CHAPITRE XXIX
l'historiographe du lion de holstein-limbourg
Bida, après être sorti de chez La Carterie, tomba peu à peu dans un sombre désespoir : rien ne lui souriait dans la vie. Il avait fondé de grandes espérances sur un volume de poésies; il s'en était nourri
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pendant plusieurs années, car l'idée de la c;loire nourrit autant que le pain. Les libraires auxquels il s'était adressé l'avaient regardé avec curiosité et terreur. Un homme pauvrement velu qui tombe dans la boutique d'un éditeur, un gros caliier sous le bras, est, en effet un être très-bizarre. Non pas, comme on l'a beaucoup soutenu, (|uc la poésie soit une cliose morte et ne trouve pas son public; mais Bida ne pouvait connaître les mille ramifications à l'aide desquelles un écrivain parvient à vendre un volume de poésies à un libraire.
— Vous n'avez pas de nom, lui disait un célèbre éditeur ; faitesvous un nom et nous verrons.
— C'est en publiant mon volume que je me ferai un nom, se disait Bida, et si je n'imprime pas mes vers il est impossible qu'on me connaisse.
Les éditeurs n'ont pas d'autre réponse et les jeunes écrivains d'autre pensée, en quittant la boutique des libraires, qu'ils accusent de vouloir mettre la lumière sous le boisseau. Combien de dithyrambes poétiques ont germé par cette réponse d'un éditeur !
Bida ignorait que n'avoir pas de nom veut dire : Monsieur, je ne vous connais pas. Écrivez dans les journaux, dans les revues pendant quelques années, on verra si vous êtes digne d'être imprimé : si la voix publique, les critiques de vos confrères, nous apprennent qu'il est né un homme de talent, alors nous risquerons peut-être notre argent dans une folle entreprise, car c'est presque toujours une folle entreprise que d'imprimer un volume de poésie.
Bida ne pouvait comprendre le sens caché de cette parole de l'éditeur et il eut le tort de s'attacher au conseil plus précis d'un libraire du Palais-Royal, qui lui dit :
— Monsieur, faites imprimer le volume à vos frais et je me chargerai de la vente.
Quoique le mot frais sonnât désagréablement aux oreilles du pauvre poëte, il eut le courage de demander à quelle somme approximative pouvaient monter les frais.
— Avec raille à douze cents francs vous en serez quitte, dit le libraire.
Mille francs ! Bida sortit encore plus consterné du magasin de librairie du Palais-Royal que de celui où on l'avait engagé à se fiiire un nom. Où trouver mille francs pour se faire imprimer?
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C'était une grande illusion tombée, et ce fut alors que Bida se tourna du côté du théâtre ; il avait entendu parler si souvent des cent mille francs qui se récoltent avec tant de facilités sur les planches ! Ainsi il condamna son volume de poésies comme ne devant lui attirer qu'une réputation modérée : au contraire, le théâtre rend un nom populaire du jour au lendemain ; il est acclamé par une foule enthousiaste. Les afllches le répètent en gros caractères, les journaux le discutent pendant huit jours. Etlafortune s'avance souriante, secouant sa corne pleine d'or !
Tous ces beaux rêves s'étaient évanouis par suite de la fantaisie de Claire, qui rempHt l'esprit de Bida d'une des plus vives indignations qu'il eût jamais ressenties. Les compliments du régisseur qui voulait l'amadouer lui tintaient dans les oreilles et lui faisaient croire qu'il avait fait un chef-d'œuvre et Claire devait porter la rancune de l'auteur d'un chef-d'œuvre étouffé par elle. Les diverses tentatives de se produire laissèrent par leur infertilité un abattement absolu chez Bida qui enveloppa dans un égal mépris la poésie , les femmes et le théâtre. Gogué essaya de relever son moral affaissé ; le peintre, qu'aucun obstacle ne pouvait abattre et qui avait plus de force que son ami, l'emmena dans son atelier, lui dressa un lit dans un hamac et lui fit partager son crédit chez un marchand de vins des environs où les sculpteurs et les peintres du quartier allaient prendre habituellement leur nourriture.
Bida, délivré de la funeste maladie de l'isolement, reprit son courage peu à peu et songea à trouver une place qui lui permît de vivre en attendant que son nom pût se produire sans faire frissonner les éditeurs ; mais les places sont presque aussi difficiles à trouver qu'un libraire. Entrer dans les administrations publiques, il n'y fallait pas songer. Bida n'avait pas de protecteurs : il en était do même pour les administrations privées, Bida fit ce que font tous les gens déclassés ; il lut chaque jour les Petites- Affiches et il y trouva en effet beaucoup de demandes d'employés, de caissiers, mais il fallait y ajouter un cautionnement. Les offres les plus brillantes étaient faites aux personnes qui, à l'aide de cinq ou de dix mille francs, devaient récolter immédiatement d'énormes bénéfices. Ce n'était pas là l'affaire de Bida qui, cependant, alla se présenter dans quelques entreprises où on offrait de bonnes remises à des hommes intelligents ; mais il s'agissait de produits singuliers qu'il fallait placer de porte en porte.
C'étaient des commis sans appointements qu'on demandait, de pauvres gens qui se voyaient cliassés par les concierges en annonçant leur commerce et qui revenaient sans avoir rien vendu de la journée, après avoir couru tout Taris le ventre vide. Le meilleur emploi annoncé par les Petites-Affiches était encore celui de domestique. Journellement on y lisait force demandes de valets de chambre, de cochers, de cuisiniers, de garçons de café.
— Je ne peux cependant pas me faire valet de chambre, se disait tristement Bida.
