‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 9 sur 44 · L ATELIER DU PEINTRE · texte numérisé non relu

L ATELIER DU PEINTRE

Le lendemain matin, Bida ne vint pas à l'heure accoutumée : il avait riiabitude d'apporter, à neuf heures, des œufs ou des côtelettes qu'il faisait cuire sur un réchaud ; après quoi il donnait sa leçon à Claire.

— Il aura déjeuné en ville, dit Henri.

Mais le soir le poëte ne se montra pas plus qu'au déjeuner, et Claire se demanda si un certain dépit n'empêchait pas Bida de venir.

— Il est peut-être malade^ dit-elle. S'il ne vient pas demain, nous irons savoir de ses nouvelles.

Comme l'absence de Bida se prolongeait, Claire ne dit pas à l'étudiant les doutes que cette disparition lui faisait concevoir, mais elle insista sur l'isolement dans lequel vivait Bida et les soins dont il pourrait avoir besoin.

— Va le voir, je n'ai pas le temps, dit l'étudiant.

Claire ne se le fit pas répéter deux fois, elle courut chez son ami, et le trouva devant une table, la tête plongée dans les mains.

— Ah! c'est vous, dit-il.

— Pourquoi ne vous voit-on plus, Bida?

— A quoi sert le temps que je perds à vous donner des leçons?

— A m'apprendre, dit-elle.

— Vous ne faites pas de progrès.

— Si c'est pour m'encourager que vous me dites cela !

— Je ne tiens pas à vous encourager.

— Je gage que vous m'en voulez d'être entrée au bal ?

— Non, dit Bida.

— Vous avez dit ce non là comme un oui. Ah ! Bida! je voudrais bien savoir ce qui se passe eu vous !

— J'ai beaucoup travaillé depuis deux jours et j'ai les nerfs agacés.

— Allons, mauvais homme, dit Claire, venez m'embrasser.

Et pour brusquer la réconciliation, la jeune lille embrassa le poëte sur la joue.

— Vous êtes une bonne, fille, Claire, mais bien légère, et j'ai peur pour votre avenir.

— Parce que j'ai dansé un quadrille à la Chartreuse ; voyez le grand mal !

— Certainement il n'y a pas de mal ; mais que l'amour du bal s'empare de vous et vous êtes perdue.

— Ne faut-il pas connaître un peu de tout?

— Ah ! vous ignorez la vie de ces pauvre filles que vous avez entendu applaudir l'autre soir.

— On en a rais deux h la porte qui se prenaient aux cheveux, et cela ne m'a pas donné le désir de les imiter, mais on peut s'amuser sans se battre... Ce n'est pas que j'aurais peur, dit- elle en sentant ses instincts de fille du peuple se réveiller.

— Cette malheureuse Marie l'Absinthe était il y a trois ans encore la plus jolie fille du quartier. Pour s'étourdir autant que pour étourdir la faim, car elle ne mangeait pas toujours, elle a goûté à cette terrible liqueur qui produit d'abord une certaine excitation. Ne vous y trompez pas, Claire, les danseuses que vous regardiez l'autre soir ne manLjent pas tous les jours. Elles pensent d'abord à leur toilette, l'estomac ne vient qu'après. Elles obtiennent du crédit pour leurs robes et pas toujours pour leur appétit... Est-ce que je vous ennuie, Claire?

— Non, dit-elle, seulement vous avez l'esprit un peu noir.

— Vous trouvez ' eh bien, c'est que la réalité n'est pas toujours rose. Il y en a plus de la moitié qui vont au bal sans dîner, elles comptent sur le souper. Pendant le bal, il ne leur est pas difficile de tromper leur faim en buvant, car les invitations ne leur manquent pas, mais il n'y a que les plusadroites qui soupent... Il en revient plus d'une accompagnée d'un étudiant, qui n'a pas le moyen d'entrer chez la rôtisseuse, où les prix sont très-élevés... Alors, c'est encore un verre d'absinthe pour attendre jusqu'au lendemain ; ça été la vie de

Marie, qui ne songeait guère à exploiter les étudiants. Plus tard l'absinthe a tué tout à fait l'appétit, Marie n'avait plus besoin de manger, elle ne se sentait pas faim ; mais son cerveau s'en est ressenti, elle raisonne à peine. L'excitation passée, elle tombe dans une sombre mélancolie dont elle ne sort qu'en se livrant encore à l'absinthe, toujours l'absinthe.

— Vraiment, dit Claire, vous feriez un bon prédicateur. Je n'ai jamais bu une goutte de cette terrible absinthe.

— On y arrive quelquefois pour s'étourdir.

— Je ne veux pas m'étourdir, dit Glaire, et cependant ce n'est pas le chagrin qui me manque.

