CHAPITRE XXIV
TRESOHS D AFFECTION D AM.^NDOHINE
Amandorine réalisa une partie des espérances de La Carterie; quoique ayant enterré trois maris en province, un commissaire priseur, un avoué et un notaire, la folle veuve était remplie de prétentions littéraires qui lui enlevaient cette précieuse expérience que possèdent généralement les veuves. Pour être imprimée et arriver à la célébrité, il n'était pas de sacrifices qu'Amandorine ne fît, et La Carterie puisait à larges mains dans l'héritage des trois ofliciers ministériels, inventant chaque jour quelque nouvelle ruse pour arriver à ses fins.
Du moment où l'auteur de Basa Luna accepta la rédaction en chef de V Avenir des Demoiselles, sa fortune fut compromise à jamais : il est vrai que de douces compensations remplissaient la brèchi^ creusée par l'insatiable La Carterie. Amandorine eut un salon esthétique, une arène littéraire dans laquelle vingt-sept petits poètes venaient combattre à armes courtoises, après dîner. Ce fut une académie au petit pied dont Amandorine était la présidente ; elle fut reçue membre sociétaire de la société de TUnion poétique, moyennant vingt-cinq francs par an. La Carterie la fit aliilier au club des spirites où elle eut riionueur de converser avec l'esprit de saint Vincent de Paul qui ordonna à tous les assistants de se dépouiller d'une partie de leurs bourses pour venir en aide à de cer-
laines infortunes cachées que Redjougla était chargé de soulager; mais si elle dépensait son avoir en folies de toute nature, La Carterie se chargea de sa toilette.
En sa qualité de rédacteur en chef de ÏAienir des Demoiselles, Amandorine reçut force cadeaux, nouveautés de toute sorte, inventions de marchandes de modes, de couturières, de lingères, qui n'étaient pas mécontentes d'essayer leurs innovations sur le corps d'une femme célèbre qui se montrait dans tout Paris, au Bois, aux courses, aux premières représentations, à la cour d'assises, et qui offrait assez de surface pour étaler à larges plis ces toilettes excentriques.
Amandorine porta la première une délicieuse capote où se voyait à moitié dans le feuillage un nid d'oiseaux avec la mère tremblante voltigeant au-dessus du nid, effrayée du danger que couraient ses petits; car sur l'aile gauche de la capote on remarquait une terrible vipère verte qui, passant entre ses dents une langue repliée en mille plis tortueux, convoitait d'un œil terrible la nichée de la pauvre fauvette. On pense quel train produisit dans Paris cette capote pleine de drame.
On dut à Amandorine d'avoir révélé la première le corset sans goussets d'une couturière pleine d'imagination qui, ne se bornant pas à l'ancienne tradition, eut la constance de prendre pendant un an des leçons de sculpture chez Pradier, afin d'étudier sur le vif les flexions du corps féminin.
Au tliéàtre, Amandorine introduisit le fameux éventail à ressorts, un énorme chef-d'œuvre de mécanique, qu'elle posait sur le devant de sa loge, qui se baissait et se relevait cinq cents fois par minute, gênant peut-être la vue du théâtre, mais envoyant en même temps qu'un souille rafraîchissant une odeur agréable d'alcoolat de roses et de concombres. Il fallait un commissionnaire pour apporter cet énorme éventail à ressorts ; mais toute la salle en admirait l'ingénieux mécanisme.
Pour les parfums, Amandorine dépassa les prodiges des hétaïres grecques ; tous les matins elle prenait un bain adoucissant au baume de Judée, qui enlevait les dernières traces d'une certaine crème froide de limaçons dont elle s'oignait le corps la nuit. Le soir, elle employait la graisse d'oie de Russie pour faire pousser ses cheveux, cl le m;itin, le mirifique balsam de Willia pour les empêcher de
tomber. C'était VAvcnir des Demoiselles qiii l'avait mis en relations avec les inventeurs de ces utiles onguents.
Sa première toilette ilu malin consistait en un merveilleux clixir t'e Ruspini pour conserver la lilaiicheur des dents. Le même Ruspini lui lit cadeau d'un petit pot de crème de Cydonia pour lisser les bandeaux et leur donner du brillant. L'eau favorite de toilette d'Amandorinc était l'esprit de lleurs de cèdre. Sa figure ne demandait pas moins de deux heures de soin, à commencer par le blanc de Perse achromatisé, que la femme de chambre réveillait par un soupçon de rouge de carthame hespérisé. Soir et malin Amaiidorine rendait l'éclat à ses yeux fatigués par la pensée , disait-elle , eu appliquant sur la partie interne des paupières du pyronée arménien : les lèvres réclamaient leur part de pommade carminée de Damas, et une fois satisfaites, ne cessaient de sourire de contentement.