Et il en arrivait à envier la bassesse de condition qui permet d'entrer en service sans rougir. Cependant comme il s'était donné pour tadie de lire assidûment les Petites-Affiches, il y trouva un jour une annonce qui semblait repoudre à ses désirs. On demandait un jeune homme instruit qui pût servir de secrétaire à une personne considérable. D'Iionorables appointements étaient promis à l'homme qui remplirait ces conditions.
Bida tressaillit de joie et ne fit qu'une course haletante du cabinet de lecture du passage du Commerce à la rue Neuve- Saint- Augustin, où on demandait un secrétaire. Il avait peur d'être devancé par quelqu'un. Il fallait s'adresser à l'administrateur du Livre d'Or de la noblesse. Ce titre sonore en imposa au pauvre poëte qui rougit de ses habits eu montant uu grand escalier garni entièrement d'un riche tapis. Sur le damas vert de la double porte qui donnait sur l'escalier, une plaque en cuivre, avec caractères gothiques, indiquait que l'administration du Livre d'Or de la noblesse se trouvait au premier étage.
Bida sonna, et un laquais ù culotte de peluche rouge, l'habit orné d'aiguillettes d'or, l'introduisit dans une antichambre remplie de portraits d'hommes de distinction, de seigneurs et de princesses. Les costumes ecclésiastiques se mêlaient aux habits civils et militaires : tout d'abord l'œil était attiré par la pourpre, la soie, l'or et le velours des habits. Pas un des portraits ne se montrait sans décoration; il y en avait de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs et de tous les ordres, des grands-cordons et des jarretières, tous illustres personnages qui avaient illuslré leur siècle et leur pays. Bida se repentit de sa démarche , car en présence de cette noblesse peinte dans des vêtements d'apparat, le pauvre petit habit du poëte semblait pâlir aux coudes, et Bida se sentait d'autant plus gêné qu'il crai-
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gnait qu'une déchirure qu'il avait tentée de raccommoder lui-même ne s'aperçût en pareil lieu.
Aussitôt qu'il eut ouvert la porte, tous ces portraits dédaigneux semblèrent lui dire :
L'UxN. — Les semelles de tes souliers sont usées.
L'autre. — Ton pantalon s'effiloche aux chevilles.
Celui-ci. — Ton chapeau est bosselé.
Celle-là. — Tu portes une chemise de quarante sous.
Tous. — Misérable, que viens-tu faire dans notre belle société?
Bida avait ôté son chapeau et le tenait sur sa poitrine pour masquer la reprise de son habit, et il craignait au moins autant que les portraits qui tous le regardaient fixement, le laquais aux culottes de peluche rouge qui, la tête haute, l'œil impertinent, la mâchoire grossière, lui demanda d'un ton hautain :
— Que voulez-vous?
— J'ai lu dans les Petites- Affiches, dit timidement Bida, qu'on demandait un secrétaire.
Le laquais toisa le poëte du pied à la tète et sembla répondre pour toute la galerie de portraits.
— Vous avez l'audace de vous présenter en pareil équipage? Bida n'était pas sans avoir vu des tableaux du dernier siècle
qui représentent un poëte crotté présentant quelques sonnets à une marquise ; mais encore le poëte crotté était-il poudré et les peintres avaient-ils donné quelque apparence de soie à ses habits et à ses bas sur lesquels se voyaient deux ou trois taches de boue pittoresques.
— Si au moins j'avais un costume de poëte de ce temps-là ! pensait Bida qui osait à peine remuer tant il se sentait honteux dans sa pauvreté moderne.
Toutes ces réflexions se croisaient tellement qu'il entendit à peine la réponse du laquais :
— Vous voulez parler à monsieur l'historiographe du lion de Holstein-Limbourg, directeur du Livre d'Or de la noblesse ?
Bida baissa la tête en signe d'assentiment.
— Votre nom ?
— Bida, dit le poëte d'une voix éteinte,
— Je vais voir si monsieur l'historiographe du lion de Holstein- Limbourg peut vous recevoir.
Pendant que le laquais était sorti, Bida pensa à prendre la fuite.
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Il se sentait mal à l'aise entouré de ces portraits curieux qui semblaient le regarder jusqu'au fond des yeux ; mais tout à coup la porte du salon s'ouvrit et laissa apercevoir assis devant un grand bureauministre un homme entoure de cartons, de dossiers, de parchemins. Il leva la tète :
— Vous désirez, monsieur ?
Bida répéta qu'il était venu sur la foi des Petites- Affiches.
— Et vous savez rédiger ?
— Oui, monsieur.
L'historiographe du lion de Holstein-Limbourg se leva, ouvrit un casier qui portait pour titre : Nccroloijo Européen et en tira des liasses de dossiers qu'il compulsa. Bida put alors l'examiner : c'était un homme d'apparences italiennes, la ligure bistrée, de vifs yeux noirs non sans inquiétudes, qui regardaient tantôt fixement et tantôt se baissaient comme s'ils avaient craint de laisser voir ce qui s'y passait. Long, mince, admirablement habillé, le buste serré dans un habit bleu, l'historiographe se faisait remarquer par une rosette multicolore à sa boutonnière. A quel ordre appartenait cette rosette? c'estcequ'il semblait impossible de définir, tant les couleurs en étaient variées. Après cette décoration qui en résumait nombre d'autres, l'attention de Bida fut éveillée par une cicatrice blanchâtre, une sorte de brûlure couturée qui faisait tache sur la peau olivâtre de l'historiographe. Sans savoir pourquoi, Bida fut froissé par cette cicatrice qui n'avait rien de commun avec l'aspect d'une blessure : elle enlevait toute distinction à sa physionomie. Sans cette cicatrice, l'historiographe eût pu passer pour un gentleman accompli.
— Monsieur, dit-il, je donne douze cents francs à la personne tjui pourra me servir de secrétaire. Cette somme vous convient-elle?