— Marie ne pouvait pas rester fidèle à un homme, dit Bida.

— Monsieur l'avocat, dit Claire, tous vos raisonnements tombent à faux... Est-ce que j'aurais jamais quitté Auguste s'il ne m'avait pas abandonnée ?. . . Dieu sait pourtant si je l'aimais et si je l'aime encore... Mais il ne s'agit pas de discours... Je viens vous chercher pour ma leçon ; il me faut ma leçon ; voilà déjà trop longtemps que nous bavardons.

— Vous avez peur qu'Henri ne soit jaloux?

— Henri sait bien de quelle amitié je vous aim.e, et il m'a dit souvent qu'il partirait pendant un mois en me laissant seule avec vous, sans craindre que je le trompe.

— Ah! dit tristement le poëte, que cette assurance de son ami rendait encore plus mélancolique.

— Vous ne savez pas, Bida, dit Claire en donnant le bras au poëte, qu'on va faire mon portrait.

-Qui?

— Un peintre, sans doute.

— Comment l'appelle-t-on?

— Je ne me le rappelle pas trop... attendez...

— Savez-vous son petit nom ? Je connais tous les peintres de ce quartier.

— Je l'ai déjà rencontré dans une circonstance où il m'a rendu service. Je l'ai revu à la Chartreuse, et il trouve mes cheveux si beaux qu'il s'est offert à faire mon portrait.

— C'est Gogué.

— Oui, Gogué : comment le savez-vous ?

— Je l'ai vu vous parler.

— Ah ! sournois, vous ra observiez au bal.

— Je ne vous ai pas perdue de vue un seul instant.

— Maintenant je prendrai garde à vous.

— Quand on aime quelqu'un, dit Bida, on a toujours peur qu il lui arrive quelqu'accident. Goguc connaît donc Henri?

— Ils se sont rencontrés à une soirée chez un ami.

— Goguc ne manque pas de talent, mais il ne travaille pas souvent, et il ne tinit rien... J'ai peur que votre portrait ne reste aux trois quarts fait.

— Oui, dit Claire, il jpe semble qu'il a parlé de trois quarts...

— Ce n'est pas la même chose; enfin, s'il veut, il peut faire un charmant portrait d'après vous.

— Il l'a dit aussi... mais je veux mon portrait tout entier...

— Je presserai Gogué, puisque vous en avez envie...

— D'abord, dit Claire, j'en veux deux.

— Pourquoi?

— Faut-il vous le dire? oui. J'en enverrai un à Auguste.

Ce nom d'Auguste remplissait le poëte d'amertume : il y avait peu de pensées et d'actions auxquelles Claire ne rattachât le nom d'Auguste, et chaque fois qu'il était prononcé, un tressaillement douloureux parcourait tout le corps de Bida.

— Ça ne se passe pas un peu? demanda-t-il.

— Non, dit-elle tristement.

Loin de s'affaiblir, l'image d'Auguste s'enracinait profondément dans le cœur de Claire, et ce souvenir la poussait à ne pas négliger ses leçons qui commençaient à donner de bons résultats. Déjà elle commençait à tracer quelques caractères sur le papier, et ses premiers essais furent consacrés à remplh' un cahier de grands Auguste qu'elle ne se lassait pas de répéter.

— Quelle singulière manie , disait l'étudiant , qui ne connaissait pas la vie passée de Claire.

Le peintre vint, qui dérangea un peu les leçons du poëte. Bida se plaignit de Gogué, et Gogué se moqua de Bida. C était un peintre do la rue de l'Est, dont l'atelier, perché au septième étage, donnait sur le jardin du Luxembourg. Il y avait toujours grande compagnie de flâneurs et de fumeurs, et les meilleurs tableaux qui s'y faisaient étaient dans l'imagination. Beaucoup de discussions esthétiques et peu de peinture, telle était la vie de Gogué, qui craignait sans doute,

comme les cliefs de l'école allemande, à' affaiblir son coficept en le

matérialisant sur la toile.

La barbe rousse, le teint coloré, des yeux bleus à fleur de tête,

un chapeau mou, auquel le peintre donnait de la tournure avec un

coup de poing, une courte jaquette de drap, laissant voir dessous une vareuse rouge, tel était Gogué au physique. Joyeux, facile à vivre, insouciant, croyant à l'art sans trop le creuser par la pratique, le peintre passa sa jeunesse à médire des bourgeois, de la propriété, des propriétaires et des sectateurs du contour, jusqu'à ce que ses observations accumulées l'amenassent à ft^re un peintre de vifs tableaux de la vie réelle,

