UNE M.\.NS.\.RDE DE POETE
— Tu vois bien, Topino, qu'elle n'est pas revenue, dit le pauvre père dont la figure avait pris des teintes terreuses pendant la nuit.
— J'ai vu le brigadier de sergents de ville, dit le chiifonnier; je lui ai donné le signalement de Claire; il est certain de la retrouver.
— Si c'était vrai !
— La police n'a pas besoin de plus de deux jours pour trouver n'importe quel individu dans Paris, et Claire n'a pas commis de crime pour se cacher.
— Cependant elle ne revient pas !
C'était toujours la réponse de l'apprêteur qui se raccrochait aux plus frêles branches de l'espoir, quoiqu'elles cassassent toutes dans ses mains. 11 ne pouvait comprendre encore le motif de la fuite de sa fille, et l'ignorance dans laquelle il se trouvait faisait qu'il croyait à un accident violent, à la mort peut-être; au contraire, Topino qui
avait deviné la vérité, grâce à l'indice de la bague, consentait une certaine tranquillité, certain du résultat des recherches d'une police active. Pourtant le chiffonnier n'osait avouer la vérité au malheureux père; il espérait que Claire, ramenée à temps, n'aurait pu mordre encore aux fruits des plaisirs, des toilettes qui font que, lancées dans cette voie de paresse et d'insouciance, les femmes ont peur du travail et s'en détournent.
Couturier attendit deux jours dans la situation d'un malade à qui le médecin annonce une guérison prochaine, puis la retarde, puis transforme cette guérison en convalescence, sans que le malade puisse jamais connaître sa véritable situation.
Au bout de deux jours, la police n'avait pas retrouvé les traces de Claire.
— Le brigadier dit que la fin de la semaine ne se passera pas sans que ses agents aient mis la main sur Claire, dit Topino.
— Qu'ils ne lui fassent pas de mal ! s'écria Couturier. Elle est bien coupable, mais je ne veux pas qu'on la mette en prison.
— Sois tranquille.
— Je veux voir le brigadier, dit Couturier.
— Je ne demande pas mieux, répondit Popino, qui espérait que de cet entretien résulterait une sorte de tranquillité.
Le brigadier demeurait dans la rue de la Montagne-Sainle-Geneviève. Le chiffonnier convint d'un rendez-vous avec Couturier, qui s'y rendit de bonne heure, avant l'heure de service du sergent de ville.
C'était un ancien militaire, décoré, père de famille, qui jouissait dans son quartier d'une estime générale. I! en arrive souvent ainsi pour les hommes de police, en dehors de leurs fonctions. Le peuple n'aime pas la police à l'état de corps organisé ; mais comme individu, comme voisin, le sergent de ville rentre dans la classe de ses concitoyens et fait oublier l'habit qu'il porte. Le brigadier Durand échappait à l'antipathie, générale à Paris, contre tout ce qui est force, par son grade plus élev^, qui le mettait moins souvent que ses" agents en rapports hostiles avec les gens du faubourg. Il avait dû son grade à des traits de courage, qui touchent plus vivement le peuple que d'autres qualités , et on citait dans le faubourg un souvenir attaché au nom de Durand , une voiture emportée par deux chevaux ardents auxquels s'était cramponné le brigadier pendant
prè? de cinq minutes d'un galop fnrieiiN, empêchant, par cette action courageuse, la mort certaine de plusieurs personnes.
— Voilà l'homme qui a perdu sa fille, dit Topino en présentant Couturier.
— On vous la rendra, mon brave, et corrigée, il faut l'espérer.
— Oh I monsieur, je ne voudrais pas qu'il lui arrive malheur par ma plainte... Si ma pauvre Claire devait aller en prison!
— Donnez-moi le signalement exact de votre fille ; son oncle m'en a donné un déjà, mais je préfère le vôtre.
— Elle est si bonne, ma Claire !
— Bonne, ce n'est pas un signalement.
— Si jolie !
— C'est ce qui les perd. Dites-moi plutôt si elle a des signes à l 'aide desquels il soit facile de la reconnaître.
— Elle aime bien le travail ?
— Elle ne l'aimait pas assez, dit Durand à Topino. Ce n'est pas son amour du travail qui nous aidera à la retrouver. Elle n'a pas quelques petits signes sur la figure?
— Une douzaine de taches de rousseur sur les joues, qui rendent sa peau encore plus transparente.
— A la bonne heure, dit le brigadier. Pour ce qui est de la couleur des cheveux, de la taille, son oncle m'a déjà donné des notes suffisantes.
— Attendez, monsieur, dit Couturier. Au-dessus du sourcil , Claire a une cicatrice qui n'est plus marquée que par une ligne blanche. C'est un jour que je fendais du bois, la hachette s'est séparée du manche et a failli la tuer, ma pauvre enfant 1 II lui est resté cette cicatrice...
— Creuse? demanda Durand.
— Non, monsieur, la blessure s'est bien fermée, il n'y a qu'une petite ligne blanche que j'ai souvent baisée...
— Avec ce signe-là, dit le brigadier, votre fille est retrouvée...
— Oh! que vous êtes bon! Quand reverrai-je Claire?
