‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 6 sur 44 · UNE NUIT A L HOTEL CESAR · texte numérisé non relu

UNE NUIT A L HOTEL CESAR

Dans son irouble, Glaire marchait sans savoir où elle allait ; l'apparition subite de la fripière du Marché-aux-Veaux l'avait remplie d'une telle terreur que ses jambes tlécliirent à diverses reprises. Elle se sentait perdue aux yeux de son père; la première question de la marchande suffisait pour provoquer chez l'apprèteur un étonnemeut qui devait le mener à connaître la vérité. Toutes ses dettes étalées à nu dévoilaient sa toilette : que penserait son père de cette toilette mystérieuse qu'il n'avait jamais vue? Et s'il ne devinait pas l'emploi delà toilette, et les rendez -vous, et les fuites nocturnes pour aller au bal, l'achat de la bague dont parlerait certainement la fripière, ne suliisait-il pas à coiidamuer Claire?

Aussi, désespérant de se justifier, craignant la colère de son père, Claire s'enfuit sans se rendre compte de l'endroit où elle se réfugierait. Elle arriva ainsi à la barrière de Fontainebleau et n'osa entrer dans Paris : les ombres des boulevards extérieurs convenaient mieux à l'état de ses pensées. Le côté droit du boulevard était très-solitaire, Claire s'y sentit entraînée. A quoi pensait-elle? Elle marchait rapidement, comme pour mettre tout de suite un plus grand espace entre elle et son père.

L'autre côté du boulevard est bordé par des maisons de plaisir : marchands de vins, restaurateurs, bals publics. De temps en temps, Claire entendait le son criard d'une musette d'un bal d'Auvergnats

OU le cornet à piston doublé d'un trombonne d'un bal des environs,

et cette musique lui faisait mal, car elle lui rappelait sa faute et l'ingratitude d'Auguste ; mais ces souvenirs étaient de courte durée et se fondaient dans un avenir obscur, que ses yeux refusaient de pénétrer.

Claire marchait toujours. Elle traversa de la sorte le boulevard des Gobelins jusqu'au boulevard Saint-Jacques et passa devant la barrière Croulebarbe, la barrière de la Glacière, la barrière de la Santé, la barrière Saint-Jacques, sans penser à les franchir; elle avait besoin avant tout d'activité, et cette marche fié\Teuse lui faisait oublier ses tristes pensées. Cependant, arrivée près de la barrière d'Enfer, Claire commença à s'émouvoir de l'obscurité qui se faisait sur les boulevards extérieurs, où les boutiques se ferment plus vite qu'ailleurs : les grandes ombres des arbres s'allongeaient à la lueur des rares becs de gaz de la chaussée, et le bruit de ses pas retentissait sur la terre sèche. Elle jeta un coup d'oeil timide à la barrière, et les lumières de l'intérieur de Paris la décidèrent à passer devant les commis de la douane.

L'entrée par la barrière d'Enfer n'est pas avenante le soir : c'est une large chaussée bordée par de rares maisons bourgeoises, l'hospice Marie-Thérèse et celui des Enfants-Trouvés qui offrent des façades mornes. Le noir Observatoire répand son influence dans ce quartier tranquille où sont groupés l'hôpital des Jeunes-Aveugles, celui de la Maternité, celui des Enfants malades, celui de l'Ourcine, celui de Cochin et bien d'autres établissements de bienfaisance qui sur aucun autre point de Paris ne se trouvent on telle majorité. La science parisienne, accumulée sur la rive gauche de la Seine, s'est entourée à dessein de toutes les misères pour les étudier et y porter soulagement.

Claire marchait toujours lorsque son attention fut provoquée par une illumination brillante qui perçait à travers les arbres, au-dessus desquels s'élevait très-haut un globe enflammé qui semblait un météore brillant. Elle s'approcha et entendit une gaie et bruyante musique non loin de cet endroit. Un attroupement considérable était formé vis-à-vis d'une porte éclairée par cinquante becs de gaz. Claire alla se joindre au groupe formé d'ouvrières et de jeunes filles en majorité ; de là on assistait à un concert dont les musiciens étaient cachés. Le météore brillant, perdu dans les nuages, était un ballon

illuminé suspendu à un mit immense, autour duquel flottaient des pavillons de couleur vive.

— Que se passe-t-il ici"? demanda Claire étonnée de cette jolie musique, de rillumiuation et des nombreuses voitures qui attendaient à la porte.

— C'est la Grande-Cbartreuse, répondit l'ouvrière à qui elle s'était adressée.

Claire n'était guère plus avancée.

— Qu'y fait-on? demanda- t-elle.