Gogué fut frappé de la singulière beauté de Claire, et ce fut avec une admiration sincère qu'il commença son portrait , en promettant que pendant la durée il fermerait les portes de son atelier à ses nombreux amis. L'étudiant et le poëte eurent seuls le droit d'assister à ces séances. En voyant l'ébauche de sa figure, Claire ne put s'empêcher de pousser un cri de joie : elle s'était bien regardée dans un miroir, mais elle ne s'était pas vue pour ainsi dire, ou elle ne s'était pas vue de la sorte. Gogué avait disposé autour des épaules de Claire un lambeau d'étoffe algérienne bariolée de raies blanches et rouges ; il interprétait plutôt la physionomie de la jeune fille que ses traits, et était arrivé à une sorte de composition qui ravissait Claire. — Comme je serai jolie , s'écria-t-elle naïvement. En même temps Gogué ne laissait pas de prise à l'ennui : à chaque coup de pinceau un mot gai ; pendant les repos, des farces amusantes. Claire en oubliait presque Auguste, dont le souvenir ne lui revenait que pendant les leçons d'écriture.

Enfin elle fut en état d'écrire une lettre , et elle passa une nuit sans dormir, effrayée maintenant de ce pouvoir qu'elle tenait entre les mains. Qu'allait-elle lui écrire? Mille pensées couraient sans corps dans sa tête, mille pensées confuses qui toutes aboutissaient au mot amour y — Auguste, je t'aime, se disait-elle sans trouver une suite à ces trois mots ; elle avait peur de manquer d'idées, ignorant encore combien elles coulent du bec de la plume. Elle aurait voulu consulter Bida , mais elle ne l'osait pas ; elle comprenait qu'un sentiment profond était en elle, qu'il s'agissait seulement de faire jaillir sur le papier. Les quelques rares lectures que Bida lui avait conseillées, la troublaient, car elle sentait combien son manque d'é-

ducalion l'éloignait de ces phrases correctes dont clic n'avait pas le secret.

— Après tout, se dit-elle, j'essayerai, et si ma lettre n'est pas bien, je la déchirerai, et je la recommencerai tant de fois, qu'il faudra qu'elle soit bien.

Elle profita d'un moment où Henri était sorti pour accomplir le grand œuvre : pour elle, cette lettre avait l'impurtancc d'une affaire de magie. Claire prit une plume, du papier et se plaça pleine d'émotion devant la petite table d'où allait découler son avenir. Elle écrivit sans s'arrêter ce billet :

fl Auguste, je t'aime encore. Ce que tu as fait était mal, de m'abandonner ; je t'aimais assez pour ne pas avoir de reproches de toi. Tous les jours je pense à toi, et toutes les heures je voudrais que tu me commandes quelque chose d'impossible pour le faire , je le ferais, et alors tu serais certain que je t'aime. Tu m'as fait beaucoup de mal et tu m'en ferais encore bien plus, que cela ne m'empêcherait pas de t'aimer : j'aurais voulu te voir et je suis sûre que je t'aurais persuadé ; si tu as oublié tes serments, moi j'ai gardé les miens... »

Ici Claire s'arrêta, car elle se demanda si elle ne commettait pas un mensonge. Sa liaison avec l'étudiant venait de se représenter sous ses yeux; mais Claire n'aimait pas Henri. Elle avait trouvé en lui un défenseur, un homme qui lui donna un logement et du pain , et elle se serait arraché la langue plutôt que de dire à l'étudiant qu'elle l'aimait. Si elle s'était sauvée de chez son père, c'était pour éviter le scandale de la fripière, et si elle avait fait des dettes chez la fripière, n'était-ce pas pour Auguste? Auguste seul avait décidé des conséquences de cet amour ; aussi, la conscience en paix , Claire continua-t-elle :

« Auguste, une parole de toi me ferait bien du bien. Ne me la refuse pas, et je t'ouvrirai mon co^ur, que tu y voies clairement ce qui s'y passe. Rappelle-toi quel bonheur nous avions d'être ensemble, le soir, aux bords de la Bièvre ; tout cela peut revenir si tu es bon. Je rentrerai chez mon père, autrement non... »

Claire s'arrêta de nouveau, car en se rendant compte des secrets

ItO LA MASCARADE

sentiments qui s'inscrivaient sur le papier, une grosse larme était tombée à côté de cet autrement non, si décisif et si cruel. Son père venait de lui apparaître, pcàle, les yeux rougis, la bouche prête à l'embrasser, les bras tendus en avant comme pour lui pardonner, et Claire était enchaînée par ce non terrible , qu'elle n'eût pas osé se dire à elle-même, et que son esprit avait dicté. Ses larmes redoublèrent, et elle les laissa couler silencieusement : plus il lui était cruel de sacrifier son père, plus elle constatait la force de son attachement pour le fils de la blanchisseuse. Quoique accablée de douleur, Claire reprit la plume ; elle on était arrivée à ces moments si rares de suprême exaltation , où l'orateur constate les frémissements qui sortent de sa poitrine pour parcourir l'auditoire, où l'écrivain, faisant effort contre le style fixé, sent couler des phrases fiévreuses , où l'actrice tressaillante remue tout un public. En ce moment Glaire n'était plus embarrassée d'écrire.