Quand ses doigts étaient tachés d'encre, Amandorine employait le diapasme oriental. Aussi u'avait-elle rien de commun avec les bas-bleus mal chitfonnés, à la robe tachée, qui sentent la poussière des bibliothèques. Ses mouchoirs étaient imprégnés chaque jour de mille odeurs différentes : tantôt de mignardise, tantôt de fleurs de pêcher, tantôt de caprifolium, tantôt de tilia microphilla, tantôt de cyparisse odorant, tantôt d'hymenea dulce. Jamais femme ne sentit si bon et les petits poètes qui recevaient des invitations à dîner sur un élégant papier parfumé de poudre de fleurs de Berlin, en tombaient immédiatement à la renverse.
Aiuandorine, en entrant dans une loge, l'embaumait à l'instant et la loge se trouvait parfumée pour une huitaine. Son arrivée produisait comme un concert de fleurs que les petits poètes s'acharnaient à rendre en versification sans y parvenir. Bida était le seul de la bande qui ne s'enthousiasmât pas poétiquement pour ce concert d'odeurs, et s'il fréquentait les salons d'Amandorine, c'était sur les recommandations de La Carterie, qui s'y faisait représenter par son secrétaire de rédaction. Le poète revenait de ces soirées plein de tempêtes et d'indignation en se rappelant les mensonges qu'il y avait entendus.
— j'aimerais mieux me couper la main droite, disait-il à Gogué, que décrire des vers à la louange de cette folle.
Car il avait réussi à éciiapper à la terrible commande de La Carterie; et si des vers avaient été publiés dans VAvctiir des Dinnui-
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selles en riioimeur de Tauteur de Rosa Lvna, ils nV'taient pas signés de Bida, qui se déciiargea de cette besogne sur un jeune poëte méridional qui arrivait de sa province avec le système que les plus plates adulations et les compliments les plus effrontés mènent vite un homme à la fortune dans Paris,
Ce poëte faisait cénacle avec une demi-douzaine de gens de son espèce, qui constituèrent d'abord le premier fonds du salon d'Amandorine. Dès la première soirée, la folle connut les enthousiasmes, les extases, les interruptions calculées, les trépignements qui peuvent se manifester dans un cercle de petits poètes écoutant une pièce de vers. Sur une vingtaine qui se trouvaient là, un aliénistc eu eût fait enfermer dix-neuf pour le moins.
Les fatigues de cerveau qui enlèvent de grands génies dans toute leur force, amènent des troubles physiques dont sont peut-être atteintes plus violemment les médiocrités. Celui-ci, avec un masque de crasseux sacristain, récitait d'un ton pédant des vers licencieux sur les courtisanes de l'antiquité ; un pauvre hère honteux et toussottant chantait le vin. Marie-Antoinette avait trouvé un défenseur dans ua troisième qui, bien avant de commencer, roulait des yeux blancs, crispait ses poings, se mordait lui-même et semblait un convulsionnaire échappé des miracles du diacre Paris. Le palais des singes ne renferme pas plus de grimaces.
Des gâteaux, des sucreries et des sirops récompensaient ces exercices, et Amandorine savait chatouiller le moral de chacun des gens venus pour la distraire.
Bida se faisait remarquer par son air froid. Il eût été à l'unisson de la gaieté au milieu de gens sincères, enthousiaste devant de grandes œuvres; mais il lui était impossible de faire paraître le moindre sentiment d'admiration pour ces esprits dévoyés qui avaient choisi le métier de poëte par paresse et par vanité. L'un d'eux, avec une figure de cuistre de collège, débitait pompeusement de grandes tirades sur l'Inde, et avait inventé une sorte de langue rama pour se tenir dans la couleur du pays. Un autre épileptique était un improvisateur-né, qui, n'étant jamais à court de rimes, arrivait chaque soir avec un chiffon de papier où étaient consignées les beautés d'.4mandorine. Son cou, sa poitrine, ses épaules, son bras, son sourire peint, ses bagues, son gros front, jusqu'à l'éventail mécanique, formaient matière à poésie. Il ne faut pas oublier un maigre poëte qui, plein
de gloutonnerie, dévorail ;"i lui seul un pâté, buvait quatre bouteilles et payait son écot par un morceau de ])oésie improvisé où les vers s'allongeaient sur le papier, petits, moyens et grands, imitant le dessin du pâté ou la i'oniio de la bouteille. Amandoriue avait su rencontrer, dans une époque libre où tout liomme peut se créer une position indépendante par son travail, des êtres qui, pour quelques sonnets, s'en venaient, tout crottés, remplir leur estomac aux dépens de la vanité de l'auteur de Rosn Luna; n'étant jamais rassasiée de leurs compliments, Amandoriue savait les provoquer par l'adroit tour de sa conversation.