— Avant huit jours.
— Tu vois que je ne te trompais pas, dit Topino.
— Seulement, ajouta Durand, quand elle sera rentrée chez vous, surveillez-la bien.
Couturier sortit de là plein d'espoir.
— Maintenant, je peux me remettre à l'ouvrage, dit-il à Topino. Je n'en avais guère envie ce matin.
— Oui, dit le chiffonnier, travaille ferme. C'est le meilleur moyen d'oublier ses chagrins.
— Et puis, ajouta Couturier, je veux gagner de l'argent pour faire une surprise à Claire quand elle sera retrouvée.
— Nous ferons un fameux dîner, dit Topino.
— Oui, un bon dîner, reprit l'apprêtcur qui se voyait à table, assis à côté de Claire.
— C'est moi qui offre le dîner, dit Topino. Nous irons manger une matelotte à Bièvre. Qu'est-ce que tu en penses?
— Je pense qu'il n'y a pas beaucoup de braves gens comme toi. Si tu veux, j'inviterai le brigadier de sergent de ville.
— Parbleu, s'écria Topino. Un homme qui vous rend un service pareil !
— Crois-tu qu'il acceptera ?
— En lui demandant poliment.
— Cet homme-ltà a dû avoir des enfants, dit Couturier, pour entrer dans mon chagrin comme il l'a fait.
— Il a une femme et une fille.
— Je l'ai bien senti, dit Couturier. Nous pourrions peut-être inviter sa fille. Je voudrais comparer Claire à sa fille.
— Sa fille est en pension, dit Topino.
— Alors, si elle est en pension , quel malheur qu'on ne soit pas riche !
— Bah ! on n'en est pas plus heureux.
— C'est égal, dit Couturier, il y a des moments où je rêve d'être riche... Ainsi, voilà un homme qui me rend ma fille, eh bien! jamais je ne pourrai m'acquitter envers lui... Tandis que si j'étais riche!
— Le brigadier n'accepterait rien.
— En le priant beaucoup.
— Il sera bien plus heureux , quand son service le lui permettra, de venir manger une matelotte avec nous. Tu vois que nous sommes assez riches pour lui témoigner notre reconnaissance.
— Comme tu penses juste, Topino... Ah! si j'avais ton éducation !
— Vas-tu me prendre pour un savant?
— L'autre soir je t'écoutais donner une leçon aux enfants, et si
ma pamTe fille ne m'eût pas préoccupé, je suis sftr que je me serais instruit comme eux.
— Laisse donc, je ne sais rien. J'amuse les mioches un moment, et voilà tout.
— Tu dis que la fille du brigadier est en pension ?
— Oui, pourquoi?
— J'ai envie de mettre Claire en pension quand je l'aurai retrouvée,
— Y penses-tu? Une grande fille de dix-sept ans.
— C'est que je crois qu'elle s'ennuyait à faire le chat. Ce n'est pas un état pour une femme. Si je venais à m'en aller.
— Comment, tu penses à ces idées-là? Toi qui es si bien bâti, plein de santé...
— Dame, qui sait ce qui peut arriver?
— .'Ulons , mon brave Couturier, tu vivras assez vieux pour voir Claire, heureuse, mariée, avec beaucoup d'enfants.
— Et tu leur apprendras à lire, à compter, n'est-ce pas, Topino? Le chillonnier promit de se charger de l'éducation des enfants de
Claire et laissa Couturier retourner à son ouvrage. L'apprêteur était remonté. Cet entretien l'avait rempli d'illusions.
Quant à Claire, elle ne se doutait pas du danger qu'elle avait couru à l'hôtel César, à la suite de l'orgie où la garde fit une descente et ne put constater que les dégâts de la soirée, sans mettre la main sur aucun des tapageurs.
Toute la bande, après avoir escaladé les toits, était descendue par une petite porte de la maison voisine, donnant sur la rue de Recouvrance. Un procès-verbal fut dressé contre les étudiants que le maître d'hôtel connaissait ; mais à l'exception de M"^ Cocarde, dont la voix se faisait remarquer à l'intérieur de l'hôtel autant que les allures extérieures dans le quartier latin, personne ne fut arrêté.
Le lendemain Henri quitta l'hôtel garni et emmena Claire avec lui dans les environs de FOdéon. L'étudiant avait profité des excitations de la nuit précédente, de la terreur qu'exerçaient les recherches de la garde pour vaincre la résistance de la jeune fille. Un seul cri pouvait la perdre, quand les soldats et les sergents de ville, passant devant la mansarde où elle s'était réfugiée en compagnie de l'étudiant, juraient de s'emparer des turbulents agitateurs.
Comme Claire craignait de voir ces scènes se renouveler, Henri la
rassura en la conduisant dans un hôtel meublé tranquille , où les étudiants n'étaient pas exposés à des visites semblables à celles de Truand. Henri n'avait jamais songé à donner une fête de nuit si bruyante et si incidentée ; il fallut tout à coup la présence de Truand pour faire sortir la jeunesse des gonds. Partout où entrait Truand, partout entrait le désordre ; mais le patron de l'hôtel de la Meuse avait consigné le terrible Truand, sur la plainte de quelques-uns de ses locataires , et Truand ne pouvait y exercer sa despotique influence.