« C'est mal, continua-t-elle , ce que je dis là, n'est-ce pas, Auguste ? Ne plus revoir mon père si je ne te revois plus ; mais je t'aime plus que lui ; c'est un crime et je l'avoue. Si tu as du cœur, tu me comprendras, tu viendras, et nous serons heureux. Je ferai toutes tes volontés, tout ce que tu me diras: personne n'a jamais aimé comme moi. Demande-le aux autres femmes : je t'ai vu avec la femme de chambre aux Barreaux-Verts, et je te le pardonne; metsla seulement à l'épreuve, qu'entre nous tu voies la différence. Tu l'as peut-être déjà remarqué, et tu n'as pas osé revenir me chercher. J'ai fait une faute de ne pas te donner mon adresse. Si tu pouvais me regretter, ce serait le plus beau jour de ma vie. Auguste , je t'aime, et je te donne quatre jours pour réfléchir sur ma lettre : dans quatre jours, ce sera un samedi; n'importe ce qui arrive, je serai au Luxembourg à t'attendre dans la pépinière, à quatre heures, sur les bancs où les enfants vont jouer. Viens-y donc, tu trouveras celle qui t'aime pour la vie. Ta Claire fidèle. »

Ayant cacheté sa lettre avec de la cire et mis un dé à coudre pour empreinte, Claire alla au bureau de poste voisin, et jeta la lettre dans la boîle en poussant un profond soupir. Il lui semblait que son cœur venait d'être jeté avec la lettre. Tout le jour, Claire montra une singulière excitation; elle ne tenait pas en place; elle devenait

souriante, mi^lancolique. Un sourire extatique passait sur ses lèvres pour être renipluc(5 par une amertume qu'elle ne songeait pas à voiler.

— Je ne peux pas vous peindre ainsi, lui dit Gogué, vous changez de ligure à chaque minute.

— Eh bien, laissons-là le portrait, s'écriait-ellc d'une voix taquine.

Une minute après :

— Me trouvez-vous jolie, Gogué?

— Charmante, mais dillicilcà peindre.

— Voyons ce portrait? demandait-elle.

Elle regardait son portrait avec des yeux avides, cherchant à savoir si Auguste la trouverait embellie.

— Vraiment, disait-elle, je ressemble?

— Tout à fait.

— Alors ça va bien, s'ccriait-elle en frappant de joie ses deux mains l'une contre l'autre.

Le soir, chez l'étudiant, ce fut une autre scène. Elle tira de la commode le Parfait secrétaire des amants, qu'elle avait caché jusque-là.

— Écoutez-moi, Bida, dit-elle, en se levant pour mieux faire sentir l'importance qu'elle attachait à sa lecture.

Et elle commença : « L'amour n'est ni un enfant ni un dieu, c'est un jet de flamme qui consume tout l'èlre... »

— Qu'esl-ce que tu nous débites là? ditl'étudi.uit.

— Ça ne te regarde pas, je lis pour Bida qui s'y connaît.

Et elle continua : « Mon cœur n'a pu résister à un embrasement général, et mon sommeil n'est plus qu'une dure tourmente pendant laquelle je subis un martyre indescriptible. 0 mon amant chéri, toi qui m'as fait connaître les délices les plus pures, toi qui es ina vie, mon âme, mon tout, seras-tu assez cruel pour rester indifférent à mes plaintes ! Thésée délivra Ariane... »

— Assez, s'écria Bida.

— Est-ce bête ? deraanda-t-elle au poète.

— Stupide.

— Ah ! s'écria-t-elle d'un ton joyeux, je m'en doutais.

— Il n'y a que les cuisinières, dit Bida, qui écrivent aux tambours-majors de pareilles lettres.

— A la bonne heure, dit Claire.

— Pourquoi à la bonne heure ?

— C'est parce que je n'en étais pas sûre et que je voulais avoir votre avis.

Le lendemain Claire dit à Henri.

— Si tu étais gentil, tu me laisserais ma soirée libre.

— Veux-tu aller au spectacle? je t'y mènerai.

— Non, pas au spectacle.

— Au bal alors ?

— Au bal non plus.

— Où veux-tu aller ?

— Quelque part, seule.

— Tu ne veux pas dire où ?

— C'est un secret.

Henri n'était pas jaloux.

