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CHAPITRE III

ou MENENT LES FRIPIERES

La première fois qu'Auguste vint à la Maison-Rouge en employant toujours l'échelle à nœuds (et ce fut le lendemain même du bal), Claire le reçut avec une sorte de timidité qui étonna le fils de la blanchisseuse.

— Est-ce que tu regrettes la soirée d'hier? deraanda-t-il.

— Au contraire, j'ai été si heureuse '

— On s'amuse bien aux Barreaux- Verts ; tu verras pendant le carnaval quand chacun se déguise.

— J'aurais presque voulu être déguisée hier, dit Claire ; j'ai cru reconnaître des figures de blanchisseuses des environs... si elles le disaient à mon père !

— Bah! les blanchisseuses s'occupent bien de toi... Elles savent ce que c'est.

— Mais les ouvrières de chez vous pourraient en parler à ta mère...

— Ma mère me laisse parfaitement libre...

— C'est qu'elle me connaît et je ne voudrais pas qu'elle eiit mauvaise opinion de moi...

— Elle n'eu saura rien...

— Je tremble qu'il ne m'arrive malheur.

Pour toute réponse, Auguste entraîna Claire vers la fenêtre, et la prenant contre lui, ils restèrent longtemps appuyés ainsi, goûtant le charme d'une nuit d'été, et se livrant à une conversation muette dont les battements du cœur font tous les frais.

Une douce brise qui venait de la plaine soufflait dans leurs cheveux", rafraîchissait leurs fronts, et les deux amants eussent passé de longues heures dans cette situation si Auguste n'eijt senti tout à coup Claire prendre ses doigts les uns après les autres et essayer de lui passer une bague.

— Que fais-tu"? lui demanda-t-il.

Elle ne répondit pas, pleine d'émotion, ne sachant si Auguste voudrait accepter ce cadeau.

— C'est une bague, dit-il.

— Que je veux que tu portes toujours. ,

— Tu fais des folies, j'en ai quatre à la m.aison.

— Ah! dit-elle froissée, quatre... Mais tu ne les portes pas?

— Quelquefois, quand l'idée m'en prend.

— Il ne faut plus les porter.

— Pourquoi ?

— Je t'en prie, c'est la mienne seule que je veux voir à ta main.

— Que tu es folle, Claire!

— Fais comme je te dis, je serai bien heureuse. Tu la porteras toujours en souvenir de moi, n'est-ce-pas?

— Si tu y tiens beaucoup.

— Peux-tu en douter?

En ce moment Claire fut prise d'un sentiment pénible qui pointa tout à coup en elle ; elle avait eu un tel bonheur en songeant à offrir une bague à Auguste, qu'elle s'imaginait qu'une vive tendresse allait éclater de la part de son amant en recevant ce cadeau. Et ses réponses étaient déjà si froides que le cœur de la pauvre fille en saigna.

11 avait d'autres bagues, disait-il. Ainsi clie n'était pas la première à offrir ce touchant symbole de l'amour ; mais cette expérience passée, Claire fut trop heureuse qu'Auguste promît de porter toujours sa bague.

Zh LA MASCARADE

— Qu'est-ce qu'il y a sur la bague? demanda Auguste qui ne pouvait la voir dans l'obscurité.

— De jolies petites fleurs bleues, dit Claire flattée de la curiosité d'Auguste.

Pendant quinze jours, Claire oublia complètement la fripière et le marché qu elle avait passé avec elle ; mais étant retournée au bal, elle se souvint avec terreur que l'époque approchait du payement de la troisième semaine, et qu'après cette semaine il s'en écoulerait une autre, puis une autre, un second mois et encore un autre. En payant une quinzaine d'avance, Claire croyait que ces quinze jours dureraient un siècle. Ils avaient passé avec une rapidité désespérante.

La troisième semaine s'écoula sans amener d'autres profits que six liards : l'angora se faisait rare, les marchands de joujoux s'entêtaient à ne plus vouloir de chats de gouttières, les chiffonniers avaient ordre de ne plus apporter à la Maison-Rouge de chats à poil court, il arrivait que Glaire n'avait plus de profits.

Si le commerce eût marché, Claire se serait adressée à son père, et en eût tiré facilement de quoi payer une quinzaine. Couturier ne savait rien refuser à sa fiUe ; mais il n'était pas riche, ne faisait pas d'économies, vivait presqu'au jour le jour, et Claire le savait.