L'ouvrière la regarda pour voir si la questionneuse ne se moquait pas d'elle.

— On y danse... vous ne le savez pas?

— Encore un bal ! pensa Claire qui voulut continuer sa route ; mais l'ouvrière à qui elle s'était adressée ayant trouvé quelqu'un pour causer, continuait :

— Et on s'y amuse! Ah 1 s'il ne fallait pas de toilette, j'entrerais bien.

Alors Claire jeta un coup d'œil sur le. groupe de femmes qui stationnaient à la porte : c'étaient toutes des ouvrières sans toilette !

Deux femmes élégamment parées, en chapeaux à plumes, en cachemire brillant, sortirent du bal et montèrent dans un coupé ; les sergents de ville avaient peine à contenir le groupe des curieuses qui se pressaient jusque sous les roues pour admirer ces toilettes.

— 11 n'y a rien de plus amusant que la sortie, dit l'ouvrière à Claire, vous allez voir.

En ce moment, l'orchestre jouait un galop bruyant, mêlé aux acclamations des danseurs; l'illumination redoubla, des fusées partirent du bidlon, un immense cri salua ce feu d'artifice, et le gaz s'éteignit tout à coup avec le dernier son de l'orchestre, pour être remplacé par un brouhaha confus, une avalanche d'hommes et de femmes qui sortaient en s'appelant, une sorte de mêlée furieuse au vestiaire où se disputaient les propriétaires des cannes, des bonnets, des capotes, des casquettes, des châles et des mantelets déposés. Les chevaux des voitures piétinaient à la porte. C'était un bruit sans pareil. Il était impossible de reconnaître les sortants, qui tous, hommes et femmes en parlaient que par Ohé.

— Ohé, Titine !

— Ohé ! Gustave !

— Je n'ai rien fait, disait un étudiant pris au collet par deux sergents de ville.

— Vous vous expliquerez au poste.

— Ohé! qu'est-ce qui vient souper avec moi? s'écriait un jeune étudiant,

— Cocher, rue Notre-Dame-de-Lorette, disait une femme en montant en voiture, pendant que son cavalier payait la course d'avance, en soufflant au coclier :

— Ne l'écoutcz pas, vous vous arrêterez chez la rôtisseuse, rue Dauphine.

— Qu'est-ce ([ui a vu Marie l'Absynthe ? s'écriait un tout jeune homme blond et rose.

— Elle est partie avec un autre, mon petit... Tu arrives trop tard .

— Eh! monsieur, laissez-moi tranquille, s'écriait une feainie cherchant à se débarrasser d'un soupirant ennuyeux.

— Ma chère, donnez-moi voire adresse.

— II y a une femme qui a volé mon chàlc, disait une autre.

— Voilà ce que c'est que de ne pas le mettre au vestiaire. ■ — Ohé ! Amanda !

— Ohé ! Théodore !

— Allons-nous à la halle !

— Gare donc ! criaient les cochers.

— A bas les fiacres !

■ — Ce sont les moines de Saint-Denis, hurlait un étudiant.

— Laisse-nous tranquille avec tes moines.

— Ohé, Thaïes !

-- Ohé, Louchon !

— Je vous attends chez Cretaiue tout à l'heure.

— Non, chez Andeler, à la brasserie.

— Ohé, Pavillon!

— Ohé, Eugène !

— Faisons-nous un petit lamq, ce soir?

— Nous nous retrouverons au café Socrate.

— Frontin, Labranche, Champagne ! criait un rapin, mes chevaux, mon équipage.

— Où est-elle donc votre voiture ? disait une juive au bras du peintre.

— Ces coquins de domestiques sont à s'enivrer dans quelque ca-

baret du coin... Ils n'en font jamais d'autres : je les bàtonnerai demain matin.

— Laissez donc, monsieur, vous n'avez pas plus de voiture que moi.

— Ohé, Casse-Noisette !

— Ohé, Georges!

— Ohé, Souris I

— Olié, Jules!

Jamais Claire n'avait entendu de pareil tumulte, vu tant de femmes et de jeunes gens élégants. Le bal des Barreaux-Verts était morne à côté de celui de la Grande-Chartreuse, d'où les femmes sortaient presque toutes la cigarette à la bouche. Les invitations à souper, à jouer, à boire, à passer la nuit, troublaient profondément Claire, car rien ne paraissait plus naturel. Une femme qui s'en serait étonnée eiJt paru une femme excentrique

— Est-ce donc là la vie de Paris? se dit-elle.