— Si c'est un secret, dit-il, bien ; ne reviens pas trop tard. Claire s'élança dans la rue comme le petit jour tombait : sa lettre

la tourmentait; elle ne pensait plus qu'càsa lettre. Toute la nuit elle s'était répété : la lettre est en chemin ! Chaque incident se dessinait dans son cerveau, comme si elle avait regardé une gravure. Elle voyait le facteur avec son frac cà collet rouge, son chapeau ciré, sa boîte sur la poitrine, qui arpentait les rues et entrait chez Mme Matussière.

— Monsieur Auguste, une lettre, disait-il.

Auguste prenait la lettre, étonné des caractères féminins tracés sur l'enveloppe, montait à sa chambre avec un certain trouble, et décachetait la lettre. Il la lisait avec une émotion profonde. Claire était retrouvée! elle l'aimaitencore ; il descendait précipitamment l'escalier pour annoncer à sa mère le retour de la fille de l'apprêteur. De là il courait chez Couturier :

— Vous allez revoir votre fille. » Ils s'embrassaient fous deux en fondant en larmes, sans dire un mot. Toute la rue du Bcl-.\ir l'apprenait, Claire est retrouvée ! L'épicière, le marchand de charbon, la mercière, se mettaient sur le pas de leur porte et se disaient : Claire est retrouvée 1 Le quartier était en fête.

Claire voulut voir par elle-même relTet de la nouvelle de son retour, car Auguste ne devait pas l'avoir caché : la figure couverte dune voilette, elle se dirigea vers la barrière de Fontainebleau, et fut

toute surprise à la nuit de ne rien apercevoir de particulier dans la rue du Bel-Air. De faibles lumières, partant de l'arrière-boutique des niarrliands, montraient que lo commerce était peu actif à cette heure. La plupart dos maisons étaient déjà fermées. Mais, chez M'"'-' Matussière, il devait se passer quelqu'incident relatifà la lettre. On en parlait sans doute à cette heure. Peut-être Auguste, tourmenté, sortirait-il tout à coup 1 II devinerait que Claire était lia l'attendre, dans la rue.

Claire alla se poster contre les volets des fenêtres de la blanchisseuse, et n'entendit aucun bruit au-dedans : elle attendit, Auguste ne vint pas ! Ce fut pour elle une désillusion profonde ; cependant elle essaya une nouvelle épreuve. Son père avait peut-être connaissance de sa lettre ; lui l'attendrait, la porte toute grande ouverte. Elle se dirigea du côté de la Maison-Rouge, et n'aperçut aucune lumière à lintérieur; cependant un petit bruit affaibli vint jusqu'à ses oreilles et au même instant elle sentit ses mains léchées et caressées par le museau du chien de son père qui couchait au dehors.

Tom était un dogue de rude nature, et les caresses qu'il prodigua à son ancienne maîtresse firent hésiter Claire. Le chien, comme s'il eût compris la pensée de la jeune fille, s'était placide telle sorte que Claire était entre lui et la maison. Il sautait après elle, essayait de frotjcr sa tête contre le menton de Claire, aboyait et faisait un détour pour rentrer à la maison, puis revenait précipitamment quand il n'était pas suivi.

— Tais toi, Tora, dit-elle.

Il se coucha à ses pieds ; elle le caressa longuement pendant que l'animal obéissant faisait entendre des sons joyeux et adoucis.

— Si je rentrais, pensa Claire, ce seraient d'autres caresses ! Mais la fin de sa lettre lui revint à la mémoire, le terrible autre-

went /«o?i auquel elle obéissait fatalement. Elle se retourna, suivie du chien qui la tirait par sa robe.

— Reste 4à, Tom, dit-elle d'une voix ferme. Tom vint se jeter à ses pieds et les lui lécha.

— Ah ! c'est trop, dit-elle en pleurant, laissant tomber ses larmes sur la tête du chien.

Elle pensait que le lendemain son père embrasserait Tom, et que certainement le souvenir de son enfant perdu lui reviendrait. Plus ses souvenirs d'enfance se ravivaient et plus ses larmes coulaient.

Claire prit enfin une résolution : elle regagna lentement le sentier par lequel elle était venue, sans s'apercevoir que Tom la suivait en rempant dans l'herbe ; mais à peine eut-elle passé le pont, qu'elle entendit les hurlements plaintifs du chien qui pleurait de ne pouvoir la suivre plus loin.

Ce hou-hou de douleur lui resta dans les oreilles, et elle revint chez l'étudiant, aussi désolée qu'elle était partie pleine d'espérances ; cependant, en réfléchissant, elle se dit que peut-être Auguste n'avait pas voulu parler de sa lettre, pour ne pas avouer sa séduction. Qui sait s'il ne craignait pas de froisser sa mère ou l'apprêteur, en leur avouant qu'il avait été la cause principale de la fuite de la jeune fille? 11 n'y avait plus que trois jours pour attendre le rendezvous, Claire se promit de prendre patience jusque-là.

