la nuit. Deux marchands de vins entouraient ce garni, et le premier débitant avait pris pour enseigne : Entrons d'abord chez Gustave.

Comme ce chemin menait à la barrière, il s'y installa des fabri-

o[i2 LA MASCARADE

cants de brioches, des marchandes de saucisses en plein vent. Un marchand d'habits accrocha à sa porte des paletots délabrés, des bottes avachies, un chapeau do soie qui avait dû passer sur vingt tètes de femmes, et bientôt les curieux stupéfaits purent lire sur sou enseigne : A la toilette des deux sexes ; mais le fondateur de la rue Delambre fut des plus honorés, quand un homme habillé de noir vint s'emparer d'une parcelle de terrain en écrivant en gros caractères sur sa porte : M. Prin, jurisconsulte.

Un jurisconsulte dans la rue Delambre ! — Les revendeurs de ferrailles et les marchands de saucisses se creusèrent d'abord le cerveau à se demander quels singuliers produits le nouvel emménagé allait étaler ! Il y eut de fortes discussions à ce propos : ceux qui avaient bâti leurs maisons allaient lire et relire sur la porte ce singulier mot de jurisconsulte tracé au charbon en caractères voyants. Qu'était-ce que ce petit homme en habit noir râpé qui partait le matin, un grand rouleau de papier sous le bras et qui ne rentrait que le soir? On ne le sut que huit jours plus tard ; au-dessous du titre de jurisconsulte, M, Prin ajouta celui plus clair i'avocat des cochers, et cette nouvelle qualification imposa plus que la première.

Le cocher de fiacre a la réputation d'être exploité par ceux qu'il conduit ; il obéit à une discipline sévère, condamné souvent à descendre de son siège, à des amendes assez fortes. M. Prin, avocat des cochers, fut traité avec déférence par ses voisins. Son habit noir imposait, et la ficelle blanche qu'il portait au cou, et ses dossiers sous le bras, en y ajoutant un certain air de dignité qu'il tâchait d'emprunter à la magistrature.

Quand Claire se présenta pour lui parler :

— Si vous voulez voir M. Prin, lui dit la marchande de saucisses en plein vent qui avait établi sa poêle à frire à côté de la maison du jurisconsulte, il faut aller au carrefour de l'Observatoire; tout le monde connaît l'avocat des cochers et on vous indiquera où il se trouve.

Glaire reprit sa course du côté de l'Observatoire, où, après avoir été arrêtée par de nombreux groupes qui entouraient des faiseurs de tours de force, des baraques de Guignol, des marchands de pains d'épiées, des diseurs de bonne aventure accompagnés de leurs pitres, elle se trouva en face d'un cercle formé de soldats, de bonnes d'enfants, de sapeurs faisant cercle autour d'un petit homme en habit noir,

M. Pria lui-même, en train d'expliquer à son auditoire les articles du Code civil relatif aux droits do succession.

Sur le terrain sec et tassé du boulevard étaient dessinés à la craie des cercles et des triangli.'S cabalistiques cliari;és de chitfres et de nombreux zéros, qui n'allaient jamais au-dessous de dix mille francs. En ce moment, .M. Prin était en train de donner une leçon d'arithmétique à son auditoire, qui l'écoutait en ouvrant des yeux immenses.

— Vous héritez de cinquante mille francs, s'écriait le petit M. Prin, je dis cin...quan...te...mil...le... frrrrancs, il faut donc, mesdames et messieurs, que vous sachiez comment s'écrit eu chiffres la somme de cinquante mille frrrrancs.

1^1. Prin traçait au cœur de son cercle dessiné à la craie le chiffre de cinquante mille francs.

— En donnant quittance, si vous oubliez par hasard un zéro, un simple zéro, vous ne touchez que cinq mille francs ; vous perdez donc tout d'un coup par votre ignorance quarante-cinq mille francs. Jedisqua...ran...te... cinq... mil.. .le. ..frrrrancs. Mesdames et messieurs, dans le Manuel des Héritiers que voici, vous apprendrez à ne pas être frustré de vos droits... Le soir, à la caserne, un militaire peut s'exercer à tracer d'abord des unités, puis des dizaines, puis encore des centaines; le lendemain il passe aux mille, aux dix raille, aux quinze mille, aux vingt mille, aux cinquante raille.

Les curieux gardaient un profond silence.