Claire reprit son chemin sans savoir où ses pas la conduiraient ; mais les chansons des étudiants qui remontaient à la place Saint-Michel la guidèrent et elle suivit la rue de FEst, pensant à ce bal singulier qui avait fait diversion à ses chagrins. Tout à coup elle sentit un bras passé sous le sien :

— Mademoiselle, vous ne pouvez vous en retourner seule ainsi.

— Monsieur, laissez-moi, je vous prie.

— Oh! la charmante voix... que vous devez avoir une jolie figure !

— Monsieur, vous voyez que je suis seule...

— C'est là le danger ; vous pourriez être insultée, et vous êtes si gentille que je ne me pardonnerais pas de vous laisser dans la peine.

Claire ne savait que répondre.

— Croyez, monsieur, que je ne sors pas de ce bal.

— Je le sais, mademoiselle; j'y étais. Est-ce que je ne vous y aurais pas vue? Et vous avez bien fait de ne fas y entrer, tout le monde vous eût fait la cour ; peut-être ne m'auriez-vous pas permis devons reconduire.

— Laissez-moi, monsieur.

— Vous croyez sans doute, mademoiselle, avoir affaire à un de ces étudiants en médecine tapai.cn"s qui ne pensent qu'à Loire dé

5k LA MASCARADE

la bière, à disséquor etcà chanter des grossièretés... Je suis étudiant endroit, mademoiselle, et j'ai une pension sulTisante pour faire le bonheur d'une jolie femme comme volts qui voudrait partager mon cœur et mon logement. Comment vous appelle-t-on?

— Cela ne vous regarde pas, monsieur.

— Je vois, mademoiselle, que je ne m'étais pas trompé en vous offrant mon bras. Vous n'êtes pas une de ces femmes du quartier qui s'en vont avec le premier venu sans le connaître. A votre démarche, à votre mise simple, à votre son de voix j'ai reconnu que vous étiezhonnète, jeune, jolie, tendre, bonne...

— Monsieur...

— Voyez, mademoiselle, combien nous pourrions être heureux ensemble. Mon logement est modeste, quelques livres poiir étudier, quelques pots de fleurs sur ma fenêtre. Vous'devez aimer les fleiu-s... Qu'on doit être heureux le matin en vous réveillant de vous oflrir une fleur trempée par la rosée.

— Monsieur, dit Claire en s'échappant, veuillez me laisser. L'étudiant, étonné de cette résistance, n'osa garder plus longtemps

emprisonné le bras de Claire. Il se contenta de la suivre à distance; mais à la hauteur de l'hôtel Broussais, qui donne en face d'une des grilles du Luxembourg, Claire retomba dans un groupe d'étudiants qui formaient, dans la rue, une sorte de filet, afin d'empêcher les femmes d'aller plus loin. Elle se crut perdue, car il ne fallait pas songer à érhapper à ce groupe.

— Messieurs, dit l'étudiant en droit qui s'avança immédiatement, je vous suis obligé d'avoir arrêté ma maîtresse qui me cherche querelle depuis la fin de ce bal.

Claire fut heureuse en ce moment de retrouver son premier poursuivant que les étudiants regardaient avec défiance.

— Est-ce bien votre maîtresse? lui demanda-t-on.

■ — Elle demeure avec moi à l'hôtel César... Vous connaissez l'hôtel César'?

— On connaît l'hôtel César certainement, mais on n'est pas sûr que madame soit avec vous.

— Suivez-moi, si vous voulez, messieurs, et si Mathilde ne rentre pas avec moi, je vous l'abandonne.

L'étudiant prit le bras de Claire tremblante.

— Pas un mot, lui dit-il à voix basse, vous seriez perdue...

II continua son chemin, d'une allure délibérée, ne paraissant pas faire attention à ceux qui l'escortaient : en effet, deux étudiants de riiôtel Broussais s'étaient détachés du groupe de leurs amis pour voir s'ils n'avaient pas été trompés.

— Mademoiselle, dit l'étudiant en droit qui donnait le bras à Claire, il est de toute nécessité que vous entriez avec moi à l'hôtel César : je réponds de vous si vous acceptez ma protection ; mais si vous me quittiez en ce moment, ces messieurs qui nous suivent n'y mettraient pas autant d'égards que moi.

— Ilélas! dit Claire qui commeiiçait à comprendre la gravité de ?a fiiite, que deviendrais -je ?

— Ce soir, je vous reconduirai où vous voudrez...

— Chez mon père, jamais! s"écria Claire en sanglottant.

— Eh bien ! je vous ferai donner une chambre à l'hôtel.

En ce moment ils étaient arrivés sur la place de l'École-de- Médccine, où est situé l'hôtel César qui fait le coin de la rue. Trois fenêtres ouvertes laissaient entrevoir une certaine quantité de lumière.