Henri avait à travailler sérieusement avant de passer son dernier examen de droit, et la présence de Claire dans sa petite chambre devait favoriser son travail. L'étudiant commençait à aimer Claire, peut-être parce qu'elle le traitait avec une extrême froideur.
Le lendemain de cette folle nuit, Henri fut étonné de trouver une femme qui lui imposait. Ce n'étaient plus ces liaisons habituelles, où cinq minutes après, la femme habituée à ce genre de vie, semble, par sa familiarité, avoir connu depuis longtemps. les habitudes et le caractère de son nouvel amant. Henri en fit la remarque.
— Est-ce que tu t'ennuies avec moi, Claire?
Claire répondit par un signe de tête qui n'avait rien d'absolument négatif. Cependant, pour l'entretenir dans une sorte d'excitation, Henri alla chercher le poëte Bida, afin qu'un déjeuner à trois empêchât la jeune fille de se laisser entraîner à la mélancolie.
— Où allez-vous demeurer? demanda Bida.
— Cela dépendra de Claire, dit Henri.
— Où vous voudrez, dit-elle.
— Le quartier du Luxembourg te plaît-il ?
— Je ne le connais pas.
— Voilà pourquoi je veux t'y conduire, dit Henri. Il y a dans la rue de Madame des hôtels qui donnent sur le jardin. Le matin on ouvre sa fenêtre et on respire un bon air : si nous voulons nous promener, nous n'avons qu'un pas à faire, nous descendons, nous sommes tout de suite dans la pépinière. Si tu ne tiens pas à descendre, de ta fenêtre on voit les joueurs de ballon, les promeneurs,..
— Quand tu auras à travailler, dit Bida, je viendrais chercher madame, si elle consent à accepter mon bras...
— Tu es trop empressé, Bida, dit Henri, je saurai bien promener Claire.
— Jaloux ! s'écria le poi'te.
— Jaloux si tu veux : j"ainic Claire cl je ne veux pas qup tn lui fasses la cour.
— Madame ne songe gurre à moi, ni à toi, dit le poëte.
— C'est vrai, s'écria rtindi;uit, qu'as-tu donc, Claire? Est-ce que tu penses encore à cette nuit?
Claire avait imploré la générosité de l'étudiant en lui racontant sa fuite de la maison paternelle; mais l'excitation de cette nuit de désordre, le danger de h situation amenée par Truand, les famées du vin étaient plus forts que les prières de Claire, et Henri les avait à peine écoutées.
— As-tu quekpie chose ù me reprocher? demanda-t-il. Claire ne répondit pas. Bida la regardait attentivement.
— Mon cher, dit Henri, elle s'est sauvée de chez son père. Claire baissa la tête en rougissant.
— Et tu veux, reprit Bida, rester avec madame dans un hôtel garni? Crois-tu que la police va se tenir tranquille après le branlebas de l'hôtel César? Cocarde est arrêtée déjà, j'ai bien peur que Casse-Noisette n'aille la rejoindre.
La police, dans le quartier Latin, a une action particulière. Les femmes jouent un trop grand rôle dans la vie des étudiants pour ne pas être surveillées de près ; aussi n'cst-il pas surprenant de quelquefois rencontrer, la nuit, une vingtaine de femmes sous la conduite d'agents qui ont opéré une razzia dans les hôtels garnis. Le lendemain, une gra/ide partie de ces femmes sont dirigées sur Saint- Lazare, pour avoir manqué aux règlements qui les régissent.
Ces pauvres filles qui ont cherché la liberté, sont soumises à une surveillance aussi rigoureuse que celle des forçats. Il y a peu d'exemples de femmes qui aient échappé au contrôle de la police. C'est ce que craignait Bida, qui appuya tellement sur l'idée d'arrestation, que Claire en fut effrayée, et commença à comprendre dans quelle triste situation elle s'était jetée.
— Je ferai inscrire Claire sur le livre de l'hôtel garni, dit Henri.
— Cela ne servira à rien qu'à prouver qu'elle faisait partie- de la bande des tapageurs, et par là elle sera soumise aux rigueurs de la police. Est-ce que le propriétaire de l'hôtel César ne va pas te signaler comme le principal auteur du désordre?
— Moi ! s'écria Henri.
— Cela se passait dans ta chambre.
— Je te trouve admirable, Bida. C'est toi qui as aidé à jeter par la fenêtre une partie du mobilier que je vais être obligé de payer.
— Parbleu! il était décidé qu'on me ferait sauter par la fenêtre; j'ai poussé de toutes mes forces à faire une barricade très-haute, afin de ne pas me tuer. Je préfère plutôt casser des meubles que mes jambes. Tu payeras les meubles; mais tu n'aurais pas payé mes jambes.
— Il ne s'agit plus de rhôtel César en ce moment, mais de la sûreté de Claire... Si elle changeait de nom 1
— Qu'elle s'appelle Mathilde ou Louise, qu'importe à la police qui va marcher pendant quelque temps les yeux fermés, arrêtant toute espèce de femmes et non pas des noms. Elle fera son triage après, mais les femmes n'en seront pas moins arrêtées, et celles dont le passé n'est pas clair feront bien de prendre leurs précautions. Si Casse-Noisette n'émigre pas de l'autre côté de l'eau, elle est certaine d'être mise à l'ombre.