— Murillo, disait-elle, a placé dans son tableau de la Cuisine des Anges un séraphin d'une pose charmante et dont le pied dépassant la draperie des vêtements, oiïre à l'œil le modèle le plus idéal.
En même temps Amandoriue relevait un peu sa robe, et son large pied brutal attirait l'altention de tout le cénacle.
— Vous avez un pied plus élégant, disait un poëte.
— Oh! s'écriait Amandorine en feignant un doute...
— Je vous enverrai demain une pièce de poésie sur votre pied mignon, je ne parviendrai pas sans peine à en rendre la délicatesse.
Une autre fois :
— Il y a des peintres, disait Amandoriue, qui rendent admirablement la richesse de la carnation et la véritable harmonie des formes. Ainsi, dans le portrait de la maîtresse du Titien, il y a des épaules ravissantes qui paraissent, qui sont,., je ne sais comment exprimer cela!
Et les deux bras d'Amandorine se courbaient avec grâce, pendant que ses deux mains faisaient éventail vers ses propres épaules. Avec un tel manège, il était diflicile à la bande des pique-assiettes de ne pas se pâmer devant les épaules d'Amandorine, qui saisissait ainsi l'occasion de se lever au milieu du salon, de retrousser la manche de sa robe et d'étaler ses deux bras nus dans mille poses variées, suivant la discussion.
— Mais vous ne dites rien, mon cher Bida? lui demandait-elle avec inquiétude.
Dans les salons, on craint un homme retiré dans un coin qui ressemble à un critique chargé de rendre compte du jeu des comédiens. C'était, en efTct, le rôle de Bida, qui, plus tard, dans une sorte de poëme satirique, dépeignit avec colère le grotesque de ces
soirées esthétiques. Chargé par La Carterie de ne pas manquer aux soirées d'Amandorinc, il y allait accomplissant un devoir, et nourrissait son esprit d'amertume à chaque nouvelle visite. En envoyant son secrétaire chez Amandorine, La Carterie avait un but. Il craignait toujours que quelque galant ne vouliît s'introduire dans le cœur de l'auteur de Rosa L>ma, et c'était la ruine de l'Avenir des Demomlles. A de certaines conversations, La Carterie avait remarqué un intérieur bouillonnement de passion qui devait dévorer Amandorine et la rendre esclave du premier homme qui se présenterait. Que deviendrait la subvention qu'accordait la provinciale au journal? Amandorine s'envolerait un beau matin avec le galant et mettrait l'amour bien au-dessus de la littérature.
— Mon petit Bida n'est-il pas gentil? demanda-t-il un jour brusquement à Amandorine.
— Il ne parle pas; je ne l'ai jamais entendu dire un mot dans mon salon.
— C'est un garçon timide qu'une belle femme effraye : mais il ne revient pas une seule fois de vos lundis sans me parler de vous.
— Quel jeune homme singulier !
— Rempli de délicatesses quand on le connaît, froid pour ceux qui ne l'ont pas pratiqué.
— Ce que vous me dites là commence à me faire revenir sur son compte, dit Amandorine.
— Je l'avais jugé d'abord comme vous, dit La Carterie; mais depuis six mois qu'il est ici, j'ai été à même d'étudier sa nature impressionnable. C'est un garçon qui s'efforce de ne pas montrer à la surface ses sensations intérieures. Il couverait une grande passion que je n'en serais pas étonné.
— Vraiment ! Mais M. Bida m'intéresse tout à fait.
— J'ai trouvé quelquefois dans son bureau, continua La Carterie, des brouillons de poésie qui indiquent une certaine tlamme.
— Pour quelque grisette, sans doute?
— C'est à une. femme remarquable qu'il s'adresse secrètement, une personne à laquelle il n'ose confier les tourments de son cœur.
— Pauvre jeune homme !
— Je n(^ lui ai pas fait voir que je conn;ii.^5ais son secret, parce
DE LA vu: PARISIENNE S75
que je sais combien il est discret ; mais je me proposais de vous en parler. Une femme a le droit de sonder les cœurs...
— Qu"ai-je à faire là-dedans?
— Et si vous étiez la belle inconnue?
— Moi, c'est impossible, s'écria Amandorine en faisant un de ses plus beaux sourires.
— Eh bien, j'en suis sûr... Bida est follement épris do vous.