— Voilà ma chambre, dit l'étudiant. Je donne une petite soirée à mes amis.

Comme Claire cherchait encore à dégager son bras.

— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il.

— Voilà Henri ! s'écrièrent des étudiants qui stationnaient à la porte du petit café du rez-de-chaussée dépendant de l'hôtel. Tu ramènes quelqu'un ?

— Oui, dit-il, mademoiselle est avec moi.

Et il enfila \ivement le corridor conduisant à l'escalier. Presque aussitôt que lui arrivèrent à la porte de l'hôtel les deux étudiants qui le suivaient depuis la me de l'Est.

— Ohé ! Truand, s'écrièrent les pensionnaires de l'hôtel César. Celui qu'on appelait Truand s'avança.

— Qu'est-ce que c'est que la femme qui vient d'entrer avec cet étudiant? deraanda-t-il.

— On ne la connaît pas, c'est une nouvelle.

— Alors, je vais lui parler tout à l'heure...

— Veux 'tu souper avec nous? Henri a passé un examen et nous passerons la nuit.

— Ça me va, on ne s'amuse plus à l'hôtel Broussais; voici avec

moi un de mes bons amis, dit Truand en présentant le jemie homme qui l'accompagnait. .

— Eh bien, il soupera avec nous.

— A quelle heure soupc-t-ou ?

— Tout à l'heure ; nos amis ne sont pas encore revenus de la Chartreuse.

— Fais-nous donc servir de l'absinthe, dit Truand à l'un des étudiants.

Claire était arrivée au premier étage où se trouvaient déjà réunis une partie des invités. La table était dressée dans une grande pièce ; des étudiants et leurs maîtresses aux fenêtres attendaient avec impatience qu'on commençât le festin.

— Oh ! la jolie femme, dit un petit poëte pâle et souifreteux qu fut le premier à s'apercevoir de l'entrée de Claire.

— Tu lui feras des vers, — mon cher, ■ — au dessert ! — dit Henri, se moquant du poëte et de la poésie.

— On fait des vers quand on n'aime pas, dit le poëte pâle ; quand on aime, on ne dit qu'un mot.

Claire était confuse de l'effet qu'elle semblait produire. Toutes les femmes la regardaient avec une vive curiosité, car elle n'apportait dans l'hôtel aucune des allures du quartier latin.

— Gomment l'appelle't-on? dit le poëte à Henri.

— Je n'en sais rien.

— Heureux Henri I s'écria le poëte, qui alla s'étendre sur un divan dans un coin, afin de mieux contempler la nouvelle venue.

— Voulez-vous me dire votre nom 'maintenant? demanda l'étudiant.

— Claire, dit-elle.

— Messieurs et mesdames, je vous présente mademoiselle Claire, qui a bien voulu m'accompagner à cette fête.

— Elle n'est pas riche, disaient les femmes.

— Vous lui montrerez votre secret, répondit un étudiant.

— Où l'as-tu rencontrée ? demanda le poëte à Henri.

— Dans la rue.

— Dans quelle rue ?

— Que t'importe !

— Ah ! si j'avais passé par là avant toi !...

— Les poëtes ne doivent pas penser aux femmes.

Claire, g^née dans cette société, n"osait quitter Henri ; toutes ces femmes qui parlaient aussi librement que les hommes l'étonnaieiit profondément. Quelques-unes étaient jolies, mais la majorité avait les yeux fatigués, et une sorte d'excitation factice qui tenait lieu de gaieté.

— Est-ce qu'on ne va pas se mettre bientôt à table"? demandaient-elles.

— Je n'ai pas faim, moi, dit une grande fille blonde et pâle qui, montée sur une chaise, versait goutte à goutte de l'eau dans un verre d'absinthe posé sur le plancher.

— Tu n'as jamais faim, Marie l'Absinthe? lui dit le poète. Tu bois trop...

— Laisse-moi tranquille.

— Messieurs, dit un jeune homme en entrant, nous aurons Truand ce soir.

— Oh ! s'écria-t-on de toutes parts, qui est-ce qui a amené Truand?

— Il n'y a pas d'homme plus terrible que Truand. ■ — Et grossier ! dirent les femmes.

Truand entra.

— Voilà Truand ! s'écria toute l'assemblée en se précipitant vers lui et en lui serrant les mains.

— Tu ne me dis rien, mon petit Truand? demanda la femme qui lui reprochait de mauvaises manières.

Truand dominait tous les hommes de l'assemblée de la hauteur de sa tête : fort en proportion, les épaules carrées, les bras taillés en hercule, la barbe noire descendant au milieu de la poitrine, il inspirait un profond respect.