Quand les célébrités du quartier Latin couraient quelque danger, elles traversaient le Pont-Neuf et se retiraient dans les quartiers élégants qui avoisinent Notre-Dame-de-Lorette, où elles trouvaient à vivre facilement, sans craindre l'action de la police aussi vivement qu'au sein des écoles.
— Je ne veux cependant pas abandonner Claire, dit Henri, que deviendrait-elle ?
— Il y a un moyen, répondit le poëte. Tu vas louer le joli logement sur le Luxembourg dont tu parlais...
— Ensuite!
— Je te rendrai le service d'y loger...
— Je ne comprends pas.
— Qu'importe ; si tu ne veux pas me rendre ce petit service, je serai tout à fait contrarié de mettre un frein à. ma générosité habituelle...
— Explique-toi ?
— Ces étudiants en droit ne sont pas forts, dit Bida. Je te donne à la place mon petit logement, je te cède mes meubles...
— Ils sont beaux tes meubles !
— Madame, dit le poëte k Claire, je suis certain que vous les trouverez à votre goût. Il te faut de l'acajou, Henri?
DE LA VIE PARISIENNE 9o
— L'acajou m'est iruiitll'rent, mais un mauvais lit de sangle, une table boiteuse, des jdunics, du papier, de IVncre et une vue sur les gouttières ne me paraissent pas un brillant idéal.
— Malheureux ! C'est ta sûreté que je t'otl're et celle de madame... Je suis dans mes meubles. Tu ne sais donc pas ce que c'est que d'être dans ses meubles, dans de pauvres meubles si tu veux, mais dans des meubles à soi"?
— Non, dit l'étudiant.
— Eh bien! quand on est dans ses meubles, personne ne peut vous y troubler... Tu aurais un appartement garni de cent francs par mois dans un hôtel du quartier Latin que la police a le droit d'y venir enlever madame. Moi j'occupe un appartement de cent francs par an, mais j'en suis le maître, seul et absolu... Je peux y mener n'importe qui, personne n'a rien à y voir. Je suis libre et indépendant; tu vois donc que je te rends un service en acceptant ton logement dans la rue de Madame et en t'ollrant le mien dans la rue Saint-Jacques...
— C'est vrai, dit Henri, et je te remercie.
— Je m'en vais vous installer, dit Bida quand le déjeuner fut terminé.
Et il conduisit Henri et Claire dans son logement de la rue Saint- Jacques.
C'était une mansarde à un septième étage, avec la décoration ordinaire des mansardes. Point de papier aux murs peints à l'ocre jaune avec toutes sortes de dessins au pointillé, exécutés par les mouches dans leurs instants de loisir. Sur le mur était inscrit en gros caractères : Le pommier produit des pommes.
— Ne faites pas attention à cette incription, dit le pocte à Claire : ceci me regarde et répond à la paresse qui tourne sans cesse autour de moi. Quand je suis tenté de me reposer, cette maxime me frappe les yeux et je me remets à l'ouvrage. Je dois produire des poésies comme le pommier produit des pommes, toujours et toujours jusqu'à la On.
— Sais-tu que ton appartement n'est pas gai? dit Henri.
— Quand tu l'auras habité quelque temps, j'ai peur que tu ne veuilles plus me le rendre.
— Ohl s'écria l'étudiant.
— Aimez-vous la musique? demanda Bida à Claire.
— Oui, dit-elle.
— Tous les matins vous serez réveillée par un concert donné par une pianiste du sixième. A six heures dans l'été, à sept heures dans l'hiver elle commence ses sonates. Elle demeurerait ici qu'on ne l'entendrait pas mieux : le son monte par la cheminée.
— Ta pianiste m'empêchera de travailler, dit Henri.
— Le concert ne dure guère plus de deux heures le matin ; mais le soir c'est plus intéressant. J'ai un cornet à pistons en face qui m'a l'air de s'entendre avec la pianiste ; il joue des airs variés et la pianiste l'accompagne.
— Est-ce qu'il demeurent ensemble ?
— Je te dis que le cornet habite l'autre côté de la rue, mais cela n'empêche pas les musiciens de produire des accords fort touchants . Ah! je n'ai pas montré la cuisine à madame, ditlepoëte eu tirant à lui un petit réchaud caché sous le lit de sangle, je m'en sers pour faire de la soupe, des œufs sur le plat, des biftecks et des côtelettes. J'ai obtenu la permission de mes voisins de faire la cuisine sur le carré.
— Nous irons dîner au restaurant, dit Henri.
— Je le veux bien, mais tu me permettras de venir continuer ma cuisine deux fois par jour ici.
— Certainement.
— Voilà la bibliothèque, dit Bida en montrant à Claire une pile de volumes brochés qui par leur décousu, annonçaient de nombreuses lectures. Ne faites pas attention s'ils ne sont pas reliés splendidement ; j'aime mieux les avoir dans cet état, car je serais tenté de les vendre.