A la fin du mois, Claire était en retard d'une quinzaine ; pour un empire elle ne se serait pas dirigée du côté du Marché-aux-Veaux, dans la crainte de rencontrer sa créancière ; elle n'allait pas à la fripière, la fripière vint à elle un soir. Se fournissant depuis longtemps dans la maison, Claire avait donné son nom, son adresse, des détails sur la profession de son père, ce qui décida la vieille à lui ouvrir un crédit. Heureusement Couturier n'était pas là.

— Eh bien, ma chère, dit la fripière., on ne vous voit plus ? Claire était paralysée par la présence de la marchande.

— Ce n'est pas honnête de votre part, moi qui avais tant de confiance en vous...

— Madame, dit Claire.

— Voilà comme les marchands sont toujours victimes... Ils font ce qu'ils peuvent pour être agréables à leurs pratiques, et puis, va te promener, on ne revoit plus les pratiques. Vous ne dites rien ; c'est pourtant clair... vous savez pourquoi je viens. Vous êtes en retard de deux semaines...

— Mon Dieu, madame, si vous pouviez attendre...

— Attendre, qu'est-ce que vous dites là, ma chère? Le commerce ne marche pas ainsi... Mon propriétaire n'attend pas, ni le boulanger non plus... Toutes les pratiques me disent d'attendre; donnezmoi seulement huit cents livres de rente, j'attendrai volontiers; comme je n'ai pas de rentes, si je ne paye pas mon loyer, le propriétaire me renvoie par huissier, et le boulanger ne me t'ait pas crédit. Avez-vous huit cents livres de rente à me donner?

Claire secoua la tête.

— Eh bien! alors, donnez-moi mes vingt-quatre soùs.

— Je ne les ai pas maintenant, madame.

— On les emprunte.

Claire craignait que son père ne revînt. Elle supplia la fripière d'attendre quelques jours et obtint jusqu'au dimanche prochain, avec la menace de revoir la Jripière le lundi soir, si elle n'avait pas payé la quinzaine échue et celle à venir. Claire ne perdit pas un moment: aussitôt qu'elle put sortir, aydht fait un petit paquet de sa robe et de son mantelet, elle se dirigea vers le faubourg Saint-Marceau, le traversa dans toute sa longueur, et descendit la rue de la Montagne - Sainte-Geneviève, où es.t installé un mont-de-piété.

C'était un jeudi; il n'y avait pas foule. La queue ne se tient dans le corridor que le mardi, après les grandes fêtes de barrière où une trop grande partie de la population du douzième va manger le gain de la semaine. Dans les principaux monts-de-piété de petites cabines sont disposées de telle sorte que l'emprunteur placé vis-à-vis du prêteur ne soit pas aperçu des emprunteurs voisins. On a essayé par cette disposition, de ne pas froisser l'amour-propre des gens qui, forcés d'emprunter, ne veulent pas être connus; mais à Paris la vanité disparaît presque complètement. Il y a peu de gens qui rougissent d'entrer au mont-de-piété, surtout dans le douzième arrondissement. Aussi les cabines séparées n'existent-elles que pour la forme. Quand Claire entra dans la sienne, elle ne fut pas médiocrement étonnée de voir un jeune homme escalader la table des employés, sauter dans leur bureau en s'écriant :

— Vous ne vous y connaissez pas, non, vraiment, vous n'avez pas le ^ns de l'élégance.

— Quand je vous dis, monsieur Gogué, dit un eirplryé, que votre paletot ne vaut rien.

— Regardez donc les ciitoiiraures, dit celui qu'on appelait Gogué, et qui avait des allures de peintre.

— Ah! farceur, avec vos entournures, dit l'employé.

— Les entournures sont tout, comme les coudes... Quand un coude n'est pas blanchi à la couture, le raont-de-piété n'a pas le droit de le refuser... Voyons, père Bonneau, donnez-moi cinq francs sur ma redingote; j'y ajouterai mon cor de chasse.

— Laissez-moi tranquille avec votre trompe... Voilà vingt fois que je l'accepte ; l'administration du mont-de-picté nous fait des reproches et menace de ne plus accepter notre prêt.