— Quand est-ce commence-t-on à manger? dit-il en s'asseyaut à la place d'honneur.

— Tu prends la place d'Henri, qui nous donne à souper.

— Il se mettra à côté de moi. La belle, dit-il en s'adressant à Claire, asseyez-vous en face de moi.

Claire, qui le reconnut pour un de ceux qui l'avaient poursuivie devant l'hôtel Broussais, rougit.

— Et son amant à côté d'elle.

11 fallait obéir. Truand avait dans la voix des habitudes de commandement auxquelles peu d'étudiants osaient résister. Henri lui-même, qui donnait cette fête et qui ne savait commert

Truand s'était introduit chez lui, n'osait faire paraître son étonnement, tant était grande la religion qu'inspirait Truand dans le quartier des Écoles. Ce que faisait Truand, personne n'aurait pu le dire ; son état était de vivre avec les étudiants, de manger leur dîner, de fumer leur labac et de gagner leur argent au billard. Truand s'imposait par sa forte musculature, et quoique personne ne l'eût jamais vu donner un coup de poing, ni se battre en duel, il passait pour l'homme le plus vaillant du quartier, grâce à de certaines histoires nocturnes qu'il racontait perpétuellement et dans lesquelles il jouait le rôle de grand vainqueur.

Les étudiants de première année surtout étaient ses tributaires ; à peine sortis du collège, ignorants de la vie, ils étaient tiers de fi-équenter cet homme si fort, qui avait connu deux ou trois générations d'étudiants, qui d'un regard faisait trembler toutes les femmes du quartier, et leur faisait l'honneur de venir souvent leur demander à dîner. Tel était Truand, dont la large poitrine formait cuirasse et reposait sur de fortes jambes perdues dans un pantalon à la hussarde.

Avec Truand la conversation était rarement délicate : il n'était remarquable qu'aux premières représentations de FOdéon, ou bien à la tète des manifestations des écoles, quand les étudiants, jaloux de leurs droits politiques, se rendaient on corps à l'enterrement d'un illustre citoyen, ou encore dans les cours publics, lorsqu'il s'agissait d'interrompre le professeur et de le mettre en fuite à coups de pommes cuites.

— Comment t'appelles-tu ? dit-il brusquement k Claire.

— Monsieur! dit Henri, qui n'avait jamais eu de rapports avec lui.

— Il n'y a pas de monsieur ici, je suis Truand, et celui qui continuerait à m'appeler monsieur, aurait affaire à moi.

— Allons, dit le poëte, ne te fâche pas.

— Pourquoi cette petite ne veut-elle pas me dire son nom ?

— On l'appelle Claire, dit Henri.

— Bon, je m'en rappellerai. Il y a une chanson là-dessus : Robert disait à Claire, chanta Truand.

— Quest-ce que Robert disait à Claire? demanda une des jpmmes qu'on appelait Cocarde.

— Je n'en sais plus rien, reprit Truand.

— Tu commences toujours un tas do cliansons , dit Casse-Noisette, et tu ne les finis pas...

— Mange ton pàft', Casse-Noisette, et ne t'inquiète pas du reste.

— Moi qui aime tant les chansons, dit Casse-Noisette, j'aurais voulu connaître celle-là.

— Demande-la à Bida, c'est son état.

Le poëfc Bida se leva.

— Robert disait à Claire : Pourquoi es-tu venue en plein quartier latin , à l'hôtel César, au milieu d'hommes et de femmes que tu ne comprends pas et qui ne te comprennent pas ?

— Bida, je vais t'envoycr ma choppe à la figure, dit Truand. Mais le poëte continua :

— Robert disait à Claire : Tu n'étais pas faite pour cette vie; tu ne te doutes pas de ce qu'elle est, et tu t'en repentiras un jour.

Claire baissait les yeux : quoique le poëte y mît un ton railleur, il lui semblait entendre la voix de sa conscience. <

— Vas-tu bientôt finir, Bida? reprit Truand.

— Tout à l'heure. Robert disait à Claire : Tu as quitté une vie tranquille pour une folle existence , sans repos , sans jouissances où lu ne trouveras ni paix, ni calme, ni joie, ni contentement.

— Assez, Bida! cria-t-onde toute part.

— Tu es donc devenu prédicateur ?

— On lui demande des vers et il prononce un sermon.

— Ce Bida est d'un ennui à crever.

— On ne t'invitera plus cà souper, Bida.

— vSoumois de Bida!

— Vous ayez voulu une chanson, dit-il, je n'avais que celle-là en tête.

