I\2 LA MASCARADE
grisettes de Bordeaux, l'œil noir, la taille svelto, et Claire, sans se rendre compte de sa physionomie , sentait coraljien elle différait de cette fille.
Quoique résolue, Claire devenait d'une timidité d'enfant sous un regard de son amant : il était son maître , et elle ne demandait pas mieux que de devenir son esclave. Un simple désir manifesté par lui, elle l'exécutait comme vm ordre, avec joie. N'importe ce qu'il lui aurait demandé, elle l'aurait exécuté.
S'il lui avait dit : Tu vas quitter ton père et me suivre , elle eût obéi en pleurant, mais elle eût obéi. En se donnant à Auguste, Claire avec sou corps avait joint son âme, ses pensées, sa vie. Elle ne comprenait pas l'amour autrement, et elle eût dit que les autres femmes n'aimaient pas , qui conservaient leur volonté. Auguste s'était aperçu de cet asservissement complet, ce fut ce qui perdit Claire. Ce complet abandon sans coquetterie devint un poids pour le fils de la blanchisseuse qui se jeta dans d'autres jouissances, retourna à ses anciennes maîtresses et essaya d'en séduire de nouvelles.
Cependant Claire regardait toujours le bal, la figure collée contre la fenêtre. Pendant un quadrille, Auguste voyant une femme qui semblait hésiter à entrer, lui fit des signes sans la reconnaître. Claire s'enfuit, craignant que son amant n'ouvrît la feuêtre. Elle retourna à la Maison-Rouge , éperdue de douleur, s'accusant elle-même de sou chagrin. Qu'avait-elle besoin de preuves positives ? Auguste venait la voir de temps eu temps encore, elle devait en être satisfaite.
Le lendemain Auguste la trouvant pâle et pensive, lui en demanda Il raison.
— Je crois que tu ne m'aimes plus, lui dit-elle.
— Quelle singulière idée, ma chère.
— J'en ai peur.
— Pourquoi ?
— Parce que je t'aime et que j'en souffre.
— Si je ne t'aimais pjus, je ne viendrais plus.
— Ainsi tu ne me préviendrais pas?
— A quoi bon? dit Auguste montrant franchcmeat ses cartes.
— Et que deviendrais-je , moi? s'écria Claire.
— Pourquoi parler d'une rupture? dit Auguste. Ne suis-je pas ici, auprès de loi?
— C'est ATai, dit-elle en l'embrassant.
Dans sou humilité, Claiie trouvait encore Auguste généreux de ne pas l'abandonner tout à fait : elle était devenue lâche comme tous les êtres qui aiment profondément , et si elle ne formulait pas tout à fait sa pensée, de crainte de trop sonder sa triste situation, elle pensait ceci à peu près : — Qu'il en aime une autre, mais qu'il m'aime encore un peu. Si son cœur est emporté ailleurs , qu'il revienne de temps en temps s'appuyer sur le mien.
Elle ne le dit pas à Auguste ; il n'eût pas été touché de cette délicatesse de sentiments, et elle comprenait qu'il ne la comprendrait pas. Quoiqu'elle admirât tout dans Auguste, sa beauté, sa jeunesse, sa force, elle sentait vaguement en lui des grossièretés de sentiment qui devaient briser ses tendresses; mais, quoi qu'elle fît, la prudence lui échappa : un jour où Auguste se fit attendre, elle se plaignit d'avoir attendu trois nuits.
— Ah! tu m'ennuies, lui dit Auguste.
Ce terrible mot fit plus de mal à Claire qu'un coup de couteau. Elle ne savait pas les terribles effets produit par Yennui chez l'homme; elle en redevint plus soumise, plus caressante, sans se douter que le seul espoir qui lui restait de garder Auguste était de le traiter avec la brutalité que méritait cette réponse, de le chasser et de retrouver sa dignité. Au contraire, elle vint lécher les mains de son maître.
— Je t'aime tant, dit-elle.
— Laisse-moi tranquille, répondit Auguste qui se mit à siffler.
— Oh ! dit-elle, si mon père t'entendait.
— On n'est pas un moment tranquille dans cette baraque, dit Auguste' .. Je suis agacé et je ne peux pas même siffler.