— Certainement, s'écria Bida qui n'avait jamais pensé à une telle fortune.
— Monsieur , je vais vous mettre h l'œuvre immédiatement pour vous essayer. Cette besogne ne convient pas à tous les esprits.
L'historiographe arpenta la chambre en tous sens , en parlant.
— Monsieur, indépendamment du Livre d'Or de la noblesse, je publie chaque mois un cahier de biographies des personnes les plus
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considérables de; TEurope que la mort a ravis à leur famille. Je n'ai pas le temps de rédiger ces notices : il me faut donc un homme qui rédige les biographies en un style équivalent à la grande position de ces personnages .. Je demande une belle plume., • Tenez, voici le dossier d'un prince moldo-valaque, mort tout récemment... J'ai quinze pages à lui consacrer dans mon cahier mensuel. Il s'agit de retracer sa vie, ses belles actions, ses traits d'héroïsme, son humanité, la grandeur de son caractère. Vous trouverez quelques notes dans cette chemise.
L'historiographe remit alors entre les mains de Bida une feuille de papier gris sur laquelle était écrite en gros caractères : Biographie du prince Périakichenamachcrtyartyga.
— Asseyez-vous à cette table, monsieur, vous y trouverez tout ce qu'il faut pour écrire : dans une heure je verrai si vous pouyoz me convenir.
Bida lut avec une certaine terreur le nom de Periakichenam :chcrtyartyrja. Jamais il n'en avait vu d'aussi long ; mais en ouvrant ia chemise de papier gris, il y trouva pour tout renseignement : Né en 1770, mort en 1839.
— Comment, se dit-il, puis-je faire une biographie avec des renseignements si concis, mais si peu détaillés?
L'historiographe s'était installé à son bureau et paraissait plongé dans l'étude de vieux parchemins, au bout desquelspendaient des sceaux énormes en cire verte. Bida n'osait le déranger; cependant après eavoir rélléchi comment il se tirerait de la biographie du prince Périakichenamachertyartyga , ne trouvant aucune issue :
— Pardon, monsieur, dit-il liniidement.
— De quoi s'agit-il ?
— Je ne trouve aucuns renseignements qui éclaircissent la vie de ce prince.
— Cependant la cliemise en est pleine.
— Il n'y a que la date de sa naissance et celle de sa raort. L'historiographe s'empara de la chemise de papier gris.
— Peu de détails on cfler : c'est justement là qu'il s'agit de déployer une brillante imagination.
— Je ne comprends pas, monsieur.
— Je vais donc vous expliquer, monsieur, la nature de votre Ira-
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vail, mais que ce soil une fois pour toutes. J'ai public dans mon recueil des biographies pour lesquelles j'avais encore moins de documents. Le prince Périakiclienamacliertyartytia appartient, comme je vous l'ai dit, à la race moldo-valaque. Voici un dictionnaire de géogjraphie de Balbi ; vous y lirez ce qui a rapport à la Moldo- Valacliie. Les grands hommes se ressemblent tous : ils sont influencés par le climat, les habitudes, les institutions de leur pays. Voilà déjà cinq ou six pages. On parle beaucoup du panslavisme en ce moment ; vous insinuez que le prince Périakichenamachertyartyga avait pressenti cette grave question. Cinq autres pages. Le reste sera consacré aux vertus et aux quaFités du défunt,
Bida écoutait tous ces renseignements avec une stupéfaction profonde : il commençait seulement à se douter du singulier métier de secrétaire qui lui était proposé. Les inventions de l'Avenir des Demoiselles étaient un pur enfantillage eu présence de l'effrontée rédaction qu'on attendait de sa plume. Après avoir réfléchi quelque temps :
— Monsieur, dit-il, je ne crois pas pouvoir rédiger ces biographies.
— Que faites-vous donc habituellement, monsieur? lui demanda négligemment l'historiograplie.
— De la poésie, monsieur.
L'historiographe poussa un petit ricanement.
— Et vous en vivez? lui demanda-t-il d'un ton railleur.
— Non, monsieur, je n'en vis pas matériellement ; mais quand une idée s'empare de moi, que je la vois germer lentement, et qu'à un moment donné elle s'épanouit, alors je prends ma plume avec bonheur, je deviens heureux. C'est peut-être une illusion, mais je crois avoir accompli une œuvre que rien ne saurait payer, ni l'or, ni l'argent, ni les honneurs...
— Vous êtes jeune, monsieur, et je vous en félicite ; cependant, il faut gagner sa vie-
— Oui, dit tristement Bida, gagner sa vie me semble plus difficile de jour en jour.
— Parce que vous êtes, monsieur, passez-moi l'expression, un peu orgueilleux.
— Moi, orgueilleux ! s'écria Bida.
— Orgueilleux sans le savoir, peut-être. Vous êtes pauvre, cela
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se voit à vos habits et à votre manque d'assurance. Une administration honorable vous ofl're des appointements fixes par mois, avec des gratifications, si vous vous en montrez digne ; aussitôt votre amourpropre se regimbe. Des biographies à rédiger, fi donc ! je ne saurais me plier à rédiger ces choses-là. Voilà ce que vous vous dites et ce que je lis sur votre physionomie.
Bida balbutia, li y avait du vrai dans les paroles de l'historiographe ; car ce qui lui répugnait surtout était de rédiger des biographies à la légère, et de plier sa plume à des complaisances mensongères. Ce terrible prince Périakicheuamachertyartyga qu'il s'agissait de combler d'actions d'éclats, de vertus, de hautes qualités, montrait trop vite les mobiles qui faisaient agir l'historiographe, qui, sans doute, payé par la famille, n'était pas plus soucieux de la vérité qu'un marbrier de cimetière.