— Henri, prends garde à Bida? cria Casse-Noisette. II veut foire la cour à Claire.

— On ne s'amuse pas ici, dit Truand; si je jetais Bida par la fenêtre ?

— Par la fenêtre, Bida! cria l'assemblée.

Le petit poëte Bida se leva pour prendre la parole.

— Mes amis, dit-il.

— Nous ne sommes plus tes amis. Bida par la fenêtre !

— Me permettrez-vous de choisir de sauter par la fenêtre ou d'être lancé par vous?

— S'il a le courage de sauter, dit Truand, je le lui permets.

— Eh bien, j'y sauterai, mais plus tard.

— Tout de suite, dit l'assemblée, qui commençait à ressentir les effets du vin et d'une conversation animée.

— Il est minuit et demi ; je vous jure ma parole d'honneur qu'à deux heures je m'élancerai par la fenêtre.

— C'est entendu , dit Truand ; mais , s'il voulait caner, je me charge de l'affaire.

Claire écoutait ces propos, effrayée : à la disposition de l'assemblée elle voyait que le petit poëte souffreteux n'échapperait pas à son sort, et elle se demandait si à cette heure elle n'était pas le jouet d'un rêve. Les cris, les paroles, les chocs de verres, les chansons se mêlaient et ne permettaient pas un mot raisonnable. Comme le service ne se faisait pas avec une extrême régularité, Henri descendit à l'office pour faire apporter de nouveaux plats.

— Tu me plais, toi, dit Truand en lançant ses yeux ardents sur Claire. Viens m'embrasser.

Claire fit semblant de ne pas entendre.

— Je te dis de venir m'embrasser.

Elle ne répondit pas.

— Ici, Casse-Noisette? s'écria Truand.

Casse-Noisette accourut.

— Embrasse-moi.

Casse-Noisette obéit.

— C'est bien. Cocarde, viens m'embrasser.

M'ie Cocarde se leva de table et fit comme Casse-Noisette.

— A ton tour, Souris, dit Truand..

Souris suivit l'exemple de Casse-Noisette et de Cocarde. Il en fut de même de toutes les maîtresses des étudiants.

— Maintenant, dit Truand en s'adressant à Claire, tu ne peux pas faire autrement que les autres.

— Oui, Claire doit l'embrasser, s'écrièrent les femmes curieuses de voir la nouvelle venue subir le joug de Truand.

Claire restait à sa place sans parler.

— S'il faut me déranger la première fois, dit Truand, je le ferai pour t'y accoutumer.

Et sans se gêner, il monla sur la table qui ploya sous lui , alla

vers Claire sans dclonse, et l'embrassa bruyamment, aii\ hourras de rassemblée. Henri rouirait en ce monienl.

— Monsieur, dit-il en se précipitant vers Truand , madame est chez moi.

— Que m'importe! Cette petite a l'air de faire sa tctc; pourquoi se manière- t-elle ? Toutes ces dames m'ont embrassé et leurs amants n'ont rien dit. Toi qui ne la connais pas, tu devrais encore moins te plaindre.

— Que je Ja connaisse ou non, dit Henri, cela ne vous regarde

— Pardon, mon petit, tu m'as trompé ce soir à la porte de l'hùtel Broussais, en me disant que Claire était avec toi; j'ai eu la délicatesse de te la rendre, car elle m'appartenait.

— Comment, elle vous appartenait !

— Certainement, elle m'appartenait au moins autant qu'à toi... Tu la poursuivais dans la rue , elle faisait la prude et avait l'air de se sauver quand elle est venue tomber dans un groupe où j'étais. Si j'avais su qu'elle n'était pas ta femme, crois-tu que je te l'aurais rendue ?

— .Vllons-nous-en , disait Claire en se serrant contre Henri qui devenait pâle.

— Monsieur, dit l'étudiant en se plaçant face à face de Truand, je vous répète que madame est sous ma protection, et qu'une insulte qui l'atteint m'atteint également.

— Allons, pas de dispute, disaient quelques esprits conciliants.

— Personne ne s'est jamais moqué de Truand, entends-tu.

— Je ne vous crains pas, disait Henri.

— C'est que tu aurais affaire à moi, reprenait fière.'uent Truand, qui devenait brave à la moindre parole conciliante de ses adversaires.

— Si vous n'êtes pas content, monsieur...

Casse-Noisette se jeta entre Henri et Truand, qui la souleva audessus de sa tète pour montrer sa force , la replaça doucement sur le plancher, et s'écria :

— J'en mangerais mille comme ce pcrroquct-là !

— Je suis chez moi, dit Henri, et si vous continuez à me provoquer, il y a des couteaux sur la table. Vous en prendrez un, moi un autre, et nous verrons qui sera le plus brave.

