CHAPITRE V
LONCLE TOPINO
Couturier fut très-étonné d'apprendre que sa fille devait de l'ai"gent à la fripière, mais il n'eut aucun soupçon des conséquences de cette toilette.
— Enfin, combien vous doit-elle, cette enfant? demanda-t-il.
— Trois francs six sous.
— Les voilà, et ne dites pas h Claire que je vous ai payée, ajouta-t-il.
— N'ayez de garde. La pauvre fille,' je serais désolée de lui faire du chagrin en lui disant que je suis vjnuc réclamer cette petite somme à son père ; mais je ne suis pas millionnaire et dans le commerce l'argent a besoin de se renouveler.
— Surtout ne faites plus crédit à Claire.
— Oh ! la pauvre enfant n'en abuse pas : elle a pris à peine ce qu'il lui fallait... Ça n'est pas bon de tenir !e fil trop haut pendu aux filles.
— Et bien, la première fois vous pouvez encore lui vendre pour cinq ou six francs, pas plus.
— C'est bien peu, dit la fripière : votre jolie demoiselle aura besoin de bonnes robes d'biver.
— Combien donc que ra coûte ? demanda Couturier.
— Il faudrait aller justju'ù dix francs.
— Bon : je m'engage à vous donner dix francs contre les effets que Claire clioisira, mais pas un liard de plus.
— A la bonne lieure, dit la fripière; on voit que vous aimez votre demoiselle.
— Oui, je l'aime bien, ma petite Claire.
— Et elle vous aime bien aussi, j'en suis sûre.
— Elle travaille, c'est un plaisir.
La fripière prit congé de l'apprètcur qui ne se doutait pas qu'en ce moment sa fille fuyait de barrière en barrière. Vers le soir Couturier fut un peu surpris de ne pas la voir rentrer ; mais comme il était fatigué, il se coucha sans inquiétude, Claire ayant l'habitude d'aller faire ses provisions à la barrière de Fontainebleau et de s'y attarder quelquefois en causant avec les marchands.
Le lendemain matin Couturier, levé à six heures, appela sa fille : surpris de ne pas entendre le joli babil de Claire qui s'éveillait en chantant comme un oiseau, il monta à sa chambre et la trouva vide. Une vive impression de tristesse s'empara de lui sans qu'il pût s'en expliquer le motif, mais il se tranquillisa en se disant que Claire était allée sans doute la veille chez son oncle Topino, au taubourg Saint-Marceau et qu'elle y serait restée la nuit, ainsi qu'il lui était arrivé quelques fois.
Couturier attendit jusqu'à midi.
— Lui serait-il arrivé malheur? se demanda-t-il,
A cette idée, une sueur froide vint mouiller son front. L'apprêteur adorait sa fille, l'image vivante de sa mère morte en lui donnant le jour. Dans les traits de Claire, Couturier retrouvait le portrait d'une femme qu'il avait aimée longtemps avant de l'épouser et avec laquelle il ne fut heureux qu'un an. En un an de mariage, il n'avait pas épuisé sa tendresse, et il crut qu'il deviendrait fou de douleur en perdant tout à coup sa femme : si l'enfant ne lui eût souri en tendant les bras. Couturier eût peut-être « fait un malheur, » comme il le dit. La vie lui pesait, il en voulait à ses jours, il pensait à se détruire. Sa fille le tira peu à peu de ce noir chagrin; elle était frêle, délicate comme sa mère et réclamait beaucoup de soins. Couturier
sans moyen de payer une nourrice à domicile, et ne voulant pas se séparer de son enfant, sa seule attache à la vie, s'entendit avec une pauvre voisine afin que Claire ne resttàt jamais seule. A force de privations, l'apprêteur acheta une chèvre qui put nourrir l'enfant et les soins que réclamait Claire détournèrent le cours des chagrins de son père.
Il l'aimait à l'adoration parce qu'elle avait adouci ses amertumes, parce qu'elle ressemblait ù sa mère , parce qu'elle était sa fille. Il va dans l'amour paternel, aussi bien que dans l'amour maternel, mille agrafes que rien ne saurait découdre. La mère de Claire, d'une santé délicate, était morte de la poitrine ; le médecin jugea qu'elle était d'une trop faible constitution pour avoir un enfant. Couturier craignit que sa fille ne portât la peine de cette faiblesse, et il fit d'immenses sacrifices pour tâcher de suppléer par des aliments délicats et substantiels à la mauvaise constitution que sa mère lui avait peut-être léguée. Claire fut élevée comme l'unique héritière d'une grande famille, en ce sens que son père allait au-devant de ses moindres désirs : caresses, jouets, bonbons, l'enfant avait tout à discrétion. C'était une mauvaise éducation qui pouvait produire de tristes fruits chez une nature moins bien douée ; mais Claire échappa à ce danger. Quoique habituée à jouer en liberté au soleil, dans la campagne, en compagnie de son ami Auguste, l'amour du travail la prit un jour et elle aida son père qui fut récompensé bien au delà des fruits de son éducation.