— Un si jeune homme !
— Il a vingt-quatre ans et jusqu'à présent il n'a pas rencontré son idéal. Jugez quels trésors d'alïeclion son cœur renferme. Est-ce que vous ne l'avez pas trouvé plus pâle depuis quelque temps? dit La Carterie se complaisant dans cette nouvelle plaisanterie.
— A vous dire vrai, je ne m'inquiétais pas beaucuup de M. Bida dont la froideur m'eifrayait...
— Voilà bien les femmes, s'écria La Carterie, toutes les mêmes! Comment, belle Amandorine, la connaissance profonde que vous avez du cœur humain ne vous avait pas fait pressentir quelle lave se cachait sous cette froide apparence?
— J'aurais cherché longtemps autour de moi, sans penser vraiment à votre jeune protégé.
— Parlons franchement, Amandorine... Votre cœur est-il hbre?
— Oh ! fit l'auteur de Ros i Lima avec un sourire plein de pudeur.
— Qu'y aurait-i! d'étonnant ! Avec votre réputation, les hommages vous entourent ; et votre beauté triomphante...
' — Mon cœur est libre, soupira Amandorine.
— Trop heureux poète ! s'écria La Carterie. Quelles consolatiuns je vais lui porter !
— iS'abusez pas de mes aveux, dit Amandorine d'une voix troublée.
— Je vais lui rendre la vie, chère belle.
Le lendemain Bida fut tout étonné d'être invité par La Carterie à aller au Bois en sa compagnie avec .4mandorine, sous le prétexte d'affaires pressantes qui ne lui laissaient que cette heure pour causer du journal avec ses deux rédacteurs. La Carterie recommandait à Bida d'être poli avec Amandorine, et le poêle ne put se douter du singulier rôle qu'il alhiit jouer dans cette comédie.
A cinq heures on partit pour le l)ois de Boulogne, et tous trois
allèrent s'attabler au restaurant de Madrid, singulier endroit qui tenait de la petite maison et de la ferme. La grande porte du restaurant, ses bâtiments couverts en tuile, sa cour, pouvaient faire croire à un endroit rustique ; mais à l'intérieur de petits cabinets décorés avec luxe représentaient la civilisation parisienne dans ce qu'elle offre de confortable aux galanteries de rencontre.
La Carterie fut éblouissant d'esprit tout le temps du repas ; il en avait juste ce qu'il faut dans ces parties fines, non pas délicat ni relevé, mais son esprit tenait de la nature des vins qu'on boit dans ces endroits, un esprit d'apparence, qui monte à la tête, étonne les gens et laisse les cerveaux vides. Avec beaucoup de cet esprit parisien, La Carterie n'avait rien dit, de même qu'avec une dizaine de vins différents d'un grand prix, servis dans des verres particuliers, les convives n'avaient rien bu, sinon des mélanges frelatés, des combinaisons cbimiques.
Tels étaient les repas commandés par La Carterie et tel il s'y montrait habituellement, faisant boire à ses convives toutes les falsifications des caves de Paris et les relevant par un esprit non moins frelaté qui finissait par étourdir, tant il était audacieux et persévérant. Amandorine et Bida n'avaient pas eu le temps de placer un mot au milieu de ce feu d'artifice, dans lequel les noms propres de gens célèbres étaient lancés à chaque instant et donnaient à croire que réellement La Carterie était l'intime de tous les gens illustres dont il contait les aventures les plus secrètes.
Sur les neuf heures le cocher fut appelé, et Amandorine était déjà dans la voiture avec ses deux cavaliers, quand un garçon de restaurant vint prévenir La Carterie qu'une dame le faisait demander.
— Élisa m'aura suivi, s'écria-t-il.
Et il ajouta en descendant de voiture.
— Amandorine, ne m'en veuillez pas, si, dans cinq minutes, je ne suis pas revenu ; c'est qu'il aura fallu que je me disculpe d'avoir passé la soirée en compagnie d'une femme aussi charmante que vous. Cette Élisa est d'une jalousie ! Bida, vous reconduirez Amandorine.
Dans une autre circonstance, B^da eût fait la grimace : mais la conversation de La Carterie, les vins non moins singuliers qu'il avait bus, la chaleur du cabinet où il avait dùié, les fortes odeurs qu'Amandorine emportait dans chaque pli de ses vêtements, l'avaient jeté dans une sorte d'afiaissenient de toutes pcs facultés, et le fiacre
partit bientôt, laissant seuls en face Tiin de raiitre le bas-bleu et le l'Oï'te. Aniandoriric sonijoait aux n^'clations de La Carterie et attendait que Bida s'expliquât plus ouvertement, car, pendant le dîner, rien n'avait confirmé l'existence de cette passion trop discrète, dont l'auteur de Rosn Lnna souhaitait l'embrasement. Le fiacre roula de la sorte pendant une demi-lieue, Amandorine trouvant le temps long. Tout à coup Bida sentit un pied s'appuyer sur le sien, et il se recula discrètement, mais le pied d' Amandorine courut à sa recherche.