— Je ne vousjlirai pas qu'un colonel laisse à son brosscur des millions, ce serait exagérer ; mais on en a vu dans des batailles qui chargeaient un soldat de remettre leurs croix à des familles éplorées. La famille récompense le militaire : il a une somme à toucher, il faut donc qu'il sache signer un reçu, car dans les grandes maisons il y a toujours un livre de dépenses tenu en partie double.

Généralement, à ce moment les barbes des sapeurs se courbaient vers les chiffres cabalistiques, et silencieux ils s'interrogeaient pour se demander s'ils ne , devaient pas remettre entre les mains de M. Prin leurs deux sous de haute-paye pour étudier l'art si utile de faire un reçu en cas de donations. Pour les bonnes et les cuisinières, M. Prin employait d%utros moyens de séduction. 11 avait toujours connu un riche célibataire enterré la semaine passée à Saint-Tliomas-d'Aquin, qui avait déshérité sa famille pour faire jouir

3kh LA MASCARADE

de sa fortune la servante qui avait eu soin de lui; mais malgré ces moyens de séduction, le petit cahier de M. Prin ne se vendait pas à un nombre considérable d'exemplaires. Alors il passait à un autre ordre d'idées.

— Vous me direz, mesdames et messieurs, que vous n'attendez pas de succession et que vous n'avez pas besoin de connaître la table du grand Pythagore, et c'est justement en quoi vous vous trompez. Combien y a-t-il en France de Dupré, de Thibaut, de Camus, de Leroux... Je parie qu'il y a dans l'honorable auditoire qui m'entoure un Legrand... Eh bien! que ceux qui s'appellent de ces noms me suivent : je ne leur donnerai pas mille francs, mais des millions... Il y a au ministère des successions qui dorment et qu'on n'ouvrira pas tant que les Dupré ne se seront pas présentés. Il est mort à Venise, en 1676, un M. Thierry qui a laissé trois maisons près du palais du doge, estimées six millions huit cent mille francs ; un sac de quatre pieds de long et autant de large plein d'or massif en lingots, se montant à trente et un millions ; quatre-vingt mille ducats à trois francs l'un, c'est-à-dire quatre millions ; cinquante et un mille louis d'or sur l'hôtel de ville de Paris, produisant douze cent mille francs d'intérêt; six carrosses dans l'île de Corfou, qui valent encore vingt-neuf mille francs, quoiqu'il y ait des réparations à faire; deux bâtiments chargés de pierres précieuses, qui débarquèrent à Venise après la mort de Jean Thierry, estimées six millions. Et vous croyez que cela ne vaut pas la peine aux Thierry d'apprendre l'arithmétique !

Les cuisinières, en entendant parler de tels trésors, se regardaient comme très-malheureuses de gagner seulement deux francs par jour sur le repas de leur maître, et les sapeurs enlevaient leurs bonnets à poils pour s'essuyer le front, tant ils étaient émus.

— Ce n'est pas tout, continuait M. Prin; je ne finirais pas aujourd'hui si je vous parlais des dix-sept lits montés de diverses cou • leurs, des étoffes et autres meubles de M. Thierry, des dentelles, des quarante et un miroirs petits et grands, des cent fauteuils ornés d'or et d'argent, le tout représentant au moins une valeur de quatre cent mille francs; et j'oubliais encore les huit cent mille écus à la croix, qui valent aujourd'hui neuf nfillions soixante-dix-neuf mille francs. Vous me direz : Je ne m'appelle pas Thierry et je n'ai pas droit à ces milliards? Vous n'en savez rien : vous êtes peut-être

descendant de M. Jean Tliierry. Consultez vos papiers. Il y a à se partager cinquante-six millions, qui représentent près de cent cinquante millions, d'après la valeur du marc d'or d'aujourd'hui.

Claire écoutait sans impatience le catalogue de ces millions qui ne la tentaient pas ; cependant, au moment où le jurisconsulte Prin faisait le tour du cercle pour vendre ses petits cahiers :

— Monsieur, j'aurai à vous parler, lui dit-elle en achetant un de ses cahiers.

— Si vous voulez m'attendre auprès du marchand de vins du coin, dit l'avocat, je suis à vous à l'instant.

Claire s'éloigna.