L'apprêteur aurait voulu donner à sa fille un autre état que le sien; mais il ne pouvait se séparer de Claire. Quand il était deux heures sans la voir, il devenait triste; cependant il lui fit entendre, quand ses douze ans sonnèrent, qu'il était temps de penser à prendre une profession à son choix. Claire répondit qu'elle voulait rester avec son père, que son état ne lui déplaisait pas. Jamais Couturier n'avait été si heureux que ce jour-là. Le père et la fille passèrent ainsi quatre ans de bonheur, modestes dans leurs goûts et ne soupçonnant pas une vie plus agitée, lorsque le cœur de Claire vint à tout bouleverser.
Couturier ne pouvait deviner dans quelles voies Claire devait être entraînée pour avoir aimé. Depuis six mois le caractère de la jeune fille avait changé ainsi que sa physionomie, mais le père ne s'en était pas aperçu. La dette réclamée par la fripière ne put le désaveugler.
Quoique ce secret achat de vêtements annonçât quelque coquetterie, Couturier ne pouvait s'habituer à voir une femme dans sa fillo. Pour lui, c'était tonjonrs une enfant s:a\e et insouciante.
C'est pourquoi Couturier crut que Claire était allée coucher chez son oncle Topino.
Topino était un cliilTonnier do la rue du Pclit-Banqnier. 11 y a dans ce quartier des noms (luasi-saliriqiics dont la signiflcalion est en sons inverse du deî;Tc de fortune de ceux qui l'habitent. Le Montuu-Riche, la Cité-Bore, la rue du Petit-Banquier ne donnent asile qu'à des pauvres et sont bordées de tristes maisons, de même que la rue Gracieuse est une des plus maussades rues de Paris ; mais le chiffonnier Topino ne s'occupait guère de ces farces du hasard ; il aurait été aussi heureux dans la rue de la Mortallerie que dans la chaussée d'Antin, car il portait partout son caractère insouciant.
Orateur et industrieux, Topino savait faire servir ses goûts à son désir de parler en public. Il avait, disposé son appartement comme un musée. Le chiffonnier était un cicérone complaisant, toujours entouré d'enfants du quartier, dont il faisait l'éducation par ime méthode particulière. Aussi Claire aimait-elle à y aller passer un jour de temps en temps.
Topino logeait au rez-de-chaussi'c et il avait loué une grande pièce, dont toute la décoration primitive consistait en trois fenêtres par lesquelles entrait un jour clair. De cette pièce unique, Topino fit un appartement complet, en le divisant en quatre parties égales par des affiches qu'il détachait adroitement des murailles de Paris, et qui, collées les unes sur les autres, avaient fini par former des entrefends solides.
C'étaient des affiches de théâtre, mêlées à des affiches de marchands de nouveautés, des affiches de dentistes, d'eau pour les cheveux à côté d'affiches de marchands d'habits confectionnés, d'affiches d(! bains et d'affiches de remèdes que Topino savait varier avec goût.
Topino aimait les affiches à cause des figures et des images fortement coloriées qui faisaient la joie des enfants du quartier, en formant un musée unique dans son genre.
Un immense saint Augustin, qui protège une maison de nouveauté se voyait en pied à côté de la Redingote grise de l'empereur,
servant d'enseigne à un marchand d'habits de confection. Un énorme limaçon, que l'artiste avait dessiné sans doute à l'aide du microscope, et dont la vertu était recommandée aux poitrinaires, montrait les cornes à madame Ma elle-même, qui peigne son immense chevelure, due à l'eau dont elle est l'inventrice. Le Monstre vert de la Porte-Saint-Martin, emportant la jeune Théodora dans ses bras audessus d'un torrent, aurait inspiré des idées trop noires si une tranquille fileuse, assise à son rouet, vêtue d'une jolie camisole rouge, n'eût rasséréné l'imagination.
Tous les bienfaits de la terre étaient prorais par ces affiches aux titres consolants. Saint Augustin, avec son autorité épiscopale, criait : Confiance, bon marché; et, en face de lui, une autre affiche annonçait la destruction d'animaux agaçants : Plus de punaise h \ »
La Belle-Jardinière montrait un monsieur se promenant dans un « water-proof bien chaud, » et les bains d'Evian, eu Savoie, faisaient oublier les ardeurs de l'été par la vue de cours d'eau circulant sous de verts ombrages. Partout on ne voyait que maisons de campagne à louer, bonbons rafraîchissants, dents à cinq francs, paletots à noms bizarres, tels que les pardessus colherstiffriche, et cette rayonnante affiche couronnant le tout : Avez-vous besoin d'argent ? •
Plaisirs, remèdes, habits, voyages, maisons, spectacles, guérison lu corps et de l'esprit, Topiuo réunissait tout dans sou appartement. Il n'avait pas besoin de voyager, car il connaissait chaque pays par ses affiches mieux que par un atlas. Il était plus savant en maladies qu'un médecin, car l'abondance d'affiches de remèdes sur les murs de Paris lui annonçait quelque épidémie. Il ne se souciait pas d'aller au spectacle, voyant par avance la principale scène du drame par la gravure, et il avait assez d'intelligence pour reconstruire toute une pièce à l'aide des personnages coloriés. Il n'achetait pas d'alraanachs ; grâce à ses affiches, il jugeait si l'hiver serait rude en se disant combien de manchons et de paletots en fourrures s'étalaient sur les murs de Paris : il était devenu savant par les affiches, n'ignorant rien de la vie, ni le mariage représenté par une jeune mariée peinte dans ses atours, ni la conscription figurée par un militaire français auquel un Arabe coupait la tête, ni la mfcrt dont l'affiche, représentant des corbillards de diverses splendeurs, avait été placée par le chiff'onnier dans le coin
le plus sombre afin tic ne pas inspirer d'idées tristes aux visiteurs de son mus(^e.