— On ne vous voit pas assez souvent à la maison, cher poëte, dit Amandorine.
Bida se confondit en excuses ; il avait de grands travaux ; son ctat de fortune ne lui permcttail pas de faire figure dans le monde.
— Oui, dit Amandorine, la poésie pure ne récompense ses servants qu'à l'intérieur. Elle leur donne de douces joies, et c'est tout; mais convenez qu'il y a de la foute des poètes.
— Comment? demanda Bida.
— Si vous m'en aviez dit un mot, j'ai assez de relations pour vous trouver un poste honorable, qui vous permettrait de continuer à étudier, en vous donnant des loisirs nécessaires.
— Oh! madame! vous êtes trop bonne, dit Bida, qui prononça ces mots d'une voix pleine de reconnaissance.
— Je ne demande pas mieux que de m'occuper de votre avenir, cher poëte.
Peut-être Bida eflt-il flairé le danger si Amandorine n'eût ajoute immédiatement :
— Entre confrères, n'est-ce pas naturel?
Quoiqu'en ce moment, le fiacre fût rempli d'un combat d'odeurs violentes qu'Amandorine n'avait pu encore ûiire vivre en harmonie, Bida les oublia pour se dire combien jusque-là il avait été injuste envers l'auteur de Rùsa Lmia. Ainsi, sous le carmin et le plâtre, le fard et les onguents, le bas-bleu avait conservé le désir d'être utile à ceux qui l'entouraient; dès lors, Bida oublia tous les ridicules de la femme pour ne remarquer que ses qualités. Placé en face d 'Amandorine dans un étroit cabriolet, Bida se sentait bien un peu gêné par les genoux d'Amandorine ([ui luncbaienl les siens, mais il n'osait plus se déranger.
• M. de La Carterie m'a dit combien il vous estimait... il m'a
dévoilé bien des choses ! dit Amandorine d'un ton mystérieux, attendant une réponse qui ne vint pas... Vous avez de l'avenir; vous ne devez pas vous enfouir dans les bureaux d'un jouruiil.
— Je ne cherche qu'à vivre, dit Bida, et je demande seulement de ne pas plier ma plume à des travaux qui nie répugnent. Il me faut encore près d'un an pour terminer mon poëme. Le tout est que la misère et le besoin ne m'empêchent pas de travailler...
— Noble cœur ! s'écria Amandorine, en prenant la main du poëte qui répondit à cette pression significative.
Pour la première fois, il rencontrait une femme qui s'intéressait à lui, et il répondait avec chaleur à un intérêt naissant. En même temps, il faisait passer dans sa main comme un remords de s'être mépris sur le côté affectueux et bon d' Amandorine. S'il l'eût osé, il se serait écrié :
— Je vous avais mal jugée jusqu'ici, pardonnez-moi.
— Vous me serrez la main trop fort, dit Amandorine avec coquetterie... Eh! mon cher poëte, songez où nous sommes?
Bida ne prit pas garde à ce mot, quoiqu'on même temps que la main le pied lui eût fait la même question, et il rentra dans sa mansarde après avoir pris congé d'Amandorine, heureux de cette soirée à laquelle se mêlait toujours le souvenir de Claire. Combien, avec une petite place, il lui serait facile d'assurer une existence tranquille à son amie! Elle était perdue. Nul n'avait de ses nouvelles; mais une voix intérieure disait à Bida qu'ils devaient se retrouver. Il dormit légèrement et compta les heures du matin une à une avant d'aller réveiller Gogué pour lui apprendre son futur changement d'existence. A cinq heures il frappait à l'atelier du peintre qui vint ouvrir en se frottant les yeux.
— ^Aurais-tu un duel? lui demanda-t-il .
— Non, je suis heureux et je viens te l'annoncer.
— Alors je me recouche.
— Ah ! mon cher Gogué, comme nous avions mal jugé Amandorine !
— A-t-elle laissé de côlé ses senteurs? Depuis que j'ai eu le malheur de faire son portrait, mon atelier en est empesté.
— Si elle a un grand cœur !
Alors Bida raconta à son ami les détails de la soirée de la veille.
combien Amandorine s'était inquiétée de sa position, et les efforts qu'elle voulait faire pour lui assurer un avenir honorable.