— Veux-tu siffler? lui dit-eUe courageusement.
— A quoi bon?
— Je ne crains rien.
Par ce mot , Glaire mettait sa tranquillité , son repos , son honneur, dans les mains de son amant : il n'en eut pas même pitié.
— Il faut s'en aller, dit-il, il est tard.
— Quand te revcrrai-je, Auguste?
— Quand j'aurais le temps.
-^ Dis-moi un jour, je t'en prie.
kh LA MASCARADE
— Je ne sais... Après demain,
— Oui, après demain, n'est-ce pas?
— Je ne peux pas répondre, peut-être dans trois jours.
— J'aurais été si heureuse de te voir après demain.
— Nous verrons, dit-il en descendant par la fenêtre.
Plus Auguste se montrait froid, et plus Claire se demandait :
— Que faut-il faire pour lui être agréable ?
Elle s'accusait de ne pas comprendre son amant; elle s'accusait de sa pauvreté, elle eût voulu tous les jours le combler de cadeaux pour lui prouver son attachement ; elle se regardait dans sa petite glace cassée et ne se trouvait pas jolie. Les femmes du bal des Barreaux- Verts, avec leurs airs évaporés, lui semblaient l'idéal de la Deauté. Maintenant, elle travaillait à peine et restait tout le jour assise à songer, perdue dans des combinaisons d'argent, de toilette dont elle ne sortait plus.
Couturier finit par s'en apercevoir.
— Il me semble, dit-il , que tu deviens un peu fainéante, qu'astu?
Ainsi qu'Auguste , le mot ennui était sur ses lèvres ; mais elle se gardait de le prononcer, car elle n'aurait pu expliquer d'où provenait cet ennui de toutes choses ; cependant les semaines s'écoulaient et la terrible dette de la fripière était pendante sur la tête de Claire. Comment faire ?
Il lui restait quelques mauvaises nippes dont elle fit un paquet pour le porter chez la marchande à la toilette de la rue des Gordiers.
— Est-ce là tout ce que vous m'apportez? dit celle-ci.
— Oui, madame.
-— Mais ça ne vaut pas quatre sous, dit la marchande en secouant les nippes d'un air de dédain. C'est de la friperie, et pas cher. Qu'estce qui vous a vendu de la marchandise pareille?
Claire avoua ingénument qu'elle se fournissait au Marché-aux- Veaux.
— Ahlje ne m'étonne plus maintenant que vous m'apportiez des ferloques.
La ferloque, en style de revendeuse à la toilette, est la loque dans toute sa dégradation.
— Ainsi, madame, vous ne pouvez rien m'avancer là -dessus?
— Dieu du ciel, ma [lelitc, d'où sortez -vous... Si vous ne m'aviez
DE LA VIE PARISIENNE tx5
pas été amenée l'aulro jour par M. Gogiié, avec qui je fais du commerce depuis bientôt trois ans, je n'aurais rien avancé sur votre bagage, sur lequel je perdrai certainement, car vous ne venez pas pour le dégager.
— Hélas ! non, madame.
— Et ça encombre mon logement, qui n'est pas grand... Si vous saviez ce que toutes les femmes du quartier m'apportent en gage, vous verriez quelles belles étoffes, des robes qu'elles ont mises une fois seulement, et encore je ne peux pas toujours leur prêter... Elles ont sans cesse besoin d'argent; il me faudrait des millions... Ce sont de bonnes filles, mais elles n'ont pas d'ordre.
11 était curieux d'entendre la marchande à la toilette se plaindre du manque d'ordre des malheureuses sur lesquelles elle prélevait de gros bénéfices.
Claire renouait lentement son paquet et se disposait à s'en aller.
— Nous nous reverrons un jour, ma fille, dit la marchande à la toilette, mais je veux vous montrer auparavant comment je peux rendre une femme aussi belle qu'une princesse, sans sortir de chez moi.
La curiosité fit rester Claire.
— Tenez, dit la marchande à la toilette en lui montrant une robe de soie à carreaux écossais, savez-vous combien j'ai prêté là-dessus? Dix francs. La robe en vaut cinquante, mais tout l'or du Pérou ne suffirait pas si j'écoutais ces demoiselles.