— Je vous assure, mon cher monsieur, qu'au bout de quelques jours, cette besogne vous semblera facile.
Bida hésitait encore ; mais il craignait d'user le crédit de Gogué, et il voulait s'acquitter vis-à-vis de son ami.
— Allons, mon cher monsieur, reprit l'historiographe, qui devinait ces hésitations, mettez-vous à ce joli petit bureau, consultez le dictionnaire de Balbi, comme je vous l'ai recommandé, et faites-moi un beau début sur l'influence du climat de la Moldo-Valachie sur le prince Périakichenamachertgartyga.
Bida ne savait comment sortir poliment.
— Est-ce que vous prenez la vie au sérieux, mon cher monsieur? lui demanda l'historiographe, Vous seriez vite brisé, je vous en avertis. Vous êtes appelé à vivre avec les hommes. Savez-vous ce que c'est que l'homme? Le moins raisonnable des animaux. Oui, mou cher monsieur, mettez-vous bien dans la tète que l'homme est le moins raisonnable des animaux. Avec une pareille idée vous êtes armé en guerre. Vous croyez sans doute qu'il faut être bon et humain avec ses semblables ? Peuh !
L'historiographe ricana si singulièrement, que Bida le regarda avec terreur.
— Vous êtes encore trop jeune pour avoir étudié les législateurs et les moralistes... Ils parlent gravement, il est vrai ; mais ils cachent sous cette feinte gravité le plus grand mépris pour l'humanité. Pourquoi auraient été inventés lus honneurs, les titres et les décorations?
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Vous lHcs poëte, je vous raccorde; en cette qualité, vous allez vivre misérablement pendant vingt ans, occupé à tracasser votre cerveau, à le creuser dans tous les sens, comme avec une tarière. Vraiment, j'aimerais autant me faire faire l'opération du trépan. On en mcnrt toujours, mais on meurt aussi sûrement de la poésie. Quand vous aurez beancoup travaillé et que vous verrez nombre de sols à côté de vous, riches et honorés, vous vous direz : Comment se fait-il que je ne sois pas l'égal de ces gens-là? A côté de vous, passeront des médiocrités qui n'ont pas perdu leur temps à se creuser le cerveau, et qui, chargées d'honneurs, de places et de décorations, vous regarderont avec mépris. Ah! croyez-moi, la poésie est bien creuse et ne vous apportera que des désillusions amères. Combien reste-t-il d'hommes par siècle? Trois ou quatre tout au plus. Serezvous un de ces trois ou quatre élus? J'en doute. Je vous vois un jour couché dans un lit d'hôpital, maudissant, dans votre agonie solitaire, d'avoir usé votre corps à faire jaillir quelques poésies qui auront passé aussi vite qu'une fusée. Voilà un bel avenir! Vous aurez cru à l'humanité et l'humanité n'aura pas cru en vous. Prenez donc les hommes tels qu'ils sont, et balayez-mui vigoureusement toutes les niaiseries que l'éducation vous a mises en tête. Bida était effrayé de ces paradoxes.
— Restez avec moi, continua l'historiographe, et je vous ferai imprimer votre volume de poésies. Si vous voulez une décoration pour en imposer aux sots, je vous en ferai obtenir une, deux, à votre choix... Désirez-vous un titre? Vous serez patricien de San- Marino ; vous porterez l'ordre de Don Juan de Nicaragua. Voyez tous ces brevets, ces parchemins, je n'ai qu'à y inscrire votre nom et à le faire légaliser. Les titres et les décorations conviennent aux poètes. Restez donc avec moi, enfant, et une fortune flicile vous attend.
A cette heure, Bida se serait cramponné à son bureau plutôt que de le lâcher, non pas que les titres ou les décorations le séduisissent, mais la perspective de faire imprimer son volume de poésies était le plus solide lien que l'historiographe avait su lui jeter au cou.
— Brochez-moi vivement cette biographie du prince Périak'.chenamachertyartyga ; mettez-y ce que vous voudrez. Il ne s'agit que de remplir quinze pages. C'est assez mal payé pour que je ne m'en inquiète pas.
— Mais, demanda Bida, vous m'aviez parlé tout à l'heure du panslavisme à signaler dans cette biographie; je ne connais pas cette question,
— Brave et naïf esprit, dit l'historiographe en ricanant ; vous croyez encore qu'il est besoin de connaître une question pour en parler ?
— Cependant...
— Le nom ne vous sufîit-il pas ? Vous n'avez qu'à parler lourdement du panslavisme ; je ne vous en demande pas davantage.
— Mais...
— Vous pourrez dire que c'est une des questions les plus graves de la politique actuelle; vous vous appesantirez sur son importance, et en y ajoutant les plus grands mots du dictionnaire, la faniiiic du prince sera satisfaite.
Bida se gratta le front.
— Tenez, dit l'iiistoriographe, savez-vous ce qu'il faut pour réussir dans un salon diplomatique?,.. La (lucstion du panslavisme, je ne la connais pas plus que vous... Personne non plus. On a fait d'immenses quantités de brochures là-dessus, que je vous engage à ne jamais lire ; mais quand je me trouve avec des gens graves et que je veux produire de l'efTet, je me gratte le front, comme vous, et je dis que je m'occupe du panslavisme. A l'instant, je passe pour un homme très-fort, un penseur, un esprit généreux. Je crois que je vous ai expliqué cette question délicate à fond, vous n'avez plus qu'à travailler : je ne vous recommande qu'une chose, soignez votre style et défiez-vous de la clarté, vous n'en sortiriez pas. Servez-vous de grands mots; que votre phrase soit lourde, chargée d'incidentes qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, pour fatiguer le lecteur et l'empêcher de comprendre qu'il n'y a rien dessous. Quand vous aurez attrape cette manière, vous pouvez vous présenter hardiment dans les journaux et les revues, votre fortune est faite.