(.îogué fit mine de partager les croyances du poêle, et pour changer la conversation :
— J'ai vu le brave Topino hier, dit-il.
— A-t-il des nouvelles ?
— Aucune, il commence à se désespérer plus encore pour le père Couturier que pour lui-même... Couturier n'est pas heureux... Dans les premiers temps, il s'était remis avec courage à la pelleterie en compagnie de la femme que tu sais ; il avait juré à Topino qu'il ne penserait plus à sa fille, mais ses idées de recherches lui reviennent.
— A quoi bon? dit Bida : Claire reviendra un jour comme elle est partie...
— J'en doute...
— Tu doutes toujours... I\Ioi, je suis certain de retrouver Claire quand j'en serai digne.
— Et son père n'en est-il pas digne ? Tu as un fond d'idées mystiques fort -singulières... Crois-tu que la fortune vienne en dormant?
— Non, et c'est pourquoi je me suis levé à quatre heures du matin.
— Et tu n'as aucune pitié d'un être qui s"est couché à minuit.
— A quoi bon se coucher si tard?
— Regarde sur ma table cette feuille de papier.
— L'école de Topino! s'écria Bida.
Gogué avait passé la soirée de la veille en compagnie du chiffonnier donnant sa leçon aux enfants du faubourg. Frappé par ce tableau, il en avait tracé un croquis où se trouvait représenté Topino faisant l'explication de son musée d'affiches. Dé|à se pouvaient remarquer les têtes curieuses des enfants, leurs regards éveillés, leurs gestes naïfs en cette esquisse au crayon noir, avec ses grands partis pris de lumière et d'ombre qui montraient quels charmants tableaux Gogué devait exécuter un jour.
— Un brave homme que ce Topino ! s'écria Gogué. Crois-tu qu' Amandorine le vaille?
— Vraiment tu ne te plais qu'avec les gens du faubourg !
— Prends garde, Bida; je crains que Tentresol de Y Avenir des Demoiselles ne le corrompe.
— Il n'y a pas de bons sentiments qnc chez les pauvres.
— Grande discussion ! dit Gogué... Tu vois mon coucou, n'est-ce pas ? Voilà un meuble dont les ressorts en bois ont été fabriqués avec un couteau : ce coucou m'a coûté cinq francs, il y a quinze ans, et jamais il ne s'est dérangé. Dans ce moment, tu me fais l'effet de vouloir acheter une pendule de cinq cents francs.
— Quelle idée bizarre !
— Tu crois qu'une pendule de cinq cents francs, avec son cadran doré, une statuette au-dessus du cadran et ses mille rouages, est plus utile que mon coucou de cinq francs? Eh bien ! je ne te donne pas un an pour que tu envoies ta pendule à réparer.
— Est-ce que tu fréquentes des horlogers, maintenant?
— Tu apprendras h tes dépens que les gens riches sont sujets à des caprices sans nombre, comme les pendules de cinq cents francs; et si j'aime les gens du peuple, c'est parce qu'ils sont simples et solides comme mon coucou.
— Alors tu trouves l'éponge supérieure à l'homme comme organisation ?
— Supérieure non, meilleure oui.
~ Mais l'éponge n'a pas de grands bonheurs ; elle ignore l'amitié, l'amour.
— Heureuse éponge ! s'écria Gogué. Cependant je ne peux m'empècher delà plaindre quand elle enlève, le soir, la peinture d'Amandorine.
— Tu es insupportable, avec tes railleries... Je venais t'invitera dîner aujourd'hui.
— Impossible, dit Gogué, il me faut aller de bonne heure terminer mon dessin chez Topino... Demain, si tu veux.
En allant au journal, Bida fut étonné d'y trouver La Carterie, qu'on ne voyait habituellement que l'après-midi.
— Comment avez-vous terminé la soirée? demanda-t-il. Le poëte fit mille compliments d'Amandorine.
— C'est une créature accomplie, dit La Carterie ; vous la jugez bien, et je suis enchanté de vous avoir mis en relations, car elle ine le demandait depuis longtemps, quoique vous ne parliez pas : elle a deviné un grand poëte en vous, et elle ne cesse de faire votre
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éloge dans ses salons... Vous avez tort de ne pas vous y montrer plus souvent... C'est une connaissance à ne pas nc'^gliger... Tenez, Bida, je vous ai toujours promis de- vous être utile; maintenant que V Avenir des Ltinuisidles est assuré, je tiens à remplir mes promesses. Vous irez chez mon tailleur et vous y commanderez un habillement complet à mon compte ; j'ai prévenu mon chemisier qui vous fournira une douzaine de chemises fines, ainsi que des cravates... La poésie est une belle chose, mais elle n'est pas parvenue encore à habiller son homme ; je veux que vous fassiez honneur à mon journal.