— Vous avez hien vu cette jeune fille qui m'a parlé, dit M. Priu à son auditoire, c'est une Thierry; sans moi, elle n'aurait pas connu la fortune de son grand'oiicle, M. Jean Thierry... Ceux qui veulent de mes petits cahiers qui contiennent les devoirs des héritiers, qu'ils se dépêchent, la petite-nièce de M. Jean Thierry, l'archi-millionnaire, m'attend.

Le bagage de l'avocat n'était pas long cà plier : il consistait en un dossier de parchemins et de papiers entourés de ficelle rouge, et il n'effaçait jamais les cercles cabalistiques tracés à la craie sur la terre, pour laisser quelque occupation aux sapeurs et aux militaires désœuvrés, qui, généralement après la séance de M. Prin, allaient considérer, avec un respect profond, ces triangles, ces cercles et ces chiffres qui leur donnaient à rêver les trésors les plus immenses : mais ce jour-là, les bonnes d'enfants suivirent à quelques pas M. Prin, pour regarder l'heureuse demoiselle Thierry, qui allait, à la suite d'une simple consultation, se présenter et recevoir des millions. Lui-même, M. Prin, s'enthousiasmait en parlant de la succession de M. Jean Thierry, dont il avait lu la description dans un vieux journal, et il en parlait avec une telle conviction, qu'il s'imaginait qu'un réel Thierry allait se présenter devant lui. Aussi abordat-il Claire de la sorte :

— Vous êtes une demoiselle Thierry !

— Je m'appelle Claire, dit-elle.

— Claire Thierry?

— Pardonnez-moi, monsieur, je voulais vous consulter pour uuc affaire particulière.

Alors Claire raconta à l'avocat la spoliation dont elle avait été la victime.

— Très-bien, dit M. Prin; c'est une affaire de justice de paix... Vous en serez quitte pour une vingtaine de francs.

— Vingt francs, dit Claire, je ne peux pas les dépenser.

— Comment, une Thierry! Allons, je continue à vous prendre pour une parente de M. Jean Thierry... Quel malheur que vous ne vous appeliez pas seulement Thieret... on pourrait plaider qu'il y a eu corruption de nom.

— On m'a dit, monsieur, reprit Claire, que vous vous chargiez de placer les personnes sans ouvrage.

— Certainement, dit M. Prin. rien n'est plus facile... J'ai l'idée d'un bureau de placement immense pour les deux sexes. Cochers de bonne maison, domestiques mâles et femelles, femmes de chambre... Il est impossible que je ne découvre pas un parent de M. Jean Thierry dans tout ce monde qui viendra s'adresser à moi... Si cène sont pas les domestiques, ce seront les maîtres.

— Je ne voudrais pas entrer en service, dit Claire.

— Il y a des demoiselles de boutique, des demoiselles de compagnie, que m'importe? Les Thierry peuvent se trouver aujourd'hui dans toutes les conditions.

— Alors, monsieur, vous pourriez me trouver une place dans un magasin.

— Ah! il n'en manque pas; je demanderai seulement à la personne que je placerai dans quelque bonne maison de s'inquiéter s'il n'y a pas parmi les autres employés ou serviteurs des descendants de M. Jean Thierry.

— Ainsi, monsieur, je pourrai m'occuper tout de suite.

— Aussitôt que mou bureau de placement sera fondé ; malheureusement, il y a à Paris un imprimeur Thierry qui ne me livre pas mes affiches et mes prospectus pour une simple bagatelle... Il veut cent francs d'avance... J'ai dépensé tout ce que j'avais à courir après les héritiers de M. Jean Thierry. Il y en a plus de vingt à Paris; la province m'en donne soixante-sept, et je ne compte pas ceux qui vivent à l'étranger. Je me ruine pour les Thierry, il est bien simple qu'un des membres de cette nombreuse famille pour laquelle je me sacrifie, me fasse une petite avance. Pas du tout. Croyez-vous que cet imprimeur, qui demeure rue du Four-Saint^Gerraain, renonce h

la succession : puisqu'il ne veut pas me faire crédit de quelque impression, je trouverai le moyen de récarter. 11 n'aura rien du gros liérilagc de M. Jean Thierry, c'est moi qui vous le dis.

Claire coauncnra à comprendre qu'elle avait rencontré un personnage au moins singulier.

— J'aurais pourtant bien voulu me placer, dit-elle.