— Des couteaux! dit Truand d'un air de mépris, en retroussant

sa manche et en faisant jouer des musclfis énormes qui couraient sur SCS bras, quand tu auras des biceps comme ceux-là, mon bonhomme, tu ne me parleras pas de couteaux.

— Claire, il faut embrasser Truand, dit Cocarde, et tout sera fini.

— Je ne veux pas qu'elle l'embrasse, reprit Henri.

— Je n'y liens pas plus, dit Truand; toutes les femmes d'ici la valent bien ; mais comme je ne veux pas avoir reçu un démenti, je prétends que nous assisterons au départ des nouveaux époux.

— Oui, oui, s'écria-t-on de toutes parts.

Truand, tout piètre observateur qu'il fût, n'avait pas été sans remarquer la froideur de Claire à l'égard d'Henri pendant le repas. Rien ne l'avait animée, ni les rires, ni les chansons, ni les folles paroles. Elle était gênée, triste et assistait à cette orgie d'étudiants comme une nonne k la perte de ses cheveux.

L'habitude, à l'hùtel César, était de célébrer les nouvelles amours d'étudiant et de reconduire les amants aux flambeaux. C'était une fête qui se renouvelait souvent dans l'hôtel, non pas tant pour fêter la femme que pour se livrer à des boissons considérables. Quelques étudiants essayaient d'esquiver le règlement en rentrant tard dans la nuit pour que leurs camarades n'en sussent rien ; mais les indiscrétions des garçons de l'hôtei ou du maître de l'étabhssement, qui avait tout intérêt à d'énormes consommations, faisaient qu'il échappait peu d'étudiants à cette mesure.

— Pour fêter le nouveau ménage, dit Casse-Noisette, je jette mon verre par la fenêtre.

Le bruit d'un verre cassé retentit sur le pavé. Chacun jeta son verre par la fenêtre.

— Que toute querelle soit rompue comme cette assiette, dit Bida en envoyant son assiette rejoindre les verres.

Tous les convives envoyèrent leurs assiettes tenir compagnie aux verres.

— 11 n'est pas mauvais de jeter son assiette par la fenêtre, dit Truand au poëte, mais rappelle-toi que tu as juré de t'yjeter toimême.

— Je n'ai qu'une parole, dit Bida, pt je la tiendrai quand toutes les bouteilles seront vides.

Cinq bouteilles étaient cachées dans le coin de la cheminée, contenant de l'eau-de-vie.

— Il n'y a plus de verres, s'écrièrent les femmes.

— On boira à la régalade, dit un étudiant du Midi, en donnant l'exemple à suivre.

Quand les tètes lurent ccliauffées par l'cau-de-vie, ciiacun enjoignit au poëte de se jeter par la fenêtre,

— J'ai encore une demi-heure, dit-il en montrant la pendule qui marquait deux heures.

— Monsieur, dit Claire à Bida, pensez-vous sérieusement à vous jeter par cette fenêtre ?

— Vous êtes belle, dit-il, et je vous aime.

— Qu'est-ce que nous foisons de ces bêtes de bouteilles vides? dit Truand. Allons, les bouteilles vides dans la rue. Que chacun jette sa bouteille !

Vingt bouteiUes éclatèrent eu même temps sur le pavé. En ce moment on frappa à la porte.

— Messieurs, arrêtez ! La police va monter ici. C'était le maître de l'hôtel.

— C'est bon. César.

— Va te coucher, César.

— A la niche. César.

Ainsi fut reçu le maître de l'hôtel, qui ne put entrer.

— Si nous dansions, dit Casse-Noisette.

— On ne peut pas avec cette table.

— La table nous gêne.

— A bas la table !

Truand souleva la» table par un violent effort, la dressa sur ses pieds de derrière et la lança dans la rue.

— Ohé! ohé! cria la bande d'une telle force que le bruit dut s'en répandre dans les alentours du Panthéon.

En face de l'iiôlel César est une maison noire, aux carreaux verdàtres, reconnaissable à sa grande porte ancienne, sous laquelle passait jadis le révolutionnaire Marat qui l'habitait. Des étudiants y demeurent, mais non en garni : ce sont de pauvres et studieux jeunes gens qui passent leurs journées aux cours et leurs soirées à la bibliothèque Sainte-Geneviève , aussi tranquilles que leurs voisins sont tapageurs; ils ouvraient leurs fenêtres, croyant à un incendie, mais désireux de repos, ils les refermaient aussitôt, envoyant un

regard plein de pitié pour celte jeunesse qui se dépensait eu folles orgies.