— Je ne sais pas lire, dit Claire.
— Vraiment! s'écria le poëte. Henri, il faut que tu donnes des leçons à madame.
— Je n'ai pas le temps, dit l'étudiant; tu sais que je prépare mon dernier examen ; mais c'est ton état à toi, ne pourrais-tu apprendre à lire à Claire ?
— Ohl oui, dit-elle d'un accent joyeux.
— A la bonne heure, répondit Bida; je sentais qu'il manquait quelque chose à madame.
— Appelez-moi Claire tout court, dit-elle.
— El bien, Claire, avant un mois, je veux que vous soyez forte en lecture.
— Maintenant que vous voilà installés, je vous laisse jusqu'au dîner, dit Bida en s'en allant.
L'étudiant envoya cliorcher ses malles, et cette après-midi se passa plus animée pour Claire, sans qu'elle ciàt le temps de se laisser aller à sa mélancolie ; cependant deux souvenirs combattaient en elle, qui la remplissaient de tristesse : le souvenir de son père qu'elle avait abandonné, et celui d'Auguste, qui l'avait abandonnée. Par le chagrin causé par Auguste, elle jugeait des souffrances de son père, seul, sans sa fille; mais l'amour était le plus puisssant et lui enlevait le remords de son ingratitude filiale. Toujours elle pensait à Auguste, toujours sa figure était présente devant elle ; c'est ce qui la rendait si indifférente pour l'étudiant, quoi qu'il fît pour lui témoigner sou amour.
Claire se sentait plutôt portée vers le pauvre poëte," qui essayait de lui être agréable, non pas qu'elle l'aimât, mais en lui elle retrouvait comme un frère. Cette petite chambre, où elle venait de s'installer, ressemblait aux mansardes du faubourg Saint-Marceau. Bida était presque un égal pour la fille de l'appréteur, prise de pitié pour ce pauvre marchand de pommes poétiques, maigre, pâle, l'œil dévoré d'une llanmic maladive, qui, quoique vêtu d'un habit noir râpé, sortait évidemment du peuple.
Le soir, Bida entra chargé de pots de fleurs.
— Voilà, dit-il, pour égayer l'appartement,
— Combien te dois-je ? demanda Henri, qui connaissait les maigres ressources du poëte.
— Piien, dit-il.
— Je ne veux pas te mettre en frais pour moi, dit l'étudiant.
— Mon cher, il y a un an que je voulais avoir des fleurs ici ; mais l'insouciance faisait que je n'y pensais plus. Je suis heureux que Claire ait bien voulu accepter ce logement, car eUe m'a rappelé qu'il y avait aujourd'hui marché aux fleurs. J'y suis allé, j'ai acheté quelques pots, et comme je ne suis pas fier je les ai rapportés moi-même.
— Ces fleurs sont bien jolies, dit Glaire en eu décorant aussitôt la mansarde.
— Ne suis-je pas payé par ce mot? dit le poëte.
— Eh! s'écriii Henri, je crains que Claire n'ait une sorte de caprice pour toi.
Claire rougit.
— Si tu lui donnes des leçons de lecture, jure-moi que tu ne me mettras pas à la porte de ton logement.
— Bida est mon ami, dit Claire franchement; je sens qu'il a de l'amitié pour moi, mais seulement de l'amitié, n'est-ce pas, Bida?
Le poëte lui tendit la main sans répondre.
— J'ai toujours respecté les maîtresses de mes amis, dit-il d'une voix cmue.
— Je le sais, dit l'étudiant; je voulais te contrarier un peu.
Dès le soir même, Claire voulut prendre sa première leçon de lecture, et le professeur n'était pas moins enchanté d'enseigner que l'élève d'étudier.
— Je veux, lui dit Bida, faire votre éducation en trois mois, vite.
— Pourquoi? demanda Claire.
— Qui sait jamais ce que les femmes pensent ! Elles font les plus heaux projets, croient qu'elles les exécuteront, et les abandonnent aussi facilement qu'ils sont nés.
— Un jour je vous dirai pourquoi j'apprends à lire.
— Dites-le-moi tout de suite.
— Non, plus tard.
— Quand?
— Aussitôt que je saurai lire.
— C'est donc un secret?
— Non, mais j'ai peur de vous dégoûter d'être mon maître.
— J'ai promis de vous être utile, Claire, et rien ne saurait me faire manquer à ma parole.
— N'importe, je ne vous le dirai que dans trois mois.
— Vous êtes bien décidée, alors, à apprendre à lire?
— Tout ce qu'il y a de plus décidé.
— Quand vous saurez lire, ce ne sera rien, si vous ne savez pas écrire.
— C'est mou plus grand rêve, dit Claire étourdiment. Le poëte secoua la tête.
— Je tiens votre secret.
— Je ne le crois pas.
— Que de mystères ! s'écria Henri.
— Tu n'as pas le droit d'intervenir dans la leçon, dit Bida. Vous voulez écrire à quelqu'un? ajouta-t-il en parlant bas à Claire.
— Peut-être, répondit-elle, cela ne doit pas regarder le maître.
— C'est vrai, dit-il tristement.