Elle ouvrit une porte de derrière qui communiquait à sa boutique, et Claire fut éblouie de l'élégance des vêtements et des cliapeaux entassés. C'étaient des volants, des plumes, des dentelles dont elle avait à peine l'idée. La boutique de la fripière était un taudis en comparaison; et la marchande avait raison de traiter de ferloques les nippes du iMarché-aux- Veaux.
— Et bien, ma bonne petite, croyez-vous qu'une femme puisse se requinquer ici?
Les veux de Claire tout à l'heure abattus commencèrent à se ranimer.
— Il y a de tout : bottines, chapeaux, bracelets, robes, même des amazones. Mais aussi quand une femme sort de ma boutique, habillée, elle n'est pas embarrassée de payer sa toilette.
Claire regarda la marchande.
— Je vois que vous ne me comprenez pas.. . Ma pauvre fille, vous avez un pauvre amant.
Claire rougit.
— Vous l'aimez, et il ne vous aime peut-être pas beaucoup. Claire crut qu'elle allait pleurer, tant la marchande devinait sa
situation.
— Les hommes sont tous des trompeurs, mon enfant, et il faut en prendre son parti. Quand les femmes les aiment, ils n'aiment pas ; mais il y a un moyen de les tenir : c'est de ne pas les aimer, alors ils vous aiment. Je sais ce que vous allez dire : vous aimez votre amant, il vous foit du chagrin, et vous en êtes bien aise... Toutes les jeunes filles pensent ainsi... Ce n'est que plus tard, quand vient l'expérience, qu'elles se repentent d'avoir été si sottes ; plus tard, il est trop tard. La jeunesse est envolée, la beauté avec, il n'y a plus moyen de se venger. Voulez-vous que je vous donne im conseil?
Claire écoutait avec stupéfaction cette vieille femme qui voyait si juste ; elle ne pouvait comprendre comment les deux marchandes savaient lire dans la situation des femmes : quoique effrayée, elle écoutait avidement.
— Vous êtes jeune, jolie, sans toilette, c'est une infamie. Vous avez besoin de belles robes, de beaux chapeaux, et beaucoup de femmes en portent qui ne vous valent pas. Savez-vous ce qui leur donne de beaux habits? L'expérience. Ma chère, on peut aimer soii amant et avoir de l'expérience. Je parie que si je vous habillais en ce moment, que nous sortions ensemble sur les boulevards, au bout de dix minutes, il y a plus de vingt hommes qui nous feraient des compliments. Ils m'en feraient même à moi qui suis vieille, rien que parce que je suis avec une jeune fille. Des compliments, c'est trèsllatlcur, mais ça ne suffit pas. Ces hommes-là s'ennuient, il leur faut du nouveau.
— Ils s'ennuient ! répéta tristement Claire, qui comprit où menait l'ennui des hommes.
— Oui, ils s'ennuient parce qu'ils sont riches et que la fortune ne fait pas le bonheur. Rien no coûte à ces hommes-là pour satisfaire leurs caprices: ils jettent l'argent par la fenêtre nuit et jour, et quand une femme sait les tenir en bride, elle vaut son pesant d'or.
— Je ne comprends pas, dit Claire.
— C'est pourtant bien simple : il ne s'agit que d'aimer un peu CCS Iioiinnes-là.
— Mais quand on ne les aime pas?
— Ah ! ma chère enfant, que vous êtes jeune. On fait semtiant de les aimer.
— Quelle horreur! s'écria Claire.
— Ça n'empêche pas de garder son cœilr,
— .'\dieu, madame, dit Claire, en prenant son paquet.
— Au revoir, mon enfant, vous me revietidrez, dit la marchande. Claire frissonna en entendant ce mot. Quelle prédiction : vous tite
reviendrez ! S'il fallait revenir pour suivre lès Conseils de l'abominable vieille, dont chaque mot heurtait les sentiments d'honnêteté de la fille de l'apprèteur. Malgré la répulsion qu'entraînent chez les cœurs puft de telles paroles, ce sont des paroles qui restent. Bien souvent Claire pensa au terrible : vous tnc reviendrez de la marchande à la toilette, qui lui avait ouvert des horizons troubles, où les plaisirs côtoyaient des marécages bourbeux.