Topino était au l'ait de tous les progrès de l'industrie, et cheriliaif à ne pas rester en arrière de la science, en renouvelant de temps en temps son musée dont tous les frais consistaient en deux liards de colle. Aussitôt qu'une nouvelle affiche voyante se faisait remarquer dans Paris, le chiflbnnier se frottait les mains comme un amateur de tableaux qui découvrirait un Baphaël chez un fripier. Topino laissait deux jours de vie à l'affiche, c'est-à-dire qu'il comprenait la publicité du commerce, et qu'il jugeait que son but avait été atteint en deux jours ; passé cette époque, il décollait l'affiche avec autant de précaution qu'un rentoileur de tableaux et la collait par-dessus une ancienne.
Ce musée était tellement connu dans le quartier que les chiffonniers qui faisaient leur ronde dans les rues oîi n'allait pas Topino, décollaient exprès pour lui de nouvelles affiches et se faisaient fête de les lui offrir; mais Topino, pour prix de ces gracieusetés, expliquait les affiches aux enfants du faubourg, et leur remplissait la tète d'idées nouvelles qui ne s'apprennent pas dans les écoles mutuelles. Aussi passait-il pour un savant dans le quartier de la Wontagne-Sainte-Geneviève, et tandis que ses confi:'ères perdaient leur temps au cabaret, Topino était toujours à déchiffrer quelque papier imprimé trouvé au milieu des rues de Paris.
C'est là que Couturier se rendit pour y chercher sa fille.
— Claire est ici? dit-il en entrant.
— Claire, répondit Topino, il y a huit jours que je ne l'ai vue.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Couturier, où est-elle ?
Topino, qui était en train de coller une affiche, quitta sa besogne en voyant son beau-frère tomber sur une chaise.
— Elle est partie depuis hier soir, dit Couturier d'une voix altérée... 11 lui sera arrivé malheur.
— Voyons, dit Topino, ne perdons point la tête. A quelle heure est-elle partie?
— Je ne sais plus... Elle est perdue !
— Est-ce qu'à son âge une fille peut se perdre dans Paris? Elle aura été voir quelque amie.
— Elle ne connaissait pas de femmes.
72 LA JUSCARADE
— Bien certainement, dit Topino, nous allons la voir arriver. Que veux-tu qu'elle soit devenue?
— Que Dieu t'entende ! dit tristement le pauvre père.
— No t'affecte pas, Couturier, c'est inutile...
— J'ai quelque ciiose de noir dans la tête.
— Tout à l'heure elle va te sauter au cou.
— Elle est ici alors... Dis-moi que tu l'as envoyée en commission, n'est-ce pas?
Topino ne répondait pas, cherchant un moyen pour calmer les inquiétudes de Couturier.
. — Si je l'avais vue, je te le dirais tout de suite...
— Topino, je suis bien malheureux !
— Je connais Claire, elle t'aime, elle est incapable de te tracasser une minute...
— Mais s'il lui était arrivé quelque chose 1 Tombée dans l'eau, rouée par une voiture... Ah ! vois-tu, je ne m'en consolerais jamais.
— Comment veux-tu que Claire tombe dans l'eau? Est-ce qu'on ne le saurait pas trop vite si elle avait été blessée par une voiture.
— C'est vrai. Il n'y a pas assez de voitures à la barrière, dit Couturier. Maintenant que j'y pense, il me semble que Chirc étr.it triste.
— .^lons donc, je l'ai vue il y a huit jours, gaie et avenante.
— II y avait des moments; mais elle était triste dans d'autres moments.
— .\ cetàge-là les jeunes filles n'ont pas le caractère égal.
— .\h ! que les enfants peuvent faire de mal sans le savoir! s'écria Couturier.
— Claire est avancée pour son âge ; elle sait que tu l'adores ; elle ne voudrait pas te causer le plus petit chagrin. C'est une si bonne fille.
— Oui, bonne, bien bonne... Elle avait envie d'une petite toilette ; elle s'était entendue avec une m.archande du Marché-aux-Veaux. Croirais-tu que ses économies y passaient ? et si la marchande n'était pas venue réclamer la fin du payement, jamais je ne l'aurais su.
— C'est drôle, dit Topino ; je ne lui ai jamais m cette toilette.
— Moi non plus, dit Couturier; elle voulait sans doute nous faire une surprise... Ah 1 je me rappelle que nous n'avons pas pu venir un soir te voir, parce qu'elle avait des bottines trop étroites.
— Ail ! ail ! l'enfant devenait coquette... Après tout, c'est de son âge, dit Topino en rétléchissant... Combien devait-elle à la marchande ?
— Trois francs six sous.
Topino se retourna vers les aflîches.
— Ce n'est pas au Petit-Saint-Thomas-d'Aquin qu'elle se fournissait. Tiens, regarde mon Pctit-Saint-Tlionias-d'Aquin. Il est bien peint. Ça vaut un tiibleau d'église.
— Ses cachotteries m'étonnent, dit Couturier; elle (lui me disait tout.
— Je parie, dit Topino, qu'elle aura voulu montrer sa toilette dans Paris.