— Seulement cinq francs, père Bonneau; ma redingote est encore toute neuve. Vous l'avez assez retournée, et vous avez l'œil fin.

Le peintre reprit sa redingote des mains de l'employé.

— Qu'est-ce qu'il y a à reprocher à cet habit-là? Les boutonnières sont excellentes.

— Vous les aurez fait raccommoder par votre maîtresse.

— Quelle calomnie, père Bonneau!

— Ce paletot est noirci aux coudes avec de l'encre. .

— Vieux moyen, dit le peintre. Est-ce que c'est avec vous, père Bonneau, que j'oserais retaper un habit de la sorte, vous le malin des malins de tous les monts-de-piétc. Si vous voulez, père Bonneau, je vais la mettre, cette redingote : vous jugerez plus facilement de sa bonté sur mes épaules.

— Monsieur Goguc, en voilà assez, il y a des personnes qui attendent.

— Je m'en vais, dit le peintre en enjambant le bureau de l'employé, mais comme je reviens tout de suite, je vous laisse ma redingote.

Claire n'avait pu s'empêcher de sourire de cette scène, tout en s'étonnant de la gaieté qu'apportait l'emprunteur dans au endroit propro à inspirer la tristesse. Une femme du peuple était à côté d'elle avec un enfant sur les bras; elle n'apportait rien au mont-depiété.

— Y a-t-il un boni, demanda-t-ellc, sur la montre que j'ai engagée il y a près de deux ans?

— S'il y avait un boni, dit l'employé, on vous aurait écrit.

— C'est que j'ai change trois fois de logement depuis; la lettre ne me sera pas sans doute arrivée...

— Avez-vous votre reconnaissance?

— La voilà, monsieur. ■

L'employé prit la reconnaissance, feuilleta divers registres,

— Vous nous re4evez trente-cinq centimes.

— Je ne les ai pas, dit-elle, émue de ce renseignement.

— On ne vous les demande pas, c'est l'administration qui les perd.

— Une montre de quarante francs, dit la femme, sur laquelle on m'avait prêté seulement quinze francs !

En entendant ce détail, Claire fut effrayée du petit bagage qu'elle apportait.

— Ainsi, monsieur, dit la femme, je n'ai rien à attendre?

— Rien du tout.

— Ah ! mon Dieu ! dit la femme en s'éloignant lentement avec son enfant sur les bras.

— 11 y en a encore de plus malheureuses que moi, pensa Claire. Le peintre était revenu et avait escaladé le bureau de l'employé

avec autant de sans-gêne que dans une maison dont il eût été le maître.

— Voilà le cor de chasse, dit-il ; il me semble qu'avec la redingote il vaut au moins six francs... J'ai eu tort de ne vous demander que cinq francs...

— Je le connais depuis six ans, votre cor de chasse ; il ne fait qu'aller et venir dans la maison. Est-il assez bosselé!

— Les bosses n'empêchent pas les beaux sons...

— C'est un mauvais instrument. Vous l'aurez acheté trois francs à un marchand d'habits.

— Père Bonneau, vous vous connaissez en étoffes, en bijoux, en linge, je le sais pour ma part, et votre réputation est étabhe dans le quartier, mais je ne crois pas que vous soyez expert en instruments de musique... C'est un cor de chasse qui provient de la maison de Condé...

— Du mont-de-piété de la rue de Condé? demanda l'employé.

— Ah ! farceur de père Bonneau... Les princes de Condé étaient de grands chasseurs, vous dis-je. Eh bien ! ce cor provient de leui

maison. Il est historique, et si j'avais le temps, je pourrais le vendre très-clicr au musée Dusommerard .

— Quel blagueur vous faites, monsieur Gogué.

— Je ne plaisante pas ; vous dépréciez les objets que j'apporte, alors, indigné, je suis obligé de faire connaître leur valeur.

— Monsieur... dit Claire timidement, qui craignait que cette conversation ne se continuât.

— Vous voyez qu'on m'attend, dit l'employé ; laissez-moi travailler.

— Cinq francs ou la mort, dit le peintre.

— Mourez donc, monsieur Gogué.

L'employé prit alors le paquet des mains de Claire et jeta un coup d'œil sur son contenu ; mais le peintre ne se tenait pas pour battu. Se campant bardiment dans le bureau, une main sur la hanclic, le cor de chasse aux lèvres, il entonna une fanfare de chasse qui lit trembler les carre,aux.