Bida remercia La Carterie de tout son cœur. — Et si vous êtes docile, monsieur le poëte, vous aurez dans les environs un joli appartement... Assez de quartier latiu ! on peut y naître poëte, mais on n'est baptisé qu'au boulevard des Italiens.
Ces paroles répondaient trop aux secrètes préoccupations de Bida pour qu'elles ne trouvassent pas un écho en lui. Il se voyait déjà sur le chemin de la fortune et commençait à plaindre Gogué. Le soir, en rentrant chez lui, il trouva un petit billet parfumé d'Amandorine qui le prévenait que quatre jours après elle comptait sur lui pour dîner et qu'il lui servirait de cavalier pour aller au spectacle. Un;e le veux, sans réplique, terminait ce billet dans lequel il était question de choses mystérieuses auxquelles Bida devait répondre franchement, s'il tenait à conserver l'amitié d'Amandorine.
Bida mit tous les fournisseurs de La Carterie aux abois, ce qui fut exécuté ponct-uelleraent. Jamais homme ne se rendit plus gai au rendez-vous d'Amandorine ; une nouvelle existence venait de se révéler pour Bida, qui marchait la tête haute, la poitrine en avant comme un homme habillé de neuf. Le pauvre poëte éprouvait une joie d'enfant à se regarder dans les glaces des magasins du boulevard ; il se sentait plus affermi dans ses idées, et la poésie ne lui parut jamais plus rayonnante.
Amandorine demeurait dans l'avenue Frochot, un des rares endroits de Paris où l'on ait soupçon de la verdure. L'appartement d'Amandorine ressemblait à un nid d'oiseaux perdu dans le feuillage, et l'impression qu'en reçut Bida fut excellente. Un domestique en livrée l'introduisit dans le salon en attendant l'arrivée d'Amandorine, qui ne se fit pas attendre et s'annonça par une traînée de molles odeurs.
— On VOUS tient donc enfin, clier poote, lui dit-elle en lui tendant la main. Nous allons dîner immédiatement afin de causer tout à notre aise avant le spectacle.
Amandorine mangea à peine pendant le dîner. Elle becquetait comme les oiseaux, et sur sa bouche se moulait un sourire méprisant pour la nourriture étalée devant elle ; mais elle semblait prendre le plus grand plaisir à servir le poëte, quoiqu'elle parût émue, et que de gros soupirs s'écliappassent entrecoupés de sa poitrine.
— Souffrez-vous, madame? lui demanda Bida.
— Non; je suis si contente de vous avoir seul, près de moi, en tète-à-tête, dans ce petit réduit...
Alors seulement Bida prit garde à l'appartement où il se trouvait : c'était un boudoir plutôt qu'une salle à manger, un boudoir étroit dont un canapé fort large garnissait tous les murs.
— Quelle singulière salle à manger! pensa Bida, qui comrnença à s'effrayer d'un certain roulement des gros yeux de faïence d'Amandorine, abrités sous un énorme front tout àfaitmasculin, au sommet duquel se dessinait dans la raie des cheveux une ligne rouge imperceptible, produite par les agents chimiques à l'aide desquels le basbleu donnait un brillant d'aile de corbeau à sa chevelure.
— J'ai tellement travaillé cette nuit, dit Amandorine, que mon cerveau est tout brûlant.
— Ah ! dit Bida en s efforçant de donner un ton compatissant à son exclamation.
Amandorine allongea le bras au-dessus de la table, prit la maia de Bida, et l'appliqua sur le siège de ses pensées.
— En effet, dit Bida, votre front est tiède.
— Dites que mon cerveau s'agite encore. Les femmes de l'antiquité avaient un petit front en signe d'esclavage, mais le christianisme a développé tout à coup le cerveau des femmes. La nature m'a donné un riche cerveau.
— Trop développé, hélas! pensa Bida qui avait une certaine terreur de ce front de bœuf.
— C'est ce que je me disais ce matin au Louvre en regardant les antiques... Gomment vous imaginez-vous, cher pocte, les bras de la Vénus de Milo ?
Amandorine retroussa tout à coup ses manches et montra deux énormes bras nus fort respectables.
— N'est-ce pas ainsi une vous vous les figurez? Ou plutôt comme ceci, ditAmaiidorine.eii pliant ses bras dans une autre direction. Ce devaient être d'admirables bras...
— Ma bouche, ferme-toi à tout compliment ! pensa Bida.