Lo lendemain matin, Henri, en se réveillant, dit à Claire :

— Ma chère amie, il faut que je parte.

— Et tu me laisseras seule?

— Oh! ce ne sera pas pour longtemps, un mois tout au plus.

— Que deviendrai-je pendant ce temps?...

— Je te laisserai ma chambre.

— Comme je vais m'ennuyer !

— Bida viendra te tenir compagnie, et puis ton portrait à terminer? Voilà de quoi t'occuper.

— C'est singulier, reprit Claire, ce que tu dis là me rend toute triste.

— Je voudrais bien ne pas partir, mais je ne le puis... Mon père est malade... J'en ai reçu la nouvelle hier soir par une lettre pressante.

— Si ton père est malade, il faut partir, Henri.

— J'ai quelques courses importantes à faire; aussitôt après le déjeuner, tu iras chez Gogué, où je te retrouverai l'après-midi... Nous dînerons ensemble à cinq heures, et si cela ne vous déplaît pas, vous viendrez me conduire au chemin de fer. •

Cette solitude momentanée chagrina Claire d'abord ; mais elle réfléchit que les événements servaient ses projets de rencontre avec Auguste, et elle en prit facilement son parti. Le déjeuner terminé, elle alla chez le peintre, qui la reçut avec une figure joyeuse.

— Nous allons travailler aujourd'hui, s'écria-t-il. Ce portrait n'avance pas; mais je me sens en train.

— C'est bien long un portrait! dit Claire, qui aurait voulu pouvoir l'emporter pour le donner à Auguste.

— Vous avez une figure si spirituelle, dit le peintre, que j'ai peine à en rendre le caractère. Ètcs-vous tranquille aujourd'hui? Oui, ne me faites plus la moue comme la dernière fois... Ah ! je voudrais bien savoir ce que vaus aviez.

— Rien, répondit-elle.

— Si j'étais à la place de Henri, je serais plus jaloux que lui.

— Jaloux de qui ?

— De vous voir gaie une minute, triste ensuite... Mais Henri n'y regarde pas de si près... Pourvu qu'une femme ne le tourmente pas trop, cela lui suffit.

— iS'a-t-il pas raison?

— Quand on est sérieusement pincé, dit le peintre, on est plus tourmenté. Henri est un 'bon garçon, mais il ne sera jamais trèsamoureux.

— A quoi bon?

— Comment, s'écria le peintre, vous ne tiendriez pas qu'un homme soit votre esclave, qu'il obéisse à un de vos coups d'œil, qu'il se ruine pour vous, qu'il ne pense absolument qu'ù, vqus, que la vie lui soit indifférente sans sa petite Claire ?

— Est-ce que cela est possible?

— Moi qui vous parle, dit le peintre, c'est mon rêve... J'ai cherché longtemps une femme, mais je ne l'ai pas trouvée... Il me semble que j'aurais fait des prodiges pour elle. Je serais devenu très-célèbre ; tous les ans j'aurais exposé quatre ou cinq tableaux au salon... Les commandes pleuvraieni, les médailles, la décoration... Ne seriez-vous pas heureuse, Claire, de vous promener au bras d'un homme décoré?

— Je serai heureuse de vous voir peindre... Vous ne faites que bavarder.

En ce moment on frappa à la porte de l'atelier. Le peintre mit un doigt sur sa bouche, en faisant signe à Claire de ne pas parler.

— Qui est-ce? demanda- t-elle.

— De malhonnêtes gens sans doute qui viennent me déranger pour me demander de l'argent.

On continuait à Irapper au dehors, sur la porte, avec des roulements de doigts variés qui annonçaient plutôt des gens joyeux.

— Je me trompais, dilGogué: ce sont des flâneurs. Si je leur ouvre, adieu le portrait.

— N'ouvrez pas alors, dit Claire.

On frappait toujours.

— Ils sont impatientants, dit le peintre... Je n'ai pas un quart d'heure de tranquillité.

— Il me semble que je reconnais la voix de Bida, dit Claire. 11 faut lui ouvrir.

— Non, ce n'est pas Bida. Je crains que cène soit Truand.

— Truand! s'écria Claire, n'ouvrez pas, je vous en prie.

— C'est qu'il ne se gêne guère... Il enfoncerait tout bonnement la porte... Je m'en vais voir.

— Oh ! n'ouvrez pas, dit Claire effrayée.

— N'ayez pas peur, je vais regarder à mon observatoire.