— Pourquoi ne serait-elle pas revenue le soir à la maison?
— Tu' ne connais pas les femmes : elles perdent la tète quand elles sont en grande toilette ; elles iraient au diable pour se faire voir. Claire se sera attardée chez une amie, et sera restée chez elle pour ne pas rentrer trop tard.
— Mais ce malin ?
— Ce matin, dit Topino embarrassé, qui essayait de se tromper lui-même avec de mauvaises raisons, ce matin elle aura couru encore un peu, toujours pour faire voir sa toilette...
Couturier secoua la tète.
— Nous allons la voir bientôt, j'en suis sûr.
— Ah ! si tu pouvais dire vrai !
Couturier s'assit.
— Tu étais en train de travailler, dit-il à Topino, continue ton ouvraiçe.
— Je ne suis pas pressé; je m 'amusais à coller des affiches neuves... En voilà une d'apothicaire qui n'est pas mauvaise... Ordinairement, les apothicaires ne se ruinent pas en gravures ; mais ce n'est pas un pharmacien ordinaire. iSa maison s'appelle Pharmacie humanitaire. l!egarde-moi ça. Couturier, dit Topino, en se reculant lentement et en clignant l'œil pour juger de l'effet de sa nouvelle affiche,
— Oui, oui, dit Couturier sans bver la tête.
— Nommons Dumoulin candidat humanitaire, lut Topino, ei\ collant une nouvelle affiche à côté de celle de la pharmacie. Dis donc Couturier, qu'est-ce que c'est qu'humanitaire ?
L'apprêteiir fit un geste pour ne pas répondre.
— Je voudrais bien le savoir,.. Un député et une pharmacie qui sont tous les deux humanitaires, voilà quelque chose d'étonnant... Il y a de l'humanité là-dessous ; je comprends que l'apothicaire aime l'humanité qui lui achète des drogues, mais le député... ah ! que je suis sot! c'est la même chose... Le député aussi aime l'humanité qui lui donne des voix... CeDumouhn est un intrigant... Je ne lui ferai pas l'honneur de le coller... S'il mettait sonportraiteu tête, je ne dis pas.
Couturier se leva.
— Topino, je n'y tiens plus, il faut que j'aie des nouvelles de Claire ; je vais en chercher.
— Où ? Je te dis qu'elle ne tardera pas à rentrer.
— Eh bien ! je vais au-devant d'elle ; je ne peux pas rester en place.
— Va donc, mon vieux : quand elle arrivera, je lui dirai d'attendre. Aussitôt que l'apprèteur fut sorti, Topino quitta sa besogne et prit
la chaise de Couturier. Lui aussi avait besoin de réfléchir : lepeude renseignements fournis par l'apprèteur lui donnait presque la clé de la conduite de Claire. Il entrevoyait une partie de la vérité par cette toilette achetée en secret. Vivant au sein du Paris nocturne, Topino connaissait mieux la vie que son beau-frère retiré aux bords de la Bièvre.
Combien de fois Topino n'avait-il pas remarqué, au plein cœur de l'hiver, dans les restaurants dorés du boulevard, des femmes se penchant au balcon, un verre à la main, et chantant quelque couplet aviné? Combien de fois, au petit jour, quand les chiffonniers ont fini leur ouvrage et que les balayeurs s'emparent de Paris^ Topino n'avait-il pas rencontré des couples de jeunes gens riches et de lorettes s'en retournant blêmes et fatigués de leurs orgies ?
Il en était souvent parti du ftiubourg Saint-Marceau des jeunes filles pauvres que Topino reconnaissait, couvertes de velours et de fourrures !
11 n'y a pas de plus fins connaisseurs en ce genre de femmes que les chiffonniers et les cochers de fiacre ; cependant il jiouvait être arrivé un accident à Claire, et Topino cherchait à faire pencher son esprit du côté de l'accident. Une jambe ou un bras cassé lui paraissaient moins dangereux que la vie de femme entretenue.
Couturier rentra cinq minutes après être sorti.
— Kilo n'est pas ici?
— Pas encore, dit Topino ; mais j'ai une idée. Sais-tu l'adresse de la marchande qui a vendu des efl'etsà Claire?
— Elle demeure auMarché-aux-Veaux.
— Bon, près de la rue de Pontoise, ce n'est pas loin. Je m'en vais y aller ; pendant ce temps lu attendras Claire. Ah çà ! ne partez pas tous les deux que je ne sois revenu, dit Topino qui essayait de faire croire par chacune de ses paroles le retour de Claire assuré.
Le chiffonnier ne fit qu'une course de la rue du Petit-Banquier, chez la fripière t)Ù il entra comme une hombe.
— Vous m'avez fait peur, lui dit-elle.
— 11 ne s'agit pas de cela. Vous avez vendu des robes, des fichus, des bêtises à la fille de l'apprèteur de la Maison-Rouge. Vous allez me dire exactement ce qu'elle vous a acheté, sans me rien cacher; autrement je vous fais interroger par la police.
— Qu'est-ce que ça vous regarde? dit la fripière.
— Je suis son oncle, entendez-vous ; nous verrons plus tard si vous deviez faire crédit aune fille comme Claire. Son père a été trop bon de vous payer ; je vous aurais envoyé promener...
— Si vous le prenez sur ce ton, dit la fripière, vous ne saurez rien.