— Oh ! s'écria M. Prin en se frappant le front, une idée! Je n'y avais pas pensé... Nous allons aller chez moi et nous parcourrons la liste de tous les Thierry. Il y en a au moins vingt-cinq à Paris ; j'ai leur adresse, leur profession que j'ai copiée dans l'almauach Bottin. Ce M. Bottin m'a été bien utile dans ma recherche des Thierry; je ne connais pas de meilleur livre... Je donnerais tout au monde pour que M. Bottin fût parent de M. Jean Thierry. Enfin nous verrons cela plus tard... Vous entrerez donc en condition chez un Thierry quelconque, le premier venu ; et maintenant que vous êtes au courant de FafTaire, vous lui en parlerez de temps en temps, afin qu'il ne s'endorme pas dans une coupable indifférence à l'endroit de la succession de M. Jean Thierry, parce que; voyezvous, un seul Thierry qui manque à l'appel empêche tous les autres Thierry de toucher ces immenses sommes accumulées... Certains objets doivent avoir perdu de leur valeur, les meubles, les étoffes qui sont entassés dans une maison au bord du grand canal Garofolo. 11 doit faire humide dans ce pays-là, voilà des étoffes qui perdent de leur lustre... Il en est de môme des six grands carrosses de l'île de Corfou... S'il fait chaud, les bois ont joué certainement... J'aurais bien voulu faire un tour par là, car enfin je suis une sorte d'exécuteur testamentaire des dernières volontés de M. Jean Thierry.

Si elle avait osé Claire eût quitté le terrible M. Prin; mais elleconservait encore un secret espoir, et se confiait maintenant dans le hasard. Sans s'inquiéter si Claire l'écoutait, M. Prin continua, en marchant rapidement ou en s'arrctant brusquement, suivant réchauffement de ses idées. Bien des fois sa main s'avança pour prendre un bouton d'habit, ainsi que font les gens qui veulent faire entrer leur raisonnements de force dans l'esprit de ceux qui les écoutent, mais il s'apercevait seulement alors qu'il avait affaire à une femme.

— Depuis l'année 177G, contiima M. Prin, les Thierry n'ont pas manqué à l'appel ; il se trouve toujours des gens qui ne sont pas mécontents de manger une part d'un gâteau de cinquante-six mil-

lions, mais il en manquait toujours. Il s'est présenté de feux Thierry. Sur les Thierry que je pourchasse, on en écartera peut-être les deux tiers. Tant mieux, la part des vrais Thierry n'en sera que plus belle. Moi je crois qu'on peut étendre le cercle des investigations et appeler aux débats les Thierret, les Thiron, les Thiraud, les Thirel, tous ceux dont le nom commence par T, H, I, suivis d'un R; vous voyez donc, mademoiselle, qu'il ne vous manquera pas de place. Vous n'aurez que l'embarras du choix. II y a peut-être ciuq cent places à occuper chez les Thierry, et de bonnes places, parce qu'après tout une demoiselle de boutique qui répète à son patron tous les matins : « Vous pouvez hériter de cinquante-six raillions, » est une personne agréable à entendre. Ah ! nous voilà arrivés, dit l'avocat Prin en entrant dans la rue Delambre. Claire hésitait à suivre l'avocat.

— Vous êtes fatiguée, dit M. Prin ; mais vous allez trouver à vous asseoir chez moi, et nous choisirons dans mou dossier le Thierry qui peut vous convenir pour débuter. Vous ne voulez pas aller eu province?

— Non, dit Claire, je préfère rester à Paris.

— Les Thierry de provinces sont de braves gens ; je ne les connais pas, mais on serait parfaitement chez eux. Ils ont plus de temps à eux, et ils penseront davantage à la succession de M. Jean Thierry ; mais puisque le séjour de Paris vous est plus agréable, nous trouverons votre aflaire.

Chacun dans la rue saluait le jurisconsulte Prin.

— Ce sont de pauvres gens, dit l'avocat à Claire ; je trouverai un moyen de les rattacher à la succession de M. Jean Thierry.

La porte ouverte, Claire pénétra dans une chambre basse encombrée de papiers, de feuilles volantes. Le nom de Thierry était inscrit en gros caractères sur les murs, avec les nombreuses variantes que l'avocat lui avait fait subir. On pouvait lire : Thierry, Thiery, Thiéry, Thieri, Tierry, Ttéry, Tièry. Un seul volume était ouvert sur une petite table, VAlmanach Bottin.