En sortant de là, Claire prit son parti : il fallait vendre à tout prix ses bardes, et elle les vendit à une femme qui tenait au moins autant de la chilTonnière que de la marchande d'habits. A côté de son étalagt\ la fripière du Marché-aux- Veaux pouvait passer pour une modiste élégante. C'étaient des robes d'une singulière couleur, accrochées à un clou, fanées, décolorées, plissées comme si elles avaient passé longtemps dans l'eau. Il y avait dans tout l'étalage quelque chose qui sentait le meurtre ou le suicide. Ce fut là que Claire laissa ce qui lui restait de sa petite toilette, sans trop le regretter. Que lui importait sa toilette, pourvu que le cœur d'Auguste lui restât? mais elle n'avait guère de consolation à attendre de ce côté. Auguste revint une fois la nuit : ce fut la dernière. Il avait trop de cette liaison qui lui pesait, il ne le dit pas à Claire, craignant de provoquer une scène fatigante pour lui. Depuis longtemps déjà il songeait à rompre, et ce fut par un reste de pitié qu'il ne quitta pas Claire brutalement.
Claire en avait le soupçon sans oser se l'avouer; elle attendit quinze jours en cherchant à monter son amour-propre à une telle hauteur qu'il ne pût descendre pour commettre des bassesses. Il arrivait que l'amour-propre placé si haut retombait à plat et se trouvait plus douloureusement froissé à chacune de ses chutes. Claire
se jurait à elle-même de rester à la Maison-Rouge tant qu'Auguste ne reviendrait pas : cinq minutes après avoir fait ce serment, elle courait dans les environs partout où elle croyait pouvoir rencontrer son amant. Elle accusait de lâcheté son cœur, mais ses pas l'entraînaient quoi qu'elle fît, et elle s'en revenait chaque fois plus trisie et plus honteuse.
— C'est fini! se dit-elle, après trois semaines d'absence d'Auguste. Dès lors elle se renferma dans son chagrin, n'essayant plus de le secouer, se laissant aller à un abattement complet, mangeant à peine, dormant une heure, vaincue par la ftitigue, ne répondant plus à son père quand il lui parlait, cherchant l'isolement et regardant cette noire Bièvre dans laquelle elle préméditait d'ensevelir son amour et sa personne.
Souvent, assise dans le tronc creux d'un vieux saule, Claire passait des heures entières à suivre le faible courant de l'eau bourbeuse, qui reflétait à peine les arbres du bord. Il ne fallait qu'un peu de courage pour mettre un terme à ses maux : si le souvenir de son père ne l'eût retenue, Claire se fût jetée dans la Bièvre sans regrets; mais en pensant au désespoir de l'apprèteur, qui n'avait qu'elle auprès de lui, elle cherchait à se raccrocher à la vie. Plus d'une fois, elle parcourut les bords de la Bièvre, cherchant un bon endroit, une place où on ne la retrouverait pas ; son père la croirait perdue, il conserverait quelque espoir... Son chagrin se passerait lentement et serait atténué par l'espérance ; mais avant d'accomplir ce triste dessein, Claire voulait revoir une fois Auguste, une seule fois! C'est ce quila rattachait à la vie.
Un soir, après le dîner, accroupie dans un saule, pendant que Couturier fumait sa pipe devant sa maison, Claire vit sur le bord opposé de la Bièvre une femme qui s'avançait précipitamment, et qu'elle reconnut pour être la fripière du Marciié-aux-Veaux. 11 fallait près de cinq minutes pour arriver au petit pont qui traverse la Bièvre, et Glaire comprit qu'elle n'en aurait pas le temps. Déjà la fripière causait avec son père.
— Est-ce que M"'' Claire n'est pas ici? demanda-t-elle.
— Je ne sais où elle est passée, dit l'apprèteur; que lui voulezvous?
— Je veux qu'elle me paye ce qu'elle me doit.
DE LA VIE PARISIENNE . /jO
Claire ne voulut pas en ontiMidre davantage. Éperdue, elle prit sa course à travers les saules.