Bida se mit au travail, un peu effrayé de ces singuliers conseils ; mais comme il ne savait absolument rien de la vie du prince Périakichenamachertyartyga, il fut obligé de se servir du moyen naturel que son patron lui avait indiqué, et une heure après, il avait accompli le tiers de sa besogne, consistant en considérations générales sur l'influence des institutions sur le tempérament des individus.
— Très-bien, lui dit l'historiographe, très-bien; vous êtes un
garçon intelligent, jovous avais deviné rien qu'en vous voyant. Nous allons déjeuner, et vous vous remettrez ensuite à la besogne.
Bida regardait et écoulait l'iiisloriographe avec étonnenient; mais il l'eût écouté avec bien plus d'attention s'il avait pu se douter que le fondateur du Livre d'Or de la noblesse, l'iiistoriograplie du Lion de Holstein-Limbourg, n'était autre que ce Valpéja qui avait connu Claire dans le tripot de M'"o de Courtilz. Condamné cà un mois de prison par le tribunal de police correctionnelle , qui n'avait pas trouvé de preuves suflisantes de sa complicité dans l'exploitation delà maison de jeu, Valpéja avait abandonné cette industrie dangereuse qui faisait qu'à cette beure M""** de Courtilz était encore détenue pour deux ans dans une maison centrale. •
Pour dépister la police et rompre la surveillance qui devait s'attacher à sa personne, Valpéja voyagea pendant un an en Allemagne, en Italie et en Angleterre. Après avoir fait de nombreuses stations à Spa, à Ilombourg, à Bade, h Genève, dans les États où les jeux sont tolérés, vivant au milieu de personnages portant tous des décorations douteuses, Valpéja s'en était fait donner une par un de ces ducs italiens qui ont qualité d'en conférer. L'idée lui vint alors de spéculer sur la vanité des gens nombreux qui ne savent pas vivre sans un bout de ruban h leur boutonnière ; en relation avec des aventuriers qui avaient fondé en Italie, en Espagne, en Porlugal et en Belgique des oflicines de sem])lable nature, il revint à Paris avec un plan bien arrêté qui demandait plus d'audace que d'argent.
La première entreprise fut le Nécrologe européen, dont le mécanisme était simple : aussitôt que s'éteignait un membre d'une famille titrée, Valpéja se mettait en campagne et proposait de célébrer les vertus du défunt, non pês pour une certaine somme, son jeu eût été trop clair, mais il olfrait à la famille de prendre tant d'exemplaires de son Nécrologe, cà cinq francs le numéro. Cent exemplaires, qui étaient le minimum de la souscription, représentaient cinq cents francs pour les personnages de médiocre fortune. Un prince Périakiclienamartyarlyga ne représentait pas plus de cinq cents francs; mais comme le numéro du Nccrologe européen contenait quatre ou cinq autres biograpbies, cliacun des recueils pouvait rapporter à Valpéja deux mille francs à peu près. Ce commerce, basé sur la vanité des gens, n'eût ofi'ert rien d'illicite si l'appétit ne fût venu au chevalier.
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Un de ses meilleurs coups fut l'accaparement sur les quais, chez les marchands de tahleaux et à l'hôtel des commissaires-priseurs, de tous les portraits des siècles passés : évèques, barons, marquis, ducs, pages, dames d'honneur, abbés, bénédictins, etc. Un homme sans famille trouvait chez le chevalier des ancêtres au plus juste prix. Tout être qui avait ajouté un de à son nom se fournissait chez l'historiographe de grands parents, ayant appartenu à la noblesse de robe ou d'épée. Il n'y avait qu'à choisir. Un peintre était attaché au service du chevalier, qui, immédiatement, inscrivait sur les cadres les degrés de parenté de l'acheteur avec le personnage du portrait.
Le chevalier Valpéja %'était fait de nombreuses relations dans Paris, et il savait découvrir de son œil perçant les gens qui ne demandaient pas mieux que de faire parade de (iiielques quartiers de noblesse. Esprit inventif, ne reculaut devant rien, il se plut à étaler pendant le déjeuner son cynisme aux yeux de Bida, qui ne pouvait s'imaginer qu'à deux ans de là le chevalier avait tenu le même langage à Claire.
Si Claire fut froissée par les conseils immoraux de Valp"ja, Bida n'en ressentit pas moins d'émotions. Tout ce qu'il avait cru juste et honnête jusque-là se trouvait renversé par une raillerie froide et sceptique, qui avait l'apparence de la vérité. Le poëtu était plus étonné que si on lui avait dit, en lui montrant un corbeau : Cet oiseau est blanc. Son raisonnement en était bouleversé ; il commençait à perdre l'usage de ses facultés pensantes comme un homme ivre qui sent ses jambes ne plus obéir à sa volonté, et le portera droite quand il veut aller à gauche. En même temps, Valpéja versait souvent au poëte d'un vin capiteux qui lui échauffait l'estomac et le portait à regarder comme de simples gaietés les paradoxes de son nouveau patron.