— Si vous ne me dites rien, je vais chez le commissaire... Vous devez avoir ici un tas d'affaires dont vous naimeriez pas à expliquer la source.
— Eh bien, je vais tout vous dire.
Alors la marchande énuméra un à un les objets fournis à Claire.
— 11 n'y a que la bague, dit-elle, qui ne m'a pas paru naturelle.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle l'a essayée à son pouce; j'ai supposé qu'en l'essayant à son doigt le plus fort, c était pour en faire cadeau à un homme.
— Vous avez peut-être raison, vous n'avez pas tort, dit Topino frappé de cette observation. Est-ce tout?
— Oui, dit-elle ; mais puisque vous êtes l'oncle de la petite, j'espère qu'aux élrennes, quand vous lui donuercz quelque chose, vous ne m'oubherez pas.., J'ai des bijoux, de bonnes robes, des objets de fantaisie...
— C'est bon, dit Topino, en fermant brusquement la porte de la boutique.
— Elle se sera sauvée avec un garçon, se dit-il.
Il avait déjà traversé la rue, lorsqu'il revint sur ses pas et rentra chez la fripière.
— C'est encore vous, dit-elle.
— Combien coûtait la bague ?
— Trois francs.
— Mettons vingt sous.
— Comment ça ? s'écria la marchande.
— C'était une bague en cuivre.
— Oui, mais parfaitement dorée, avec des pierres fines dessus, tout ce qu'il y a de joli.
— Je connais votre commerce : vous êtes encore une honorable marchande si votre bague vous coiîtait vingt sous.
— Dites donc, malhonnête...
Mais Topino ne se souciait pas de discuter avec la fripière ; il était déjà reparti.
— Une bague de trois francs ! se disait-il, Claire reviendra dans huit jours. Elle est avec un ouvrier qui l'a enlevée et qui ne la gardera pas. 11 ne s'agit plus que de faire entendre raison à Couturier.
— Claire n'est pas revenue, dit tristement Tapprêteur en revoyant Topino.
— Demain, nous la reverrons,
— Ah 1 tu as des nouvelles ! s'écria Couturier en prenant les mains de Topino. -
— Oui, demain, sans manquer.
— C'est bien long jusqu'à demain... Comment as-tu de ses nouvelles ?
— Par la police.
— La police! s'écria l'apprêteur qui avait peur de ce mot.
— J'ai rencontré un brigadier de sergents de ville que je connais...
— Il a vu Claire ?
— Il m'a donné rendez-vous demain.
— Et il rendra Claire... Elle est donc en prison?
— Non ; seulement il dit qu'une fiUc de son âge ne peut pas être égarée plus de vingt-quatre heures dans Paris.
— Il ne sait pas où elle est ?
— Demain, je te dis. Voyons, t;\clie d'être calme.
— Ah 1 Topino, tu en parles facilement... Je ne dormirai pas, vois-tu.
— Eh bien, tu vas rester ici avec moi ; je te ferai un lit, ça te va-t-il?
— Ah ! quel brave homme tu fais, Topino. Aussi bon que ta pauvre sœur... Je n'aurais pas pu rentrer chez moi, la maison est vide et triste.
— Tu sais bien que ma maison est la tienne.
En ce moment arrivaient les petits enfants dont Topino faisait l't^lucation.
— Leur vue me fait mal, dit Couturier ; je ne saurais plus voir d'enfants tant que Claire ne sera pas retrouvée,
— Eh bien, répondit Topino, tu vas passer dans la pièce du fond... Tu te reposeras tout à ton aise.
La pièce du fond était, ainsi que les autres, un petit endroit carré clos par des affiches : le chiffonnier y déposait les meilleurs chiffons après le triage et le lavage. C'étaient des morceaux de lingeblanc, le plus clair produit des vingt lots dilTérents que Topino mettait en ordre dans une petite cour dépendant de son logement.
Dans la cour étaient rangés par classe et par tas le linge de couleur, le linge grossier, les morceaux de drap ordinaire, les morceaux de drap bleu pour enlever la couleur, la laine blanche, les morceaux de tricot, les chaussures en cuir, qui se divisent en deux classes bien distinctes : le vieux cuir et les âmes de semelle. Non loin des cuirs se trouvaient les os divisés eux-mêmes en trois catégories : les os devant produire de la graisse, ceux destinés à la tabletterie et ceux bons à brûler pour fabriquer le noir animal. Le papier se divisait en papier blanc, imprimé et torchon. Dans ce petit dock se voyaient encore les morceaux de verre divisés en cristal, en verres à vitre et en bouteilles cassées ; enfin, la case aux menus plaisirs des chiffonniers, c'est-à-dire les clous, les ferrailles et les bouchons, qui de tout temps ont servi dans le quartier Saint-Marcel à boire bouteille.
Ces produits étaient rangés avec un art infini et faisaient plaisir à voir comme un tas de fumier tressé de l'Oherland. Le goût se remarque dans l'arrangement des choses les plus basses. Topino
était un artiste en matière de chiffons : aussi vendait-il ses produits un tiers plus cher que ses confrères, grâce à la conscience de son triage.