— On dit, continua .Amandorine, que j'ai quelque ressemblance avec la Vénus de Milo.
— Peut-être... oui... oui, dit I?ida effrayé du nouveau tour de cette conversation.
— Je suis un peu plus grande, et, je pense, légèrement plus forte.
— Certainement, madame.
— Croyez-vous, cher poëte, que la passion fût aussi développée chez les anciens que chez les modernes?
Dida secoua la tète d'un air de doute.
— La passion ! s'écria Amandorine en se dressant tout à coup pour donner plus d'accent à sa parole. La passion !
Bida, à ce moment, fut au comble de la terreur. Les gros yeux bleus d'.\mandoriuc roulaient d'une façon démesurée, et, pour en corriger la flamme impétueuse, la bouche en cœur s'avançait radieuse. Heureusement Am.andorinc se rassit.
— Vous me comprenez? dit-elle.
— Oui, madame.
— Avez-vous jamais aimé? dem.anda tout à coup Amandorine, qui trouvait froides les réponses du poète. Dites, parlons franchement.,, ouvrons nos cœurs...
— Hélas ! pefisa Bida, pourquoi suis-je venu ici? Le dîner tirait à sa On.
— Nous prendrons le café dans le fumoir, dit Amandorine, et ensuite nous ouvrirons nos cœurs.
— Si vous vouiez, madame, dit Bida mélancoliquement.
— Nous pourrons fout nous dire; ainsi vous serez sincère!
— Oui, s'écria Bida.
— A la bonne heure, dit Amandorine, vous avez bien dit oui. Ne me cachez rien, ou je vous relire mon affection...
• Bida raconta dans toute sa sincérité sa passion pour Claire, et Amandorine lui serrait les mains en s'écriant :
— Pauvre ami ! pauvre ami!... Et vous souffrez encore? ajoutât-elle.
— Toujours.
— Il faut vous guérir, cher poëte, vous guérir bien vite... Huit heures sonnèrent à la pendule.
— Ne devions-nous pas aller au spectacle ? demanda Bida, qui ne cherchait qu'cà fuir.
— Je l'avais oublié ; le récit de vos amours est tellement intéressant, que je vous aurais écouté toute la nuit, cher poète... Ah ! vous êtes une âme délicate, et on peut se confier à vous.
Elle prit le bras de Bida, en descendant l'escalier :
— Je vous estime parce que vous êtes sincère; mais cette ravissante soirée a passé si vite, que je n'ai pas eu le temps de vous parler d'une chose qui me trouble... Je n'osais, je ne vous connaissais pas assez. Maintenant, c'est à mon tour d'ouvrir mon cœur.
— La voiture de madame ! dit le laquais en ouvrant la porle de la rue.
Bida respira.
— Vous rappelez-vous la soirée que nous avons passée en fiacre en revenant du bois?
— Certainement, madame.
— Il est temps de vous expliquer...
— M'expliquer? demanda Bida.
— Ne me faites pas languir plus longtemps... J'ai bien remarqué dans la voiture votre pied qui cherchait le mien..
— Moi ! s'écria Bida.
, — C'est une déclaration en règle ; l'insistance que vous y mettiez...
Bida était consterné.
— Ce que m'a dit La Carterie, qui l'a remarqué également... Amandorine poussa un énorme soupir.
— Je vous ai promis de vous ouvrir mon cœur : il est vide, complètement vide, s'écria-t-elle d'un ton de détresse.
Bida pensa à se jeter par la portière de la voiture, mais Amandorine lui tenait la main et la secouait violemment.
— Ne craignez pas de parler, d'avouer vos secrets sentiments. Mon pauvre cœur est si sec !
— Madame... dit Bida.
— Aiipcloz-nioi Amaniloriiic. Biila, cher Bida, vous aurez sans cesse un ange à vos côlcs.
— C'est un mauvais rêve que je fais, se dit Bida.
— Vous serez le poète et le maître de mon cœur ; à cliaque pas que vous y ferez, vous rencontrerez des sujets de poésie... Parle, parle, ô mon poète, j'ai soif de t'entendrc.
— Vous vous êtes trompée, madame, dit froidement Bida. Le hasard a fiùt que nos pieds se sont rencontrés dans le liacre.
— Il blasphème! s'écria Amandorine.
La voiture venait de s'arrêter à la porte du théâtre.
— Perfide ! dit Amandorine en s'emparant du bras de Bida et en le secouant violemment.
Comme elle était en train de déposer son pardessus et sa capote aux mains de l'ouvreuse, Bida, que cette scène avait rempli d'épouvante, en profita pour s'échapper.