Bida n'était pas habitué à ces repas épicés, à ces vins puissants qui changent le caractère d'un homme. A la fin du déjeuner, gai, souriant, joyeux, il écoutait les propos du chevalier comme des paroles d'Evangile; le souvenir de sa pauvreté s'était enfui, tout souriait autour de lui. En un instant s'évanouissaient les misères de sa vie de mansarde, ses inquiétudes, ses privations, pour faire place à des pensées joyeuses qui s'échappaient pimpantes de son cerveau. La société, que le poëte regardait avec les lunettes de la pauvreté, lui paraissait bonne, attentive aux souffrances de chacun, favorisant
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les efforts de tout lutteur honnête. Il se voyait acclamé poêle; chacun lui tenait compte de ses veilles, de ses nuits passées et de ses travaux héroïques. Les gazettes, les journaux et les revues s'écriaient : Un nouveau poète est né ! Quand lîida passait sur le boulevard, ou entrait dans un endroit public, toutes les tètes se retournaient pour le voir, et sou nom circulait de bouche en bouche. Les esprits les plus délicats l'admettaient dans leurs conversations intimes ; il frayait avec les puissances du jour ; les banquiers les plus riches s'inclinaient devant lui, les salons se le disputaient, les compositeurs s'offraient à l'envi pour mettre ses poésies eu musique. Sa popularité naissante l'amenait forcément au théâtre, et la seule vengeance qu'il voulait tirer de Claire était de la faire assister au succès de cette pièce dont elle avait cherché à le dépouiller.
Si par instant un éclair de réalité traversait son rêve, il ne pouvait s'empêcher d'avoir quelque reconnaissance [lour Valpéja, qui venait de lui procurer ce mirage consolant. La première impression désagréable que lui avait causé la physionomie du chevalier s'effaça ; il le jugea sous un aspect plus cordial, se promit de lui obéir, de lui rester attaché, et ce fut avec ardeur qu'il se remit à la biographie du prince Périakichenamachertyartyga. Maintenant que les scrupules étaient envolés, sa plume courait, et vers les quatre heures de l'après-midi il avait terminé ce travail, qui obtint l'assentiment de Valpéja.
— Mon cher poète, je vous attends demain, lui dit celui-ci ; nous aurons une idée à développer. Je vois que j'ai trouvé enfin un homme : voilà cinquante francs à compte sur votre mois .
Bida n'avait jamais eu en sa possession une telle somme. Cinquante francs en pièces de cent sous qui pesaient dans la poche de son pantalon! Il s'en retourna à l'atelier de Gogué plus léger qu'un oiseau, sautant sur les trottoirs, étonnant les passants. Et toujours il caressait ses dix pièces de cent sous, les faisait cliqueter entre elles pour être bien certain qu'il ne rêvait pas. II aurait voulu les trouver plus lourdes, afin de se bien convaincre de leur existence.
— Comment, se disait-il, j'ai pu gagner cinquante francs en une journée, et j'ai été payé !
Il monta d'un trait les six étages de Gogué, entr'ouvrit doucement la porte de l'ateîier, s'assura que le peintre était à son chevalet, très- SB.
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occupé, et jeta les dix pièces de cent sous sur le parquet. Gogué sauta en l'air ; il n'était pas accoutumé à cette musique.
— C'est moi! s'écria Bida.
Le peintre regarda fièrement son ami : jamais il n'avait cru Bida capable de gagner une telle somme.
— Vite, habille-toi, dit Bida ; nous allons dîner quelque part.
— Explique-moi donc cette fortune.
— Tu le sauras plus tard, habille-toi, je ne tiens plus en place. Gogué s'habilla comme on le lui ordonnait, et Bida lui raconta sa
singulière bonne fortune. Le peintre, plus froid que son ami, fut étonné d'entendre parler de chevaliers, de biographies , de portraits de gens nobles, de Livre d'Or et de nécrologe européen ; mais comme il vit Bida dans un état d'enthousiaste surexcitation, il ne voulut pas d'abord le désenchanter.
Il n'y a pas de gens qui s'illusionnent plus w'ement que les pauvres; Bida, qui désespérait de jamais gagner sa vie, s'endormit avec l'idée d'une fortune solidement assise. Ces cinquante francs que le chevalier lui avait remis tout à coup se représentaient sans cesse à son esprit et il ne pouvait dormir ; mille sujets plus fous les uns que les autres s'engendraient spontanément dans son cerveau. Ses nerfs étaient tyrannisés à ce point qu'il alluma sa lampe pour lire, afin de donner un changement à ses idées, prit un livre, le lut sans en comprendre un mot, souffla sa lampe, la ralluma, essaya d'un autre livre, croyant que le premier était médiocre et finit par se lever, ne trouvant pas de repos dans son lit : son corps partageait les vives impressions de son esprit et demandait de l'exercice. Dès six heures du matin le poète était au jardin du Luxembourg, à peu près seul : les étudiants et les grisettesne se lèvent pas de sj bonne heure; mais Bida était heureux de se trouver seul en face de la verdure des arbres qui prenait des tons tendres et rafraîchissants, tels que le poëte ue les avait jamais remarqués. Les sens sont complices des pensées, et la nature n'apparaît réellement souriante qu'aux gens heureux.
Bida respirait avec délices la fraîcheur du matin, la senteur des arbres, il saisissait plus finement l'innombrable variété de verts qui entre dans le coloris des feuillages. Le petit vent du matin semblait s'être fait caressant pour sa figure et 1(!S feux pourprés du soleil levant remplissaient son cœur de splendidcs gaietés.
En ce moment ràmc du poète s'ouvrait toute grande, laissant s'écliapper les tristesses accumulées depuis longtemps, et la nature lui parut plus tendre qu'une feniuie qui lui aurait dit : je Caimc! liien de terres.tre ne se mêlait à cette ardente contemplation et Bida n'en fut tiré que par Thorlogc du jardin qui sonnait dixlieures. Alors seulement, d'un pas léger, il se rendit chez le chevalier, la bouche souriante, l'œil humide de bonheur, le corps et l'esprit débarrassés des anciennes tensions chagrines.
— Il y a longtemps que je mûris certain projet, lui dit Valpéja, et je suis content de vous avoir rencontré, car nous pouvons le discuter ensemble ; que pensez-vous de cette rédaction?