Le peintre se dirigea du côté de la porte vers une encoignure où il avait percé un trou dans le mur afin de pouvoir reconnaître ceux qui frappaient ; mais comme il arrivait, un petit papier passa sous la porte et peu à peu on entendit des pas qui se perdaient dans l'escalier. Gogué prit le papier, le déplia et lut écrit au ciayon le nom de Bidg.

— Enfin, dit-il, ce Truand est parti. Ma porte est sauvée.

— Comment, dit Claire, il aurait osé enfoncer la porte ?

— Il se gène !

— Mais, pourquoi le voyez-vous?

— Ce n'est pas moi qui tiens h le voir, c'est lui qui tient à être vu... Heiixeusement il aura cru que je n'y étais pas.

— Alors, à quoi sert-il qu'il vous ait écrit ce billet?

— Il m'annonce qu'il viendra demain, dit Gogué un peu embarrassé.

— C'est singulier, dit Claire, j'avais cru reconnaître la voix de Bida... S'il vient, je veux le voir, j'ai à lui parler.

— ■ Je lui ouvrirai...

— Maintenant qu'Henri s'en va, j'ai besoin de quelqu'un pour me tenir compagnie.

— N'avez-vous pas un faible pour Bida? demanda le peintre.

— C'est mon ami et voilà tout.

— Vous n'en voulez pas faire autre chose que votre ami?

— Non, dit Claire, pourquoi?

— Vous allez rester seule, et il est diflicile que le monde vous croie son amie.

— Pourvu qu'Henri le croie, je me soucie peu de l'opinion des autres. Dans un mois Henri reviendra.

— Il sera peut-être plus d'un mois !

— Vous l'a-t-il dit?

— J'ai peur que son père ne le garde plus longtemps... On trouve qu'il reste indéfiniment à Paris, ses parents ne sont pas riches et voudraient lui voir une position... Qui sait s'il reviendra ?

— Ne pas revenir !

— Il me l'a fait entendre... Il ne voulait pas vous chagriner; et ce dîner que nous devions fiiire ensemble devait être gai...

— Ainsi, dit-elle, vous croyez qu'Henri ne reviendra pas de son pays?

— Ce n'est pas encore certain, mais...

— Vous me cachez quelque chose, Gogué.

— Eh bien, ma chère Claire, je veux vous dire la vérité... Henri s'en va pour ne plus revenir, c'est décidé... Nous avons souvent parlé de vous ensemble. Il s'inquiétait de vous laisser à Paris seule, sans état, sans argent, et voilà ce que je lui ai dit... Faut-il vous le répéter?

— Dites.

— Je vous trouve une excellente fille, bonne et dévouée... vous ave? vécu avec Henri, tranquillement, sans lui faire de peine... Du jour où je vous ai vue, je vous ai trouvée belle, et voilà pourquoi je vous ai demandé à faire votre portrait... depuis ce temps, je vous aimais sans vous le dire... Si vous n'avez pas de domicile, voilà la moitié de mon atelier... Nous resterons ensemble, et je tâcherai de vous rendre heureuse... Voilà à peu près ce que je disais à Henri.

— Et que répondait-il?

— Il souhaitait que vous ne soyez pas abandonnée.

— Écoutez, Gogué, je vous parlerai franchement... Je ne suis pas libre, et je ne peux vous répondre... Dans trois jours seulement je vous rendrai réponse...

— Vous acceptez mon logement d'ici-là?

— Non, dit-elle, puisqu'Henri me laisse une chambre.

— Mais vous ne savez donc pas, Claire, que Henri n'a pas osé vous avouer la vérité ? 11 part de Paris avec cinq ou six mille francs

de dettes; il doit à son maître d'hûtel, à son tailleur, à son restaurant, à son bottier. On refusait de lui faire crédit plus longtemps, c'est surtout ce qui l'a forcé de s'en aller...

— Vous me disiez qu'il partait pour voir son père malade?

— Il craignait de vous avouer la vérité...

— Pauvre Henri ! je ne lui en veux pas ; il a été bon avec moi..,

— S'il avait osé vous le dire, comme il serait revenu aujourd'hui !

— Je ne le reverrai donc plus ? vous disiez que nous dînerions ensemble.

— C'était pour vous faire rester, mais je n'ai pu vous cacher phis longtemps la vérité... Ah! Claire, vous êtes une femme courageuse; je ne croyais pas que vous prendriez votre parti si facilement...

— Tout dépend de ce qui va m'arriver dans trois jours.

— Et d'ici là, que ferez-vous?

— Je resterai ici, si vous me donnez votre parole de laisser votre atelier à ma disposition.

— Où irai-je coucher?

— Où vous voudrez, chez un de vos amis.