— Et je conserverai une éternelle reconnaissance à celui qui aura perdu son temps et sa patience à faire entrer quelque instruction dans cette caboche, dit Claire en souriant.
— Vous êtes une bonne fille, dit le poëte en serrant les mains de Claire.
— Tu as inventé uue singulière mélliode de lecture, Bida, dit l'étudiant.
— Que veux-tu dire ?
— C'est par signes que tu procèdes ?
— Non, dit le poëte.
— il n'y a pas une sorte de magnétisme dans ton affaire?
— Je ne te comprends pas.
— Tu prends les mains de Claire. Est-ce ainsi que tu prétends lui conununiquer les premiers éléments de la science ?
— Ne l'écoutez pas, Bida, dit Claire.
.\insi se passaient habituellement les soirées dans la mansarde du poëte. Une intimité profonde s'établit entre Claire et Bida, basée sur la plus pure amitié, tandis que l'étudiant qui croyait posséder l'amour de la jeune fille, ne parvenait pas ù outre-passer réi)idenne de sou cœur ; mais Henri était un garçon insouciant qui avait toujours pris la vie à la légère, tandis que depuis l'âge de quinze ans l'existence avait été dure pour le poëte, obligé de gagner sa vie en qualité d'expéditionnaire chez les avoués, ou à copier des rôles pour des notaires, ou à mettre sa main k la disposition de quiconque lui donnait quelques francs contre son écriture.
Bida, en dehors de la poésie, était incapable de faire un autre métier que celui d'expéditionnaire, et il se sentait inutile dans une société active, occupée de réalités. La vie de l'étudiant était bien plus facile : touchant une pension régulière de deux cents francs par mois, Henri ajoutait annuellement à son avoir mille francs de dettes, et il pouvait vivre confortablement dans le quartier latin, à l'aide de ce budget ainsi équilibré.
Quelques jours après sa rencontre avec Claire, il lui fit cadeau d'une
robe, d'un chàle, d'un chapeau de paille et d'une paire de bottines, le tout simple et printannier.
— Maintenant, dit-il, je peux te promener au Luxembourg. Claire mourait d" envie de sortir avec ses habits de printemps, non
pas qu'elle fût coquette; mais elle n'avait jamais porté de toilette si neuve.
— Si tu ne veux pas que Claire se perde, dit Bida à Henri, il faut qu'elle apprenne elle-même à faire ses robes, ses chemises et tout son linge.
— Ça colite plus cher, dit l'étudiant.
— Qu'importe, si tu donnes à Claire le goût du travail?
Mais l'étudiant n'avait pas fait une haison pour la vie avec Claire. Il la rencontrait comme il en avait rencontré beaucoup d'autres, la trouvait bonne fille et la gardait jusqu'à ce qu'il la quittât ou qu'il en fût quitté. Il n'avait pas fait de grands serments à Claire, etilnelui en avait pas demandé : c'était une de ces liaisons de hasard qui ne devait laisser qu'un faible souvenir dans la tête de l'étudiant. Sans doute, Claire ne lisait pas ce qui se passait dans l'esprit d'Henri, mais elle en avait un secret instinct, et ne se livra jamais qu'à des demi-confidences vis-à-vis de celui qui croyait la posséder entièrement. Le souvenir d'Auguste la tyrannisait toujours, et l'ingrat faisait souvent couler d'amères larmes en secret.
Lorsque Claire fut tout à fait sûre de Bida, qui se dévouait pour elle comme un père pour sa fille, elle le lui dit à la suite d'un petit accès de mauvaise humeur produite par les résultats peu sensibles des leçons de lecture.
— Je ne saurai jamais, dit-elle dépitée, en jetant le livre dans la mansarde.
Le poëte alla ramasser le livre.
— Je suis content de vous, Claire, dit-il. Elle crut qu'il se moquait d'elle.
— Non, reprit-il ; vos petites colères me font connaître combien vous avez soif d'apprendre ; mais il faut de la patience.
— Oui, je voudrais lire comme vous! Au moins on peut rester seule avec un livre.
— Est-ce que vous penseriez à nous quitter?
— iNon, dit-elle ; miiis il y a des nionienls où on désire uc voir personne... Je comprends combien un livre est bon.
— Ah ! VOUS VOUS ennuyez, Claire, je le vois bien.
— Je ne m'ennuie pas, j'ai seulement un fond de chagrin, s'il faut tout dire.
— Du chagrin ! s'écria le poëfe. Et vous ne mo croyez pas assez votre ami pour me le confier ?
— Je suis sûre de vous, au contraire, et dans mon malheur, je me regarde comme trop lieureuse de vous avoir rencontré.
La figure du poète rayonna.
— Pensez donc si j'étais forcée de vivre toujours avec Henri !
— Vous ne l'aimez pas beaucoup ?
— Dites que je ne l'aime pas du tout... Ce n'est pas qu'il soit mauvais pour moi, mais j'en aime un autre.
— Un autre ! s'écria le poëte surpris, partagé entre l'espoir et la crainte. Si vous en aimez un autre, ajouta-t-il, il y en a un autre qui vous aime.
— J'ai peur que non.