M. Prin posa la main dessus.

— Votre sort est à la lettre T, dit-il à Claire ; mais avant que je ne vous place, jurez -moi, si vous entrez chez un Thierry, de ne pas convoiter la succession pour vous-même, d'attiser de loul votre possible la volonté des divers héritiers que vous ipourrez rencontrer ;

enfin, de ne pas oublier que ccst moi, Prin, jurisconsulte, avocat des cociiers, qui ai le i»reniier ravivé la succession de M. Jean Thierry.

— Je vous le promets, dit Claire, qui commençait à subir l'influence du petit homme habillé de noir.

La conviction absolue qu'il mettait dans les moindres détails relatifs à cette succession faisait qu'en l'écoutant quelque temps, les milliards fantastiques du célèbre feu Jean Thierry prenaient l'apparence de sommes rangées dans les caves de la Banque, qui n'attendaient que des réclamations sérieuses pour être distribuées.

— Voilà un Thierry, jardinier au Jardin-des-Plantes, dit M. Prin en feuilletant le livre d'adresses, vous ne voulez pas débuter par celui-là ; Thierry, boucher, rue Montmartre, non ; Thierry, pâtissier, aux Batignolles, vous conviendrait peut-être mieux ; Thierry, revendeur de ferrailles, au Marché-Noir. Ceux-là sont les héritiers les plus directs et les plus importants ; l'orthographe de leurs noms est irréprochable. Ils possèdent les deux R qui valent le meilleur des blasons. Nous passons aux Thiery avec un R seul : l'un d'eux est charpentier, l'autre employé à la Ville ; mais une partie de ces Thiery jouit d'un accent sur l'E. Ce sont les trois grandes catégories. Voulez-vous entrer, mademoiselle, chez les Thierry aux deux R ou chez ceux qui n'ont qu'un R. ou chez les accents aigus ?

— J'irez où vous m'enverrez, dit Glaire.

— Non, vous devez choisir... Ce sont de très-bonnes places, mais il y a une différence entre un charpentier et un employé de la Ville.

— Pourvu que je puisse travailler, dit Claire.

— .A.lors, à votre place, j'entrerais chez les Thierry irréprochables, ceux aux deux R ; et, entre tous, je choisirais le revendeur de ferrailles du Marché-Noir, parce que nous pourrons prendre certainement des renseignements sur lyi, dans cette rue même. Si vous vouliez bien repasser demain, j'aurais étudié la question.

— Je n'oserai jamais me présenter seule.

— Ah ! les premières fois je vous accompagnerai chez ces Thierry, pour vous montrer comment il faut leur parler...

Là-dessus Claire prit congé de M. Prin et rentra dans la petite chambre où elle avait espéré trouver la paix. Encore un logement à abandonner ! Où le sort allait-il la jeterj Voilà ce qu'elle se demandait avec inquiétude.

•iO

Pendant huit jours, Claire suivit docilement M. Prin dans toutes

les maisons où il lui plut de la conduire ; mais les Thierry se montraient récalcitrants aux milliards. La plupart des gens dont l'avocat avait pris l'adresse exerçaient de petits commerces et n'ayant jamais entendu parler de milliards, ouvraient d'abord de grands yeux , car les vêtements de ce porteur de milliards ne prévenaient pas en sa faveur. Son déluge de paroles effrayait les gens qui le prenaient pour un échappé des Petites-Maisons ; et surtout la singulière condition qu'il imposait de faire entrer Claire au service des futurs héritiers ne contribuait pas peu à les faire regarder comme des aventuriers, des gens dangereux même, qui venaient peut-être étudier l'intérieur des maisons avec l'intention d'y faire plus tard un mauvais coup.

Claire sentait quelle défiance elle et son introducteur inspiraient ; mais elle n'osait refuser d'accompagner M, Prin qui, maintenant, venait la chercher tous les matins chez elle et lui faisait battre le pavé de Paris, en se contentant d'un petit pain de temps en temps pour toute nourriture.