— Monsieur Gogué, cria l'employé, monsieur Gogué !

— Ton, ton, tontaine, ton, ton, sonnait le peintre dans sa trompe.

— Assez! s'écria le malheureux employé, en enfonçant sa toque sur ses oreilles... assez!

Gogué continuait :

— Ton, ton, tontaine, ton, ton. Ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, ton, tontaine, ton, ton.

— Monsieur Gogué, en voilà trop de cette mauvaise plaisanterie.

— Il me faut cinq francs.

Les voisins commençaient à se mettre aux fenêtres ; d'autres entraient dans le mont-de-piété, élonnés de ce qu'une fanfare joyeuse sortît de ses bureaux, si calmes habituellement.

— Ton, ton, ton, ton, tontaine, ton, ton, continua le rapin, en soufflant dans sa trompe.

— Vous aurez vos cent sous tout à l'heure, dit l'employé effrayé du scandale.

— Tout de suite, commanda Gogué.

— Les voilà.

Mais la mauvaise humeur de l'employé retomba sur Claire.

— On ne peut rien vous prêter là-dessus.

Et il rejeta brusquement le paquet dans la cabine où se tenait Claire. Elle en ressentit une si vive émotion qu'une larme coula de

ses yeux ; elle renoua lenleinfnt dans une serviette le inantelet et la robe et s'en alla; mais à peine an bas des escaliers, olle s'entendit appeler.

— Mademoiselle, mademoiselle...

Claire se retourna et vit le peintre à la trompe, aussi joyeux qu'elle était humiliée.

— Malheureusement, lui dit Gogué, vous n'êtes pas tombée dans le bon jour du père Bonneau, et c'est un peu de ma faute s'il ne vous a pas prêté... Vous ne m'en voulez pas?...

— Pas du tout, monsieur.

— Si un féroce créancier n'attendait pas avec impatience les cent sous que j'ai arrachés à ce monstre, je vous prierais de les accepter...

— Merci, vraiment, monsieur.

— Mais je coimais une autre maison où on vous prêtera; vous en avez bien besoin, h ce que je crois?

— Oh ! monsieur, quel service vous me rendriez !

Alors Gogué expliqua à Claire qu'il y avait certains monts-de-piété clandestins où on prêtait siu- gages avec des intérêts élevés ; mais que, dans les moments de grande détresse et d'absolu besoin, ces maisons devenaient de véritables providences. Claire suivit, pleine de confiance, le peintre qui lui offrait ses services.

Il existait alors dans la rue des Cordiers une femme, qui fit une grosse fortune avec les grisettes du quartier latin. Elle leur vendait des habits, des bottines, des chapeaux, leur en louait quand elles n'avaient pas le moyen d'en acheter, et leur prêtait sur gages.

— Laissez-moi arranger vos affaires, dit le peintre à Claire.

Et il entama la discussion avec la marchande, discussion qui se termina sur la base suivante :

Claire recevrait trois francs contre le dépôt de ses nippes pendant deux mois, à raison d'un franc d'intérêt par mois ; si à cette époque, elle ne venait pas réclamer son dépôt, il était perdu et devenait la propriété de la marchande.

Claire accepta le marché avec joie, et elle en témoigna sa reconnaissance au peintre qui courut apaiser son créancier. Avec ses trois francs, Claire pouvait payer cinq semaines entières à la fripière du Marché-aux-Veaux, et cinq semaines lui paraissaient un siècle pendant lequel le commerce de pelleterie de son père pourrait se relever.

/jO LA MASCARADE

Mais la pauvre fille n'avait plus de toilette. Que lui importait? Auguste avait la bague.

Elle refusa dès lors, sous différents prétextes, d'aller au bal des Barreaux-Verts, craignant que son dénûment ne fût remarque par celui qu'elle aimait. Claire mit en avant les soupçons de son père et une certaine surveillance qu'il semblait exercer; cependant elle recevait toujours Auguste la nuit. Un soir, en prenant sa main, elle s'aperçut qu'il ne portait pas la bague et lai en demanda le motif.

— Les pierres bleues étaient si communes! dit-il. Claire fut blessée de ce dédain.

— Et tu ne la mettras plus?...