— Vous en doutez ?
— J'en suis certaine... Il n'est plus revenu, il m'a abandonnée, il est la source de mon malheur, et pourtant je l'aime toujours.
— Ah ! s'écria le poëte en soupirant.
— C'est triste, n'est-ce pas?
— Oui, bien triste, dit Bida qui répondait à sa propre pensée.
— Je n'ai qu'un rêve, c'est de le revoir : une ambition, de lui parr, de l'entendre, et je n'ose pas...
— Si je pouvais vous être utile, Claire...
— A quoi bon? il'ne m'aime plus. Voilà pourquoi je m'impatiente de ne savoir pas écrire, je lui dirais tout ce que j'ai sur le cœur. . .
— Je pourrais écrire à votre place, dit Bida.
— Ce n'est pas la même chose.
— Vous me dicteriez...
— Non, dit-elle, il y a des mots qu'on ne peut même pas dire à un ami comme vous, j'attendrai... Combien me faut-il encore de temps pour faire une lettre ?
— Deux mois h peu près.
— Eh bien, il me semble que dans deux mois ma lettre n'en sera que meilleure; parce que ce que je brûle d'écrire aujourd hui, sortira plus vivement de mon cœur.
— Ah! vous l'aimez bien! s'écria le poëte.
Bî^JOTHi
— Oui, (lit-elle.
Et ce oui prit dans sa bouche un accent dont fut étonné Bida qui, ayant étudié la passion dans les livres, n'avait que trop souvent trouvé des phrases à la place de sentiments.
Grâce à l'étudiant, Claire reçut une première initiation de la vie parisienne, en allant quelquefois au spectacle dans les petits théâtres, en entendant de la musique dans les cafés-concerts, en voyant les toilettes des autres femmes à la promenade du Luxembourg ; et son étonnement naïf était surtout ce qui plaisait à Henri, quoiqu'il fût incapable de comprendre les charmes de cette naïveté. Sans le poëte, Glaire n'eût peut-être pas tiré pour son intelligence un grand profit des choses nouvelles qu'il lui était donné de voir tout à coup, mais Bida, qui la quittait rarement, lui donnait la clé de ses sensations, et s'appliquait à foire germer dans son esprit vierge des idées nouvelles. Souvent le matin Claire, en se réveillant, s'étonnait des transformations qu'elle avait subies la veille. Son esprit s'ouvrait, elle suivait pour ainsi dire le travail de son cerveau, des pensées nouvelles couraient avec son sang dans ses veines : une chrysalide qui se verrait changée en papillon ne serait pas plus surprise. Et toutes ces transformations s'opéraient doucement, sans efforts, par le sens que leur imprimait le poëte. Bida savait écarter de l'esprit de Claire les choses abstraites qu'il ne lui était pas donné de comprendre; il soignait î'infelligence de la fille de l'apprêteur, comme un jardinier qui protège un rosier contre l'intempérie des saisons.
Ainsi que toutes les femmes, Claire eut immédiatement le sentiment de la toilette et sut s'habiller et donner une apparence élégante à de petites indiennes de printemps, fraîches comme son nom. Les étudiants se retournaient dans la rue pour la regarder quand elle était au bras de Henri ou de Bida, et si le poëte en était ravi, l'étudiant n'en était pas fâché. Elle apprit en même temps à se coiffer et à donner une jolie tournure à ses épais cheveux blonds-cendrés qui, par derrière, formaient des noeuds aussi gros qne des petits câbles. Jamais ceux qui avaient connu Claire à la barrière Fontainebleau n'auraient pu croire que cette jolie grisette si pimpante était la même que celle qui, •Icrnièrement encore, aidait son père h dépiauter les chats, ainsi qu'on le dit dans le métier. Une légère teinte de tristesse qui se remarquait sur sa physionomie la rendait encore plus intéressante, et de son séjour au bord delà Bièvre elle n'avait gardé
que quelques taches de rousseur qui eussent fait merveille sur le boulevard des Italiens.
L'étudiant tendait à ftiire sortir sa maîtresse et à la meuer dans les lieux publics ; au contraire, Bida poussait Claire à rester dans la mansarde et à ne pas perdre sa journée en promenades. Trouvant son amie trop séduisante, le poëte craignait les regards assidus, les sourires provoquants des étudiants du Luxembourg, l'inexpérience de la jeune fille et le désir qu'a toute femme de connaître le monde. Ainsi Claire se trouvait tiraillée en sens divers, et par moment se révoltait contre la protection de son maître d'écriture. Quand elle passait dans les rues, elle n'était pas mécontente d'entendre dire aux jeunes gens :
— Voilà une jolie femme.
Et dans la mansarde du poëte, elle ne recueillait ni sourires ni compliments, que ceux d'hommes auxquels elle était habituée.
Un soir, elle eut l'idée d'aller à ce bal devant la porte duquel elle s'était arrêtée en fuyant la maison de son père.
— Entrons à la Chartreuse, dit l'étudiant qui ne demandait pas mieux.
— A quoi bon? reprit Bida.
— Pour distraire Claire un moment.
— Je n'y vais pas, dit le poëte chagriné.
il espérait que Claire ne manifesterait pas le désir d'y entrer.