Combien Claire regrettait maintenant d'avoir quitté la maison du naturaliste où elle avait vécu si tranquille pendant quelques mois ! Mais un secret sentiment la poussait à la suite de M. Prin, dans ce Paris où elle espérait encore rencontrer Auguste. Tant qu'elle ne reverrait pas l'homme qu'elle aimait, elle se sentait jetée dans une existence agitée, n'ayant pas de projets assurés, allant à l'aventure, les idées en déroute. En perdant Auguste, elle avait perdu le sens réel des choses, et Claire se plaisait dans cette confusion d'idées qui la poussaient en avant, toujours avec un secret espoir.

Le tourbillonnement dans lequel elle avait été jetée lui convenait, parce qu'il l'empêchait de réfléchir, maintenant surtout qu'elle était chassée pour toujours de la maison paternelle ; seulement, le soir, quand elle rentrait brisée de fatigue, elle retrouvait ses chagrins sous son oreiller, et elle les égrenait lentement avant de s'endormir, comme une dévote égrène son chapelet.

Claire avait assez de sens pour s'apercevoir de la manie de M. Prin ; mais l'avocat s'était attaché à elle, et elle craignait de lui enlever ses illusions de milliards en l'abandonnant tout à coup. Dans sa bonté, elle espérait ramener M. Prin au calme, comme il en était arrivé pour le naturaliste ; mais elle suivait une mauvaise voie, la plus dangereuse de toutes, en facilitant la manie de l'avocat, qui,

trouvant un auditeur pour supporter dans la conversation ce perpétuel retour des Thierry, était encouragé à la recherche du fabuleux héritage.

M. Prin avait l'esprit si préoccupé de sa grosse affaire qu'il ne s'apercevait pas que Claire changeait à vue d'œil : elle se nourrissait mal, elle fatiguait toute la journée à battre le pavé de Paris, elle était inquiète du pain du lendemain. Un matin, elle se réveilla avec la fièvre, et ne put sortir.

— Ce ne sera rien, dit l'avocat ; reposez-vous, mon enfant, je vais continuer mes excursions ; il est impossible que les Tlnéry avec un accent me traitent aussi cavalièrement que tous ces Thierry que j'écarte définitivement de la succession.

Claire vit s'éloigner sans regret M. Prin : elle avait besoin d'être seule pour prendre un parti. L'existence qu'elle menait à la suite de l'avocat ne pouvait continuer, et elle cherchait à quitter le maniaque sans lui enlever ses illusions.

Sur les deux heures. M. Prin arriva en sautillant, gai, joyeux comme un oiseau.

— J'ai trouvé un Thierry, dit-il, nous sommes sauvés.

Il se promenait dans la petite chambre de Claire en sautant.

— Habillez-vous, Claire, l'héritier de Jean Thierry est en bas, qui vous attend.

— Je suis si fatiguée.

— 11 n'y a pas de fatigue. Vous avez une bonne place qui n'est pas à dédaigner... Ce Thierry est un aimable garçon ; je suis aux anges que la fortune de son aïeul lui tombe entre ses mains... Il s'appelle Tliiraud, mais je me fais fort de démontrer ses droits.

— Eh bien ! dit Claire, je vais vous retrouver à l'instant.

— Pendant que vous vous habillerez, dit l'avocat, j'en profiterai pour conduire chez moi ce riche héritier.

Claire dut s'habiller et rejoignit l'avocat à son logement de la rue Delambre, où il était occupé à détailler les milliards, les carrosses de file de Corfou et les meubles du canal Garofolo à un homme pâle et maigre, les yeux enfoncés, un grand nez de perroquet, une large bouche, qui l'écoutait attentivement.

— Voilà M'"" Claire, lui dit l'avocat.

L'homme regarda Claire en clignant de l'œil.

— Je me charge de l'engagement, dit-il. C'est une belle fille !

M. Prin continuait à examiner les droits et les devoirs des héritiers.

— Pardon, dit l'homme, il est quatre heures, il faut que je sois au boulevard du Temple à cinq heures sans manque. Mademoiselle peut-elle m'accompagner ?

— Certainement, dit l'avocat.

— Où allons-nous ? demanda Claire.

— M. Thiraud vous l'expliquera en chemin.

— Je suis bien fatiguée pour aller au boulevard du Temple.

— Nous prendrons l'omnibus, dit Thiraud.

— Vous reviendrez ? demanda l'avocat.

— Vous me demandez si j'abandonne des milliards.... allons donc.

— Adieu, Claire, dit M. Prin, j'irai vous voir prochainement.

Page 1