La chamhre dans laquelle Couturier entra et qui était pleine plus d'à moitié de chiffons blancs, ne contenait pas le plus petit morceau de laine ni d'étoffe de couleur qui font le désespoir des fabricants de papier, quand ces chiffons sont jetés dans la cuve pour se transformer en papiers élégants. Avec des morceaux d'étoffes de diverses couleurs, cousus les uns aux autres, Topino avait fabriqué un comTe-pieds qu'il posa sur un tas de chiffons et dont Couturier put s'envelopper. Après lui avoir souhaité un bon sommeil, Topino revint vers ses écoliers qui l'attendaient impatiemment, contemplant la bouche béante les nouvelles merveilles du musée.
— Allons, mes enfants, attention, leur dit-il en leur montrant l'affiche de la pharmacie humanitaire , en tête de laquelle était représentée une large morue, la gueule béante. Voyons, toi qui es le plus savant ?
— C'est une bête, dit Jacques.
— Oui, c'est une bête? mais quelle bête! Est-ce un cheval, petite Joséphine ?
L'enfant sourit.
— Non, monsieur Topino, ce n'est pas un cheval.
— C'est un poisson, mes enfants... Voyons, répétez avec moi, pois-sou.
— Pois-son, s'écria toute la classe.
— Un poisson, continua Topino, est une bête qui vit dans l'eau et qui ne peut pas se promener sur la terre comme un cheval, un chien, une brebis, un chat. Mes enfants, il y a plus de cinquante mille poissons différents, des gros et des petits, des bons et des méchants, des forts et des faibles. Les gros mangent les petits et les faibles sont avalés par les forts... C'est ce qui arrive souvent dans la vie... Petit Tobie, tu ne m'écoutes pas.
— Si, monsieur Topino.
— Eh bien, Tobie, peux-tu me dire la différence qu'il y a entre un poisson et un cheval?
— Je ne sais pas, dit Tobie, qui était un petit juif nouvellement converti.
— Et toi, Jacqueline?
— Le cheval galoppe, dit Jacqueline, et le poisson ne le peut pas.
— Très-bien ; j"ai là une petite médaille que j'ai trouvée dans le ruisseau, voilà pour te récompenser d'avoir bien écouté. Maintenant, mes enfants, écoutez-moi bien. Ces poissons qui ne se ressemblent pas ont tous des noms dilTérents, comme vous. Ainsi, moi je m'appelle Jean, comme Tobie s'appelle Tobie. André n'est donc pas venu ce soir ?
— Monsieur Topino, dit Jacqueline, ils sont pressés pour les allumettes chimiques.
— Quand on travaille, je n'ai rien à dire. Donc, ce poisson s'appelle une morue comme d'autres s'appellent baleines, comme d'autres harengs, comme d'autres sardines. La morue, il y a bien quelqu'un de vous qui la connaît?
— On en vend chez les épiciers dans des tonneaux à côté des pruneaux, dit Jacques.
— Les pruneaux sont-ils des poissons ?
— Ils sont sucrés, dit Tobie.
— Ah ! il paraît que tu, y as goûté. Non, mes enfants, les pruneaux ne sont pas des poissons; les poissons sont tous salés, puisqu'ils vivent dans la mer, qui est elle-même salée. Et je ne vous conseille pas de fourrer vos doigts dans un tonneau de morue, ça ne vaut pas la mélasse. Pour en revenir à la morue, les apothicaires en retirent de l'huile... Voyez-vous? hitile de foie de morue en gros caractères sur l'aftiche. Il paraît, dit le pharmacien, que cette huile guérit les maladies de poitrine ; mais je crois que quand la poitrine est prise, il n'y a pas d'huile de foie de morue qui tienne. Ursule, quelle différence y a-t-il entre un rat et une morue ?
— Le rat court, dit l'enfant.
— Et la morue nage, n'est-ce pas? Faut-il avoir peur d'une morue ?
— Je n'en ai pas vu, dit-elle.
— Et tu n'en verras sans doute jamais ; la morue est très-loin d'ici, près des îles. Ce n'est pas un poisson méchant, à ce que j'ai entendu dire, et je crois qu'on le pèche sans danger. Maintenant, vous savez ce que c'est qu'une morue ; nous allons passer à une autre afiiche. Jacqueline, toi qui sais lire, lis-moi cette afîiche-là.
Jacqueline lut :
— Redjougla , magnétiseur du prince de Pavie.
— Oh ! oh ! dit Topino, attention, mes enfants, il ne s'agit plus poisson. Continue, Jacqueline.
— Le plus célèbre flu...
L'enfant s'arrêta.
— Flu..., répéta Topino.
— Fli...
— Ce n'est pas ça.
— Flidisse, continua Jacqueline en hésitant.
Topino alla vers l'affiche où était écrit le mot fluidiste.
— Flidisse, répéta-t-il, je ne connais pas ça. Passe ce mot là. Lui-même n'y comprenait rien et ne savait Tépeler.
— Répète encore une fois, dit-il à l'enfant, afin d'étudier le motet de lui donner une interprétation.
— Redjougla, magnétiseur du jjrinre de Pavie, le plus ce ■ lèbre flidisse moderne.
— Attends, dit Topino, que je consulte mon livre.
La bibliothèque du chiftonnier se composait d'un Dictionnaire français en deux volumes ; malheureusement le tome premier n'était jamais entré chez Topino, et il lui fut impossible de comprendre le terrible mot fluidiste.
— Nous verrons bien plus tard, dit-il, se fondant sur sa profonde induction de toutes choses. Continue, Jacqueline.