Bida lut sur une feuille de papier que lui tendit le chevalier : Combien de personnes honorables ne jouent-elles pas dans la société le rôle auquel elles sont appelées par leur intelligence ! La timidité chez les unes, l'insouciance chez les autres, les condamnent à une position modeste. Frappé de ce vice de l'orga- 7iisatio7i humaine, M. l'historiographe du Lion de Holstein-Limbourg invite les personnes désireuses d'occuper le rang qu'elle!^ méritent, à se mettre en rapport avec lui. La discrétioyx et la loyauté sont les bases de V administration du Livre d'Or.
— Comment trouvez-vous cette annonce? dit Valpéja.
— Je ne la comprends pas bien.
— Tant mieux ; si un homme intelligent comme vous ne se rend pas compte du but où j'en veux venir, les imbéciles en seront encore plus frappés.
— Les imbéciles ? dit Bida surpris. Vous parliez de personnes honorables...
— Oui, mais j'ajoute que ces personnes honorables sont ou timides ou apathiques, ce qui les range dans la classe des imbéciles à qui je vais envoyer les avis par la voie des journaux. Croyez-vous qu'on viendra beaucoup aux renseignements ?
— J'en suis sûr, dit Bida ; vous vous posez eu redresseur de torts et vous aurez fort à faire.
— Jeune, jeune, jeune ! s'écria le chevalier en riant. Moi redresseur de torts de la société ! Oui , en effet, j'aurais de quoi me casser la tête. Mais puisque vous trouvez cette annonce intéressante, voici cinq cents francs ; vous allez les porter à l'Office de publicité de la place de la Bourse, et vous ferez inscrire ces avis dans
Uhh LA M\SCARADE
jes grands journaux. Je ne vous en dis pas plus aujourd'hui, je suis curieux de vous montrer sur le vif l'effet de mon annonce. Je n'ai besoin de vous ni aujourd'hui ni demain, ainsi vous pouvez faire de votre temps ce qu'il vous plaira.
Bida remplit la commission de Valpéja, et resta deux jours à se demander ce que pouvait cacher cette annonce singulière. Au bureau de l'office de publicité, le commis, chargé de recevoir les annonces, l'avait regardé curieusement derrière son vitrage; mais comme le billet de cinq cents francs était bon à encaisser, il n'en avait pas demandé davantage.
Avec la triste opinion des hommes qu'avait le chevalier, Bida se disait sourdement qu'il ne devait reculer devant rien et cette idée le rendait déjà soucieux. Malgré tout, plein de curiosité, il ne manqua pas dose rendre exactement à son bureau, au jour convenu.
— Et bien ! lui dit Valpéja, notre annonce a paru hier dans les journaux du soir et aujourd'hui dans ceux du matin. Elle fait bonne mine. Cet annoncier est un homme intelligent ; il l'a placée en tête des offres et demandes. Dans trois ou quatre jours, mon cher poëte, préparez-vous à voir du monde toute la journée.
A peine avait-il parlé qu'un coup de sonnette retentit, et le laquais annonça une personne qui se présentait.
— Corrigez les épreuves de la notice du prince Périakichenamacherlyartyga, dit le chevalier à Bida ; écoutez la conversation , mais ne levez pas la tête. Vous pourriez gêner les personnes, car il va s'agir sans doute de matières délicates.
— M. de La Carterie, annonça le laquais.
En entendant ce nom, Bida, ne voulant pas être reconnu par son ancien patron, baissa la tête et disparut presque absolument derrière son bureau.
— Elle est bonne, votre annonce, chevalier, dit La Carterie eu tendant la main à Valpéja.
— J'espère qu'elle réussira.
— On ne parle que de ça au café des Variétés et chez Leblond.
— Bon, dit l'historiographe en se frottant les mains.
— Attendez-vous à être empoigné dans les petits journaux.
— Tant mieux.
— Si cela peut vous faire plaisir, je vous secouerai dans ma gazette.
— Tant qiip vous voiulroz, je vous en remercie d'avance.
— Faiit-il Lilat,Micr ou m'indigner?
— Tout à la fois.
— Eh bien ! j'ai un petit jeune homme rageur, d'un grand style, qui vous fera un bel article indigné [>our commencer ; Blondin continuera en blague.
— J'invite à dîner votre petit jeune homme rageur et Blondin la semaine prochaine.
— Maintenant vous allez m'expliquer les mystères de votre réclame ; je soupçonne bien quelque drôlerie spirituelle, mais je ne sais au juste sur quoi elle s'appuie.
— Il s'agit toujours de mes décorations.
— Je m'en doutais, dit La Carterie.
— Et je ne sais pas pourquoi vous n'en voulez pas une pour vous... Il y a beaucoup de journalistes décorés...
— Laissez-moi tranquille avec vos décorations d'hasa?-d.
— J'en ai reçu de nouvelles. Mes croix de l'ordre de Saint-Georges de Parme étaient usées, personne n'en voulait. J'avais beaucoup de peine à trouver des personnes qui voulussent se faire recevoir chevaliers de la Milice dorée. On a abusé du cordon de Saint-Grégoire-le- Grand; je me suis tourné d'un autre côté, et si vous voulez je peux vous faire obtenir l'ordre de Don Juan de Nicaragua.
— A quoi bon? dit La Carterie.
— Mon cher, un ruban en impose ; vous avez souvent des affaires équivoques dans votre petit journal. Je vous assure qu'un homme qui vient se plaindre, et qui se trouve tout à coup en présence d"un journaliste portant au cou un grand cordon, est humilié et juge qu'il a tort de se fâcher.
— Qui est-ce qui connaît l'ordre de Don Juan de Nicaragua?
— Personne. C'est ce qui lui donne de la valeur.