— A quoi bon des chaises? dit le poëte, qui envoya sa chaise coucher aux pieds de la table dans la rue.

Toutes les chaises de l'appartement suivirent la même direction.

— Bravo ! criaient les voisins d'en dessous et des étages supérieurs.

La place de l'École-de-Médecine était plus brillante qu'un jour du fête du roi. Chaque étudiant avait apporté sa bougie sur la fenèlre pour mieux jouir de ce spectacle imprévu.

.4u bas de la rue, des cliiflbnniers attendaient la fin des dégâts pour en ramasser quelques miettes.

— Vivent les chitfonniers ! cria un étudiant en jetant une poignée de sous.

Le son de l'argent sembla faire sortir di; dessous terre une population de gnomes bohèmes et malfaisants. Comme les étudiants continuaient à vider leurs poches, de noirs petits polissons, des vieilles femmes, des gens à vêtements déchirés se précipitaient au milieu des tables et des chaises cassées comme des soldats sur une barricade.

— Encore, encore! criaient-ils.

Au dedans de l'hôtel César, le tumulte n'était pas moins grand. Le maître d'hôtel et sa femme, qui ne pouvaient entrer dans la salle du festin, s'étaient penchés à une fenêtre voisine et suppliaient les étudiants de s'arrêter.

Un briiit particulier de cuivre et de verre pilé les fit frissonner. C'étaient la pendule et son globe, qui tombaient sur le pavé, fracassés en mille morceaux.

Pendant le tumulte, une chanson sauvage, qui ne permettait aux destructeurs de rien entendre du dehors, les excitait de plus en plus.

Le canapé fut jeté par la fenêtre au milieu de hourras plus terribles que ceux des Cosaques faisant une charge.

Claire se tenait serrée contre Henri.

— Il n'y a rien de plus bourgeois que des fleurs artificielles sur une cheminée, dit le poëte en lançant les globes par la fenêtre.

— Voilà une commode qui nous gêne, s'écria Truand, gare làdessous.

Et il lança l'énorme marbre par la fenêtre avec autant de facilité

qu'une plume. Les tiroirs suivirent le marbre et la commode les tiroirs.

Les étudiants dos mansardes qui n'osaient envoyer leurs meubles avec ceux du premier étage, excitaient au désordre en souillant dans des cors de chasse, auxquels répondaient des cornets voisins.

L'émeute, l'incendie ne produisent pas do tumultes pareils.

— Les sergents de ville ! cria un des voisins.

Il restait encore une toilette dans la salle à manger, des rideaux, divers objets, qui tous subirent le sort du mobilier détruit.

— Voilà pour la police! cria Truand en lançant par la fenêtre une grande glace dont le verre vola en mille éclats.

Les sergents de ville regardèrent cette barricade qui s'élevait plus haut que le rez-de-chaussée des boutiques, et disparurent.

— Si on jetait la maison par la fenêtre?...

— A mon tour! s'écria le poëfe, en s'élançant par la fenêtre.

Il avait sauté sur le derrière de la commode et il se laissa glisser parmi les objets brisés.

— Voilà la garde ! crièrent les étudiants voisins.

— On va nous mener à la préfecture de police, disaient les femmes.

— Attention, vous autres, suivez-moi, dit Truand.

Ayant ouvert la porte, il enfila le corridor, monta les escaliers, arriva à une sorte de plate-forme où se trouvaient quelques mansardes, grimpa sur le toit et disparut.

Tous le suivirent, surtout Henri et Claire qu'un mot de Casse- Noisette avait fait frémir.

— Si on vous trouve ici, lui dit-elle, prenez-garde, vous en aurez pour trois mois de Saint-Lazare.

Quoique Claire ne comprît pas, elle eut peur et suivit Henri.

Le toit de l'iiôtel César conduit, en suivant les gouttières d'autres maisons, à l'hôtel Dupuytren.

Truand connaissait son quartier à fond, ruelles et gouttières.

Arrivé près d'une mansarde voisine, il l'ouvrit et entra sans gêne comme partout.

— Léon ! cria-t-il.

— Hein ! dit une voix ensommeillée.

— Lève toi, la garde nous poursuit.

— Laisse-moi dormir.

Truand prit l'étudiant dans ses bras, enleva tous ses habillements

qui se trouvaient sur une chaise et emporta son ami en chemise hors de chezlui.

— Maintenant, habille-toi, lui dit-il, si tu ne veux pas coucher au poste.

Puis Truand, qui surveillait Henri et Claire, les poussa dans la mansarde et les enferma à clef :

— ■ Vous passerez ici votre première nuit, dit-il.

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