— • Si, quelquefois..

Un autre jour, Claire trouva aux doigts d'Auguste une nouvelle bague beaucoup plus large.

— 11 faut bien cliauger de temps en temps, dit-il.

— Changerait-il d'affection comme d'anneau? pensa Claire,

Elle le dit doucement à Auguste qui répondit qu'il était d'usage de changer de bague, rien que pour ne pas paraître n'en posséder qu'une : comme elle insistait, il promit de confier la bague à un bijoutier, pour faire remplacer les pierres bleues communes par d'autres plus élégantes.

Claire crut k ces paroles sur le premier moment ; mais sa bague ne reparaissait pas, et Auguste donnait la raison que le bijoutier fort pressé promettait de la rendre au premier jour. Comme ce premier jour ne semblait devoir jamais arriver, des soupçons entrèrent dans l'esprit de Claire qui dévora seule son chagrin. Elle avait assez parlé de cette bague pour n'y plus revenir, et elle eut le courage de se taire ; mais elle étudiait les moindres paroles d'Auguste, le son de sa voix, et elle cherchait à deviner si une certaine froideur ne se cachait pas sous les protestations de son amant.

Il ne l'invitait plus à venir au bal et Claire y tenait peu, pourvu qu'Auguste ne manquât pas à ses rendez-vous habituels à la Maison- Rouge. Ce bal qui l'avait tant émue le jour où elle y avait mis le pied, elle se consolait facilement de ne plus y aller danser; mais elle s'étonnait que le fils de la blanchisseuse ne l'en pressât plus, lui qui ne rêvait que danses, polkas et valses.

Au lieu de venir chaque nuit, Auguste ne manqua pas de prétextes pour ne paraître que tous les deux jours. Il était fatigué, il se cou-

DE LA VIE PARISIENNE /il

chait de bonne Iieurc, il se levait matin, il avait eu affaire à Paris, et mille autres raisons qui ne contentaient pas l'esprit de Claire, désormais en défiance.

Un samedi, Claire pria Auguste de ne pas manquer le lundi suivant : clic s'ennuyait, elle avait liesoin de le voir, disait-elle. Aui;uste commit une imprudence en répondant que malheureusement son lundi était pris par sa mère, qui l'emmenait à Paris dîner chez des cousins, et qu'il ne reviendrait que fort tard.

— Qu'importe! dit Claire , je t'attendrai jusqu'à une heure du malin s'il le faut.

— Je rentrerai avec ma mère, reprit-il, et je ne pourrai pas quitter, cela ne semblerait pas naturel.

.\uguste ne se rappelait pas qu'il avait dit qu'il pouvait sortir de chez sa mère par la porte de derrière, en suivant la Bièvre. Claire sembla croire à ses motifs ; mais le lundi suivant elle descendit à la nuit tombante par la corde à noeuds et se rendit seule au bal des Barreaux-Verts, dont une fenêtre donne sur la rue du petit Gentilly.

Les soupçons de Claire ne la trompaient pas. Elle vit passer devant elle Auguste, qui valsait avec une femme dont le costume et l'allure ne pouvaient être autres que ceux de la femme de chambre dont il avait parlé jadis. A la manière dont il lui serrait la taille, aux regards de la danseuse, Claire ne put s'y méprendre ; elle avait passé par là ! Elle retrouvait ses propres langueurs dans la personne qu'Auguste emportait dans le tourbillon de la valse. Un nuage passa devant ses yeux, tout son sang sembla seTiger, elle resta hébétée, clouée devant la fenêtre, voulant entrer dans le bal et n'en ayant pas la force. Elle essaya de fuir, mais elle ne le pouvait pas : quoique sa présence fût douloureuse en pareil moment , Claire prenait une sorte de joie amère à se pénétrer plus avant de l'ingratitude d'Auguste. Elle n'essayait plus de le justifier, elle s'attachait à constater son profond chagrin.

En regardant attentivement la femme qui dansait avec Auguste, Claire se jugea tellement au-dessous de sa rivale par la figure et la toilette, qu'elle trouva presque naturel le nouveau caprice de son amant. Cotte femme de chambre était une petite brune, éveillée, la figure spirituelle et coquine, le bonnet en arrière, qui certainement ne désespérait pas les hommes. Elle avait la mine provoquante des

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