— Le public sait bien que je n'ai pas rendu de services à la république de Nicaragua.
— Vous vous inquiétez du public? Je vous croyais plus fort.
— Certainement, je m'inquiète du public, qui, d'ailleurs, s'inquiète assez de moi. Croiriez-vous que le baron des Thureaux me fait un procès en dilTamation dont je ne sais comment sortir? On m'a conté au café Riche que ce baron des Thureaux allait tous les jours chez une danseuse de l'Opéra, qui demeure rue de Provence. Pour rire
llkÇ) LA MASCARADE
un peu du baron, qui fait le mystérieux, j'ai imprimé dans ma gazette cette simple demande : « Que va faire tous les jours, à deux heures de l'après-midi, le Itaron des Thureaux, dans la maison numéro quinze de la rue de Provence? » Pas autre chose. Il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Le lendemain, je vois arriver le baron furieux, qui voulait tout casser dans mon bureau. Un homme mal élevé, qui ne comprend pas la plaisanterie. Il faut bien que les journaux disent quelque chose; mais il paraît que la baronne des Thureaux a profité de cette simple nouvelle pour demander une séparation de corps et de biens qu'elle cherchait depuis longtemps. J'étais bien innocent, n'est-il pas vrai ? J'ai offert toutes les rectifications possibles ; j'ai envoyé Blondin, qui a l'air d'un bon garçon et que j'emploie pour bassiner les plaies de ceux qui viennent se plaindre. Rien n'a fait. Le baron me poursuit, et mon avocat ne me cache pas que c'est une grave affaire.
— Voilà le moment ou jamais d'être décoré, dit Valpéja.
— Vous plaisantez ?
— Jamais. Présentez-vous au tribunal avec l'ordre de Don Juan de Nicaragua, et le tribunal vous verra d'un meilleur œil.
— C'est singulier, ce titre de Don Juan de Nicaragua ne me plaît pas.
— Préférez-vous la rosette des Quatre-Empereurs ?
— Gela sonne mieux.
— Et bien, cher La Cartorie, je suis heureux de pouvoir faire quelque chose pour vous. Embrassez-moi, vous êtes nommé chevalier des Quatre-Empereurs.
L'historiographe ouvrit une boîte, en tira un ruban auquel pendait une croix, et l'attacha sérieusement à la boutonnière de l'habit du journaliste.
— Maintenant regardez-vous dans la glace, lui dit-il.
La Carterie se redressa, et un éclair de contentement passa sur ses traits, bientôt suivi d'une réflexion :
— Et la loi sur les décorations ? dit-il.
— Vous vous inquiétez des lois ?
— Je serai poursuivi si je porte cette croix sans autorisation de la chancellerie, et je doute fort qu'en raison de mon procès en diffamation, on m'accorde le droit de la porter.
— Je suis plus habile que toutes les chancelleries, dit Valpéja. Il
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n'y a tout simplement qu'à antidater votre brevet. Vous étiez nommé chevalier dos Qiiatre-Enipereiirs avant la loi, ci si quehiiie curieux s'avise de vous demander pourquoi vous n'avez jamais porté cette croix, montrez votre brevet. J'ai décoré cinquante clients qui sont dans le même cas, et qui échappent par là à ces vaines formalités de chancellerie.
— Mon cher, vous me rendez un grand service, dit La Carterie, vous pouvez compter sur moi.
— Éreiutez-moi dans votre journal... il est très-Iu; je ue vous en demande pas plus.
En ce moment La Carterie aperçut Bida.
— 11 y avait là quelqu'un?
— Oh ! ue faites pas attention, mon secrétaire, un garçon charmant...
— Qui sort d'ici, monsieur, pour n'y jamais remettre les pieds, s'écria Bida en se levant. Vous avez cru que je consentirais à tremper dans toutes ces infamies... Je connaissais déjà monsieur, dit-il en montrant La Carterie, je vous connais maintenant. Je suis pauvre, mais incapable de prêter ma plume à un semblable commerce. Je n'avais pas compris le métier auquel vous vouliez m'associer ; soyez tranquille, je ne le dévoilerai pas, et je laisse à d'autres le soin de vous dénoncer.
Là-dessus Bida sortit, pendant que l'historiographe haussait les épaules.
— Encore une déception! murmura le pauvre garçon, qui n'avait pas fini de boire le fond de la coupe amère. En un instant ses illusions venaient de tomber. Il revint chez lui plus découragé que jamais; mais en entrant, il trouva un mot de Gogué.
« Ce soir, ne manque pas de venir me rejoindre au Théâtre des Variétés. On m'a donné deux places pour une pièce très-amusante. Je dîne de l'autre côté de l'eau, et je laisserai ton nom et le numéro de ta stalle au contrôle. »
— J'irai, dit Bida, qui voulait essayer d'oublier la ruine de ses beaux projets.
11 alla dîner au petit restaurant de la rue de l'Est, et quand il eut achevé son modeste repas, la nuit était déjà venue. Bida traversa les ponts et le Palais-Royal sans être distrait ni par les passants, ni par le gaz, ni par l'étalage des boutiques. Soucieux, préoccupé, il se de-
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mandait ce que ravenir pouvait lui réserver maintenant de plus dur et de plus cruel.
Comme il longeait le trottoir de la rue Joquelet, en face d'une maison dont tontes les fenêtres étaient fermées par des jalousies vertes, une voix se fit entendre à son oreille.
— Monsieur, monsieur...
Bida releva la tête, étonné de cette douce voix qui venait de le remuer profondément : la femme continuait à suivre le trottoir, et allait tourner l'angle de la rue Montmartre, lorsqu'à la lueur d'un bec de gaz, Bida frémissant reconnut, vêtue d'une robe de soie décolletée, Claire!