— Grâce à so7i miroir ?nagique, lut l'enfant, monsieur Redjoug la peut dévoiler les ar... ar... ca... arca...
— Arcanes, reprit Topinot.., C'est un sort que tous ces mots-là s& trouvent dans le volume du dictionnaire qui me manque !
— Les arcanes de la vie future.
— Tu ne lis pas bien aujourd'hui, Jacqueline, dit Topino qui, pour donner une leçon aux enfants, reprit la phrase entière : Grâce à son miroir magique, monsieur Redjougla peut dévoiler les organes de la vie future... Que le diable m'emporte si je sais ce que ça veut dire! On fait maintenant des affiches qui n'ont pas le sens commun, ajouta-t-il. Jacqueline, continue.
— Objets perdus, jjersonnes ^naïades, vols dont les auteurs sont inconnus, secrets impénétrables, le miroir magique dévoile tout.
— Diable! s'écria Topino.
— Grâce à la fameuse somnambule Célina Japhet, le passé,
te présent, l'avenir et la vie future ne sont plus enveloppés de ce vague terrible (]ui effrayait les hommes.
— C'est un sorcier, dit Topino. Voilà pourquoi il écrit des mots de grimoire.
— M. Redjougla, que les bienfaits du prince de Pavie ont mis dans une brillante position, travaille par amour de l'humanité. Ses consultations ont lieu tous les jours de deux à cinq heures, rue du Temple, n» 13.
— Encore riuimanité, s'écria Topino. Mais, mes enfants, qu'estce qu'il y a en tète de l'afliche?
— Une image.
— Que représente-t'Clle?
— Un monsieur et une dame.
— Que font-ils?
Le silence le plus complet succéda à la question.
— Vous ne pouvez pas le dire, ajouta Topino, ni moi non plus. C'est quelque sorcellerie.
La gravure représentait un homme inspiré, vêtu de noir, les cheveux au vent, les mains dirigées vers une femme étrange et pâle, étendue dans un fauteuil. Des mains de l'homme sortaient des rayons singuliers qui allaient s'élargissant à mesure qu'ils se rapprochaient du corps de la femme.
— Magnétiseur, somnambule, miroir magique, flidisse, reprit le chiffonnier, voilà bien des choses nouvelles pour moi. Quel malheur de ne pas avoir d'éducation !
Les enfants groupés autour de Topino, attendaient patiemment le résultat de ses réflexions.
— Ma foi, mes petits, l'image nous montre un homme et une femme qui... L'homme est tout droit, la femme assise dans un fauteuil... Us sont dans leur logement... La femme n"a pas l'air de se bien porter; cet homme-là me fait l'effet d'un sorcier. 11 lui jette un sort. Vous ne voulez pas qu'on vous jette un sort, n'est-ce pas? Eh bien 1 il faut travailler, être sage, parce qu'alors le diable vous tente et vous jette un sort comme cet homme ébouritfé.
Les enfants écoutaient la bouche béante.
— Et maintenant, dit Topino, vous allez rentrer chez vous, vous coucher tranquillement. Vous m'avez donné assez de mal ce soir.
— Adieu, monsieur Topino, cria la bande.
— Pas si fort... Adieu, marmaille!
Resté seul, Topino se dcshal)illa, donna un coup d'œil à raffiche du magnétiseur avant de se coucher :
— Je ne m'en suis pas trop mal tiré, se dit-il plein de satisfaction.
Comme il allait se fourrer dans son lit, le chiffonnier entendit un faible gémissement qui partait de l'endroit où était couché l'apprêteur.
— Couturier, est-ce que tu ne dors pas? dit-il. Couturier ne répondit pas.
— Il rêve à sa fille, se dit Topino ; il faut que je voie s'il se trouve bien dans son lit.
Couturier avait les yeux grands ouverts,
— Ah ! te voilà, dit-il en soupirant, Claire n'est pas revenue?
— Non, pas encore, elle est peut-être chez toi...
— Oui, dit l'apprêteur qui se leva droit sur son lit : j'y vais.
— Comment, à cette heure !
— N'importe. Si Claire était rentrée et qu'elle ne me trouve pas !
— Je l'aurais vue d'abord, dit Topino .
— Tu vois bien que tu cherches à me tromper... Claire est perdue pour moi!
— Puisque je t'ai promis d'avoir des renseignements demain sans manque...
— Oh ! je veux la voir ce soir, si elle est rentrée !
— Y pcnses-tu, Couturier?
— Je ne peux fermer l'œil, je la vois toujours, ma petite Claire... Que dirait-elle si elle ne me trouvait pas en arrivant?
— Elle se douterait que tu es ici et elle accourrait.
— Il serait trop tard... Je veux m'en aller.
— Mon vieux, reste ici.
— Non, je veux m'en aller.
— A cinq heures du matin, nous partirons ensemble.
— Topino, dit Couturier les larmes aux yeux, tu es mon ami... eh bien, laisse-moi la chercher.
Il y avait un tel accent dans les paroles de l'apprêteur, que le chiffonnier ne crut pouvoir résister plus longtemps aux prières de Couturier.
DE LA vrE PARISIENNE 83
— Demain malin, en revenant de ma tournée, je serai chez toi, dit Topino. N'importe ce qui peut arriver, attends-moi.