— A demain donc, à déjeuner, dit-elle à Bida en lui tendant la main.
— Il n'est pas gai ce soir, Bida, dit l'étudiant eu entraînant gaiement Claire dans les petits sentiers en pente qui conduisent de la porte du bal à l'endroit où on danse.
La première figure que rencontra Claire fut celle de Truand, qui dominait l'assemblée de sa haute taille? Une valse venait de commencer.
— Monsieur, voudriez-vous tenir un moment mon chapeau? lui dit une danseuse qui, sans attendre sa réponse, lui déposa sa capote entre les bras.
Truand n'était pas homme à rendre ces petits services aux femmes : ne sachaut que faire de ce chapeau, il le planta sur le manche d'une contrebasse qui sortait de l'orchestre : le musicien averti par les rires
de ses camarades, s'aperçut que son instrument servait de portemanteau. Il prit le chapeau et le lança dans le bal où en un instar.r il fut broyé sous les pieds do cinquante valseurs.
— Voilà pour le chapeau, dit Truand pour toute oraison funèbre.
— Qu'est-ce que va dire cette pauwe femme? demanda Claire à Henri.
— Elle priera quelqu'un de lui en acheter un autre.
Dans un coin du bal, Claire retrouva Cocarde et Casse-Noisette entourées d'une nombreuse galerie : elles faisaient vis-à-vis et luttaient entre elles de belles manières. Casse -Noisette avait de la souplesse, et elle en profitait pour procurer des émotions aux cavaliers qui ne la connaissaient pas. Son pas favori était d'envoyer un élégant coup de pied à une ligne du nez de son danseur qui reculait, elïrayé, quand il n'était pas au courant de cette gymnastique. Mademoiselle Cocarde appartenait à l'école espagnole, à laquelle elle avait emprunté les déhanchements les plus audacieux. Pliée en deux, la tête basse, Cocarde faisait delà chorégraphie une sorte de danse de reins si accentuée qu'elle n'était tolérée qu'à la Grande-Chartreuse. Partout ailleurs, à peine la première figure du quadrille commencée, Cocarde était mise à la porte avec tous les égio^ds dus à son sexe ; mais le patron de la Chartreuse favorisait ses entreprises chorégraphiques, et les gardes municipaux eux-mêmes souriaient som-noisement de la désinvolture audacieuse de la danseuse. La foule amassée applaudissait bruyamment et excitait mademoiselle Cocarde, qui avait à cœur de surpasser les audaces de son amie Casse-Noisette.
— Comment trouves-tu cela? demanda Henri à Claire.
— Je ne sais pas, dit-elle.
— Voudrais-tu savoir danser ainsi?
— Oh! non.
— Ce sont les femmes à la mode de la Chartreuse.
— J'aime mieux ne pas être à la mode à ce prix-là. Quelques jeunes gens vinrent engager Claire à danser.
— Je suis avec monsieur, dit-elle en montrant Henri.
— Si tu veux danser, ne te gêne pas, dit l'étudiant revenu des fatigues du quadrille.
Les danseurs pressaient Claire. Elle se laissa entraîner. L'orchestre était si enlevant, avec ses roulements de tambour, son fifre perçant, ses trombûunes stridents et son joyeux cornet à piston ! Tout portait
;i la danse. Claire prit place au quadrille, dont, la musique était com- [iosée d'airs populaires que tout le bal chantait en choeur. Pour la première fois depuis longtemps Claire oublia sa vie passée : la danse venait de s'emparer d'elle. Elle retrouvait des émotions plus fortes que celles des Barreaux- Verts, mais elles étaient autres. Le cœur n'y avait plus part : c'était une sorte de griserie de tout le corps.
En ce moment des cris se firent entendre ; la foule se précipita vers un endroit noir de monde comme une fourmilière, les quadrilles furent rompus. Chacun se poussait pour arriver au centre où s'agitaient quelques têtes. On grimpait sur les bancs, siu: les tables : les sergents de ville accouraient et s'efforçaient de percer la foule.
— C'est Marie l'Absinthe! criait-on.
— Elle a tort.
— Ce n'est pas vrai.
— Elle ne devait pas frapper une femme qui ne lui a rien fait.
— Pourquoi l'a-t-elle trouvée au bras de son amant !
Il se fit une reculade dans la foule. Les sergents de ville et les gardes municipaux s'efforçaient de séparer deux femmes qui se pre~ naient aux cheveux.
— Hardi, Marie î criait la foule pour l'exciter.
Le corsage de Marie l'Absinthe était déchiré ; mais elle tenait sa rivale par les cheveux : enfin, les sergents de ville parvinrent à séparer les deux femmes, et les emmenèrent, suivies d'une foule énorme qui prenait parti pour ou contre. Pendant ce temps l'orchestre redoublait de roulements de tambour afin de rappeler les danseurs à leurs devoirs : quand le tumulte fut passé, Claire, en compagnie de son cavalier., revint au quadrille ; mais elle aperçut tout à coup, caché derrière un pilier, Bida qui la regardait tristement.
— .\llons-nous-en d'ici, dit-elle à Henri.