— Je vous obéirai, Claire, dit Gogué; mais souvenez-vous de ce que vous m'avez promis.

— Je ne vous ai rien promis; c'est moi, au contraire qui vous demande une grâce.

— Laquelle?

— Il faut que mon portrait soit terminé après-demain. Ne me demandez pas pourquoi. Je serai maîtresse absolue de ce portrait et j'en ferai ce qu'il me plaira.

— Je le finirai puisque vous y tenez ; d'avance il vous appartenait. Voulez-vous l'envoyer à Henri?

— Il est convenu que vous ne me ferez pas de questions.

A la suite de cette conversation, le peintre se mit assidûment à l'ouvrage : il avait à cœur de plaire à Claire, et une secrète espérance lui donnait du courage.

Le soir en allant dîner, Claire crut apercevoir au détour d'une rue Bida aux aguets; mais le poëte disparut aussitôt, et la jeune fille s'imagina s'être trompée. Elle pria Gogué de l'accompagner chez

Bida, espérant le trouver, il ('■tait absent. Claire fit un paquet de ses habits et cmporla le tout en prévenant la portière qu'elle allait demeurer rue de l'Est : elle espérait que le poète viendrait le lendemain la voir; mais il ne parut pas.

Dans une autre circonstance Claire se fût inquiétée de la disparition de son ami ; mais le jour décisif approchait, et maintenant •Aie le craignait. Le lendemain elle devait retrouver Auguste au Luxembourg; sa vie qui se dessinait à bcàtons rompus pouvait reprendre son cours, calme et tranquille. La nuit qui précéda le jour qu'elle avait assigné au fils de la blanchisseuse fut remplie de rêves bizarres dans lesquels passait toujours la figure de celui qu'elle aimait. Gogué vint le matin et trouva sa physionomie altérée.

— Si vous étiez aimable, lui dit-elle, vous me laisseriez seule ici cette matinée.

— Vous ne voulez donc pas que nous finissions votre portrait?

— Il est fini assez, j'ai peur que vous ne le gâtiez en y retouchant.

— Comme il vous plaira, Claire. Ainsi vous me chassez?

— Jusqu'à midi seulement.

— Et ensuite?

— Vous me reverrez ou vous recevrez demain matin une lettre de moi.

— Tâchez de ne pas ra'écrire ; en attendant donnez-moi la main.

— De grand cœur, dit-elle; vous vous êtes conduit en honnête garçon.

Gogué s'en retourna fort étonné de ce mystère ; aussitôt après Claire fit sa toilette.

Elle avait à cœur de se montrer cà Auguste dans ses nouveaux habits. Déjà Claire était changée. L'observation des femmes qui passaient dans la rue avait suffi pour lui donner quelques notions d'élégance. Sa toilette terminée, elle prit le chemin du Luxembourg.

Il faisait un soleil d'hiver. La pépinière était sillonnée de promeneurs qui savouraient ses derniers rayons. Sur des bancs de bois adossés au mur qui sépare le jardin bas, des vieillards sentaient leur corps reverdir sous les rayons de soleil ; des convalescents, ravis de revenir à la santé, respiraient l'air avec bonheur; les dames du quartier, assises sur des chaises, faisaient de la tapisserie et bro-

daient pendant que leurs enfants jouaient au milieu des allées, surveillés par les bonnes. Des étudiants studieux se promenaient par groupes, en discutant sur des matières savantes; d'autres, la tête dans les mains, pour s'isoler de la société, méditaient sur de gros volumes ; mais ce qui frappa le plus Claire fut de rencontrer des couples d'étudiants et de griscttes qui couraient en riant dans les petites allées tortueuses.

— Ah ! se dit-elle, si Auguste était là!

Elle attendit longtemps, prêtant l'oreille au son de l'horloge qui allait trop lentement à son gré.

Quatre heures sonnèrent.

Claire eut un frisson en comptant ces quatre heures ; elle ouvrit les yeux comme pour embrasser la pépinière d'un seul regard. Pen- . dant une demi-heure, Claire se dit que la pépinière était longue à traverser, que peut-être Auguste était retenu ailleurs, mais qu'il allait arriver.

Il ne venait pas !

Elle parcourut deux fois tous les détours de la pépinière. Rien ! A cinq heures elle se demanda si ce n'était pas à cette heure seulement qu'elle avait donné rendez-vous à Auguste, et elle attendit, comptant les minutes avec des mouvements fiévreux.

— Il faut s'en aller, se disait-elle.

Et (die montait les marches de l'escalier, les redescendait, et se sentait toujours attirée vers la pépinière.

Enfin six heures sonnèrent. Auguste n'était pas venu. Claire s'éloigna lentement, tournant la tête en arrière, et marchant sans savoir où ses pas la conduisaient.

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