— Je te le promets ; dit Couturier, qui prit la fuite comme s'il avait été poursuivi.
— Je n'aurais pas dû le laisser partir, se dit Topino. Ce serait un grand hasard que Claire soit revenue.
La bagne lui trottait 'dans la tète, et il ne prévoyait que trop les conséquences d'un tel achat. Cependant, comme il avait besoin de repos, il se jeta siu" son lit, tout habillé, prêt à se lever à deux heures du matin, heure à laquelle commençait l'exercice de son métier.
Couturier marchait fiévreusement en descendant le foubourg Saint- Marceau. A chaque carrefour, à chaque rue, à chaque ruelle, à chaque impasse, il donnait un coup d'œil, espérant qu'il allait rencontrer Claire devant lui. Quand il entendait au loin des bruits de voix, il s'arrêtait. Peut-être Claire était elle dans un de ces groupes! C'étaient de folios suppositions; mais l'apprêteur les accueillait toutes, même les plus invraisemblables.
Le quartier Saint-Marceau est animé la nuit : les logeurs y sont en grand nombre qui donnent asile à une population vagabonde, rentrant tard et trop souvent dans un état d'iwesse. Ce sont des cris, des disputes auxquels ont su échapper quelques propriétaires de garnis en exigeant d'avance le prix du coucher qu'ils reçoivent par un guichet placé à l'extérieur. Quoique le prix ne soit guère plus élevé que quatre sous et descende jusqu'à deux sous, quelques-uns sont repoussés pour avoir dépensé tout leur argent au cabaret. Alors des menaces avinées sont lancées contre le maître du garni qui ne s'en inquiète guère, barricadé derrière son guichet. Certains chiffonniers attendent l'iieurc du départ en buvant de l'eau-de-vie en compagnie des chiffonnières. L'eau-de-vie au départ, l'eau-de-vie au retour, telle est leur principale nourriture, car elle tue l'appétit avant de tuer l'homme, mais si elle tue, elle excite. Elle amène d'étranges conversations, des chansons bizarres, quelquefois des retours vers le passé, le plus souvent im oubli profond de la vie, jusqu'à ce que les rouages brûlés par cette huile dangereuse, refusent leur service.
Couturier passa vite, il avait horreur de l'eau-de-vie.
Mais quand il rencontrait des chiffonniers diligents, marchant d'un
su LA MASCARADE
pas sûr, tenant leur lanterne d'une main et portant fièrement leur crochet de l'autre, il se retenait pour ne pas leur demander :
— Avez-vous rencontré ma fille?
Il arriva ainsi au boulevard extérieur, le même qu'avait traversé Claire la veille, et ses impressions furent plus tristes encore que celles de sa fille. La nuit était profonde dans la campagne; mais un deuil plus noir recouvrait le cœur tout entier de l'apprèteur. S'il jaillissait quelque rayon d'espoir inquiet, 'le doute amer éteignait aussitôt cet éclair.
— Ah! se disait-il en hâtant le pas, si elle était revenue à la maison !
Et le pauvre homme faisait des enjambées de géant et s'arrêtait tout à coup, de crainte de recevoir un coup profond à son arrivée.
Un moment il eut une joie inespérée. Au loin il venait d'apercevoir une petite lumière à travers les arbres.
— C'est elle, s'écria-t-il, je vois de la lumière dans sa cliambre. Mais il reconnut trop tôt qu'il avait été trompé par une étoile, et
que la fenêtre ne faisait pas face au chemin par lequel il revenait.
Arrivé au bord de la Bièvre, Couturier baissa la tête et marcha ployé en deux, non pas seulement par l'abattement -. il ne voulait connaître son malheur qu'en arrivant, et craignait de l'apprendre tout de suite. Il ne releva la tète qu'arrivé près de la Maison-Rouge, où nulle lumière ne se faisait remarquer.
— Peut-être est-elle couchée ! se dit-il.
Son chien vint à lui en aboyant joyeusement, mais il le repoussa el entra dans la maison, espérant que des meubles dérangés lui apprendraient le retour de Claire; cène fut qu'en tremblant qu'il frotta une allumette contre le mur. L'allumette ne s'enflamma pas tout d'abord, ayant rencontré un corps poli.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Couturier en palpant avec la main l'endroit sur lequel il avait frotté l'allumette, j'ai déchiré son portrait.
Au mur était accrochée, par une épingle, une petite silhouette noire qu'un découpeur de foire publique avait livrée pour deux sous, comme représentant le portrait de Claire. Couturier prit la silhouette, grimpa rapidement au premier étage et en redescendit pâle et défait.
— Elle n'est pas revenue ! dit-il.
Toutes ses idées se rattachaient à Claire. Il prit un peu de colle
au hoiit de son doigt, on humecta le revers de la silhouette et la colla sur un morceau de papier hlanc.
— Ma pauvre tille, dit-il en haisant la silhouette, tu m'as déchiré 1'^ cœur, mais moi je ne veux pas te déchirer.
11 s'assit, regarda longuement ce portrait dans lequel il retrouvait les traits chéris de sa Claire.
Puis il alla devant sa maison, regardant longtemps la Bièvre.
— Il faut bien du courage, dit-il, pour...
Il u'osa continuer, et resta jusqu'au matin sur le banc de la porte, la tête appuyée dans ses mains, jusqu'à l'arrivée de Topino.